Université du Québec à Montréal

Enquêtes sémiotiques sur nos formes de vie

Direction du cahier:

Les textes de ce dossier font suite à un séminaire du programme de doctorat interdisciplinaire en études sémiotiques de l’UQAM que j’ai donné à l’automne 2020. Bien que les restrictions sanitaires nous aient obligés à tenir les séances en ligne, elles étaient de circonstance: notre expérience du confinement était propice à la réflexion sur nos formes de vie. Les séances du séminaire ont permis de saisir la sémiose de nos formes de vie par l’entremise de différents concepts, tels que jeu de langage, plan d’immanence, pertinence, beau geste, sémiosphère, sémiocapitalisme, sémiotique asignifiante, individuation, sens-mycélium, etc. Elles ont été surtout l’occasion de réfléchir à la signification de nos pratiques de tous les jours à partir d’une série de questions, comme celles-ci: comment la quotidienneté d’un sujet se forme-t-elle et se diffuse-t-elle? Comment cette quotidienneté constitue-t-elle le socle du vivre-ensemble, du commun? Comment est-elle capturée pour fomenter des stratégies de surveillance et de ciblage? Comment enfin le sujet arrive-t-il à percevoir et à critiquer les formes qui délimitent, voire encadrent, sa vie? Ces questions ont accompagné nos réflexions consacrées aux différentes approches contemporaines s’intéressant à la sémiose de notre existence intime et sociale et de notre persévérance dans l’être qui est commun à tout organisme vivant. 

Les formes de vie sont elles-mêmes composées de signes, de textes, d’objets et de pratiques; elles portent des valeurs et des principes directeurs; elles se manifestent par des attitudes et des expressions symboliques; elles influent sur notre sensibilité, nos états affectifs et nos positions d’énonciation. Elles disent et déterminent le sens de la vie que nous menons et des conduites que nous adoptons; elles nous procurent des identités et des raisons d’exister et d’agir en ce monde. (Fontanille: 7)

Tirant son origine des Investigations philosophiques de Wittgenstein, le concept de formes de vie a été repris aussi bien dans la sémiologie post-greimasienne que dans la sémiotique guattarienne. Il suscite le dialogue entre la sémiotique et différentes disciplines, de l’anthropologie à la philosophie, en passant par les études politiques et les analyses médiatiques. Nous avons saisi l’occasion que nous offrait le concept pour mobiliser des théories et des analyses contemporaines qui s’intéressent à la sémiotisation des pratiques sociales et subjectives, ainsi que pour réfléchir à son étendue interdisciplinaire, voire indisciplinaire.

Nous avons orienté nos réflexions sur nos propres formes de vie actuelles qui subjectivent nos activités quotidiennes; lesquelles, faut-il préciser, étaient concentrées sur le Web en temps de pandémie. Les penseurs postopéraïstes italiens et ceux de la multitude ont pavé la voie: naviguant de Félix Guattari à Sylvaine Bulle, en passant par Franco Berardi, Maurizio Lazzarato et Giorgio Agamben, nous avons réfléchi au sens qui est donné et que l’on peut attribuer à la modélisation de nos gestes, de nos actions, de nos déplacements, voire de nos mouvements ou de nos dispositions attentionnelles et affectives de tous les jours. On ne s’étonnera pas alors de retrouver, dans les textes du dossier, de nombreux passages dans lesquels les autrices et les auteurs entreprennent cette réflexion à partir de leurs propres activités, tout en s’efforçant de dégager les sens possibles qu’elles peuvent avoir sur le plan plus général des pratiques communes. Plus ou moins apparente d’un texte à l’autre, cette réflexion révèle les conditions qui entraînent notre subjectivation sur les plans social, politique, économique et environnemental, pour le meilleur ou pour le pire. 

Le dossier débute par deux textes qui développent cette réflexion en interrogeant la surveillance numérique des formes de vie dans des contextes sanitaires et militaires. Dans son article «Nouvelle conjoncture du biopouvoir en temps de pandémie», Alexane Couturier développe la sienne en lien avec l’urgence sanitaire mise en place par l’État pour freiner la propagation du virus. À partir des concepts connus de biopouvoir de Michel Foucault et d’état d’exception de Giorgio Agamben, elle circonscrit les problèmes liés à la gestion de la population par les technologies numériques et médicales, et ses possibles effets à long terme sur les droits et les valeurs individuelles et la vie démocratique. Cette délimitation lui permet d’interroger la façon dont la pandémie de Covid-19 non seulement modifie la perception et la signification des valeurs de la vie et de ses formes, mais aussi réarticule le sens des rapports entre l’État et les citoyens puisque ces derniers soit consentent au déploiement des technologies numériques de traçage et de surveillance de leur vie, soit ignorent le phénomène. Pour ma part, je m’intéresse, dans mon texte «La vie en diagramme», aux effets de sens qui découlent de la schématisation des formes de vie. Après une présentation du concept sémiotique de diagramme, j’analyse cette schématisation dans la vision diagrammatique dans deux univers très éloignés l’un de l’autre: la littérature et l’armée. Mon analyse ne consiste pas à critiquer cette vision, mais d’appréhender le sens qui découle du fait d’opérer ou de vivre dans des icônes. Ces exemples littéraires et militaires m’aident à imaginer, après Edward Saïd et Fredrik Jameson, un art politique de la contre-cartographie. Cet art augmente notre capacité d’agir et de penser en nous permettant de repérer nos gestes et nos actions qui sont sémiotisés, sous la forme de données, dans le vaste réseau mondialisé que représente le Big Data.

Comparativement aux deux premiers textes du dossier, les trois suivants sont plus près de la réflexion sur les formes de vie dans les activités quotidiennes de leur autrice et leurs auteurs. Dans son article «Les subjectivités à l’ère du numérique: exploration des formes de vies créatives», Coline Senac aborde les enjeux sémiocapitalistes de la diffusion d’œuvres sur les réseaux sociaux par des artistes auxquels elle s’associe elle-même. La question que ces enjeux suscitent est simple: les artistes donnent-ils ou elles libre cours à leur subjectivité ou à l’inverse sont-ils ou elles asservi·e·s?  Relevant l’ambiguïté de la production artistique lorsqu’elle est liée à des activités commerciales, Senac propose d’y remédier en recentrant l’attention des artistes sur le sens inhérent de leur pratique. Pour sa part, Vincen Oligny Filion, dans un article dont le titre annonce un vaste programme, «Enjeux rencontrés pour la conception de personnages engagés et pour la représentation de personnes véganes anarchistes, pro-queers féministes, antispécistes écologistes, abolitionnistes de la domesticité animale et anticolonialistes,  par des médiums variés», met son propre parcours de vie en perspective en promouvant l’intersectionnalité des groupes affinitaires. Ce faisant, il essaie d’imaginer un espace de parole et de contestation anonyme et indisciplinaire qui permettrait une meilleure compréhension et organisation des revendications et des luttes militantes. Le dernier texte de cette série, «Expérimenter les identité(s): réflexion sur la nature de l’identité» de Pierre Gabriel Dumoulin, questionne l’identité à partir des problèmes et des enjeux qu’elle soulève dans son propre domaine de spécialisation: la traductologie. Selon lui, la traduction doit prendre en considération la pluralité des formes de vie individuelles possibles selon les contextes pour éviter de désigner une personne selon son essence. Elle doit poser, au contraire, l’identité en termes d’acte d’identification qui, sur le plan individuel, se présente comme une création et, sur le plan collectif, comme une reconnaissance de traits sociaux distinctifs. Un seul et même individu peut ainsi se voir attribuer plusieurs identités. Si la tâche de traduction s’en trouve compliquée, elle a l’avantage de se rapprocher du sens jamais univoque des personnes.

Le texte qui clôt le dossier, «Sombrer» de Yohann-Michaël Fiset, est une œuvre de fiction qui développe le thème de l’apocalypse à partir de différents personnages situés aux quatre coins du monde qui affrontent simultanément le cataclysme. Ce récit met en scène les formes inquiétantes et angoissantes de la vie humaine lorsqu’elle est confrontée au mystère de la puissance de l’univers. Il ne s’agit pas seulement ici du travail de la fiction qui cherche la jouissance de l’écriture ou le plaisir de la lecture. La signification ultime de «Sombrer» échappe à l’interprétation parce que la vie ne cesse de recomposer ses formes et le sens qu’elle peut avoir, même lorsqu’elle est confrontée à sa fin. Le récit de Fiset met donc aussi en jeu le savoir de la fiction.

Indiscipliné·e·s à différentes degrés, les autrices et les auteurs des textes ont adopté la forme de vie que j’avais donnée au séminaire, qui consistait certes à réfléchir au moulage de nos activités quotidiennes, mais aussi à relancer le questionnement à partir des conclusions sur le sujet que nous trouvions dans les textes que nous lisions chaque semaine. L’indiscipline était cette forme. Si elle signifiait différentes choses pour chacun de nous, elle avait pour moi un sens particulier qui rejoignait l’une des propositions que Myriam Suchet fait dans son essai sur la question:

Il me semble que nous gagnerions souvent à ne pas présupposer ce qui constitue un problème pour mieux envisager de nouvelles manières de faire. Le dépit éprouvé face au «manque de participation» des étudiants indique sans doute avant tout que la participation n’est pas mise au centre de la pédagogie, qu’elle n’est pas le fondement structurel du cours. Si c’était le cas, on partirait de là, ou alors il ne se passerait rien du tout – et il n’y aurait donc pas de cours sans participation. Au lieu d’énoncer un contenu puis de demander si vraiment personne n’a de question (en meublant au plus vite le fragile silence qui s’ensuit), on partirait des questions que l’on aurait suscitées pour y répondre ou pour relancer d’autres questions comme le fou du village qui réclame: «J’ai une réponse, j’ai une réponse, qui a une question?» (Suchet: 49)

J’avais convié les étudiant·e·s à adopter la forme de la participation dans le séminaire. Dans leurs contributions, qui trouvent leur dénouement dans ce dossier, ils et elles ne se sont pas contenté·e·s de participer comme tel, mais de réfléchir à ce que signifie la participation dans un contexte indisciplinaire. Je crois que nous avons compris finalement que nos formes de vie nous engagent dans une incessante sémiose qui ne connaît pas les réponses définitives.

Enfin, je tiens à remercier les autres participant·e·s qui ont contribué substantiellement à la réflexion pendant les séances du séminaire, mais qui n’apparaissent pas dans ce dossier: Elie Belougoun, Pierre Jobnel, Bianca Laliberté, Akli Mechtoub et Aurelio Homobono Gouvêa.

Pour citer ce document:
Santini, Sylvano (dir.). 2021. Enquêtes sémiotiques sur nos formes de vie. Cahier ReMix, n° 15 (11/2021). Montréal, Université du Québec à Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <https://oic.uqam.ca/fr/remix/enquetes-semiotiques-sur-nos-formes-de-vie>. Consulté le 5 décembre 2021.
Classification
Ruth Cuthand, «Surviving: COVID-19», 2020.
Couturier, Alexane

Nouvelle conjoncture du biopouvoir en temps de pandémie: état des lieux et réflexions sur les formes d’exercice du pouvoir sur la vie

Par le biais de ce texte, qui à la fois s’inspire de et s’appuie sur les réflexions ainsi que les observations de penseurs et de chercheurs issus de divers domaines, notre objectif est de proposer une sorte d’état des lieux de cette nouvelle conjoncture du biopouvoir engendrée par le contexte de pandémie, alliant les outils numériques aux mécanismes biopolitiques. Par extension, il s’agit aussi d’observer et d’interroger comment cet événement a bousculé en très peu de temps notre perception de la vie, de ses formes mêmes et des significations qui en découlent.

Image extraite du film «Tombeau du vierge»
Santini, Sylvano

La vie en diagramme

Les identités sociales et culturelles, individuelles et collectives, bref ce qui est connu en sciences sociales et humaines et en art actuellement sous l’expression «formes de vie» (Fontanille, 2015), se conçoivent difficilement dans le système mondialisé. La vie d’un individu, ses causes et ses effets, s’inscrit dans un réseau global dont les ramifications sont si nombreuses et compliquées qu’elle se dérobe à la représentation claire et distincte.

Sénac, Coline

Les subjectivités à l’ère du numérique: exploration des formes de vies créatives

Nous sommes aujourd’hui le 12 novembre 2020, il est 12 h 50. Nous venons de publier sur Instagram une de mes œuvres artistiques, indexée par les hashtags #artistquebec #artoftheday #realart. Le temps passe silencieusement, sans que notre téléphone émette un son de notification, ce qui nous fait rapidement regretter le choix de cette date pour la publication.

Dumoulin, Pierre Gabriel

Expérimenter les identité(s): réflexions sur la nature de l'identité

Parfois, il m’arrive d’observer longuement mes deux chats. Chacun a subi récemment un changement radical dans sa routine lorsque la cohabitation leur a été imposée. Je me retrouve bien malgré moi à leur découvrir des traits de personnalité que je ne leur connaissais pas. Le plus vieux m’a surpris par sa soudaine jovialité et son envie de jouer, tandis que la plus jeune est devenue soudainement agressive et territoriale, elle qui était douce et calme. Ces traits apparaissent seulement lorsque les deux sont dans la même pièce. Je pourrais jurer que ce ne sont plus les mêmes chats.

Kim Albrecht, Cosmic Web, 2016
Fiset, Yohann-Mickaël

«Sombrer»: Avant-propos, suivi de «Sombrer»

Dans tous les cas, Sombrer manifeste, par sa narration, le type de regard qu’une explosion (provoquée par la sémiotique et les théories des formes de vie) peut générer dans l’être-au-monde d’un interprétant donné. Toutefois, les explosions prenant place dans le récit sont de toute autre nature. Cette parallaxe, pour ce qui est de la narration, permet de mettre en scène le type d’attention particulière aux formes que prend la vie, et ce, des gestes les plus intimes aux mouvements les plus généralisés.