«Est-ce un roman, ou le délire?»: petit voyage dans une Mongolie fabulée

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Œuvre référencée: Basara, Svetislav. Guide de Mongolie, Montréal, Les allusifs, 2006, 131 pages.

Basara, narrateur écrivain et personnage principal du roman Guide de Mongolie de l’auteur serbe du même nom, doit se rendre en Mongolie pour écrire un guide, un «grand reportage sur ce pays perdu au bout du monde» (p. 20), à la demande de son ami N.V. qui vient tout juste de se suicider et qui avait promis ce guide/reportage à la revue Époque. Basara voyage donc jusqu’à ce pays d’Asie centrale et fait la connaissance de quelques personnages plutôt singuliers: Van den Garten, un évêque néerlandais qui a perdu la foi et qui s’est retrouvé là-bas pour des raisons étranges (pour faire une histoire courte, il a été fait prisonnier de «l’orée où rêve et réalité s’interpénètrent» (p. 32)); Chuck, «reporter d’un journal éteint depuis longtemps, le Boston Evening News» (p. 41); le lama Vladimir Tihonov, un soldat de l’armée soviétique converti au bouddhisme; et M. Mercier, un cadavre transfictionnel immigré du film Emmanuelle de Just Jaeckin. Charlotte Rampling séjourne au même hôtel que cette bande de pas-si-joyeux lurons, ainsi que le docteur Andreotti, «ancien disciple de Jung». (p. 51) Le récit est une longue suite de digressions, avec peu d’action et beaucoup de bavardage. Pendant une séance de psychanalyse gratuite offerte à Basara dans une chambre de l’hôtel Gengis Khan, le Dr Andreotti se transforme en Joseph Kowalsky, «[f]igure d’initiateur qui apparaît dans plusieurs romans de l’auteur, notamment dans Le miroir fêlé (Basara, 2004: 84) et annonce au personnage qu’il est en train de rêver. En apprenant ce fait, celui-ci se réveille chez lui, en Yougoslavie. Il se met à écrire cette histoire, non sans digresser sur de multiples sujets: son enfance, ses superstitions, la falsification du réel par les communistes, une «divagation métaphysique sur la littérature» (p. 110), son expérience à travers deux des sept ciels existants, etc. Finalement, alors qu’on croit comprendre que tout cela n’est qu’une invention, que le personnage n’est probablement pas allé en Mongolie et que son ami N.V. ne s’est jamais suicidé (il lui paie d’ailleurs une visite et lui parle de son voyage, ce qui en soit pose problème…), voilà que Basara reçoit une lettre de l’évêque Van den Garten qui lui raconte qu’il a retrouvé la foi et qu’il est retourné aux Pays-Bas de la même manière qu’il s’était rendu en Mongolie. Le roman se termine sur un fac-similé d’une lettre de l’organisation «Faucons», probablement en lien avec les «Cyclistes évangéliques rosicruciens […], [s]ociété secrète fictive1 présente dans plusieurs œuvres de l’auteur» (p. 76) dont le roman ne parle pas, ou presque. Tout comme le personnage principal, qui se demande «est-ce un roman, ou le délire?» (p. 76), le lecteur du Guide de Mongolie peut se demander comment interpréter tout ce qui se trouve dans ce pourtant si petit roman. Je m’y attarderai, en empruntant les chemins de la vraisemblance et de l’autorité narrative pour tenter de mettre un peu d’ordre dans ce voyage fabulé dans une Mongolie tout aussi fabulée.

 

Invraisemblances empiriques désamorcées

Cécile Cavillac, dans un article intitulé «Vraisemblance pragmatique et autorité fictionnelle» (1995), définit la vraisemblance empirique comme le type de vraisemblance qui concerne la conformité des événements à l’expérience commune. Ainsi, un événement étrange ou surnaturel peut être invraisemblable au point de vue empirique si on ne parvient pas à l’expliquer à l’aide des lois de la nature ou encore s’il diverge trop de notre expérience collective de la réalité. De cette façon, de nombreux éléments du récit pourraient être considérés comme des invraisemblances empiriques dans Guide de Mongolie: la neige en été, la terre qui est plate, le temps qui avance par décrets, les morts qui forment un syndicat, etc. Toutefois, ces invraisemblances sont pour la plupart désamorcées par la narration qui tente de les neutraliser en dénudant le procédé. Par exemple, après être passé à travers un mur, le narrateur indique qu’il n’y a «[r]ien d’étonnant à ce que quelqu’un passe à travers un mur. Tout le monde pourrait le faire, mais, par habitude, personne n’essaie.» (p. 25) De la même façon, lorsque celui-ci fait le récit de son enfance, les invraisemblances empiriques de cette genèse sont immédiatement rattrapées par leur caractère probablement fictionnel et indiqué comme tel par le narrateur lui-même:

L’histoire de ma vie est fondamentalement différente. Un pur merdier. Je n’ai ni père ni mère. Je n’ai personne. Dieu m’a créé de rien (comme tous les autres hommes) pour que j’accomplisse quelques besognes insignifiantes en rapport avec la Providence. Rien de remarquable. Simplement, le 6 septembre d’une certaine année, je suis apparu dans la classe de première d’une école primaire. Avec tout ce qu’il fallait : livres, cahiers, matériel scolaire au complet. Et sans aucun complexe, surtout pas freudien. À l’époque, je connaissais déjà Hamlet par cœur. Mais tout cela n’est que divagations. (p. 43)

Ce mouvement que la narration a, celui de pointer du doigt les invraisemblances de son propre récit, semble souligner le caractère délirant de cette fantaisie littéraire identifiée comme un «roman» par l’éditeur (page de garde), mais aussi comme un «conte philosophique» en quatrième de couverture. Les nombreuses infractions à la vraisemblance empirique agissent donc ici comme autant de façons de souligner la fiction, de la mettre en évidence, plutôt que comme des accrocs à un quelconque code. Comme s’il fallait mettre à mal l’illusion référentielle, montrer le caractère construit de l’objet littéraire, à tout le moins révéler que «récit» est généralement synonyme de «affabulation». La remise en question de la crédibilité et de l’autorité du narrateur participe du même mouvement.

 

Fiabilité lacunaire et toute-puissance du roman

Cette Mongolie fabriquée, ainsi que le voyage qui y a mené le narrateur, semblent plus ou moins «réels». Quelle valeur de vérité accorder à tout ce que le narrateur raconte? sommes-nous en droit de nous demander, puisque celui-ci est visiblement en train de fabuler. Le narrateur se joue en effet du lecteur en faisant référence à son œuvre (celle de Basara, l’écrivain serbe publié en traduction française aux éditions Les Allusifs), à ses obsessions d’écrivain, etc. Les brouillages entre la réalité fictionnelle (la réalité du texte) et la fiction sont fréquents, comme lorsque le Dr Andreotti se transforme en Joseph Kowalsky et qu’il annonce au narrateur qu’il rêve, qu’il n’est pas en Mongolie. Cette annonce s’avère vraie, puisque le narrateur se réveille aussitôt dans son appartement, en Yougoslavie. On pourrait donc croire, puisque ce n’était qu’un rêve, que les invraisemblances et les défauts et incohérences de la narration sont automatiquement excusés. Mais voilà que le narrateur écrivain empêche cette interprétation ou cette compréhension du récit en continuant sur la même lancée : divagations, digressions et nouvelles invraisemblances empiriques se succèdent, même après son réveil en Yougoslavie. Un peu plus loin dans le récit, le personnage narrateur se plaint de la dureté de son voyage en Asie, mais, avons-nous besoin de le rappeler?, il n’y serait jamais allé, finalement: «Ah, quelles épreuves n’ai-je pas dû endurer en Mongolie, pour qu’à la fin il s’avère que ce n’était qu’un rêve!» (p. 112) Par contre, quand son ami (suicidé) veut lui parler de ce même voyage, le brouillage s’intensifie et échappe à la saisie: «Comment aurait-il pu savoir que j’étais allé en Mongolie, si je n’y étais pas allé? Même le pays des rêves n’est plus un lieu sûr. Il semble que certains de ses habitants, esprits à jamais coincés dans le bardo du rêve, soient des délateurs.» (p. 115) Le narrateur conclut en disant qu’«[u]n roman est toujours un faux et une construction, quelque effort que fassent l’auteur et ses complices, les théoriciens, pour démontrer le contraire.» (p. 124) Voilà une idée qui fait écho à celle énoncée plus tôt au début du roman, selon laquelle la «différence entre matériaux documentaires et matériaux fictifs est d’ordre purement formel et en outre à l’avantage des fictifs, ceux-ci étant plus vraisemblables et certainement plus proches de la vérité.» (p. 33) Faut-il alors cesser de se poser autant de questions sur le récit et accepter qu’un roman, puisque ce n’est après tout qu’une construction, fictive de surcroît, ne doit pas nécessairement faire sens? Cette conclusion précipitée permet à tout le moins au Basara personnage et narrateur d’affirmer son autorité narrative. Est-il fiable? Est-ce qu’il ment? Est-il paranoïaque? Alcoolique? Ces questions deviennent rapidement inutiles: le petit monde (de fiction) construit par le narrateur répond à ses besoins, et c’est tout ce qui lui importe. Finalement, il semble que Guide de Mongolie soit, en quelque sorte, une prise de position en faveur de la toute puissance du roman, de la littérature. En même temps que le roman de Basara dénonce peut-être l’illusion référentielle, il assied sa toute-puissance sur les conventions du genre et sur le statut ontologique de la fiction.

 

Bibliographie

Basara, Svetislav. Le miroir fêlé, Montréal, Les Allusifs, 2004.

Basara, Svetislav. Guide de Mongolie, Montréal, Les allusifs, 2006.

Cavillac, Cécile. «Vraisemblance pragmatique et autorité fictionnelle», dans Poétique, no 101, février 1995, p. 23-46.

Pour citer ce document:
Landry, Pierre Luc. 2009. « "Est-ce un roman, ou le délire?": petit voyage dans une Mongolie fabulée ». Dans Lectures (Salon double, 2008-2009). Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 8 septembre 2009. <https://oic.uqam.ca/fr/carnets/lectures-salon-double-2008-2009/est-ce-un-roman-ou-le-delire-petit-voyage-dans-une-mongolie>. Consulté le 9 février 2023.
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