Comment raconter une histoire simple autrement

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Œuvre référencée: Leboeuf, Gaétan. Bébé et bien d’autres qui s’évadent, Montréal, Triptyque, 2007, 276 pages.

Il existe une coïncidence curieuse entre les auteurs qui cultivent le surnaturel et ceux qui, dans l’œuvre, s’attachent particulièrement au développement de l’action, ou si l’on veut, qui cherchent d’abord à raconter des histoires.  
— Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique

 

Le premier roman pour adultes de l’auteur-compositeur-interprète et écrivain pour la jeunesse Gaétan Leboeuf, Bébé et bien d’autres qui s’évadent, raconte l’histoire d’Alice et de ses collègues du restaurant végétarien où elle travaille, mais aussi celle de son fœtus, Bébé «avec un B majuscule» (p. 243), qu’elle portera pendant trois ans avant qu’il ne disparaisse, parce que «c’est ainsi, c’est tout» (p. 271). En deux ans de vie littéraire, le roman aura fait couler bien peu d’encre: quelques articles dans des quotidiens, une recension ici et là, puis plus rien. Il faudrait s’y intéresser davantage, le roman offrant en effet un bel exemple de réalisme magique contemporain, puisque l’univers de fiction mis en place permet la cohabitation non problématisée de naturel et de surnaturel dans un même récit. Le lecteur ne remet pas en question la grossesse anormalement longue du personnage principal et assiste à la dissolution du fœtus malgré l’étrangeté de la situation. Il importe d’abord de s’attarder à cette histoire particulière qui est racontée dans Bébé… 

 

«Aux racines de la santé» comme microcosme du monde 

Alice se sépare de René sans lui annoncer qu’elle est enceinte, puis trouve du travail dans un restaurant végétarien près de chez elle pour s’occuper durant l’été. Jusque là, tout va bien, trop bien même: quel est l’intérêt de cette histoire que l’on a lue mille fois déjà? est en droit de se demander le lecteur. Il ne suffit par contre que d’une soixantaine de pages environ pour que le récit prenne ses aises: dans ce restaurant aux allures d’Assemblée générale des Nations Unies se forme une sorte de gouvernement avec Alice en tête – Alice que l’on nomme Reine du Monde – et Ben, le propriétaire, que l’on compare à Dieu. Mohi sera Premier ministre, Hok Shamsoul ministre des Affaires interculturelles, Zoé ministre des Loisirs, Ophélia de la Propagande, on assigne Mendoza au ministère de l’Agriculture, Alvaro aux Approvisionnements (puis plus tard à la Sécurité publique), Solange aux Colonies, et ainsi de suite. «Aux racines de la santé» – le nom du restaurant – fait figure de microcosme du monde, avec ses employés venus d’un peu partout qui, en racontant leurs vies respectives, fabriquent en quelque sorte autant de sous-histoires qui ajoutent au réalisme du cadre de référence principal et qui participent du mouvement vers le monde entamé par le roman. Alice cache bien sa grossesse, mais une fois le neuvième mois de gestation achevé, la rumeur ne peut être contenue et tout le monde, sauf Ben, est mis au courant. Bébé commence à dessiner avec ses doigts dans le ventre de sa maman, puis apprend à écrire:

J’ouvris le cahier que m’avait donné Hok. Je passais machinalement mon doigt sur mon ventre selon notre rituel nocturne. De la main droite, je tournai la première page du manuscrit. 

“Vichtrouknpash et le crapaud 

par Hok Shamsoul Mohammed, traduit de l’anglais par Emma Nantel” 

Joli titre… me dis-je. Je relus à voix haute: “Vichtrouknpash et…” Je m’arrêtai net et, effarée, me redressai dans mon lit. Je lus de nouveau, en m’attardant sur chaque mot. Puis la stupéfaction fit place à l’émerveillement: Bébé, avec une petite main novice et maladroite, ébauchait, à l’envers de mon ventre, les lettres que je parcourais du regard! (p. 96) 

Il n’en fallait pas moins pour que Bébé se construise une identité qui lui est propre, demande à manger de la viande, refuse les épices, apprenne à lire et à écrire pour communiquer avec le monde extérieur et parfasse son éducation en s’intéressant aux romans historiques et au genre de l’essai. Alice trouve sa condition bizarre, mais accepte sans ambages les invraisemblances empiriques qui ponctuent son quotidien et va même jusqu’à dire que ça lui apparaît normal, finalement, toute cette histoire:

L’idée d’être atteinte d’une maladie dégénérative du système nerveux m’avait démoralisée. Le fait que ce n’était “que” Bébé apprenant à voir et entendre à travers mes sens m’enleva un réel fardeau. Cela occulta, un certain temps, l’éblouissante bizarrerie de ma condition. Quelle merveille! Quel fabuleux partage des ressources! Je me pâmais devant ce stupéfiant mode de communication, cette nouvelle proximité, cette intimité envoûtante! […]

Pour dire vrai, j’étais subjuguée depuis les toutes premières fois où Bébé s’était manifesté. Dès l’inauguration des coups de pieds, chaque étape de son évolution m’était apparue naturelle. (p. 105)

Ce bébé surdoué a par contre une faille: il rapetisse parce qu’il ne mange pas assez de viande. Son rétrécissement commence par les jambes, puis les bras et le tronc, pour finir avec la tête, avant qu’il ne disparaisse pour de bon après avoir passé trois ans dans le ventre de sa mère. Entre temps, toutefois, il a le temps d’apprendre ce qu’est le temps, puis d’inventer un langage chanté pour communiquer plus rapidement qu’avec l’écriture. Il tente aussi de résoudre tous les problèmes de l’univers par le biais de la philosophie; il s’intéresse notamment à la surabondance d’information, aux manipulations génétiques, à la bestialité de l’homme et aux problèmes affectifs de sa mère. À travers tout cela, Alice apprend à faire le deuil de sa mère et réalise qu’elle s’ennuie de René, avec qui elle a des contacts sporadiques par le biais d’un blogue que celui-ci alimente et que les employés du restaurant suivent avec intérêt. Le récit se termine avec le départ de Bébé et le changement de nom du restaurant: «Aux racines de la santé» devient «La Grève de la faim», suite à une campagne instiguée par René contre la privatisation de l’eau. On installe des grévistes un peu partout dans le restaurant et, au même moment, Alice choisit d’écrire le récit que le lecteur achève, avant de retourner à l’école et de retrouver René.

 

Le surnaturel dans Bébé… 

Est surnaturel, par définition et par convention, un événement ou un fait qui ne peut être expliqué par les lois de la nature, qui échappe à l’explication naturelle. Les occurrences du surnaturel sont nombreuses dans le récit de Bébé et bien d’autres qui s’évadent: nous n’avons qu’à penser à la gestation anormalement longue de Bébé, à ses prouesses langagières, puis à son corps qui disparaît petit à petit avant que lui-même ne cesse d’exister. Par contre, ici, l’histoire naturelle et l’histoire surnaturelle sont aussi importantes l’une que l’autre et sont traitées de la même façon: Alice raconte son histoire, qui est constituée d’un tas de choses, certaines normales par rapport à notre expérience commune de la réalité, certaines anormales ou plutôt invraisemblables. L’antinomie entre le naturel et le surnaturel est résolue par la narration avant même qu’elle ne parvienne au lecteur, puisque les événements surnaturels ne sont pas discutés et sont présentés comme faisant partie de la réalité du monde de fiction mis en place dans le récit. La narration au «je» assumée par Alice, le personnage principal du roman, ne module pas la valeur de réalité de ces événements. Alice réagit par le rire, l’exaltation et l’extase, par exemple (p. 71), à des incidents qui, ailleurs, pourraient susciter chez les personnages et chez le lecteur l’hésitation caractéristique du fantastique comme l’a défini Todorov dans son Introduction…: «“J’en vins presqu’à croire”: voilà la formule qui résume l’esprit du fantastique. La foi absolue comme l’incrédulité totale nous mèneraient hors du fantastique; c’est l’hésitation qui lui donne vie.» (Todorov, p. 35) Cette résolution par la narration du conflit de sens entre le naturel et le surnaturel est caractéristique du réalisme magique, mode narratif qui permet la cohabitation non problématisée et non hiérarchisée de ces deux niveaux de réalité dans un même texte. Si les personnages sont troublés parfois, ce n’est pas nécessairement pour des raisons attendues ou prévisibles. Par exemple, Hok est perturbé lorsqu’il apprend que Bébé n’écrit plus mais chante plutôt, pour des raisons toutefois différentes de celles qui pourraient être inférées par le lecteur d’un texte plus «conventionnel»:

Le passage de l’écrit à l’oral de Bébé avait troublé Hok beaucoup plus que ce à quoi j’aurais pu m’attendre. Le pas ballot avait été sa principale motivation pour apprendre le français, et maintenant qu’il parvenait à une certaine fluidité dans cette troisième langue, Bébé lui faisait faux bond. Je comprenais sa déception. (p. 224) 

Malgré le cambouis terminologique utilisé pour décrire le roman dans la critique immédiate (Michel Lord parle d’absurde et de fantastique dans le University of Toronto Quarterly, Suzanne Giguère de fantastique dans Le Devoir et Marie Claude Fortin d’onirique (!) dans La Presse), il me semble que le roman répond aux trois critères du réalisme magique tels qu’établis par Amaryll Beatrice Chanady dans un ouvrage important (1985). Le surnaturel dans le texte ne doit pas être présenté comme problématique, la contradiction ou l’opposition entre le naturel et le surnaturel doit être résolue dans la fiction et il ne doit pas y avoir de jugement par rapport à la véracité des événements dans la fiction, les deux niveaux de réalité n’étant pas hiérarchisés. Il apert donc que Bébé et bien d’autres qui s’évadent est un bel exemple d’une utilisation contemporaine du réalisme magique, ce qui lui assure une place de choix dans l’éclatement des genres qui caractérise, entre autres, la littérature contemporaine, tant québécoise qu’universelle. Le réalisme magique propose une vision du monde insolite et une vision de la littérature qui ne se confortent pas dans des avenues clichées ou attendues, mais bien plutôt dans des paradigmes singuliers et transgressifs qui permettent de raconter autrement. Vincent Jouve affirme à propos dans un article sur les métamorphoses de la littérature narrative que «[c]ontester le récit, c’est […] fragiliser la représentation qu’il véhicule et refuser les codes qui ne sont pas seulement esthétiques. Ce qu’il s’agit de dénoncer, c’est la participation-aliénation d’un lecteur spontanément conduit à voir, dans le roman, un miroir du réel.» (2006: 155) La cohabitation non-problématisée de naturel et de surnaturel dans un même texte admise par le réalisme magique participe de cette contestation, puisqu’elle permet de raconter autrement, en questionnant le réel et les modalités de sa présence dans le roman. Ainsi, le roman de Gaétan Leboeuf questionne par le biais du réalisme magique, d’une certaine façon, l’illusion référentielle chère au roman.


Bibliographie

Chanady, Amaryll Beatrice. Magical Realism and the Fantastic: Resolved Versus Unresolved Antinomy, New York & London, Garland Publishing Inc., 1985.

Jouve, Vincent. «Les métamorphoses de la lecture narrative», dans Protée, vol. 34, no 2-3, automne-hiver 2006, p. 153-161.

Leboeuf, Gaétan. Bébé et bien d'autres s'évadent, Montréal, Triptyque, 2007.

Pour citer ce document:
Landry, Pierre Luc. 2009. « Comment raconter une histoire simple autrement ». Dans Lectures (Salon double, 2008-2009). Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 3 août 2009. <https://oic.uqam.ca/fr/carnets/lectures-salon-double-2008-2009/comment-raconter-une-histoire-simple-autrement>. Consulté le 9 février 2023.
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