Cahiers de l'IREF

Les groupes de filles comiques au Québec: filiation en folies

Numéro de la publication:
6
Année de parution:
2014

Au Québec, les femmes sont sous-représentées en humour; c’est devenu un truisme de le dire (Joubert, 2002: 15-16). Qui plus est, les groupes comiques féminins peuvent se compter sur les doigts d’une main, littéralement: les Girls, dans les années soixante, les Folles Alliées dans les années quatre-vingt, plus près de nous les Moquettes Coquettes et The Girly Show, dont le titre renvoie aux pionnières de la Révolution tranquille1. Celles qui composent ces groupes ont, chacune à sa façon et chacune son tour, expérimenté les plaisirs et les difficultés de se présenter sur scène comme femmes comiques.

Il reste que, par le seul fait de se constituer en équipes pour faire rire, ces femmes établissent entre elles une filiation dans la comédie, filiation qu’on abordera à partir de certaines questions générales: comment se sont positionnées ces femmes par rapport au féminisme? Quels sont les thèmes privilégiés, les cibles visées, par les groupes? Peut-on voir une inter-influence entre leur vision du monde et leur vision de l’humour? Que nous apprennent ces groupes quand on les inscrit dans un continuum historique, discursif et social?

La lecture des productions de ces groupes sera évidemment socio-sexuée: la réticence à accorder un sens de l’humour aux femmes (Joubert, 2002: 11; Stora-Sandor, 1992: 176-177)2, l’idée reçue –y compris chez de nombreuses femmes– qu’elles sont nécessairement moins drôles que les hommes, le fait de juger, même, la femme plutôt que le personnage joué par l’humoriste (Richer dans Cloutier, 1989: 15) sont autant d’éléments, datés mais en même temps toujours actuels, qui contribuent à la nécessité d’isoler l’humour féminin3 pour les besoins de la démonstration.

LE RAPPORT AU FÉMINISME

Les poubelles des Girls

Les Girls, groupe composé de Clémence DesRochers, Paule Bayard, Diane Dufresne, Louise Latraverse et Chantal Renaud, ont lancé leur spectacle le 10 mai 1969 au Patriote-en-haut, surnommé le Patriote-à-Clémence (Roy, 2013: s.p.), pendant que les Cyniques se produisaient à l’étage au-dessous4. À l’époque, selon Latraverse,

la revue n’était pas du tout perçue comme un show féministe. On était des filles flyées qui parlaient des femmes, mais qui n’étaient pas du tout revendicatrices. Il n’y avait pas de «message» à moins que l’humour lui-même soit un message. D’ailleurs, les quelques féministes du temps qui sont venues voir le spectacle sont sorties. Elles n’ont pas apprécié!... On était complètement conscientes de la nouveauté qu’on apportait, que personne n’avait fait ça avant nous. Comme bien d’autres, c’est un show qui est arrivé trop tôt; nous avons eu beaucoup de succès, mais dix ans plus tard, l’impact aurait été dix fois plus fort (Pedneault, 1989: 157).

La portée féministe du spectacle ne tombait pas sous le sens pour l’auditoire des Girls; Latraverse, pourtant, précise que l’idée de monter un tel événement a germé «au début du mouvement de libération des femmes» parce que les filles «étaient touchées par ça» (Pedneault, 1989: 156). De fait, la chanson thème de la revue clamait: 

Je tiens le monde dans mes mains
Et je suis bien bien bien bien bien
            Je suis bien
Mon baise-en-ville, c’est ma ville
J’ai tout ce qu’il faut pour être bien dans ma peau
                    Dans ma peau
Dans mon baise-en-ville j’ai mes faux cils, mon mascara
Des bas sexy un pyjama
            Un pyjama
La pilule pour s’aimer quand on s’aime
J’sortirai mes poubelles moi-même, j’sortirai mes poubelles moi-même
J’sortirai mes poubelles moi-même, j’sortirai mes poubelles moi-même!
(Giguère et Pérusse, 1989)

La poubelle devenait alors, dira Clémence Desrochers, «un symbole fantaisiste» (Giguère et Pérusse, 1989), une affirmation de la force des femmes qui n’ont plus besoin d’attendre des bras masculins pour mener leur vie à leur guise. Comme le précise Clémence, à l’époque «on n’en était pas encore aux sacs verts» (Giguère et Pérusse, 1989): les poubelles étaient en aluminium, assez pesantes pour évoquer le «poids» de la décision des femmes… et pour indiquer le rôle que jouaient les hommes dans le ménage, rôle qui se limitait, justement, à sortir les vidanges. Anodine vue du 21e siècle, cette prise de position chantée dans l’hilarité et la légèreté5 n’en touche pas moins des éléments importants d’une période qui annonce de grands bouleversements: la pilule et le baise-en-ville indiquent en effet que la femme n’est plus confinée à sa cuisine, qu’elle est libre d’aller où elle veut, d’avoir une vie sexuelle selon sa convenance. Ces acquis de la génération des femmes actuelles trouvaient ici une de leurs premières revendications.

C’est aussi une affirmation qui n’a pas eu l’heur de faire rire tout le monde, indisposant au passage certains critiques, dont Gaétan Chabot: «Madame, s’il vous reste quelque chose à prouver, allez voir les Girls. Quant à vous, monsieur, si vous voulez voir jusqu’où la bêtise de l’émancipation féminine peut aller, courez au Patriote à Clémence» (Pedneault, 1989: 157). La prise de parole uniquement féminine n’allait pas forcément de soi: l’humour, outil censé niveler les différends, n’arrivait pas systématiquement à toucher sa cible.

Le pari des Folles Alliées

Contrairement aux Girls, qui ont présenté un seul spectacle, les Folles Alliées ont travaillé ensemble pendant une décennie (1980-1990) et ont monté, outre leurs apparitions dans divers événements féministes, trois grandes productions: Enfin Duchesses!, une satire du concours de la Reine du Carnaval de Québec, Mademoiselle Autobody, une comédie contre la pornographie, et C’est parti mon sushi! Un show cru, revue fantaisiste qui reprenait les thèmes de l’heure. Il est plus malaisé de cerner qui en sont les membres exactement puisque, dans l’optique d’un travail féministe concerté, les Folles Alliées regroupaient sous leur bannière les metteures en scène qui les ont accompagnées et dirigées, les musiciennes et autres talents essentiels à leur travail. Pour contourner la question, on dira que le noyau dur des comédiennes se composait des personnes suivantes: Hélène Bernier, Christine Boillat, Jocelyne Corbeil, Lucie Godbout, et Agnès Maltais (par la suite politicienne sous la bannière du Parti québécois)6.

Pour ces femmes, la prise de position militante –amalgamer humour et féminisme– s’imposait d’office, même si, «question marketing», «c’était une erreur de s’afficher féministes» (Godbout, 1993: 47). C’est une distinction symbolique de taille avec les Girls, qui pouvaient toujours, dans l’informulé de leur spectacle, parler d’émancipation avec l’air de n’y pas trop toucher. Les Folles Alliées ne se sont pas ménagé une telle porte de sortie: même si elles ne souhaitaient pas «donner des cours de féminisme 301» (Godbout, 1993: 48), la revendication, par les sujets traités (et sur lesquels on reviendra plus loin), a toujours été au cœur de leur production. Pourtant, leur rapport au féminisme, qui ne pourrait être plus clair, ne s’est pas toujours vécu sans heurt. C’était l’époque, comme le rappelle Monique Simard, «où on risquait, si on était trop de bonne humeur, de se faire lancer par la tête “Ris pas ça démobilise”7 » (Godbout, 1993: 8). La boutade indique bien que les liens entre le féminisme et le rire étaient encore à faire. Ainsi, alors qu’elles animent une soirée pour fêter le cinquième anniversaire de la Librairie des femmes,

[l]es Folles sont déguisées en hommes! Huées magistrales. Nous avons la désagréable impression de n’être pas plus à notre place qu’un chat dans une gouttière. Notre animation de la soirée est désastreuse. On présente «Nicole et/ou Brossard» qui ne trouve pas ça drôle du tout. […] Tout ce qu’on dit est repris au féminin. Si pour certains nous étions trop radicales, pour plusieures [sic] ce soir-là, nous sommes carrément dépassées, récupérées… (Godbout, 1993: 66-67)

Pour certaines, manifestement, on ne badine pas avec le militantisme. La résistance ne vient pas que de certaines féministes; Lucie Godbout évoque une critique de Pierre Champagne, du Soleil, au sujet d’un spectacle au profit de Viol Secours:

Les femmes de Viol Secours (mes amies, mes grandes amies) organisent, pour le samedi 29 novembre, un spectacle-danse pour femmes seulement. […] Moi aussi je vais organiser un «spectacle-danse pour hommes seulement» et moi aussi je danserai seulement avec les hommes et dans la salle 069 pour préciser. Ne seront invités que les mysogines [sic] et surtout je ne veux pas entendre de commentaires (Godbout, 1993: 65).

L’article, publié en 1980, a au moins l’avantage de nous faire mesurer le chemin parcouru, tant dans la société que dans les médias: la solidarité entre femmes, cette filiation nouvelle, avait ses détracteurs.

Les nouveaux moyens des Moquettes Coquettes

Les Folles Alliées auront passé dix ans à se battre avec la bureaucratie pour avoir des fonds. Les Moquettes Coquettes, avec des débuts tout aussi héroïques en leur genre, auront cependant à leur disposition une nouvelle tribune: Internet. Marie-Hélène Lebeau-Taschereau, Marianne Prairie, Valérie Caron, Laurence C. Desrosiers et Evelyne Morin-Uhl (et Sophie Goyette à la réalisation), qui se sont rencontrées à l’UQAM, ont amorcé leur carrière à la radio étudiante avec une émission qui leur a donné leur nom. Polyvalentes, éclatées, elles ont fait de l’animation dans les festivals, ont participé aux Francofolies, tenu une chronique dans le cahier Actuel de La Presse, diffusé sur Internet des capsules humoristiques avant de se voir confier une émission hebdomadaire à Télé-Québec.

Sur le plan militant, leur engagement ne fait aucun doute. Toutes ces jeunes femmes se réclament du féminisme8; Marianne Prairie, par ailleurs, est cofondatrice du blogue Je suis féministe, une tribune nouvelle où s’exprime un féminisme pluriel, inclusif. Elles «ne bafouillent pas en se déclarant féministes: leurs mères l’étaient –parfois de manière flamboyante– et leurs pères étaient plus roses que la moyenne. […] Pour elles, le grand acquis des femmes reste la liberté de choix, de tous les choix de vie possibles» (Émond, 2008).

Alors que les Folles Alliées ont associé humour et militantisme, les Moquettes Coquettes constituent «un alliage –et une alliance!– inclassable de jeunes féministes qui revendiquent l’engagement et la superficialité» (Émond, 2008), un oxymore qui, en humour, est très porteur: on peut ainsi faire passer bien des messages tout en affirmant par ailleurs que l’on est ici seulement pour rigoler. Chez elles, tout comme chez leurs prédécesseures9, prime la nécessité d’œuvrer ensemble, dans une complicité qui réactualise de vieux préjugés: «Oui, oui, on est de vraies amies», affirme l’une d’elles, «et on est tellement tannés de répondre que ben non, on ne se chicane pas sans arrêt! Si vous saviez comme cette idée a la vie dure, qu’une gang de filles qui bossent ensemble, ça doit être l’enfer!» (Émond, 2008) En effet, a-t-on jamais entendu de tels commentaires sur les Cyniques ou RBO?

«Heureuses de projeter une image multiforme de filles de 20 ans» (Émond, 2008), les membres du groupe occupent un créneau particulier dans cette filiation de l’humour: leur côté touche-à-tout leur permet de rester visibles sur tous les fronts, ou presque. La fin abrupte de leur émission, qui leur assurait une présence dans les médias, n’a pas sonné le glas de leurs interventions humoristiques. J’en veux pour exemple, entre autres, Marianne Prairie qui tire un blogue, «Ce que j’ai dans le ventre. Blogue de bédaine et de bébé», de son nouveau parcours familial (en plus de contribuer à Châtelaine) et Evelyne Morin-Uhl, aussi active dans les nouveaux médias. La filiation, ici, a engendré de nouvelles ramifications même si l’on peut regretter la trop courte vie du groupe.

L’aventure du Girly Show

Toute récente est la formation du Girly Show, composé à l’origine de Nadine Massie, Isabelle Ménard, Korine Côté et Mélanie Dubreuil; Mélanie Couture a ensuite remplacé Côté, tandis que Kim Lizotte a pris le relais d’Isabelle Ménard. Le groupe initial, selon Nadine Massie10, a décidé spontanément de faire un «show de filles qui va lui permettre de jouer ensemble, puisque les soirées d’humour ne sont pas souvent pleines de filles». Ce projet, comme tous les autres évoqués précédemment, indique bien une volonté d’unir une vision genrée de l’existence, de se «retrouver entre filles» pour faire surgir le rire. C’est aussi et surtout une façon d’investir, pour un temps, un espace scénique que l’on n’a plus besoin de partager avec des humoristes masculins qui ont plus souvent qu’autrement le haut du pavé.

Ces filles ont toutefois un rapport plus ambigu avec le féminisme, détonnant par là sur leurs prédécesseures. Ainsi, Isabelle Ménard, dans son premier spectacle solo, Le One-Ménard Show, y allait d’une blague assez dure: «La femme de trente ans a l’impression de s’être fait avoir. Avant, elle s’occupait du ménage, des repas et des enfants. Maintenant, elle travaille quarante heures par semaine et s’occupe toujours du ménage, des repas et des enfants!»11. Cette constatation ironique réactualise l’image de la wonder woman victime de la double tâche qui a vite émergé du discours social dans la foulée des revendications féministes. Ce blâme, à peine voilé, participe de la déception d’une nouvelle génération de filles qui ont vu leurs mères s’essouffler à essayer de performer partout et qui cherchent maintenant un meilleur équilibre dans la répartition des tâches; l’étonnant, ici, n’est pas dans la force du reproche mais plutôt dans le fait qu’il surgisse en 2008, c’est-à-dire à une époque où, censément, les hommes –ou les partenaires– s’engagent plus dans l’éducation des enfants et le quotidien domestique. Cela signifierait-il que ces hommes, ou ces partenaires, ne sont toujours pas aussi engagées qu’on le souhaiterait? Quoi qu’il en soit, ce malaise lié au féminisme ne se limite pas au ménage. Massie résume sa position personnelle, qui trouve écho dans bien des discussions actuelles:

On a un peu perdu la signification du mot féminisme. […] Je ne suis pas une militante mais je ne renie pas du tout ce que les femmes ont fait. D’ailleurs, si ce n’était pas d’elles, après le premier show et tout ce que je dis, je me serais fait lapider ou brûler. Je crois à l’égalité des sexes. Je ne suis plus fervente de descendre l’homme pour aucune raison. Moi, les annonces où l’on voit un homme se faire ridiculiser parce qu’il pose une tablette croche, ça me tue. À chaque fois, je me dis que ça ne passerait jamais si c’était la femme dans la position du gars. […] Je n’ai plus envie d’entendre une pub à la radio d’une femme qui s’adresse à un homme de manière condescendante du genre: on sait bien, toi, t’es un homme… Il me semble que ma génération est ailleurs. Les femmes ne sont pas que des chialeuses ou des cruches et les hommes des imbéciles qui ne peuvent pas fonctionner sans femme (2013).

Cet ailleurs qu’évoque Massie semble prometteur et on veut y croire. À l’instar du métaféminisme littéraire circonscrit par Lori Saint-Martin (1992: 78-88), pour désigner certaines œuvres de femmes publiées après les grands bouleversements féministes, qui font l’économie du didactisme pour tendre vers une affirmation différente, on peut parler de métaféminisme en humour, dans cette revendication d’une parole de femme commune, complice et ironique. Tout plutôt que le silence et l’absence: en soi, le Girly Show atteste une solidarité entre femmes humoristes qui deviennent, par la force du nombre, des présences avec lesquelles il faut compter.            

THÈMES ET CIBLES

Il n’est pas toujours facile de se faire une idée précise du travail de ces quatre groupes d’humour féminins pour des raisons de transmission sur lesquelles je reviens plus loin. Un survol, même partiel, fait émerger cependant une constante et une tendance lourde: l’autodérision. Dans les projets de ces groupes, mis à part les Folles Alliées, et sur un autre plan les Girls, la cible principale reste l’inadéquation des femmes dans un monde qui, même de nos jours, leur impose un double standard dans bien des domaines. Cette autodérision systématique, qui se moque d’une collectivité dont les humoristes font elles-mêmes partie, permet, selon ces femmes, de contester les pressions dont elles sont victimes.

Les Girls, ces «cinq filles réunies sur la même scène», «riaient des problèmes de la femme à une époque où tous ces problèmes étaient analysés très sérieusement à la télévision, à la radio, en littérature» (Clémence DesRochers citée par Pedneault, 1989: 168). Elles ont cherché à «décrire le monde des femmes, en souhaitant que chaque femme puisse s’y reconnaître –“de la ménagère à la femme libre” comme on disait à l’époque; une revue dans laquelle seules les femmes auraient la parole» (Pedneault, 1989: 160). Même si les documents manquent pour pouvoir brosser un tableau complet du spectacle, ils permettent de mesurer l’onde de choc qu’il a créée à travers le Québec ; les comédiennes «ne se gênaient pas pour affirmer qu’elles étaient “libres et cochonnes”» (Pedneault, 1989: 160-161) et offraient une polyvalence dans les rôles: «Chantal Renaud, la femme-enfant spontanée qui s’emballe pour un oui ou un non; Diane Dufresne, la tigresse qui n’a pas froid aux yeux; Louise Latraverse, la fille lente, souple, à la personnalité sans complexe; Paule Bayard […] l’excellente comédienne aux multiples visages et au grand sens comique; et Clémence en femme “libre-pognée”» (Pedneault, 1989: 160).

À travers une galerie de personnages féminins, les Girls ont donc revisité les déterminismes de la condition des femmes. C’est aussi ce qu’ont fait les Moquettes Coquettes: dans leur sketch, dira une Moquette, «l’autodérision prime. […] On projette en photos nos looks de jeunesse pas toujours flatteurs, on tourne à l’envers nos angoisses de ne jamais se sentir correctes, on ironise sur le maudit tabou de la cellulite, bref, sur cette maladie mentale qui nous travaille parce qu’on est obnubilées par le body, inadéquat, dont on a hérité…» (Émond, 2008). De fait, les Moquettes Coquettes, dans le sketch «Le cours d’aérobie», dénoncent l’arnaque des centres de conditionnement physique, miroir aux alouettes pour des milliers de femmes désireuses de correspondre à l’idéal féminin:

Bonjour Bourrelets, bonjour Cellulite, bienvenue au cours d’aérobie, le cours où vous vous dites toutes secrètement: «Eh que j’aimerais ça être shapée comme elle!» Mais c’est impossible! Je m’entraîne 30 heures par semaine, je n’ai jamais enfanté, je mange un demi-repas par jour et je me suis fait liposucer le surplus il y a deux mois. Fac oubliez ça, vous allez suer comme des cochonnes pour rien pantoute12!

Flèche décochée à l’endroit de certaines de leurs pairs qui se font, dans une certaine mesure, complices des pressions sociales exercées sur les femmes, la dénonciation va assez loin et attire l’attention sur le mensonge qui sous-tend tout un discours actuel sur la beauté, mensonge relayé, amplifié par des femmes sur l’insécurité des femmes.

Les préoccupations des filles du Girly Show sont similaires. Leur premier spectacle, incidemment, s’intitulait Drôles et imparfaites, ce qui «exprimait bien, dit Massie, qu’on était nos propres têtes de turc: on se moquait de nous-mêmes» (2013). Ensemble, elles voulaient «détruire cette image de femme parfaite qui nous met cette pression sociale inutile depuis notre enfance, faire ressortir nos travers pour en rire au lieu de se taper dessus à chaque fois qu’on n’est pas exactement ce qu’on voudrait être et le faire passer par un filtre actuel» (2013).

Ce genre de discours très réjouissant au demeurant –les femmes humoristes se font le relais de nos obsessions– tranche cependant avec le travail des Folles Alliées qui, elles, abordaient la scène dans une perspective d’éveil des consciences. Pièces résolument militantes, Enfin Duchesses! et Mademoiselle Autobody attaquaient de front deux symboles de l’aliénation des femmes13. Même leur dernière production, C’est parti mon sushi, un show cru, une revue qui, cette fois, s’aligne plus sur le style des Moquettes Coquettes ou bien du Girly Show par son enfilade de sketches, demeure différente par la volonté d’inscrire les thèmes abordés dans les luttes féministes: les Folles Alliées veulent même aller plus loin, sans se censurer (Giguère et Pérusse, 1989). On y parle masturbation, on y épingle, entre autres, le boxeur Reggie Chartrand, célèbre sportif dont la notoriété s’est accrue par la publication de son «pamphlet» Dieu est un homme parce qu’Il est bon et fort: la révolte d’un homme contre le féminisme, on ironise sur l’idée reçue selon laquelle «les féministes sont allés trop loin», on revisite le mythe de Cendrillon. Bref, les thèmes traités débordent du strict quotidien des femmes et les cibles visées s’éloignent systématiquement de l’autodérision. Dans un parti pris vibrant, qui donne aux femmes le beau rôle, les Folles Alliées vont au contraire attaquer les institutions patriarcales et leurs représentants, démasquer la misogynie des discours et renverser les rôles14.

Il ne s’agit pas ici de hiérarchiser la valeur des approches humoristiques des groupes de femmes; force est de constater, cependant, que seules les Folles Alliées ont privilégié un angle que l’on nommera du dehors, c’est-à-dire qui voit la condition féminine de l’extérieur, dans ses rapports avec l’histoire et le social (concours de beauté, pornographie), alors que les autres misent sur l’examen des expériences individuelles: «On a plein de choses à regarder dans notre propre cour», dira l’une des Moquettes (Émond, 2008). Dans le premier cas de figure, ce sont les institutions qui sont visées; dans les autres cas, ce sont les femmes elles-mêmes qui se passent à la loupe. Ce n’est pas innocent.

Un des nombreux truismes en humour fait de l’autodérision une preuve de santé et de maturité: si on est capable de rire de soi-même, dit-on, c’est qu’on affirme une assurance quant à son identité. Soit. Il n’en reste pas moins que l’autodérision constitue, encore aujourd’hui, une valeur sûre pour l’humour des femmes dans la mesure où celles-ci ne ciblent pas l’autre sexe, une attitude assez rentable quand on veut ménager son auditoire15. Il y a donc, dans cette propension à se concentrer sur ses propres travers, une volonté de réconciliation16, un besoin de construire de nouveaux ponts entre les sexes qui tranche, effectivement, avec l’humour plus contestataire des Folles Alliées17.

FILIATION ET INTERFÉRENCES

Ainsi, ces groupes de femmes s’inscrivent, par leur travail même, dans une filiation humoristique particulière. Mais peut-on parler d’une conscience filiale? Nadine Massie, du Girly Show, l’admettra spontanément lorsqu’interrogée sur les liens possibles entre le titre du spectacle et le travail des Girls des années soixante: «Je n’ai jamais vraiment pensé à [continuer une tradition]. Ce n’est que plus tard que j’ai su pour les Girls. Moi sur le coup, tout ce que je voulais c’est travailler avec mes amies, créer un projet et m’amuser»18. Une telle observation montre l’écart temporel entre deux générations de filles qui, pourtant, visaient exactement les mêmes buts. Chez les Moquettes Coquettes, on ne voit pas non plus ce souci de se rattacher à une quelconque tradition: on les a plutôt comparées à RBO, à cause du nombre, ce qu’elles ont récusé8.

C’est du côté des Folles Alliées que la filiation prendra tout ce sens; l’orientation clairement féministe du groupe y est sans doute pour quelque chose. On sait l’importance, pour toute militante féministe, dans quelque domaine que ce soit, d’établir une sororité, de reconnaître le travail des pionnières, de rendre à Cléopâtre ce qui revient à Cléopâtre. Elles apparaîtront donc, aux côtés de Clémence DesRochers et de Louise Latraverse, dans la vidéo de Giguère et Pérusse, pour livrer la «chanson des poubelles» évoquée plus haut : beau moment où les femmes, toutes à leur plaisir, tissent des liens par l’humour. Cette réciprocité entre les Girls et les Folles Alliées tient aussi en une expérience commune de la confrontation avec le public, comme le relate Godbout ; pendant le spectacle C’est parti mon sushi! Un show cru,

Clémence aurait, paraît-il, engueulé un client du Spectrum qui nous trouvait trop osées; elle n’en revenait pas d’entendre ces paroles, presque exactement les mêmes qu’en 1969, pour les Girls! Elle nous a laissé un petit mot ce soir-là: «Chères Folles alliées, j’aurais aimé vous voir de proche, en personne, pour vous dire combien j’ai adoré votre show cru. J’étais debout derrière, j’avais le goût d’être avec vous sur scène. J’espère que vous tiendrez aussi longtemps que Broue. Clémence (Godbout, 1993: 186-187).

La suite des événements a montré que les Folles Alliées n’ont pas eu autant la cote que les buveurs de bière mais l’anecdote indique tout de même qu’il y avait, entre les deux groupes de femmes, une sororité que l’absence de documentation (surtout pour les Girls) permet mal d’évaluer. Sur un autre plan, mais toujours dans l’optique du désir des Folles Alliées de s’inscrire dans une suite humoristique, on peut voir, dans les fulminations du personnage de la sainte Vierge joué par Sylvie Legault, artiste invitée du spectacle C’est parti mon sushi! Un show cru, un clin d’œil à l’exaspération exprimée par la Vierge emprisonnée dans sa statue des Fées ont soif de Denise Boucher.

En fait et d’une façon générale, les rapprochements entre les groupes se feront plus par la critique que par les principales intéressées19, réflexe somme toute naturel de ceux et celles qui tentent de baliser les nouveaux phénomènes (Paré, 2013). La nécessité de faire neuf et inédit en humour explique aussi en partie cette sorte d’amnésie artistique. L’absence presque systématique de liens entre ces groupes ne laisse pas d’étonner, mais il serait injuste d’imputer cette rupture à l’indifférence des générations montantes pour celles qui les ont précédées.

PROBLÈMES DE TRANSMISSION

En effet, le problème de transmission n’est pas nouveau dans l’histoire des femmes. Trop souvent par le passé, leurs œuvres ont été occultées, effacées, oubliées. Certaines ont subi la censure familiale ou conjugale, d’autres le mépris institutionnel. Si, dans le cas plus contemporain qui nous intéresse ici, on ne peut invoquer ces traitements discriminatoires d’un autre temps, il reste tout de même une disparité très grande et préoccupante dans la préservation des traces de la parole féminine.

Alors qu’un groupe comme les Cyniques continue de marquer l’imaginaire et, surtout, de servir de mesure étalon pour jauger les nouveaux venus sur la scène du rire (Paré, 2013), le legs est beaucoup moins déterminant chez les pionnières en humour. La raison en est l’absence criante de documents susceptibles de porter l’héritage du groupe des Girls jusqu’à nous (et jusqu’aux nouvelles humoristes). Outre l’ouvrage −d’autant plus précieux qu’il est unique− d’Hélène Pedneault, abondamment cité dans ces pages, ne subsistent du quintet comique que quelques critiques, forcément partielles et subjectives. Les Cyniques ont eu le flair d’enregistrer sur disques une bonne partie de leurs spectacles, disques disponibles en CD depuis un moment; ils ont aussi fait l’objet récemment d’une anthologie commentée (Aird et Joubert, 2013); ils assurent ainsi une pérennité dans l’histoire québécoise de l’humour à laquelle ne peuvent aspirer les Girls. Et pour cause: Clémence, selon sa fidèle complice et agente, a «tout jeté»; le soir de la première, les propositions d’enregistrement ont afflué… mais «il n’y a pas eu de disque» (Pedneault, 1989: 168). Il y a bien eu une vidéo-maison du spectacle, tournée par Donald Lautrec mais, d’après une source très bien informée, le célèbre chanteur l’aurait détruite pour se venger de Chantal Renaud, sa blonde de l’époque, qui venait de le laisser. Le geste présumé de Lautrec s’éloigne de l’anecdote dans la mesure où sa conséquence directe prive les humoristes femmes d’un pan significatif de l’histoire de l’humour féminin au Québec.

Les Folles Alliées, heureusement, ont vu à assurer leurs arrières (et leurs avants !), même si les moyens employés restent artisanaux. Les enregistrements de leurs spectacles sont disponibles chez Vidéo Femmes, à Québec; on peut aussi lire les textes de Enfin Duchesses! et Mademoiselle Autobody aux Éditions des Folles Alliées. La corrélation entre les noms du groupe et de la maison d’édition n’a rien d’une coïncidence, évidemment: lors d’une projection de la vidéo L’humeur à l’humour, une des filles de la troupe, interrogée à ce sujet, avait admis que la création d’une maison d’édition impromptue avait été rendue nécessaire par le manque d’intérêt des éditeurs déjà établis. Le rire, on veut bien; mais le rire féministe présente un autre défi…

On pourrait espérer que, la technologie actuelle aidant, la transmission des documents en serait facilitée, qu’elle serait même automatique, pour les femmes humoristes contemporaines. Pourtant, il n’en est rien. Les émissions récentes des Moquettes Coquettes ne sont plus accessibles sur le site de Télé-Québec, ce qui est fort compréhensible, mais n’ont pas fait l’objet non plus d’une reprise en DVD, comme certaines autres séries. Le succès relatif de leur émission hebdomadaire explique sans doute le manque d’enthousiasme des distributeurs à se lancer dans l’aventure, mais cette rupture dans la disponibilité est lourde de conséquences: le souvenir de ces femmes humoristes, on peut le craindre, sera vite effacé si le groupe ne se (re)manifeste plus comme collectif20. À cet égard, l’entêtement des Folles Alliées aurait pu servir de modèle: on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Le Girly Show présente un autre cas de figure intéressant. Alors que les Moquettes Coquettes et les Folles Alliées ont fait leur marque en tant que groupe, les humoristes à la barre du Girly Show entamaient ou poursuivaient des carrières solo au moment des spectacles. Cette structure composée d’électrons libres sollicités de toutes parts, certaines humoristes ayant été remplacées par d’autres dans la trajectoire, rend encore plus difficile l’aspiration à la postérité. Seule une vidéo artisanale atteste la facture de la représentation. Pourquoi ne pas avoir saisi la balle au bond? Pourquoi ne pas avoir continué de se produire en spectacle, pourquoi ne pas l’avoir diffusé, si tout allait si bien? Je ne suis pas la seule à m’étonner de la situation si l’on en juge par la réponse de Nadine Massie:

On s’est tellement fait poser cette question-là! On se l’est posée aussi! Sincèrement, je pense que c’est un paquet de raisons. On a eu des chances et de belles ouvertures. On était jeunes, on n’a pas toujours su en profiter. Un mélange de manque d’expérience et de mauvais encadrement. Il y a des fois où on aurait dû se faire plus confiance et prendre des décisions par nous-mêmes. Dire non à certaines personnes, dire oui à d’autres18.

On voit sourdre ici un aspect important de la transmission, à savoir qu’elle ne s’inscrit pas encore, pour les femmes, dans une commercialisation du produit. Les jeunes humoristes féminines sont encore à faire la preuve qu’elles peuvent être bonnes21; il leur reste aussi à organiser leur propre diffusion. C’est tout un défi: quand on voit des émissions toutes récentes comme Les pêcheurs disponibles en DVD à peine la série terminée, on se dit qu’il y a, ici aussi, l’éternel «deux poids, deux mesures». Miser sur des filles n’est pas encore aussi lucratif.

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Ces conditions de transmission fragilisent non seulement l’humour des femmes mais aussi son examen: sitôt exprimés, la parole et le rire qui l’accompagne disparaissent sans laisser de trace. C’est le propre de l’humour, certes, que de s’évanouir aussi vite qu’il surgit; il n’empêche que le travail des filles, à cet égard, souffre d’une précarité qui lui est préjudiciable sur le plan de la recherche.

Ayant croisé récemment et par hasard Louise Latraverse, je lui ai demandé si elle n’avait pas le goût de reprendre le spectacle des Girls. Elle a répondu doucement avec ce sourire qui lui est si caractéristique: «Non, on a eu beaucoup de plaisir mais c’est le passé ; c’est bien que cela reste comme ça». Il est vrai que l’on ne peut ressasser indéfiniment ce qui est advenu. Pourtant, je ne suis pas si sûre que l’exercice serait inutile: ce n’est pas une question de nostalgie mais de mémoire. C’est aussi une question de prendre acte, dans l’optique d’une histoire de l’humour, d’événements qui ont marqué le parcours des femmes. Kim Lizotte, du Girly Show, déplorait courageusement, au colloque L’humour sens dessus dessous22, son manque de culture humoristique –dont elle n’est pas la seule à souffrir, du reste; c’est une lacune répandue, en effet, et encore plus évidente lorsqu’on tente de penser l’humour des femmes dans un continuum historique et social. Il faut veiller à ce que perdurent les filiations car l’humour des femmes, quoi qu’on en pense, est un continent encore très mal exploré. Sous-estimé (les femmes n’ont pas d’humour, rappelons-nous), il est souvent considéré comme quantité négligeable dans une industrie qui, pourtant, aurait tout à gagner à le documenter d’une façon beaucoup plus systématique et dans un monde où même «l’auto-archivage» comme celui des Folles Alliées subit les contraintes du genre. C’est à ce prix que pourra se construire une culture humoristique inclusive qui rendra compte de la parole des femmes. C’est à ce prix aussi que, de génération en génération, les femmes pourront être, comme Clémence, «debout derrière» pour applaudir les avancées de leurs successeures.

 

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Pour citer ce document:
Joubert, Lucie. 2014. « Les groupes de filles comiques au Québec: filiation en folies ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <https://oic.uqam.ca/fr/articles/les-groupes-de-filles-comiques-au-quebec-filiation-en-folies>. Consulté le 5 octobre 2022. Publication originale : (Filiations du féminin. 2014. Montréal : Institut de recherches et d'études féministes (IREF). coll. Agora, vol. Cahier de l'IREF).
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