Université du Québec à Montréal

La ménagère désespérée (2/5): émergence d’un discours

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Dans mon dernier billet, je rapportais que Gayle Greene situe l’apparition de la figure de la mad housewife vers 1962, mais on peut penser que le discours de la ménagère apparaît dès le début des années 1950 et n’est pas aussi homogène qu’on pourrait le croire.

 

Auteur inconnu. Année Inconnue. «Ménagères»

Auteur inconnu. Année Inconnue. «Ménagères» [Photographie]

Dans Uncontained. Urban Fiction in Postwar America, Elizabeth A. Wheeler écrit:

The housewife’s voice may seem a contradiction in terms, because she is often ridiculed as unable to think or speak for herself. The housewife serves as the male hipster’s constant foil and butt of jokes. She stands for everything he rebels against: conformity, unreality, boredom, suburbia. She represents all the blandness and consumerism of the stereotypical 1950s1 […]. 

Et pourtant, soutient Wheeler, plusieurs auteures arriveront à démontrer le pouvoir du discours de la ménagère en termes de critique sociale: «Claiming space for family and community, they refute the post-war city’s image as the sole preserve of lone, violent men. […] They also refute the stereotype that all fifties housewives are white, affluent, and suburban.» Les œuvres étudiées par Wheeler (Maud Martha (1953) de Gwendolyn Brooks, Brown Girl, Brownstones (1959) de Paule Marshall, les romans lesbiens d’Ann Bannon (1957-1962), les nouvelles de Grace Paley, de Tillie Olsen et de Hisaye Yamamoto) sont en effet beaucoup moins conventionnelles que celles que j’analyserai dans les prochains billets, et il me semblait important de les mentionner. 
 
On pourrait remonter encore plus loin dans le temps et reconnaître en Carol Kennicott, l’héroïne révoltée du roman Main Street2 (1920) de Sinclair Lewis, une lointaine ancêtre de la ménagère désespérée des années 1950. En épousant le docteur Kennicott, Carol quitte Minneapolis pour habiter Gopher Prairie, une petite ville du Minnesota qui ressemble à «ten thousand towns from Albany to San Diego» (49). Sa critique de la vie dans les «small towns» américaines s'attaque aux mêmes cibles que celle des ménagères de banlieue dans l'après-guerre (standardisation de l'espace et des comportements, ennui, obsession du paraître, etc.):
 
It is an unimaginatively standardized background, a sluggishness of speech and manners, a rigid ruling of the spirit by the desire to appear respectable. It is contentment… the contentment of the quiet dead, who are scornful of the living for their restless walking. It is negation canonized as the one positive virtue. It is the prohibition of happiness. Is is slavery self-sought and self-defended. It is dullness made God. (289)
 
Carol se projette en grande réformatrice qui réussira à ouvrir l’esprit de ses concitoyens et à faire de Gopher Prairie une ville passionnée d’art, de culture, de beauté. Chaque fois, elle se heurtera à un mur d’indifférence et d’incompréhension. Carol s’en prend aussi à la situation des femmes, à leur insatisfaction chronique qui devrait fournir une énergie suffisante pour changer le monde :
 
There’s the same discontent in women with eight children and one more coming – always one more coming! And you find it in stenographers and wives who scrub, just as much as in girl college-graduates who wonder how they can escape their kind parents. What do we want? […] We want our Utopia now – and we’re going to try our hands at it. All we want is – everything for all of us ! For every housewife and every longshoreman and every Hindu nationalist and every teacher. We want everything. We sha’n’t get it. So we sha’n’t ever be content – (222-223)
 
Le parcours de Carol annonce celui de la ménagère désespérée qui apparaîtra 35 ans plus tard dans la fiction, en ce qu’elle tente de s’émanciper (en prenant brièvement un amant, en partant travailler à Washington pendant un an avec son fils), mais finira tout de même par rentrer dans le rang – à la maison, auprès de son mari ennuyeux. 
 
Plus près de l’époque qui nous intéresse, Revolutionary Road de Richard Yates, publié en 1961, est souvent considéré comme un des premiers romans mettant en scène le désespoir féminin dans la banlieue. Son adaptation au cinéma en 2008 a contribué à remettre la ménagère désespérée au goût du jour, en même temps que d’autres films comme Far From Heaven (Todd Haynes, 2002) ou, dans un autre registre, The Stepford Wives (Frank Oz, 2004). 
 
Little et Brown. 1961. «Revolutionary Road»

Little et Brown. 1961. «Revolutionary Road» [Couverture]

 
Le roman de Yates se déroule en 1955: Frank et April Wheeler poursuivent une petite existence tranquille dans une banlieue du Connecticut avec leurs deux enfants. Ils sont là en attendant, en attendant que leur destin d’êtres supérieurs se réalise, en attendant de trouver leur vraie voie. En constatant l’échec de leurs tentatives pour briser la monotonie et l’insignifiance de leur vie quotidienne3, April aura l’idée d’abandonner leur milieu pour l’Europe, où Frank pourra devenir ce qu’il a toujours rêvé d’être. On se rend compte que, pour Frank, ce fantasme d’être promis à un destin merveilleux, hors norme, n’a toujours été qu’un jeu, et sa critique du mode de vie américain une fanfaronnade pour impressionner les invités. Le désarroi d’April semble moins articulé mais plus profond. Elle ressent leur participation à ce «grand mensonge sentimental de la banlieue» comme une trahison de leur être.
Quand April se rend compte qu’elle est enceinte et qu’ils doivent renoncer à leur projet de partir pour l’Europe, il s’agit d’une catastrophe pour elle, alors que c’est plutôt une source de soulagement pour Frank. L’épouse rebelle va mourir en tentant de pratiquer un avortement-maison. Tout au long du récit, c’est un narrateur externe qui raconte, focalisé sur le personnage de Frank. On a donc accès au désespoir d’April à travers un double filtre. Par contre, le chapitre qui raconte sa tentative d’avortement est le seul où le narrateur transmette directement les pensées du personnage. Il nous la présente le matin, saluant son mari du perron, contemplant «le calme d’un homme normalement satisfait de savoir conduire en marche arrière une voiture dans une descente4». C’est ce sentiment de satisfaction simple que méprise profondément April - autant que le méprisait Carol du fond de Gopher Prairie. La jeune femme comprend que «toute sa vérité s’est éloignée5». Avorter, au risque d’en mourir, lui apparaît comme la seule façon de faire quelque chose de «foncièrement honnête, foncièrement loyal6». Dans Revolutionary Road, April est celle qui voit clair, et qui ne peut tolérer plus longtemps la souffrance de cette révélation.
 
Dans ces deux personnages, Carol et April, se trouvent déjà tous les éléments qui structureront la figure de la ménagère désespérée dans les romans de la décennie 1960 : isolement, angoisse, lucidité, désir de fuite, insoutenable mal de vivre. 
 
Bibliographie

Lewis, Sinclair. 1920. Main Street. Cleveland et New York: The World Publishing Company, 480 p.

Yates, Richard. 2017. La fenêtre panoramique. Paris: Laffont, 528 p.

Wheeler, Elizabeth A.. 2001. Uncontained. Urban Fiction in Postwar America. New Brunswick (NJ) et London: Rutgers University Press, 301 p.

To cite this document:
Parent, Marie. 2012. “La ménagère désespérée (2/5): émergence d’un discours”. In Suburbia: l'Amérique des banlieues. Carnet de recherche. Available online: l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 15 mai 2012. <https://oic.uqam.ca/en/carnets/suburbia-lamerique-des-banlieues/la-menagere-desesperee-2-5-emergence-dun-discours>. Accessed on February 1, 2023.
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Geographical Context:
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Figures and Imaginary:
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