Cahiers de l'IREF

Préface: Pour qui nous nous prenons

Numéro de la publication:
9
Année de parution:
2022

Une nuit, il y a longtemps – ma mère vivait encore, elle était forte et intimidante encore –, j’ai fait un rêve: j’étais nue, avec elle, dans les sources thermales d’une ville d’eaux à l’ancienne. Enlacées, sirènes flottantes, nous nous chuchotions des mots tendres, et je l’ai touchée, caressée, fait jouir.

Au réveil, je flottais encore, saisie par la netteté, la fine texture, le bourdonnement doux de ce rêve, par la félicité tranquille qui m’enveloppait. Pourtant, il est rare que je rapporte, de mes errances nocturnes, autre chose que de pauvres échardes sans suite. Quand je pense à ce rêve, des années plus tard, je me dis que ma mère a peu connu, n’a peut-être pas connu, la jouissance. Cette nuit-là, au moins, j’ai pu la lui offrir en cadeau.

Jamais avant je n’avais raconté ce rêve. C’est pendant que je lisais les articles qui suivent qu’il m’est revenu, précis comme un amour, comme une lame, comme une vérité vieille et pourtant toujours neuve.

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J’ai toujours été fascinée par le lien entre l’histoire intime des universitaires et leurs sujets de recherche, convaincue qu’une blessure ou un manque, une passion souterraine, un fantasme de retour ou un désir de réconciliation en est la source, avouée ou non. Dans mon cas, le lien est transparent: j’ai commencé à travailler sur le rapport mère-fille pour réparer ma relation avec ma mère. Plus tard, j’ai compris que je cherchais non seulement à justifier ma colère, mais aussi à me convaincre que, au fond, la mère, même dure, aime sa fille, veut vivre avec elle les retrouvailles que mon rêve exprime, ce corps-à-corps, comme le dit Luce Irigaray, avec la femme vaste, inaugurale, qui nous a donné le jour.

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Au cours de ma vie, ce sujet est à coup sûr celui auquel j’ai le plus pensé.

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Ma mère m’a appris à respirer. Durant les crises d’asthme de mes premières années, elle mettait sa main chaude sur ma poitrine, me parlait tout bas, lumière dissipant ma terreur.

Plus tard, elle m’a étouffée, entourée de règles et d’interdictions et d’injures comme un château de conte de fées étouffe sous les ronces mortelles. L’air et l’absence d’air: tout venait d’elle.

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La mère est tout, la mère est partout: la plupart des livres analysés ici le disent et le redisent.

Sa douleur est en nous, son délire est en nous, sa rage et sa révolte explosives ou enfouies nous habitent. Sa force, sa lumière, sa voix, son cri.

Sa demeure est mortifère, sa demeure est refuge. Cocon, carcan, la distance est mince, l’abîme béant. Son corps se fait berceau, piège ou cercueil (n’oublions pas pour autant les maternités qui ne passent pas par le corps, celles des mères adoptives et des autres mères hors normes, marginalisées ou niées, peu présentes toutefois dans ce recueil).

Cris et coups et caresses, douceur et furie, injustices et imprécations, privation, nourriture et gavage, brisures et réparations, reniements et renouements. Les manques et les marques: des baisers (les rares fois où ma mère se mettait du rouge à lèvres, je rêvais de l’empreinte corail de sa bouche sur ma joue) aux mots qu’on entend et aux coups qu’on encaisse. Les mots, les textes.

Imprécations, don et refus, «je t’ai donné ma vie», «mais je n’en veux pas, de ta vie!», dialogue de sourdes, sacrifice, exigence, don, doute, renaissance, floraison intime, complicités, transmission, échos doux ou effrayants.

Vide ou trop-plein, la bonne distance est si difficile à trouver.

Chaque relation mère-fille est différente, de toutes les façons dont les femmes diffèrent entre elles et en raison de toutes les configurations sociales, économiques, politiques et intimes qui marquent leur vie; toutes sont, dans un sens, pareilles, ne serait-ce que dans le fait que mère et fille évoluent dans un monde fait par les hommes, un monde qui vit grâce à leur corps, leur travail, leur dévouement, mais qui les exploite et marginalise en même temps.

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La mère dérange.

Pas autant que la non-mère sans doute, cette femme qui se choisit absolument, cette femme qui dit «moi», cette femme qui dit «non», qui se soustrait à ce qu’on voit encore comme son rôle et son devoir.

Mais la mère dérange, où qu’elle se loge. Elle dérange si elle est «trop mère», si elle exige trop de ses enfants, si elle manifeste des besoins, des désirs, des failles. Et surtout si elle appartient à un de ces groupes dont on ne souhaite pas la reproduction (pensons aux stérilisations forcées de femmes autochtones, racisées, pauvres, handicapées, en situation coloniale ou autrement «non conformes»).

Elle dérange aussi si elle n’est «pas assez mère», si elle pense trop à elle-même (si elle pense à elle-même) et pas assez aux autres. Quand j’étais petite, si une amie portait un vêtement froissé ou une blouse à laquelle il manquait un bouton, ma mère disait: «She looks like her mother doesn’t love her». Amour-travail, amour-apparence, sans cesse soumis au jugement extérieur.

Sa froideur sexuelle dérange; sa sexualité dérange. L’allaitement en public dérange. Son corps, une fois sa fonction reproductive exploitée, dérange.

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Longtemps je me suis imaginé que ma vie prendrait fin en même temps que celle de ma mère. Elle est morte à quatre-vingt-un ans, sa main dans la mienne, par un beau jour du mois d’août 2014, et je ne suis pas morte. Je viens d’avoir l’âge qu’elle avait quand elle est devenue grand-mère.

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Avant ma naissance, elle était; depuis sa mort, je suis encore; après ma mort, ma fille et mon fils seront. Du moins je souhaite de tout cœur qu’il en soit ainsi, alors que mes parents ont eu à vivre la mort de leur autre fille et les pertes que cette mort a déclenchées, rage, peine et impuissance de leurs dernières années.

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Dans Le moulin sur la Floss, de George Eliot (1860), l’héroïne, Maggie Tulliver, est une petite fille passionnée, excessive: pour se venger des injures et des injustices – on lui reproche ses cheveux indomptables et son esprit rebelle, son frère a infiniment plus de droits qu’elle –, elle plante des clous dans la tête de sa poupée aux jolies joues roses et lui tape la tête contre le mur à répétition. Elle a neuf ans, son sort est déjà scellé: dans le monde où elle est née, il n’y a pas de place pour elle. Elle ne sera jamais épouse, jamais mère. Jamais femme.

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Plus de cent ans plus tard, en 1979, un collectif d’écriture autour de Pol Pelletier crée la pièce de théâtre À ma mère, à ma mère, à ma mère, à ma voisine. La mère y est représentée comme une immense boule de linge sale. Aucun héritage autre que la honte et la soumission ne peut venir de cette mère: les filles éventrent la boule et renaissent, guerrières. Pas de place pour les mères dans leur monde: s’étant auto-engendrées, ayant brisé la chaîne de la transmission du rôle féminin, elles-mêmes ne deviendront jamais mères. Puisque séparer la femme vivante de son rôle de dresseuse patriarcale est impossible, il ne reste que le matricide.

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En 1987 et en 2001 respectivement, Toni Morrison (Beloved) et Marie-Célie Agnant (Le livre d’Emma) mettent en scène des mères qui, prises dans les rets de l’esclavage, mettent fin à la vie de leur petite fille. Dans ce monde, pas de place pour elle, pour elles deux ensemble.

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Avoir un enfant, c’est redouter sa mort (et, si on est membre d’un groupe assujetti à la violence d’État – mère d’un fils noir, par exemple –, avoir de gros risques de la vivre). Avoir une fille, c’est craindre, au-delà des catastrophes «générales», toute la violence qu’on déverse sur les femmes (et les personnes non binaires et autrement «non conformes» à la norme sexuelle). J’ai eu davantage peur de voir ma fille sortir seule les premières fois que j’en avais eu pour son frère aîné. Tu es sexiste, m’a-t-elle dit; je connais le monde, ai-je répondu. Fais attention dans la rue, dans le métro, au travail, chez toi: on ne peut pas ne pas mettre les filles et les femmes en garde, on ne veut pas les gaver de peur et de soumission. Savoir, et sortir quand même, vivre quand même, jouir quand même. Les filles comme des couteaux dans la ville.

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Sa voix dans ma tête, son visage dans mon miroir. Personne d’autre ne voit la ressemblance entre son visage et le mien: eux la nient ou moi je l’imagine, qui sait?

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C’est de la lecture des textes réunis ici – et de plus de trente ans de ma propre réflexion sur le sujet – que sont surgis, avec une grande facilité, les mots de ce texte. En lisant les pages de ces filles écrivant sur des mères et des filles, j’ai vécu un étrange phénomène: certains mots pourtant français me rappelaient l’anglais, celui de ma mère, celui que j’ai parlé, que je parle avec mes enfants. Ainsi, «son legs» devenait «her legs»; «dresser» évoquait «her dress» mais aussi la commode de sa chambre, dont j’ouvrais les tiroirs en secret, à la recherche de son intimité; «lové» rimait joliment avec «love». J’ai vu ma mère partout, c’était fort et doux, inspirant. La lecture des textes réunis ici bouleverse, nourrit, inspire et fait réfléchir. Je tiens à féliciter les collaboratrices ainsi que le trio d’éditrices: Jennifer Bélanger, Manon Huberland, Marie-Pier Lafontaine.

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«Pour qui tu te prends?» était la phrase préférée de ma mère devant ma quête d’un ailleurs, ma rébellion. Formuler cette question, c’est dire toute la force de l’enchevêtrement. La mère rabaisse la fille, lui nie la possibilité d’être autre chose que sa chose à elle; mais, sous cette violence, perce une crainte et une tendresse: ne t’éloigne pas, ne me tue pas, prends-toi pour la fille de celle qui t’aime.

L’histoire d’une fille devant sa mère, c’est «pour qui je me prends», mais aussi «pour qui je la prends, elle». Que me laisse-t-elle savoir de sa vie, qui est-elle pour elle, pour moi, qui suis-je pour elle, et surtout, surtout: qui pouvons-nous être, seules et ensemble? Comment se laisser vivre, s’aider mutuellement à vivre, marcher et rire et se raconter ensemble et avec d’autres, sans peur?

Pour citer ce document:
Saint-Martin, Lori. 2022. « Préface: Pour qui nous nous prenons ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <https://oic.uqam.ca/fr/articles/preface-pour-qui-nous-nous-prenons>. Consulté le 5 octobre 2022. Publication originale : (Mères et filles de soi(e): filiations tissées, nouées et rompues dans la littérature contemporaine transnationale. 2022. Montréal : Institut de recherches et d'études féministes (IREF). coll. Agora, vol. Cahier de l'IREF).
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