Université du Québec à Montréal

«Sombrer»: Avant-propos, suivi de «Sombrer»

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Sombrer: Avant-propos

Certains signes, ou systèmes de signes, agissent telle une explosion, au sens où l’entend Youri Lotman, c’est-à-dire comme «une brusque croissance de l’informativité de tout [un] système» (2004: 37), au sein de la sémiosphère d’un individu ou d’un groupe donné, ce qui peut aller jusqu’à changer l’«être-au-monde» de cet interprétant. En d’autres mots, certains concepts, idées, ou théories ont la capacité de transformer radicalement l’interprétation qu’un individu fait de la réalité, modifiant du même coup son rapport à celle-ci.

À mon sens, la théorie des formes de vie est un excellent exemple de réseau signifiant recelant ce pouvoir explosif. Celui-ci est niché, entre autres, dans son assise sémiotique (celle entre autre élaborée par Jacques Fontanille, ou développée notamment par Yves Citton) puisqu’elle-même abrite cette puissance. En effet, la sémiotique, par sa manière particulière de concevoir les signes comme une interface entre l’être et le monde, sinon de concevoir la sémiotisation comme dyadique ou triadique, couve cette force transformatrice.

Pour ce qui est des formes de vie, cette aptitude latente se cache, en partie, dans l’amplitude des catégories qu’elle identifie et conceptualise, c’est-à-dire que ces dernières incorporent tant des éléments de la vie intime et immédiate de l’être que de grands phénomènes sociaux transhistoriques. Or, loin de s’autosaboter par la modélisation de si vastes catégories, elle souscrit au principe de transversalité hérité de Félix Guattari, permettant d’ajuster la focale (théorique) en fonction du niveau d’analyse –principe, en lui-même, empreint de cette potentialité.

Le dernier élément à ajouter à cette liste non exhaustive de paramètres révélant la puissance explosive de cette théorie et de la sémiotique est leur capacité de modélisation. En d’autres mots, il s’agit de leur aptitude à créer des formes, des modèles, à partir du vivant.

Ce sont ces qualités, ces potentiels et ces explosions que Sombrer tente de condenser. Or, créer à partir de théories ne signifie nullement de les plaquer sur la fiction (ici le texte littéraire) ou de les exposer entièrement au cœur de celle-ci. Créer à partir de la théorie, ou à partir de l’expérience de cette dernière, est beaucoup plus arbitraire, plus ludique.

Dans tous les cas, Sombrer manifeste, par sa narration, le type de regard qu’une explosion (provoquée par la sémiotique et les théories des formes de vie) peut générer dans l’être-au-monde d’un interprétant donné. Toutefois, les explosions prenant place dans le récit sont de toute autre nature. Cette parallaxe, pour ce qui est de la narration, permet de mettre en scène le type d’attention particulière aux formes que prend la vie, et ce, des gestes les plus intimes aux mouvements les plus généralisés.

Je m’interromprai avant d’épaissir le mystère que constitue Sombrer.

Bonne lecture.

 

 

Sombrer

En Diana, jusqu’à maintenant plongée dans un sommeil lourd et paisible, fuse un spasme nerveux. Quelque part en elle, un appel à la conscience est lancé, provoquant une nouvelle striction. Encore éloignée de l’état d’éveil, mêlant rêve et réalité, elle fantasme supporter le poids de la Voie lactée sur son front. L’écrasante incohérence de cette affabulation et l’insoutenable pression répandue maintenant sur tout son corps accélèrent inespérément son émersion. D’un souffle, elle surgit dans la conscience et le réel. Toutefois, l’éveil n’est pas salvateur. La pesanteur dans tout son corps, et en particulier dans son crâne, subsiste malgré un subtil allègement. Leo, dit-elle à mi-voix tout en glissant une main maladroite vers son mari. Ce faisant, la charge sur son cerveau et son bras s’accroît explosivement, ce qui la force à interrompre son mouvement. Nulle douleur toutefois. Maintenu dans les limbes du sommeil, Leo montre des signes de détresse, d’affliction, voire de souffrance.

D’un geste brusque doublé d’un frisson, Veon coupe le son de la musique pourtant déjà faible. Tout en portant la majeure partie de son attention sur le silence nocturne presque parfait, il masse machinalement son avant-bras. Son index glisse en appliquant une pression tout le long du tendon fléchisseur. La manœuvre ne dissipe pas l’inconfort. Il entend enfin le son distinctif qu’il avait cru percevoir: une sorte de grincement ou de craquement. Son origine n’est pas claire puisque le bruit se mélange au vrombissement de son ordinateur portable. Veon, tâtant cette fois la région scapholunaire de sa main, tend l’oreille vers l’appareil. Les deux sons semblent en émaner. Peut-être que le disque dur frotte. Je regarderai ça demain, se dit-il après plusieurs secondes d’écoute attentive. Il soupire profondément puis se lève avec difficulté. L’homme a l’impression que ces quelques secondes de concentration ont sapé ses dernières forces. La nuit est certes avancée, mais il ne comprend pas cette extraordinaire fatigue. Les quelques pas qui l’éloignent de son lit suffisent à révéler un intense mal de tête. Il s’affale sur son matelas, s’abandonne au sommeil, mais les traits de son visage restent crispés.

Alba se tient debout, quoiqu’avachie, contre le cadre de la porte du salon. Ses épaules dénudées et son visage reflètent la lumière bleutée que diffuse son téléphone intelligent. Sa chambre, derrière elle, ainsi que le salon restent plongés dans une noirceur profonde. Depuis près d’une heure, elle effectue des recherches en ligne afin de s’expliquer la soudaine migraine qui l’a happée. Pression cérébrale, picotements sous la peau, et ça, de la tête aux pieds, fatigue extrême et insomnie, maux de ventre. Rien ne se recoupe directement. Alba ne l’a pas réalisé, mais au fil de ses recherches elle s’est davantage voûtée et elle empoigne désormais son cellulaire à deux mains. Ce dernier, par intermittence, ralentit, faiblit en intensité lumineuse et bourdonne. Alba le tapote par impatience, mais surtout par malaise. Comme par réaction, un haut-le-cœur la traverse. De manière presque instantanée, il se transmute en étourdissement. Au même moment, l’appareil semble gagner démesurément en poids. Il glisse des mains d’Alba et s’écrase contre le sol, provoquant un vacarme démesuré. Sous les yeux de la femme abasourdie, le plancher de bois franc ondule dans un mouvement excentrique. Alba clôt ses paupières, vigoureusement. Lorsqu’elle les ouvre de nouveau, l’illusion présumée ne s’est pas dissipée. Pire, elle s’est accentuée. Autour du cellulaire, le plancher s’incurve graduellement. Une bouffée de chaleur abjecte s’empare d’elle. Tout en perdant conscience, Alba constate qu’une sombre lueur émane du vide laissé par l’effondrement du sol.

À l’aube, Sélène parachève le design à main levée d’une sculpture cinétique lorsque l’anomalie perturbe le bon fonctionnement de sa main-prothèse robotique. Le dysfonctionnement lui fait faire un trait fin sur l’ensemble de l’image. Oh, punaise, grogne-t-elle. Saleté de prothèse, ajoute-t-elle mentalement. Ladite prothèse, fait étrange, tressaille de nouveau; un coup, puis deux. Sous peu, un véritable tremblement s’installe dans l’appareil. La jeune femme, étonnée et légèrement inquiète, dessangle l’attelle retenant le membre artificiel. Ce dernier tombe lourdement sur la table à dessin tout en poursuivant son tressaillement. Durant cet intervalle s’installe en Sélène, par petites vagues électriques, un incompréhensible picotement. Non sans effort, elle se lève de sa chaise de bureau, récupère son téléphone cellulaire posé sur la commode, le glisse entre son legging et son sous-vêtement et, avec prudence, saisit son bras amovible toujours en convulsion. Malgré les fourmillements qui parcourent son corps, sa main droite inopérable et un irrépressible sentiment d’inquiétante étrangeté, Sélène s’extrait de sa chambre.

Le couloir de la résidence étudiante, aussi vide qu’à l’accoutumée, semble s’étirer sous la focale vacillante de la jeune femme. Sélène l’emprunte tout de même. Électrifiée par un sentiment d’urgence, elle double la longueur de ses pas afin d’atteindre l’ascenseur de l’étage. Le picotement sous sa peau croît. Arrivée devant l’ascenseur, elle interrompt sèchement son mouvement. Une sourde stridence émane de la gaine. Sélène s’éloigne d’un pas et, sans plus d’hésitation, s’engage dans la cage d’escalier. Elle gravit les trois étages la séparant du dernier niveau de l’édifice, surgit dans le couloir, foule le tapis ocre vers le mur est, ralentit, puis s’arrête devant la porte 1933.

Oktant! lance-t-elle d’une voix plus forte que souhaité.
Qui c’est? articule mollement le dénommé Oktant.
Sélène, c’est Sélène. Ouvre, s’il te plaît, j’ai besoin de tes Lego Technic. Ma prothèse déconne.

De prestes pas s’approchent de la porte. Celle-ci s’ouvre d’un coup sous la vigueur du mouvement du jeune homme. Oktant affiche un air complexe; il semble tout aussi alerté qu’hébété. Le regard des deux amis·es s’interconnecte un instant, laissant le temps à tous·tes deux d’interpréter l’inquiétude de l’autre. L’attention d’Oktant fluctue et chute jusqu’à la prothèse défaillante.

Entre, dit-il d’un ton sérieux.
T’as aussi bossé cette nuit? T’es hyper cerné.
Non, je me suis réveillé comme ça. Je viens juste de me réveiller. À vrai dire, ta voix m’a tiré d’un… genre de crise.

Ce n’est qu’à la mention de la crise qu’elle remarque la sueur sur les tempes et le dos de son camarade. Quel genre de crise? s’interroge-t-elle pendant qu’Oktant se vêt. Transie à la suite d’une autre décharge électrique, Sélène s’assied sur le lit défait et, après l’avoir éteinte, y jette sa main artificielle. Oktant récupère une vieille boîte dans son placard, la dépose sur le tapis au centre de la petite pièce et s’agenouille près d’elle. Avec prudence, Sélène le rejoint. Sans prononcer le moindre mot, tous·tes deux s’affairent à rebâtir le bras mécanique qu’il et elle ont conceptualisé quelques mois auparavant.

Durant l’heure requise pour la construction du membre s’est installée, de manière imperceptible puis significative, une vibration dans le sol bétonné de la chambre. Malgré le lever du soleil, la chambre s’assombrit. Tout en complétant les derniers ajustements, Sélène et Oktant, tour à tour, lèvent les yeux pour interroger le regard de l’autre. Leur anxiété s’inscrit sans ambages sur leurs traits. L’étudiante se hisse sur ses pieds à l’aide du lit, se campe debout, agrippe le bras mécanique que lui tend son ami, l’enchâsse sur son moignon, le fixe puis le teste à deux reprises.

Merci Okto.
De rien, répond-il en souriant légèrement.
Ça t’ennuie si j’ouvre la porte?
Non. Pourquoi?
Je ne sais pas ce qui se passe, mais je suis sûre qu’on n’est pas les seuls·es qui se sont rendu compte des tremblements de l’immeuble.
Tu veux leur demander?
Demander, aider, être aidée, peu importe.

Elle ouvre la porte. Aussitôt, comme attirée par le mouvement, une personne s’approche. Il s’agit d’une jeune femme à la tête rasée.

Sais-tu ce qui se passe? articule-t-elle d’une voix enrouée.

Sélène fait non de la tête. Les traits de sa vis-à-vis sombrent dans l’angoisse. Un cadre générique représentant une pleine lune reflétée sur l’océan se décroche sous les vibrations de l’édifice et s’affaisse sur la partie bétonnée du couloir. L’éclatement acéré de la vitre tire les deux femmes hors de cet instant suspendu. Oktant, qui s’était rapproché, fixe son cellulaire d’un air agacé. L’écran affiche des bogues visuels. De manière concomitante, Sélène remarque que son legging s’est abaissé de quelques centimètres sous le poids de son appareil cellulaire. Intriguée, elle l’empoigne, le soupèse, puis l’allume. Comme par réflexe, Nadjma, le troisième membre du groupe, extrait son téléphone de la poche arrière de son jean et l’active. Tous trois glitch; tous trois se sont alourdis. Le tremblement de la tour d’habitation s’accentue. L’éclairage faiblit davantage. Fuse en chaque membre du trio la même idée: Il faut sortir d’ici, doublée d’une décharge électrique. Oktant agrippe son portefeuille tordu. Sélène lance un regard à sa prothèse, qui repose sur le lit incurvé. Nadjma initie le mouvement. Sous peu, le groupe dévale les marches aussi vite que le permettent leurs corps défaillants.

Pour une rare fois en près de dix ans de carrière, Xīng Xì a fermé la porte de son petit bureau. Il sait pertinemment que cela est mal vu, mais il ne parvient plus à cacher la migraine qui l’a fauché il y a de cela deux, peut-être trois heures. De peine et de misère, il se tient debout le front appuyé contre une fenêtre; vitre faisant face à l’impressionnant édifice de la Bourse de Shanghai. Tout en massant vigoureusement ses tempes, comme par irritation, il bat des paupières et tente d’étirer ses nerfs optiques. Peu importe les exercices de détente qu’il s’ingénie à exécuter, son mal de tête ainsi que les picotements derrière ses yeux ne daignent s’atténuer. Comme par écho, le tremblement qu’il observe dans la structure du bâtiment de la Bourse se poursuit. Son malaise augmente de quelques crans lorsqu’il aperçoit une foule réticente évacuer le bâtiment. Derrière lui, tout près, s’élève un grésillement. Arrachant son regard avec difficulté de la scène extérieure, il se retourne juste à temps pour voir un court-circuit traverser l’écran de son ordinateur. Quelques instants plus tard, la tour de l’appareil propulse, par la grille du ventilateur, un petit nuage de fumée. Très vite, l’exhalaison se transforme en un brouillard d’étincelles. Lorsque la première flamme jaillit du boîtier de l’appareil, Xīng Xì s’extirpe de sa stupéfaction. Il se propulse sur la porte de son bureau, qu’il ouvre d’un coup.

Dans la grande salle divisée par une centaine d’anonymes cubicules s’élèvent les mêmes intenses crépitements. Plus près, l’une des collègues de Xīng Xì est affaissée sur le tapis rêche de l’allée. Elle donne l’impression de s’être écrasée suivant un axe vertical. Son corps est agité de spasmes intermittents. Quoiqu’hésitant, Xīng Xì s’agenouille lourdement auprès d’elle. Qu’est-ce qui vous est arrivé? Puis-je vous aider? Constatant qu’elle ne répond pas, il tend une main tremblante vers la masse de cheveux cachant sa figure. Le visage de la femme est exsangue et crispé, ses paupières convulsent. Quel est son nom déjà? La question se condense dans son esprit, mais se dissipe lorsqu’il se rend compte qu’elle ne semble pas respirer. Paniqué, Xīng Xì l’enlace afin de pouvoir l’étendre. Se faisant, lui-même se trouve frappé d’un spasme débilitant. Il s’affale à demi sur sa collègue inconsciente. D’un bout à l’autre du bureau, et même sur les étages supérieurs et inférieurs, retentissent des hurlements. Xīng Xì se redresse. À quelques pas de lui, un collègue répète de manière frénétique Zéro, un, zéro, un, zéro, zéro. L’intensité du bruit ambiant grimpe d’un cran. De la fumée s’accumule au plafond, puis des flammes s’élèvent à partir d’un poste de travail ou d’un autre. Les gicleurs se déclenchent, de même qu’une stridente alarme d’incendie. Dans la rue retentit une autre sirène: l’alerte d’état d’urgence de la ville. Le sol tremble. Tout en restant accroupi, Xīng Xì agrippe sa collègue sous les aisselles et la traîne vers la fenêtre de son bureau. Malgré la courte distance à franchir, il trébuche plusieurs fois à cause de l’eau sur le sol, de ses jambes flageolantes et du plancher distordu. Son ordinateur, en bonne partie brûlé, s’est écrasé avec la table de travail et s’enfonce graduellement dans le plancher qui ondule et craque. La pièce se contorsionne. Sous la pression, les vitres volent en éclats. Nombre de ceux-ci tombent sur Xīng Xì et sur la femme inconsciente, entaillant leur linge et leur peau. Le sang s’imbibe dans leurs vêtements déjà mouillés. Paradoxalement, Xīng Xì tente toujours de se souvenir du prénom de la femme: Yù? Lùn Yù? Sa mémoire lui fait défaut; ses forces aussi, à vrai dire. Au cœur du capharnaüm percent des cris; des centaines, des milliers de voix trahissant un effroi croissant. Un craquement de l’ampleur d’un coup de tonnerre détone, la vibration du sol s’appesantit. Xīng Xì se redresse davantage et balaie des yeux la large rue Pudong. Son regard se fixe sur la tour de la Banque de développement de la Chine qui, tout en s’effondrant, s’enfonce dans le sol. Le bâtiment de la Bourse l’accompagne dans ce double mouvement. Des ridules excentriques sillonnent le sol aux alentours. L’ampleur de l’événement provoque un vertige chez l’employé de bureau. Soufflé par la panique, Xīng Xì se défenestre. L’immeuble derrière lui s’écrase à son tour. Lùn Yù est engloutie, ainsi que Xīng Xì et toute la zone environnante.

Dans le vide généré par l’engouffrement de ces hauts lieux économico-spéculatifs apparaissent de sombres éclairs fous ainsi que des stridences étouffées. Plus le sol s’enfonce, plus s’élèvent les arcs obscurs, plus grimpent les décibels, jusqu’à l’inaudible.

Chikyū-san, Chikyū-saaaaaan, reviens, reviens vite! La dénommée Chikyū vient tout juste de sortir la tête de l’eau. Son regard, tout comme celui de sa chef d’équipe, est rivé sur l’horizon. Ébahie, Chikyū relâche son détendeur, retire son masque et la cagoule de sa combinaison. Ce n’est qu’à ce moment qu’elle entend la voix de Tsuki. Chikyū-chan, sors de l’eau. Il faut que tu sortes de l’eau tout de suite. Obéissante, la plongeuse revêt son équipement et nage de toutes ses forces vers le Susanô. Rapidement, Chikyū se hisse à bord du remorqueur reconverti, enlève une partie de son équipement et rejoint sa supérieure à la proue du petit navire. Tsuki fixe toujours l’horizon.

Dosei-san, cap sur la côte, ordonne Tsuki.
Haï, Kidō-sama, répond l’homme d’âge moyen, d’un air intimidé.
As-tu déjà vu quelque chose du genre? demande Chikyū à sa supérieure et amie.
Identique, non, mais ça me rappelle les illusions d’optique que produit la chaleur sur le sable du désert.
La comparaison n’est pas mauvaise, mais le phénomène m’apparaît bien plus important.
À moi aussi. Les eaux sont nettement plus agitées qu’à notre arrivée.
Ce n’est pas tout: la singularité semble se concentrer sur une ligne bien précise, spécifie Chikyū en traçant une ligne invisible de la main ayant pour point d’origine le petit bâtiment du Kitaibaraki Cable Landing Station et pour point d’arrivée l’horizon, à l’est.
Le câble. Je présume qu’il n’y avait pas de dégâts apparents?

Chikyū fait signe que non de la tête. Tsuki répond d’un hochement entendu. Toutes deux observent la croissance de l’anomalie dans l’immobilité et le silence le plus complet. En elles s’intensifie l’inconfort corporel jusqu’ici réprimé. À la poupe, l’homme soupire rauquement et s’agrippe à la barre.

À la surface de l’eau, parfaitement alignée au-dessus du câble sous-marin, miroite une onde épaisse déformant le panorama. L’eau même, sur cette ligne, s’agite désespérément, avec de plus en plus de fougue. Un profond capharnaüm s’élève du fond marin. Les bruyants moteurs du Susanô ne parviennent plus à rivaliser avec cet abyssal boucan. Son attention entière portée sur l’événement, Chikyū articule avec difficulté et appréhension Ça me rappelle Fukushima. Comme foudroyée par la comparaison, elle bondit hors de son état quasi contemplatif.

Dosei-san, à fond les machines, il faut accoster au plus vite, profère-t-elle vers l’homme, nonobstant au passage la hiérarchie.
Haï, soupire Dosei avant de s’écrouler sur le pont.
Dosei-san! crie Chikyū tout en s’élançant vers le quadragénaire.

Malgré les puissantes vagues frappant la coque à tribord et leur corps ankylosé, les deux femmes se fraient un chemin jusqu’au marin. Or, ce dernier n’est pas uniquement affalé, découvrent-elles, il convulse frénétiquement les yeux entièrement révulsés. Chikyū saisit la barre tandis que Tsuki s’accroupit auprès du marin. D’une main experte, elle le tourne sur le flanc tout en lui soutenant la tête, de l’autre elle s’agrippe au bastingage.

Tout le long de cette ligne anomale, mais surtout au-dessus de celle-ci, l’atmosphère s’assombrit. L’effet de lentille à fleur d’eau crée maintenant une barrière semi-translucide au cœur de laquelle miroitent des arcs-en-ciel aux sombres tons. L’océan se déchaîne autour de cette ligne virtuelle.

Le Susanô accoste finalement le quai dédié au Kitaibaraki CLS. Une partie de l’équipe de Kidō Tsuki aide à l’amarrage, mais visiblement ses membres combattent, à divers degrés, des symptômes semblables aux leurs.

Kasei-san, appelez immédiatement une ambulance, ordonne Tsuki sans délicatesse.
Une ambulance, non, plusieurs ambulances sont déjà en route, sensei. Kinsei-san et Suisei-san sont dans le même état que Dosei-san, répond le dénommé Kasei d’un air ahuri.
Tsuki-sama, il faut s’éloigner de la côte, appuie Chikyū tout en contrôlant les traits de son visage afin de ne pas laisser paraître son angoisse volatile.

Sur ces paroles, la singularité semble atteindre un nouveau plateau. Toutes ses manifestations explosent en intensité. Le tremblement de la terre s’étend à l’entièreté de l’archipel Nippon, et ce, à partir de plusieurs épicentres. Le ciel s’assombrit globalement. L’océan montre les signes de gestation d’un raz-de-marée. Le capharnaüm s’émancipe de sa dimension sous-marine pour envahir l’espace atmosphérique. Soudainement, la barrière multicolore s’engloutit. Sa plongée entraîne la division de l’océan sur toute la longueur visible du câble optique ainsi que, par réaction, la naissance de deux vagues opposées. Dans la foulée, le petit bâtiment du Kitaibaraki CLS s’affaisse sur lui-même comme par implosion. Sur toute la ligne virtuelle tracée par Chikyū, mais pas seulement, le fond marin s’abîme. Dans l’absence terrestre laissée par les effondrements naissent des arcs chaotiques d’énergie sombre. Chikyū, Tsuki, Dosei, Kasei, toutes et tous les autres sombrent, ainsi que la bonne majorité de la population japonaise.

Themis ne se sent pas mieux qu’à l’habitude. Quémander l’a toujours vidé de ses forces. Même après une décennie de mendicité, son discours intérieur n’a pas changé. La spirale abjecte entre impuissance, nécessité et honte n’a pas muté; elle continue de le drainer de toute vitalité, de toute puissance, de tout potentiel. Certes, il est normal qu’il s’alourdisse après douze heures sous le soleil californien, mais il a l’impression que la charge est pire qu’à l’accoutumée. Ou bien est-ce la proximité de son ancienne demeure qui le plombe? Graviter autour de son ancien foyer? Il ne saurait le dire. L’énergie lui manque. Il s’éloigne dans l’espoir de s’émanciper de cette force gravitationnelle accablante. Il s’écrase, à quelques rues de là, sur un banc de parc faisant face à la baie de San Francisco. Malgré les faux accoudoirs médians, il s’étend sur le banc métallique. Themis tombe endormi telle une masse, sous le soleil de fin de soirée.

Il s’éveille d’un coup comme sous l’effet de la morsure d’un taser. Instantanément, ses cinq sens sont assaillis, voire assiégés. Son corps subit des vagues électriques tant verticales qu’horizontales. Son ouïe capte un bazar sonore constitué d’appels à l’aide, de sirènes, de cris, de pleurs, de crépitations et d’un grésillement dense. Son nez est happé par les odeurs organiques et salées de l’océan, mais aussi par les exhalaisons de combustion chimique. Un goût de cendre semble goudronné contre les parois de sa bouche, de sa gorge et de ses poumons. Ses pupilles sont frappées par la couleur orange brûlé du ciel. Or, cette fois-ci, se dit-il, ce n’est pas la forêt qui s’embrase; c’est San Francisco. Themis ne peut pas le voir d’où il se trouve, mais il n’y a pas que la ville qui brûle et s’écroule. Toute la zone de la baie de San Francisco est embrasée en plus d’être engagée dans un processus d’engouffrement. Le bras de terre menace de s’enfoncer définitivement dans le Pacifique.

Derrière l’itinérant, Oakland est en commotion. Même si la catastrophe semble moins affecter la ville industrielle, la crise humanitaire reste substantielle. Dans les décombres naissants gisent et geignent d’innombrables personnes. Nul·le n’est campé·e sur ses pieds. Nul héros, nulle héroïne. Nul média. Quelques petits gestes de compassion, une main tendue vers un·e inconnu·e, une étreinte sans force, un mouchoir passé sur un front, peut-être. Nos vies, la forme qu’elles prenaient, périclitent. Nus·es, nous sommes nus·es et sans mémoire, sans elle. Cet instant suspendu devant les yeux troublés de Themis s’envole très vite en fumée. La singularité atteint un nouveau palier.

Une onde de choc secoue l’espace-temps sous l’attention dérobée du vieil Afro-Américain. De San Jose à San Francisco, une noirceur imperceptible s’impose. Une masse colossale pose son ventre morbide sur la zone, provoquant une totale distorsion visuelle du panorama. Un bruit d’encodage numérique et de métal hurlant s’accentuant émerge de la plus haute tour de la métropole. Celle-ci, tel un missile pointé sur la terre, explose en pénétrant la croûte terrestre. Les ondes de choc génèrent un raz-de-marée. Silicon Valley et son entourage, dans un effet d’emportement gravitationnel, plongent vers le centre de la Terre. L’océan reprend ses droits sur la baie. Ainsi, Themis, ses concitoyens·nes, la grande majorité de la population américaine et mondiale s’abîment.

Ursus somnole sous les étoiles. Bien emmitouflé dans sa couverture piquée, il observe, lors de moments d’éveil, les variations de couleur des vertes aurores boréales. Cette nuit, le ciel est d’une clarté de néant. Ursus a remarqué que l’un de ses deux appareils photographiques, le numérique, s’était déjà éteint, mais il ne se sent pas la force d’aller remplacer la batterie. Il sait que le second, l’argentique, produira une photographie de longue exposition satisfaisante. Sinon, il n’aura qu’à recommencer le lendemain ou le surlendemain. De toute façon, il s’est promis de ne pas quitter Kuujjuaq avant d’avoir réglé le conflit avec sa mère. Elle se fait trop vieille pour attendre davantage. Il est temps, se dit-il tout en replongeant dans les limbes.

Lors d’une nouvelle phase d’éveil partiel, il remarque que les aurores boréales s’affolent anormalement. En près de quarante ans, c’est la première fois qu’il les surprend engagées dans une danse aussi chaotique. Que vous arrive-t-il, mesdames? demande-t-il à voix basse, n’attendant pas de réponse. Le phénomène lui semble bizarre, mais pas suffisamment pour le tirer entièrement de son engourdissement. Toutefois, lorsqu’il aperçoit, au-dessus des danseuses magnétiques, un trait orangé traverser la voûte céleste, ses idées se clarifient instantanément. Le trait, maintenant disparu, est remplacé par une nouvelle effusion lumineuse. Sa curiosité piquée au vif le pousse à lever son grand corps léthargique. Le regard toujours rivé sur l’espace, il s’approche puis pose un genou près de sa caméra défaillante. Il tâtonne de la main pour en attraper le pied. Toutefois, après quelques vains essais à l’aveugle, il se résout à baisser les yeux. Le tripode s’est enfoncé dans le sol et l’appareil s’est affaissé sur lui-même. Ciboire, c’est quoi l’affaire, là? lâche-t-il amèrement. Malgré l’incompréhension et le mécontentement, il reporte son attention sur le firmament. Des dizaines de flèches de feu traversent la nuit étoilée. Le spectacle qui s’offre à ses yeux est apocalyptiquement magnifique. Un fond d’une noirceur insondable. La blanche Voie lactée comme déchirure arbitraire. Étoiles et rares planètes perçant l’infini. Carreaux de feu striant l’atmosphère. Aurores boréales prises d’épouvante. Ursus, devant cette explosion épileptique, ne peut qu’être renversé. Affalé contre la terre, il scrute d’un œil vacillant la céleste singularité.

 

Bibliographie

Lotman, Yuri. 2004. L’explosion et la culture. Limoges : PULIM, 228p. p.

To cite this document:
Fiset, Yohann-Mickaël. 2021. “"Sombrer": Avant-propos, suivi de "Sombrer"”. In Enquêtes sémiotiques sur nos formes de vie. Cahier ReMix, no. 15 (11/2021). Montréal, Université du Québec à Montréal: Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. Available online: l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <https://oic.uqam.ca/en/remix/sombrer-avant-propos-suivi-de-sombrer>. Accessed on March 21, 2023.
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Figures and Imaginary:
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