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Code is poetry. – Slogan de WordPress

Charles Dionne
couverture
Article paru dans Littérature et résonances médiatiques: nouveaux supports, nouveaux imaginaires, sous la responsabilité de Sylvain David et Sophie Marcotte (2015)
Image utilisée lors de la publication de cet essai sur le site de Poème Sale

Image utilisée lors de la publication de cet essai sur le site de Poème Sale
(Credit : http://poemesale.com/2014/03/03/poesie-numerique-langages-informatiques-et-toute-puissance-de-la-forme/)

Au-delà de la crainte de ne plus pouvoir lire dans son bain -inspirée par les technologies numériques de diffusion-, se révèle une création littéraire qui se présente comme indépendante et affranchie des limites du papier. La littérature électronique (Electronic literature ou E-Lit) utilise les capacités des ordinateurs, des programmes et des médias numériques pour offrir une production profondément marquée par les spécificités de l’immatériel, du fonctionnement de l’ordinateur et du Web: roman écrit sur Twitter; fiction se servant de l’hypertexte, interactive, générée par ordinateur; projet qui fait appel à la contribution d’internautes; et performance littéraire en direct en ligne. Ne se préoccupant plus de la page de papier, ces oeuvres déconstruivent le mythe du livre et le réactualisent ailleurs. Si un bestseller d’Amazon publié en format epub ressemble plus à un émulateur de l’original, c’est qu’il ne semble pas modifier les codes du livre (texte suivi, pages à tourner, annotations, paragraphes, auteurs, lecteurs, etc.). La E-Lit, elle, les remet en question.

Dans ce contexte, qu’en est-il de la poésie? Des productions éclatées apparaissent: «Generative Poetry» de Kim Stefans génère par ordinateur des poèmes qui utilisent les langues modernes, mais dans le cadre d’un processus d’écriture automatisé; «New World Order» de Sandy Baldwin invite les internautes à intégrer un First Person Shooter (FPS) et à mitrailler des poèmes; «Mémoire involontaire» de Braxton Soderman remanie par ordinateur un poème et réfléchit au sens du texte en jouant sur les synonymes.

Plus encore, là où la page papier n’existe plus et où les langues connues ne décrivent et ne désignent pas le territoire vierge du Web, d’autres naissent qui savent répondre à la fonction et à l’action qui lui sont propres: le C++ et le HTML, par exemple. Et si chaque langue possède sa culture, celles-ci ont aussi la leur, la poésie en code (Code Poetry): des poèmes écrits dans une forme hybride combinant l’anglais ou le français avec un langage informatique. Mais cette nouvelle forme de poésie numérique bouleverse-t-elle vraiment les codes du genre? Va-t-elle au-delà de la transposition du papier au numérique?

25% of the new words entering the English language each year are now related to computing

-Loss Pequeño Glazier

Bien plus qu’un texte écrit en langue des ordinateurs, la poésie en code adopte plutôt la culture de ses derniers, où chaque mot a un rôle impératif à jouer, où la syntaxe parfaite est garante de la compréhension et où le mot d’ordre est la plus limpide clarté. Ce type de poésie en est donc profondément marqué.

Pour en arriver à un poème en code, il faut opérer un glissement pragmatique dudit code: «Code to speak about life or death, love or hate. Code meant to be read, not run» (Code Poem). Il ne s’agit plus d’écrire pour faire fonctionner un logiciel ou pour façonner une page web. Le code est sorti de son contexte fonctionnel pour être lu. Plus précisément, il est extirpé de son lectorat habituel (les ordinateurs) pour s’inscrire dans la sphère littéraire et être transmis à son lectorat associé (les humains). Une double modification du dispositif de lecture est alors provoquée. Le code obtient une résonnance littéraire nouvelle et le lecteur voit sa relation à la lecture bouleversée: «Just like perspective painting once changed seeing, digital computing is changing what we know about things like reading, attention, and the construction of meaning.» (Poetry Foundation)

Chez un lecteur qui n’a jamais utilisé un code pour développer un logiciel, la lecture d’un poème qui emprunte ce langage l’oblige à changer ses méthodes de lecture: le signifié n’est plus entièrement accessible à l’aide du signifiant, parfois inconnu; la forme du poème est décrite à l’aide d’une didascalie étrange; le sens est -pour employer un calembour impossible à éviter- à [dé]coder.

Selon le langage employé les mots d’une langue naturelle sont accessibles. En Java, par exemple, certains mots le sont:

Date now = new Date();

its_time_to_go_home = now.getHours() > 17

&& now.getMinutes() > 30;

if (its_time_to_go_home) {

break;

(Illingworth, «DailyGrind»)

En C++:

var iables_of_light = «»;

try { int elligently_to;

objectify_the_world_apart; }

catch (Exception s)

{

(Wong Diaz, «Dancing With»)

Le plus évident est sans doute le HTML:

<head>

<title>A Simple Document</title>

</head>

<body>

<h1>A Simple Document</h1>

<p>This is just a simple document.</p>

</body>

(Ward)

Au-delà du premier degré de lecture -c’est-à-dire le sens propre des mots d’une langue humaine-, la forme du poème ou la manipulation du texte -ici son «deuxième degré de lecture»- est double: celle qu’adopte le texte pour la lecture et celle qu’il prendrait dans un contexte fonctionnel. C’est donc au lecteur de se représenter cette deuxième forme, cette manipulation potentielle du texte par le code qui, selon celui qui est utilisé, peut représenter les paramètres d’une mise en page ou l’exécution d’un programme. Dans l’extrait précédent d’un texte en HTML, «A Simple Document» est un titre («title») et «This is just a simple document» fait partie d’un paragraphe («p»). Néanmoins, les deux vers sont au même niveau typographique. C’est au lecteur de saisir la différence, de replacer les mots dans la forme que dicte le poème. Sorte de didascalie formelle, le contenu purement codé de ces poèmes représente une forme en puissance à laquelle le lecteur n’a pas accès lors de sa lecture. Le poème codé se situe dans le moment qui précède sa propre performance, avant son exécution par un ordinateur. «L’œuvre transforme alors la lecture en performance». (Bootz)

Si l’anthologie de poèmes en code Code {Poems} n’est disponible qu’en format papier, c’est que les éditeurs veulent circonscrire le deuxième degré de lecture au domaine de la représentation. S’il est replacé dans une fenêtre web, le poème risque de devenir la mise en page qu’il dénote. De cette manière, «les indices de cette manipulation, ou du moins de sa signification [formelle], ne sont pas dévoilés dans le texte-à-voir». (Bootz) Ils doivent être projetés à travers le geste de lecture.

À ce sujet, la poésie en code ne se sert donc pas d’un seul langage, mais de deux: une langue qui précède l’invention de l’ordinateur et un code initialement destiné à une fonction pragmatique dans le domaine de l’informatique. Une nouvelle langue n’est pas inventée; des ordres fonctionnels, seulement, le sont. L’exercice de la traduction est possible.

[Chapeau]

[Titre]: Un simple document

[Corps du texte]

[Paragraphe]: Ceci est un simple document

À ce sujet, plusieurs parallèles sémantiques et formels existent entre une poésie «traditionnelle» et une forme codée. Jamie Allen, instigateur et éditeur de l’anthologie Code {Poems} fait remarquer que le code est, par essence, déjà poétique:

The structure and function of these new languages give them special advantage in clarity: These languages (syntax, sequence) and the results they produce (ideas, ‘executables’) are absolutely inseparable. By design, computing languages are created in order to express specific ideas, creating certain kinds of action or manipulation of other codes (data). In this sense perhaps, software is always, and already, poetic. (Bertran 150)

Ainsi, la structure rigide du code se rapproche de celle d’un poème, que ce soit celle du sonnet ou celle du vers libre (libéré, mais bien reconnaissable). De plus, son extrême épuration quantitative rappelle le déploiement sémantique que crée un poème avec peu de mots. Chaque mot d’un poème est là pour une raison très précise. Sans lui, le poème perd une partie importante de son sens, tout comme l’ajout d’un mot en modifiera aussi le sens général. Le même phénomène est observable en langage codé: un élément manquant, ou de trop, empêchera la lecture de la séquence par l’ordinateur ou l’humain qui tentera de se représenter la forme en puissance d’un tel texte.

Dans cette forme qui reprend les codes habituels de la poésie, une langue en parasite une autre pour le lecteur. La lecture est ralentie, arrêtée ou rendue impossible par les didascalies formelles qui indiquent les manipulations à apporter au poème ou les opérations qui résulteront de sa lecture par un ordinateur. Poésie d’action, mais immobilisée pour la lecture, la poésie écrite en code est une capture d’écran, juste avant sa mise en œuvre informatique.

The poet thinks with his poem, in that lies his thought, and that in itself is the profundity

-William Carlos Williams

La poésie numérique, en code ou non, se comporte comme un outil de réflexion pour le poète qui ne tente plus simplement, selon la formule de William Wordsworth, de retrouver et de réunir dans la tranquillité les émotions vécues dans le passé. Au contraire, le support numérique et la Toile servent d’outil de réflexion en simultané. Son produit pouvant être rendu disponible immédiatement et modifié à la discrétion de son auteur, le geste d’écriture en est donc plutôt un d’expression et d’analyse des émotions vécues en direct. Par contre, cette instantanéité est loin de celle de l’écriture automatique qui s’inscrit dans l’investissement de la «toute-puissance du rêve». Au contraire, la poésie numérique s’active dans le réel et concrétise la célèbre phrase du poète William Carlos Williams: «the poet thinks with his poem». Que ce soit parce qu’il «pense à voix haute» par le biais d’une poésie publiée sur un blogue ou sur le fil d’actualité d’un réseau social ou parce qu’il utilise les codes de son médium informatique pour réfléchir à la spécificité du genre de la poésie, le poète utilise la poésie numérique ou écrite en code dans une actualité constante. Il voit sa réalité à travers ces lunettes, celles du texte informatique.

À cet effet, au-delà des traces d’une réaction ou d’une émotion en direct, le poète qui travaille sur le médium numérique emploie ses «codes», ses éléments formels uniques, de la même manière que Roland Giguère, poète typographe, les a utilisés dans les années 1950.

Formalistes, la lettrine et la typographie gothique, par exemple, explorent les outils de cette discipline technique (font, majuscules, couleurs, etc.) qui sert, rappelons-le, à «reproduire un texte au moyen de caractères en relief» (Multidictionnaire de la langue française), annonçant le travail du poète qui explore la forme informatique (HTML, C++, Java, etc.). La poésie met en scène les technologies qui lui sont contemporaines, comme témoin d’un bouleversement et acteur du champ des possibles, de l’exploration. Héritier d’une tradition formaliste en poésie comme en art en général, le poète retrouve dans le numérique les matériaux nécessaires à ce travail, somme toute, d’artisan.

Ainsi, selon Loss Pequeño Glazier, les possibilités numériques et codées de la poésie contemporaine ne l’amènent pas dans un terrain à défricher, mais réactualisent le travail formaliste du XXe siècle.

This is not arrival at a place, but at an awareness of the conditions of texts. Such an arrival includes recognizing that the conditions that have characterized the making of innovative poetry in the twentieth century have a powerful relevance to such works in twenty-first century media. (Glazier, 2001)

C’est donc à l’image de l’Oulipo et des calligrammes que s’opère une poésie numérique qui se représente elle-même dans l’utilisation du langage qui lui permet d’apparaître sur un écran d’ordinateur et qui, somme toute, parle du monde contemporain en l’incarnant par le biais de ses codes.

Cette fonction qui met en évidence le côté palpable des signes

-Roman Jakobson

En recourant à l’outil qui permet à l’ordinateur de mettre en page un texte ou de faire fonctionner un programme, la poésie écrite en code dessine les contours de l’invisible contemporain; elle révèle les rouages informatiques qui soutiennent une réalité aussi banale qu’un poème publié sur un blogue. De cette manière, et comme le travail typographique ou formaliste avant lui, le bagage informatique réactualise la fonction poétique énoncée par Roman Jakobson au début du XXe siècle. «La visée du langage [poétique] en tant que tel [est] l’accent mis sur le message pour son propre compte […] Cette fonction qui met en évidence le côté palpable des signes approfondit par là même la dichotomie fondamentale des signes et des objets.» (Jackobson, 1963: 218) Quand un poète emploie le signifiant «try» ou «if» en Java ou en C++, le lien est brisé avec le signifié «poser un geste en ayant un objectif en tête» ou «respectant une condition donnée». Un glissement sémantique s’opère et se révèle alors la matérialité du langage, l’arbitraire du signe, la construction du système de communication humain.

Réside peut-être, somme toute, dans la poésie écrite en code, la concrétisation contemporaine du souhait des formalistes russes, à savoir que «la langue poétique diffère de la langue prosaïque par le caractère perceptible de sa construction.» (Choklovski, 1965: 45) Au fil de la lecture, le lecteur est témoin de la construction du poème par le biais des didascalies en HTML, par exemple, qui lui indiquent que ce vers est en fait en apposition loin à droite et qu’un autre est en italique.

Si le choc que crée la lecture d’un poème typographique de Roland Giguère est fortement atténué par l’habitude du lecteur contemporain aux codes de cette discipline qu’il connait depuis qu’il a lui-même écrit et lu, c’est que le procédé n’est absolument pas nouveau, qu’il est usé. Pour s’assurer de l’efficacité de la fonction poétique, de son évolution constante, un choc lors de la lecture se révèle nécessaire. Les nouvelles formes entourant le texte sont donc sans cesse sollicitées pour poursuivre ce travail. «Le moteur de [l’évolution littéraire] sera l’usure des formes anciennes, devenues habituelles et donc transparentes, et le besoin de leur substituer des formes nouvelles, et donc perceptibles» (Genette 233) et même opaques.

Tout lecteur peut lire un texte qui use d’une typographie qu’il n’a jamais vue: un mot gothique est lisible. Au contraire, ce ne sont pas tous les lecteurs qui sont en mesure de lire un poème écrit en Java. C’est ici que se joue la puissance révélatrice de la poésie écrite en code: l’accès au signifié étant rendu impossible par un ensemble de signifiants nouveaux ou pour lesquels le lien avec le signifié habituel a été rompu, le lecteur doit s’attarder à ces parties incompréhensibles qui sont, il le comprendra, le canevas des textes qu’il a lus sur un écran, le canevas qu’il n’avait jamais remarqué avant. La poésie écrite en code «rend visible», en utilisant les formes de son époque informatisée.

Au final, si, en convoquant les formes contemporaines, la poésie écrite en code parle de son époque, en témoigne et la décrit, il subsiste sous cet appareillage numérique un réalisme inespéré: comment mieux parler du quotidien commun passé devant un ordinateur au travail, à la maison et dans l’autobus qu’en utilisant ses différents langages informatiques?

Comme Genette l’écrivait à propos d’un commentaire de Barrés, «grattez le formaliste, vous trouvez le symboliste (c’est-à-dire le réalisme)». (242)

Pour en savoir plus:

Collectif, 32 Words: An Anthology of Post-Art Anti-Poetics, États-Unis, 2013.

Electronic Literature Collection, Volume 1, Cambridge, octobre 2006.

Electronic Literature Collection, Volume 2, Cambridge, février 2011.

Hexagram Concordia/UQAM

http://stanford.edu/~mkagen/codepoetryslam/#1.0_wu

Welcome to the ELO

http://chercherletexte.org/

http://poenum.net/reflexions/philippe-bootz/la-litterature-depasse-t-elle-le-texte/

Bibliographie

Bertran, Ishac. 2012. «Code Poem». Continent, 15 septembre. <http://continentcontinent.cc/index.php/continent/article/viewArticle/97>.

Bertran, Ishac. 2012. Code Poems.

Bootz, Philippe. 2005. «La littérature dépasse-t-elle le texte?». Colloque e-formes. Saint-Étienne. <http://poenum.net/reflexions/philippe-bootz/la-litterature-depasse-t-elle-le-texte/>.

Eikhenbaum, Boris. 1925. «La Théorie de la méthode formelle», dans Tzvetan Todorov (dir.), Théorie de la littérature. Paris: Seuil, «Tel Quel», p. 31-75.

Genette, Gérard. 1976. «Formaliste et langage poétique». Comparative Literature, vol. 28, no 3, p. 233-243.

Glazier, Loss Pequeno. 2002. Digital Poetics: The Making of E-Poetries. London: University of Alabama Press, 213 p.

Jakobson, Roman. 1963. Essais de linguistique générale. Paris: Éditions de Minuit, 260 p.

Staff, Harriet. 2013. «Kristen Gallagher on Coding Poetry». Poetry News. <http://www.poetryfoundation.org/harriet/2013/02/kristen-gallagher-on-coding-poetry/>.

Ward, Matt. 2010. «The Poetics of Coding». Smashing Magazine. <http://www.smashingmagazine.com/2010/05/05/the-poetics-of-coding/>.

Illingworth, Paul. 2012. DailyGrind.

Diaz, Alvaro Matias Won. 2012. Dancing With.

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