Université du Québec à Montréal

L’altérité à l’œuvre : performer avec l’octopus 

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Captation : Le Temple du Présent – Solo Pour Octopus, Théâtre de Liège, Stefan Kaegi / Rimini Protokoll, en collaboration avec Judith Zagury et Nathalie Küttel / ShanjuLab, YouTube, 2021.

Du 30 juin au 3 juillet 2021 au Théâtre de Vidy-Lausanne, deux poulpes, ou plutôt deux poulpettes rapatriées d’un marché de pêcheurs, se sont passé le relais de la scène chaque soir de représentation de la pièce Temple du présent : solo pour octopus. Regroupée autour du ShanjuLab1, l’équipe artistique de la performance était composée du metteur en scène Stefan Kaegi et des comédiennes Nathalie Kütell et Judith Zagury, dont le désir commun était d’orchestrer « une situation d’observation mutuelle entre les deux espèces » – l’espèce céphalopode et l’espèce humaine – où chaque animal passerait tour à tour « d’objet à sujet de l’observation2 ». 

Temple du présent, Théâtre Vidy-Lausanne, 2021

Sète appartient au règne des Octopus Vulgaris – classification anthropique par laquelle l’humain désigne des êtres de mythes et de légendes qui vivent en eau saline et dont les millions de neurones les constituant se répartissent en huit bras, deux lobes optiques et un cerveau central. Dès le début, Sète se présente comme la protagoniste de la soirée, se mouvant à ses aises dans son aquarium éclairé au centre de l'espace, alors que la scène est entièrement plongée dans l’obscurité et dans le calme. Une scénographie qui, d'emblée, semble vouloir générer chez le public un sentiment de liminalité, de ceux qui surgissent avant que l’on franchisse la ligne entre deux mondes. 

Pourtant, dans ce spectacle « post-anthropocentrique3 » où une pieuvre existe, simplement et librement, aux côtés d’une comédienne humaine, qui tantôt imite ses gestes, tantôt entre en contact avec elle, il sera moins question de franchissement que de coprésence, d’une cohabitation avec et dans l’altérité. N’est-ce pas d’ailleurs le propre du temple, cet édifice qu’on vénère mais toujours à distance et dont le respect qu’on lui porte est fonction du mystère qu’il représente à nos yeux?  

En soutien à l'aspect visuel du spectacle, une trame sonore composée de « bruits » d’océan se couple à des interventions de spécialistes du céphalopode. Mais contre toute attente, ces voix anonymes et éthérées par la musique cherchent moins à expliquer les poulpes par un métadiscours aux prétentions d’exhaustivité qu’à rendre compte de leur étrangeté au moyen de précautions conceptuelles : « Nous essayons de rendre leur intelligence parallèle à la nôtre. Et ce n’est probablement pas juste pour aucun d’entre nous », dit l’une. « Comment mesurer l’intelligence de quelqu’un qui nous échappe autant? », demande l’autre.  

Un solo de théâtre pour un poulpe, Vertigo, 2021

Lorsque Nathalie Kütell plonge sa main dans l’eau, les tentacules de Sète agrippent son doigt ; lorsque Sète se précipite entre les rochers, Nathalie recule légèrement de la vitre… Ainsi évoluent les deux corps au long de la représentation : à travers des « égards ajustés4 » qui jamais ne nient le fait que chacune demeure « l’autre de l’autre ». Au fil de leur rencontre dédoublée en direct par des projections vidéo survient dès lors ce qui s’apparente à une « reconnaissance5 » au sens intersubjectif que lui attribuait Hegel, c'est-à-dire une conscience réciproque de soi par l’autre et de l’autre par soi. Faire l’expérience de l’altérité à partir de sa propre perspective, en assumant l’écart d’intelligibilité qui résiste à toute immersion dans un monde étranger, voilà le phénomène auquel l'oeuvre nous confronte.

Mais si le temple est habituellement dédié au souvenir du passé, que serait un temple tourné vers le présent ? Présent : « se dit de ce qui est actuellement sous les yeux », « se dit des personnes qui regardent, qui ressentent », mais aussi, au sens figuré, « se dit des choses que l'on se rappelle, que l'on croit voir encore »6. Parmi tous les animaux qui subsistent sur la planète, le poulpe est peut-être l’un de ceux qui nous proviennent des temps les plus reculés, où même l’esprit humain peine à s’aventurer. Ainsi irréductibles à toute connaissance scientifique, les manières d’être du céphalopode nous rappellent au caractère immémorial de l’existence et à l’« ascendance commune7 » qui nous lie aux autres espèces. En même temps, par sa sagesse aussi grande que son espérance de vie est courte, le poulpe est également l’animal que l’on identifie le plus souvent à l’immédiateté des choses, à l’épaisseur du moment présent. De sorte qu’à travers tous les regards et les égards silencieux que s'échangent Sète et Nathalie sur scène, c’est finalement à une vénération de la vie, dans son ancienneté comme dans sa fugacité, que celles-ci nous convient.

 

  • 1. Mis sur pied en 2017 à Gimel par Judith Zagury, le ShanjuLab est un laboratoire de recherche théâtrale sur la présence animale.
  • 2. Temple du présent : solo pour octopus, dossier de production, 2021, p. 5.
  • 3. Avec Hans-Thies Lehmann, on peut rapporter le théâtre « post-anthropocentrique » à des esthétiques théâtrales où « les corps humains s’intègrent au même titre que les choses, les animaux et les lignes énergétiques dans une seule et même réalité ». Théâtre postdramatique, trad. par Philippe-Henri Riau, Paris, L'arche, 2002, p. 127 ; je souligne.
  • 4. Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Arles, Actes Sud, coll. « Mondes sauvages », 2020, p. 266.
  • 5. G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit, trad. par Bourgeois Bernard, Paris, Vrin, 2006 [1807] p. 201-202.
  • 6. « Présent », Dictionnaire Littré, https://www.littre.org/definition/pr%C3%A9sent
  • 7. Baptiste Morizot, op. cit., p. 24.
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