Université du Québec à Montréal / Université Lumière Lyon 2

Penser la scénographie de notre nouvelle cosmologie depuis l’intérieur de la zone critique

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En 2016, l’historienne des sciences et de la littérature Frédérique Aït-Touati et le sociologue des sciences Bruno Latour mettent en scène pour la première fois « Inside ». En 2022, six années plus tard, la pièce est publiée aux éditions B42 dans un ouvrage intitulé Trilogie terrestre1. Dans « Inside » Aït-Touati et Latour, participant tous deux au même « collectif de pensée »2 de réécriture des sciences en contexte anthropocène, mettent en scène la nécessité de repenser notre rapport extérieur au monde, il s’agit dorénavant de renouveler nos représentations sensibles de la Terre pour parler en dedans de ce qu’ils soulignent comme étant la zone critique. La mise en scène est sobre, Bruno Latour parle seul devant un public pendant une heure. Dans sa mise en forme, la pièce s’incarne comme une transformation de la conférence académique donnant à cette dernière une dimension collaborative et transdisciplinaire en repensant notamment le rôle de la diapositive. Plus qu’une simple conférence qui exposerait les théories de Latour, il s’agit d’une forme d’expérience de pensées mise en scène dans un but d’exploration de notre tournant cosmologique en cours. Pour cela, ils vont collaborer avec plusieurs autres disciplines et notamment l’architecture, les arts et le design par le biais Sonia Levy, Axelle Grégoire, Alexandra Arène. On s’interrogera ainsi à travers ce texte, sur la manière dont Latour et Aït-Touati, mettent en lumière le tournant cosmologique en cours tout en répondant à la crise des représentations et des esthétiques qu’il en incombe3.

Au début de la pièce, Bruno Latour revient sur le mythe de la caverne4. Il en propose sa propre interprétation :  

« [Le mythe] suppose que la seule situation possible est d’être à l’extérieur, de regarder de l’extérieur de la planète bleue, la Terre. Cette allégorie est à l’origine de l’idée selon laquelle si l’on reste « dedans » on est perdu. Aujourd'hui nous sommes forcés de rentrer à l’intérieur. Il nous faut trouver des mythes, des histoires qui contredisent ce grand mythe platonicien. »5

On comprend alors que la mise en scène est, depuis le début, une forme performative d’un retournement du mythe de la caverne. Des images de la Terre, sous différentes perspectives, sont projetées sur Bruno Latour, il est visuellement à l’intérieur de celles-ci.

Dans la continuité de ce retour sur des récits traditionnels, Latour revient sur l’une des images les plus représentatives de la modernité : The Blue marble6, première et rare photo de la Terre entièrement éclairée, représentation la plus éloquente de la conquête spatiale, de l’unicité de notre planète, de son isolement. Mais Bruno Latour effectue une critique de cette même représentation, il souligne l’idée que le mythe du globe qui devait nous unifier est en réalité le sujet qui nous divise le plus et que cette vision de la planète bleue, que certains appellent « vue de nulle part » est située, et que c’est ce qui importe dans notre rapport à l’écologie. Là encore, la mise en scène déconstruit cette représentation écrasante, l’image n’est pas fixe et la planète bleue tourne, le sublime de l’immensité de la planète7 est annihilé par l’échelle de la Terre rapetissée. Enfin, Bruno Latour qui se fond dans celle-ci, montre une nouvelle fois qu’il est l’intérieur et qu’il n’y a plus d’extérieur possible.

Face à ce constat de l’urgence de repenser notre rapport d’extériorité au monde, Bruno Latour parle de la nécessité d’une « nouvelle scénographie », une nouvelle esthétique qui resterait scientifique, mais proposerait de visualiser le globe autrement, avec un autre point de vue, celui de la zone critique8. Espace infime, que Latour compare à de la peau, elle contient l’ensemble des vivants sur Terre. Elle permet à Latour et Aït-Touati de repenser l’intériorité du monde : « Nous ne sommes pas sur une planète, mais dans la zone critique. »9

Pendant que Latour présente la zone critique, est projetée une image photogrammétrique produite par Sonia Lévy. L’effet transdisciplinaire est à la fois visuel, méthodologique et performatif. En même temps que Latour expose théoriquement la nécessité de nouveaux mythes pour une nouvelle cosmologie, les nouvelles représentations sont exemplifiées par l’expérimentation de celle-ci : la pièce est à la fois expérience de pensée et expérience imaginative. Pour Latour et Aït-Touati, la zone critique est polysémique, elle est la zone physique tel que les sciences environnementales la présentent, mais aussi une nouvelle façon de penser et concevoir le monde.

Latour revient alors à son allégorie du mythe de la caverne, une carte du territoire de Belval est projetée, on peut y voir les « animés » socio-environnementaux :   les mouvements des chauves-souris, les pièges des chasseurs, les turbulences des sangliers, les pistages des chiens, l’écho-mapping des chouettes, les voyages des naturalistes, la stratégie des éco-ethnologues, les ondulations des oiseaux, les bois, les ruisseaux les étangs, etc. Conçue par l’architecte Alexandra Aresnes10, cette nouvelle cartographie ne montre pas seulement l’environnement extérieur, mais plutôt une pluralité d’acteurs, humains et non humains de l’Anthropocène, caractérisant ainsi à la fois la dimension matérielle, sociale, politique et sensible de ce dernier.

Pour conclure, la pièce de Latour et Aït-Touati produit une expérience de pensée sensible et écologique sur le tournant cosmologique en cours, en apposant la zone critique à la fois comme représentation esthétique, discursive et scientifique, par le biais d’une méthode pluri et transdisciplinaire.

Cependant si, la pièce insiste sur l’inexistence actuelle de représentation propre à notre tournant cosmologique en cours, il me semble qu’elle ne va pas assez loin dans le renversement du grand partage entre arts et sciences11. Elle est originale, mais ne me semble pas subvertir un ordre établi. Là où je trouve la pièce puissante, c’est dans les passerelles qu’elle créée vers d’autres personnes, d’autres collectifs. En ce sens, il me semble que Terra forma : manuelle pour des cartographies potentielles12, récent ouvrage de Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arène et Axelle Grégoire, renverse de façon plus probante les esthétiques et représentations en proposant véritablement une nouvelle forme opérante de transgression des normes esthétiques et scientifiques et du grand partage entre sciences et arts.

  • 1. Aït-Touati Frédérique et Latour Bruno, « Inside» in Trilogie terrestre, Montreuil, France, Éditions B42, 2022, p. 15-47.
  • 2. Fleck Ludwik, Genèse et développement d’un fait scientifique, Les Belles Lettres, « Médecine & Sciences humaines », 2005, 280 p. [1935]
  • 3. C’est un sujet important de l’Anthropocène, certains ouvrages en ont d’ailleurs fait leur thèse principale. C’est le cas notamment de : Ghosh Amitav, Le grand dérangement: d’autres récits à l’ère de la crise climatique, Marseille, France, Wildproject, 2021, 224 p Schoentjes Pierre, Littérature et écologie: le mur des abeilles, Paris, France, Éditions Corti, 2020, 452 p.
  • 4. Formulée par Platon, l’histoire met en récit des prisonniers enfermés dans une caverne. Sur les murs, ils voient les ombres d’images projetées par le soleil, c’est leur seule réalité, mais elle est illusoire, ce ne sont que des projections. L’un des prisonniers, le philosophe, s’enfuit de la caverne, il constate alors la réalité vraie et revient pour annoncer aux prisonniers l’illusion dans laquelle ils se trouvent. La transformation de leur réalité étant trop dure à entendre, ils mettent à mort le philosophe.
  • 5. Aït-Touati Frédérique et Latour Bruno, op. cit., p. 19.
  • 6. Dont nous fêtons cette année les 50 ans puisque la photographie a été prise par l’équipage d’Appolo 17 le 7 décembre 1972. À ce sujet je renvoie vers les travaux produits par l’École urbaine de Lyon à travers Radio anthropocène ou Programme Blue marble.
  • 7. Fressoz Jean Baptiste, « L’Anthropocène et l’esthétique du sublime », in Mouvements, 2016.
  • 8. La zone critique est un terme utilisé en sciences environnementales pour parler de la zone qui va de l’atmosphère jusqu’aux roches non altérées, cela représente à peine quelques kilomètres.
  • 9. Aït-Touati Frédérique et Latour Bruno, op. cit., p. 33.
  • 10. Elle travaille d’ailleurs avec des chercheurs en sciences de l’environnement pour les aider à représenter la zone critique.
  • 11. Zhong Mengual Estelle et Morizot Baptiste, « L’illisibilité du paysage. Enquête sur la crise écologique comme crise de la sensibilité », in Nouvelle revue d’esthétique, no 2, vol. 22, 2018, p. 87‑96.
  • 12. Aït-Touati Frédérique, Arènes Alexandra et Grégoire Axelle, Terra forma: manuel de cartographies potentielles, Paris, France, Éditions B42, 2019, 191 p.

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