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Retour à l’herbe
J’ai si grande crainte de la parole des hommes
Ils énoncent tout si clairement
Et ceci s’appelle un chien et cela s’appelle maison
Et ici, ça commence, et là-bas, ça finit […]
J’aime tant entendre chanter les choses
Rainer Maria Rilke
Premiers poèmes, 1909
Histoires d’herbes
Je suis allongée sur l’herbe, dans le jardin familial. C’est l’été. Tout près de moi, des bourdons plongent dans les buissons de rhododendrons, réveillent les chèvrefeuilles, qui exhalent leur parfum. Les herbacées se hissent avec ardeur vers le soleil, énergisées par une pluie récente. Elles m’enveloppent et me frôlent, bercées par un vent léger. Depuis ce lieu, je visite chacune de ces entités qui m’entourent. Avec ma peau, je suis l’herbe. Avec mon nez, le chèvrefeuille. Avec mes oreilles, les bourdons. Je sens le poids des pâquerettes cueillies un peu plus tôt, assemblées en un lâche collier autour de mon cou. Mon corps est un morceau d’un corps plus grand qui fait résonner toutes ses parties en moi. Il m’appelle et je sonne. Je lui appartiens sans me poser de questions.
Peu de substituts verbaux pour guider mon appréhension du monde. Je suis immergée dans un écheveau fluide d’impressions, de flux, d’émotions qui s’enchevêtrent, sans ruptures, dans une continuité absolument libre, sans jugement. Le langage est une émanation de mes sens avant d’être une élaboration de mon esprit, qui plus tard va nommer, classer, structurer, hiérarchiser. Il ne me sépare pas encore du monde dans lequel je vis. Ma langue est celle des plantes et des insectes qui me tiennent compagnie. Je suis comme Alice aux pays des merveilles, qui traverse ce petit bois où les choses n’ont pas de nom. Elle rencontre un faon et ils cheminent ensemble, gaiement et tranquillement, car ils n’ont pas besoin de donner à l’autre une identité, un contour nominal. Dès qu’ils sortent du bois, la magie se rompt. Le faon réalise qu’Alice est un être humain. Il prend peur et s’enfuit. Ainsi Lewis Caroll pose-t-il cette question : le langage nous relie-t-il aux autres vivants ou tire-t-il une ligne qui nous sépare d’eux, irrémédiablement?
La présence des graminées, dont mon corps goûte la fraîcheur de matelas tendre, me paraît évidente. Pourtant, plus que les bêtes encore, plus que le faon, la distance qui me sépare d’elles me paraît aujourd’hui vertigineuse. « Entre le végétal et l’humain, il y a une altérité radicale, un écart difficile à penser », écrivent les co-autrices d’un ouvrage consacré à l’imaginaire botanique contemporain. (Bouvet et al.: 2) L’animal se présente comme un passeur plus accessible. « L’être humain, quelle que soit l’époque et quel que soit l’endroit, a toujours préféré les animaux aux plantes », observe de son côté le botaniste et biologiste français Francis Hallé. (Hallé: 17) « De toute évidence, l’animal nous fascine; il attire et retient le regard, il focalise l’attention, il suscite des sentiments divers, d’admiration, de curiosité, de convoitise, de sympathie souvent, de peur ou de répugnance parfois, jamais d’indifférence. » (Hallé: 18) Une des raisons de cette préférence, avance ce dernier, tient dans le fait que les animaux sont en mouvement, contrairement aux plantes, dont on juge que seul le vent ou à peu près, peut les animer en soufflant dans leur feuillage. Ce qui est faux, bien sûr, car les plantes se meuvent à leur façon : elles sèment leurs graines au vent ou les confient aux oiseaux quand elles n’aimantent pas les butineuses avec le parfum de leurs fleurs. De graines elles peuvent devenir feuilles puis fruits. Et que dire de la mimosa pudica, dont les feuilles se recroquevillent dès qu’on les touche? (Bouvet et al., 2024). Cependant, ces mouvements nous échappent largement, de même que la temporalité dans laquelle ils s’inscrivent. Le spectacle que les plantes offrent à l’œil humain serait ainsi moins prodigieux que celui offert par un animal qui prend la fuite à l’orée d’une forêt. De plus, contrairement aux végétaux, les animaux sont dotés d’organes visuels. Existe donc la possibilité de croiser leur regard : combien d’écrivains se sont émerveillés de ce moment où, plongés dans l’œil d’une bête qui les fixe à leur tour, ils reçoivent l’épiphanie? Rilke s’est fait le relais de cet éblouissement dans sa huitième élégie. Dans l’œil animal, il lit « la vie paisible qui dure, le calme impartial de l’imperturbable nature. » (Rilke: 51) Façon de dire que la vérité du monde échappe à l’œil humain, à moins que ce dernier ne croise celui d’une bête. « Mais nous, jamais nous n’avons un seul jour le pur espace devant nous, où les fleurs s’ouvrent infiniment […] À moins qu’un animal lève les yeux, muet, nous traversant de son calme regard », estime le poète. (Rilke: 214) L’œil animal ouvre une brèche, dans laquelle nous pouvons nous engouffrer pour tenter de le suivre en son pays, dirait le philosophe et poète Jean-Christophe Bailly. (Bailly, 2007)
Que dire des plantes? Comment se rendre en leur pays? Et est-ce bien certain, contrairement aux apparences, qu’elles soient privées d’organes visuels? Le philosophe français Emanuele Coccia n’ose-t-il pas dire qu’elles ont des yeux? « Les plantes sont les vrais médiateurs : elles sont les premiers yeux qui se sont posés et ouverts sur le monde, le regard qui arrive à le percevoir sous toutes ses formes ». (Coccia: 36) Les plantes ont des yeux, c’est-à-dire qu’elles ont vu, à leur façon, le monde en train de naître puisque ce sont elles qui l’ont fait naître, les feuilles ayant « imposé à la grande majorité des vivants un milieu unique : l’atmosphère ». (Coccia: 40) Sans les plantes, pas d’atmosphère et donc pas de vie sur Terre, insiste le philosophe. « Les petits limbes verts qui peuplent la planète et capturent l’énergie du soleil sont le tissu connectif cosmique qui permet, depuis des millions d’années, aux vies les plus disparates de l’entrecroiser et de se mélanger sans se fondre réciproquement l’une dans l’autre ». (Coccia: 42) N’en déplaise à Rilke, ce n’est pas aux animaux qu’il faut demander ce qu’est le monde, mais aux plantes, « parce que ce sont elles qui font monde ». (Coccia: 21)
Pourtant, dans nos récits, quand nous nous intéressons enfin à ce qui n’est pas nous, quand nous parvenons à nous extraire de la grande comédie humaine, nous restons souvent prisonniers de ce zoocentrisme. Les plantes n’existent souvent qu’à l’état de décor, comestibles à cultiver et à ingérer, fleurs à cueillir et à admirer, arbres vénérables et immobiles. Leur rencontre ne semble pas inviter à ce même brouillage des seuils entre les règnes, à moins, peut-être, qu’on franchisse l’étape d’ingérer les végétaux qui possèdent le pouvoir de transformer notre psyché, comme le peyotl, ou de fumer une de ces plantes à fleurs de la famille des Cannabaceae.
Emmanuele Coccia compare le philosophe contemporain à « une sorte de Don Quichotte des connaissances contemporaines, engagé dans une lutte imaginaire contre des projections de son esprit », qui s’occupe « non pas du monde mais des images plus ou moins arbitraires que les hommes ont produites dans le passé » (Coccia: 33), si bien qu’il ne peut que produire du scepticisme. Cette impasse, juge-t-il, « est le résultat d’un refoulement obstiné : celui du vivant, et du fait que toute connaissance est déjà une expression de l’être de la vie ». (Coccia: 34) Les plantes, et les feuilles en particulier, étant l’expression même de cet élan vital, « la forme paradigmatique de l’ouverture, la vie capable d’être traversée par le monde sans être détruite par lui ». (Coccia: 42)
Je me demande si notre fourvoiement, la négligence et le mépris avec lesquels nous traitons le monde végétal dans la plupart de nos récits – cet aveuglement relevé par de si nombreux passionnés de botanique (Hallé, Mancuso, Kimmerer, Pelt) – ne tient pas en partie à la façon dont notre système de narration s’est construit. Il se peut, dit Carlo Ginzburg, que « l’idée même de narration […] ait vu le jour dans une société de chasseurs, à partir de l’expérience du déchiffrement des traces. […] Le chasseur aurait été le premier à raconter une histoire parce que lui seul était en mesure de lire une série d’événements cohérente dans les traces muettes sinon imperceptibles laissées par les proies. » (Ginzburg: 10) L’empreinte renvoie à un animal qui est passé, dit encore Ginzburg, si bien que doit s’opérer un travail d’abstraction, d’imagination. Reconstituer ce qui a été, et ce qui n’est plus. Une temporalité linéaire, en somme, en sauts courts. Le végétal appartient à une autre temporalité, qui épouse la forme d’un cercle plutôt que d’une ligne. Les anneaux de croissance de l’arbre qui se multiplient au fil des ans, ajoutent de la circonférence au fût de l’arbre. Plantes qui naissent, croissent et meurent au fil des saisons. Renouer avec le végétal, c’est nouer les fils d’une pensée cyclique, comme le soulignent les co-autrices de l’ouvrage Entre les feuilles.
La croissance des plantes, des arbustes et des arbres se déroule selon une temporalité qui ne recoupe pas la temporalité humaine, en raison de son caractère cyclique – manifeste dans la transformation du bourgeon en feuille, ou de la fleur en fruit, dont les graines seront les semences des futurs bourgeons – et de sa longévité, qui excède de loin nos repères habituels. Il suffit de penser aux chênes, qui atteignent facilement 500 ans, aux séquoias, qui peuvent dépasser le millier d’années, ou encore à ces superorganismes que l’on est incapable de dater précisément, car ils se renouvellent constamment. (Bouvet et al.: 23)
Il serait tentant d’affirmer ceci : aux bêtes la narration, aux plantes le support sur lequel et grâce auquel les histoires se matérialisent et se transmettent : papyrus, roseau, encre. La formule est belle, mais réductrice ; il suffit de penser à la place que tiennent les jardins, les arbres et les plantes dans les plus vieux mythes d’origine, y compris ceux de la chrétienté. Chez les Haudenosaunee (Iroquiens), le geste fondateur de Skywoman, première humaine à tomber du ciel sur l’Ile de la Tortue, est de semer des graines, de créer un jardin là où il n’y avait que de la terre pour ainsi créer le monde. (Bouvet et al.: 114). La pratique de la chasse, par ailleurs, n’exclut pas une conception du temps cyclique chez les Premières Nations. Si Ginzburg suggère que la cynégétique, de par sa nature indiciaire, pourrait être à l’origine de l’art narratif, l’écrivaine américaine Ursula Le Guin, de son côté, juge qu’elle est intimement liée à l’émergence et à la domination d’un type de récit qui, par sa séduction même, nous fait du mal : l‘« histoire-qui-tue ». Celle-ci nous tient en haleine avec son action et son héros intrépide, c’est l’histoire du mammouth tombé sur Boob, de Cain tombé sur Abel, de la bombe tombée sur Nagasaki, de la gelée ardente tombée sur les villageois, des missiles qui vont tomber sur l’Empire du Mal et toutes les autres étapes de l’Ascension l’Ascension de l’Homme, raille-t–elle dans un essai intitulé La théorie de la fiction-panier. (Le Guin, 2018)
Si on veut s’en sortir, dit-elle, il faut désormais raconter une autre histoire, celle que beaucoup de femmes connaissent intimement, « l’histoire-vivante », composée de ces petites choses que l’on ramasse et qui ensemble, forment un récit. Car pour raconter des histoires, il est tout à fait possible de perpétuer un autre geste humain, très vieux lui aussi et tout aussi valable, plus ancien encore, peut-être, que celui de la chasse : la cueillette. Le lieu de l’histoire vivante, celui qui pourrait nous sauver du désastre écologique, c’est, pour Le Guin, un champ d’avoine sauvage où elle s’enfonce, un enfant en écharpe, un autre dans un panier accroché à son dos. Le végétal – et non l’animal chassé – dicte la forme narrative, ouvre une autre porte pour interpréter le monde dans lequel nous habitons. Et c’est comme ça, aussi, que je construis ce texte, en cueillant des pensées et des histoires végétales qui me concernent, puis en les tissant ensemble.
Herboriser
Il existe un très joli mot en français, un mot dont j’ignorais l’existence jusqu’à il y a peu : herboriser. La première fois que je le lis, j’ai l’espoir un peu ridicule et furtif qu’il parle de cette sensation que j’éprouve lorsque je me couche dans l’herbe. Il me plaît d’imaginer qu’herboriser désignerait l’action de se fondre à l’herbe, au point de devenir à mon tour une de ces tiges vertes et tendres tendues vers le ciel. Herboriser comme action de devenir une herbe humaine, en quelque sorte.
Si l’on s’en tient à la définition, herboriser parle bien d’une rencontre entre l’être humain et la plante, mais cette dernière se fait sous le signe de la collecte et de l’appropriation. Selon le Larousse, il désigne l’acte de recueillir des plantes sauvages soit pour les étudier, soit pour en faire un herbier, soit pour confectionner avec elles des remèdes. Herboriser a généré un nom : herborisation, qui renvoie lui aussi à la promenade ou l’excursion faite en vue de recueillir des plantes. Je vais herboriser. Elle est en pleine herborisation.
Ces mots sont nés au XVIIIe siècle, le siècle de Jean-Jacques Rousseau et de ses rêveries de promeneur solitaire, lui qui était parti herboriser dans le massif du Pilat en 1769 – voyage qui se révèlera un échec scientifique et déclenchera chez lui « une crise botanique ». Heureusement, la littérature vint à la rescousse. « Rousseau et ses accompagnateurs deviennent les personnages d’un petit drame burlesque et plaisant, ancré dans la réalité de l’excursion, qui semble remplir le vide laissé par l’échec », note le chercheur Timothée Léchot. (2021)
Lors des quinze dernières années de sa vie, Jean-Jacques Rousseau a composé avec soin de nombreux herbiers, qu’il a offerts en cadeau ou vendus. Onze institutions suisses et françaises ont collaboré pour numériser les collections qui ont subsisté, désormais accessibles sur le site Internet Les herbiers de Rousseau1On peut les découvrir sur le site Internet éponyme : https://lesherbiersderousseau.org. J’y apprends qu’il a fallu du temps à ceux qui étudient l’œuvre de Rousseau pour comprendre que sa passion pour la botanique n’était pas un simple passe-temps, mais une pierre angulaire de sa pensée et de sa philosophie, une substance vitale de son écriture. Comme s’il était difficile d’admettre que les plantes peuvent aider à penser, à créer, à écrire.
Je découvre en passant que le mot herbier désignait, bien avant d’être un « ouvrage qui traite des plantes » (herbarium) au XVe siècle et une collection de plantes séchées à partir des grandes explorations du XVIIe siècle, un « lieu couvert d’herbe, [un] pré », ceci à partir de 1165. (Bouvet et al.: 47) Retour à mon royaume d’herbes enfantin.
Une autre célébrité, plutôt connue pour ses combats politiques, s’est, elle aussi, passionnée pour la confection d’herbiers. Née en Pologne en 1871, Rosa Luxembourg est une des premières femmes de l’histoire à avoir obtenu un doctorat. C’était à l’université de Zurich, une des rares qui leur ouvraient alors cette possibilité. Elle étudie d’abord les sciences naturelles, s’initiant à la botanique, à la zoologie, à la géologie ou encore à l’astronomie. Après deux ans d’études, elle bifurque vers l’économie et consacre sa thèse à l’industrialisation de la Pologne. Elle s’établit ensuite à Berlin où elle enseigne l’économie et la théorie marxiste à l’école du Parti social-démocrate d’Allemagne, dont elle est une des figures de proue. (Pic, 2023)
Sa passion pour le monde végétal est longtemps restée dans l’ombre de son parcours politique et révolutionnaire. Il a fallu l’intervention d’un médecin légiste, qui pensait avoir retrouvé le corps de Rosa Luxembourg dans une pièce souterraine de l’Hôpital de la Charité, à Berlin, pour que ses herbiers parviennent à la connaissance du public. Le doute a en effet toujours subsisté sur ce qu’il était advenu de la dépouille de la révolutionnaire après son assassinat le 15 janvier 1919, assassinat commandité par un membre de son propre parti. L’histoire veut qu’il ait été jeté dans la Spree. « Se pourrait-il que ce corps qui repose dans les sous-sols de cet hôpital berlinois soit celui de l’icône révolutionnaire? », s’est demandé ce médecin légiste. En fouillant les archives familiales de Rosa Luxemburg, il est tombé sur ses herbiers, sur lesquels il a tenté de prélever de l’ADN. C’est ainsi qu’en 2009, près d’un siècle après son assassinat et par le biais d’une histoire fascinante, la passion de Luxembourg pour le monde végétal est révélée au grand public.
L’herbier se compose de 18 cahiers, divisés en deux périodes. Les dix premiers, composés lors d’un voyage en Corse, datent du printemps 1913. Les suivants ont été réalisés alors qu’elle séjournait en prison, de 1915 à 1918, les va-t-en guerre ayant ainsi trouvé le moyen de tenir à l’écart celle qui clamait un peu trop fort ses positions pacifistes. Rosa Luxembourg réalise son herbier en collectant des plantes dans les différents lieux de ses incarcérations – prison pour femmes de Barimstrasse, forteresse de Wronke et prison de Breslau. Mais elle le compose aussi – et c’est sa dimension la plus poignante – avec des végétaux que ses amies lui envoient de l’extérieur. L’herbier se complète ainsi d’intenses échanges épistolaires dans lesquels la sensibilité de Rosa Luxembourg se dévoile. Détail tout aussi émouvant : sa passion pour le végétal est d’une telle force qu‘elle contamine ses geôlières.2On peut tracer ici un parallèle avec le texte de Manuela Draeger, Herbes et Golems, qui met en scène des femmes en prison, le végétal devenant ici aussi le lieu d’une rêverie sur la liberté et la résistance. Par contre, contrairement à Rosa Luxemburg qui pouvait se promener et trouvait des plantes dans l’enceinte même de ces lieux d’incarcération, les prisonnières de Draeger doivent composer avec un environnement complètement stérile. (Draeger, 2012).
Voici la révolutionnaire en train de faire l’éloge du trèfle dans une lettre adressée à son amie Hanna-Elsbeth Stühmer depuis la prison de Wronke, en 1917 :
remarquezla mateur étrange de leur chatoiement – bleuté, rosé, gris nacré. D’où peut-elle bien venir? Chaque petite feuille est couverte d’infimes gouttelettes de rosée, la lueur oblique du matin vient s’y briser et irise les petites feuilles des reflets de l’arc-en-ciel. Avez-vous déjà lié en petit bouquet ces simples trèfles à trois feuilles?
Et de raconter, un peu plus loin, comme elle éveille l’intérêt de la directrice de la prison :
lorsque je fis parvenir pour la première fois un tel bouquet de feuilles de trèfle à madame la directrice, elle me demanda par la suite, intéressée, comme je me l’étais procuré. Toutes ces dames n’ont aucune idée de ce qui pousse et fleurit dans leur propre cour et à chaque fois que j’ai produit un bouquet digne de ce nom avec les modestes moyens du bord et un peu de savoir-faire, on me demanda : mais d’où vient-il?3Lettre accessible sur https://rosaluxemburg.org/en/material/2686/, traduction issue de l’exposition de Paula Valero Comin, L’herbier résistant de Rosa Luxembourg, à la Fondation Darling, Montréal, 11 septembre 2025-23 novembre 2025.
Ce manque d’attention pour le végétal la surprend, elle qui note aussi, dans une autre lettre à son amie Sophie Liebknecht, que « les gens habitent pendant des décennies dans des rues plantées d’ormes et n’ont pas encore remarqué à quoi ressemble un orme en fleurs ». (Luxembourg: 234) Elle relève déjà, en pionnière, cette crise de la sensibilité dont les penseurs contemporains de l’écologie estiment qu’elle est en grande partie à la source du désastre écologique en cours.4Par exemple, le philosophe français Baptiste Morizot, définit la crise de la sensibilité comme « un appauvrissement de tout ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant. Une réduction de la gamme d’affects, de percepts, de concepts et de pratiques nous reliant à lui. […] Cet appauvrissement de l’empan de sensibilité envers le vivant, c’est-à-dire des formes d’attention et des qualités de disponibilité à son égard, est conjointement un effet et une part des causes de la crise écologique qui est la nôtre » (Morizot: 18). D’ailleurs, sa thèse, bien que présentée en économie, parle déjà des ravages de l’industrialisation sur les territoires agricoles et la disparition des oiseaux chanteurs, comme un prélude au texte iconique de Rachel Carson, Printemps silencieux. (2020)
Rosa Luxembourg dit éprouver avec la nature organique un sentiment de fusion, qui prend « des formes presque maladives ». (Luxembourg: 153) Ainsi décrit-elle à Hans Diefenbach, un autre de ses amis, le plaisir qu’elle éprouve à se trouver en compagnie des plantes. Nous sommes en mars 1917.
Que je suis contente de m’être plongée dans la botanique, il y a trois ans, comme je me précipite dans tout ce que je fais, avec toute mon ardeur, avec mon être entier, de sorte que le monde, le parti et le travail disparurent de mon horizon et qu’une seule passion m’habita nuit et jour : être dehors dans les champs au printemps, marcher, ramasser des brassées de plantes, et à la maison, classer, identifier et ranger tout ça dans mes cahiers. (Luxembourg: 153)
Ce qu’elle décrit me rappelle ce que j’éprouvais, enfant encore dénué d’une parole construite, dans le jardin familial : cette sensation d’immersion, d’un moi qui se dilue dans quelque chose de plus vaste, devant lequel l’urgence des passions humaines s’estompe.
Est-ce de cela dont Arne Naesse, l’alpiniste et philosophe norvégien souvent mal compris, parlait quand il tentait de définir ce qu’était l’écologie profonde : une identité qui se construit en repoussant les limites de l’individuation personnelle, par identification avec toutes les formes de vie? Jean-Philippe Pierron note que ce processus d’identification n’est pas « une perte de soi mais une autre manière d’être soi avec la nature. Le soi grandit vers le Soi ». (Pierron: 115) Ainsi « l’écologie profonde est profonde par opposition à une écologie superficielle qui, loin de travailler sur les causes de la crise écologique, n’en traite que les conséquences par des solutions techniques ou industrielles (l’économie verte) ». (Pierron: 115)
En ce sens, ce profond sentiment d’appartenance au vaste ensemble des vivants n’est pas seulement d’ordre ontologique, il est aussi profondément politique. La poétesse française Muriel Pic, qui a piloté l’édition de L’herbier de prison de Rosa Luxembourg, le relève dans sa préface :
Une histoire naturelle de la révolution, ce serait une histoire qui rendrait compte de la manière dont se dissémine le désir d’insurrection, comment l’idéal de la liberté se propage dans l’air et féconde les esprits. Ce serait une histoire naturelle du pollen révolutionnaire qui émane de l’herbier et des lettres de prison de Rosa Luxemburg. Ce serait aussi une réflexion sur un sentiment politique de la nature, étroitement lié au désir de liberté. (Pic: 12)
Même en prison, alors que la première guerre mondiale n’en finit pas d’étaler son cortège d’horreurs, « Rosa Luxemburg semble ne jamais céder au découragement, dispensant à autrui des exhortations à la joie […], restant constamment attentive aux moments ressentis de l’existence et à l’invisible activité élémentaire qui constitue le quotidien de la nature », observe Muriel Pic. (15) Son amour des plantes était tel qu’il fit sur Arthur Gertel, un soldat qui fut affecté un temps à la prison de Breslau et la côtoya dans ses promenades, « l’effet d’un ensorcellement ». (Pic: 17)
Ainsi l’attachement au monde végétal et à sa magie, attachement que l’on peut élargir à l’ensemble des vivants – des oiseaux aux êtres humains – n’existe pas dans un à-côté du combat révolutionnaire de Rosa Luxembourg. Il constitue au contraire un fondement profond de sa vision politique fondée sur le partage et l’égalité, et l’émancipation des femmes. Les promenades qu’elle consacre à l’herborisation, lors desquelles elle s’oublie dans sa passion végétale, ne sont pas des simples temps de retrait. Ils nourrissent l’énergie et les pensées de cette femme qui n’hésitait pas à monter sur les barricades pour défier l’ordre établi. Les herbiers de Rosa nous offrent une leçon à méditer dans ces temps moroses pour l’humanité. Un geste à poursuivre, une position à tenir ; célébrer la vie, se battre pour elle, en dépit des vents contraires.
Instinct maternel
Ma mère nous rend visite à Montréal. Je lui propose d’aller voir une exposition à la biennale d’art contemporain, Momenta, inspirée de l’herbier de prison de Rosa Luxemburg. Je suis curieuse de savoir ce que l’artiste espagnole Paula Valero Comín a fait de cette formidable matière végétale, à la fois poétique et politique. J’apprécie les audaces de l’art contemporain, ses prises de risque dans l’invention de nouveaux langages, ses tentatives de nous faire penser et sentir autrement le monde dans lequel nous habitons. Comment cette artiste s’est-t–elle emparée du lien fusionnel entre Rosa Luxemburg et le monde végétal, qu’en a-t-elle fait, par quel langage a-t-elle décidé de le traduire?
Ma mère n’a jamais entendu parler de la révolutionnaire allemande. Par contre, elle connaît bien le monde végétal. Elle s’occupe avec dévouement du grand jardin qui se déploie devant la maison de mon enfance, un rectangle allongé, ceinturé à son extrémité par un verger, où se côtoient prunier, poirier, mirabellier, pommier et amandier. Le jardin a pris cette forme étrange – étroit en largeur et très étendu en longueur, lorsque mes parents se sont alliés aux voisins pour acheter un champ voué à la spéculation immobilière (Pas dans mon jardin!). Il possède sa scénographie propre, imaginée et rêvée par mes parents ; plusieurs espaces s‘y succèdent pour proposer autant de paysages. Avant les fruitiers, comme une ligne de démarcation, se trouve le poulailler abrité par un immense tilleul, au pied duquel les cendres de mon père reposent aujourd’hui. Y conduisant, deux étangs, un petit et grand, autour desquels ce dernier a rêvé jusqu’à ce que son cancer l’emporte. De loin, les points d’eau se signalent par les panaches ondoyants des roseaux et, dès le printemps, par le chant d’une grenouille verte.
Plus près de la maison, un potager et des serres à tomates, que ma mère ramasse par seaux entiers tous les mois d’août. Ses légumes sont une source de fierté inépuisable et chaque fois que nous passons à table, elle ne manque pas de nous rappeler ce que nous mangeons : tomates de mon jardin, salade de mon jardin, concombre de mon jardin, courgettes de mon jardin. Au départ, pourtant, elle est une fille de la ville, elle a grandi à Bruxelles, dans un quartier dont je me souviens qu’il offrait peu d’espaces verts. Aujourd’hui, elle ne parvient plus à se débarrasser de la terre noire sous ses ongles, qui lui donne l’air d’une vraie paysanne.
Nous prenons un taxi pour nous rendre jusqu’à la fondation Darling, où est exposé l’herbier résistant de Paula Valero Comín. Les dimensions de l’entrepôt, dont le plafond se tient très haut, offrent un écrin éblouissant à l’installation de l’artiste espagnole. S’impose immédiatement à notre vue une très longue table vitrée, de 16 mètres de long, sur laquelle sont posés des dizaines de vases dans lesquels trempent autant d’espèces végétales. À côté de chaque vase, la photo d’une femme attachée à l’extrémité d’une longue baguette en bois. Je reconnais les visages de Naomi Klein, Autumn Peltier, Joséphine Bacon, Simone Weil ou encore Nakuset, figure montréalaise bien connue – Rosa Luxembourg des temps modernes dédiée à la cause des Autochtones, ces humains qui viennent se perdre dans la métropole, et y laissent trop souvent leur vie. L’artiste espagnole tisse des liens subjectifs entre ces femmes engagées et des espèces végétales.
Ainsi Delphine Seyrig, comédienne et réalisatrice française, est-elle associée à la consoude médicinale. « La consoude est réparatrice pour les muscles, la structure du corps. La contribution de Delphine s’avère être fondamentale : le travail d’archive et critique sur l’histoire des femmes, leurs droits, leurs luttes, leurs créations. » Sylvia Rivera, la militante new-yorkaise transgenre, est une valériane, plante dont la racine a des propriétés sédatives. « Sylvia était une anxiolytique naturelle pour la communauté trans. » Simone Weil est un ficus, arbre sacré de l’Antiquité, choisi car la philosophe française « a abordé la joie comme stratégie politique, l’amélioration des conditions de vie et la justice. » La Comandanta Ramona, qui fut à la tête de l’Armée de libération nationale du Chiapas, au Mexique, est un coquelicot, car « ses graines peuvent rester dormantes très longtemps, 80 ans, avant de germer5Voir le site de l’artiste, https://herbarioresistente.weebly.com ».
L’exposition est itinérante, si bien que les visages et les végétaux changent en fonction des lieux où elle s’implante. À chaque nouvelle étape géographique, Paula Valero Comín s’associe sur place avec des activistes, des botanistes, des artistes, des étudiants, des associations. L‘artiste dévoile ainsi les intentions de ce qu’elle décrit comme un « carto-herbier », un « atlas féministe et engagé ».
L’herbier Résistant propose d’élaborer une généalogie en établissant des correspondances entre la capacité de résilience des plantes urbaines et la contribution fondamentale des femmes dans la protection de toutes les manifestations de la biodiversité. Les plantes les plus résistantes sont les «mauvaises herbes», celles qui poussent sans demander la permission, celles qui persistent et reviennent même si elles sont détruites. Elles sont les pionnières car elles préparent le terrain en le minéralisant, pour aider les suivantes à pousser. Leur but ultime est de créer la forêt. Comme le mouvement féministe: préparer le terrain pour d’autres femmes dans l’avenir.6Texte en français reproduit tel quel et publié sur le site Internet de Paula Valero Comín https://herbarioresistente.weebly.com
L’artiste propose une autre itération de son autel vitré, qu’elle qualifie de table de soins : des visages de femmes prolongent des dessins de tiges végétales stylisés, qui rappellent les anciennes planches botaniques. Les visages sont comme ces fleurs dans lesquelles Rosa Luxembourg a parfois rêvé de se métamorphoser, dégoutée par l’espèce humaine.
Les époques, les visages et les appartenances géographiques se mélangent, créant un tableau émouvant de femmes puissantes liées ensemble, comme un bouquet, par le geste de l’artiste. Le jeu des correspondances est ludique, le contenu poétique, et la flamme politique de l’artiste espagnole irrigue la pièce. La sincérité de son engagement ne fait aucun doute. Toute l’étape de préparation de l’exposition, qu’une série de photos nous présente – femmes d’associations montréalaises en train de travailler sur l’herbier – fait partie d’un travail de transmission tout aussi important que les installations qui se présentent à nous. Visiter l’exposition me permet de ramasser quelques connaissances sur des plantes familières dont je dois admettre que je ne sais pas grand-chose.
Ma mère, de son côté, semble ne pas savoir comment réagir à ce qu’elle voit. Je me dis que c’est ça, l’art contemporain. Se sentir déroutée n’est pas nécessairement un problème, c’est même peut-être tout l’intérêt de faire ce genre d’expérience. Plus initiée qu’elle, je ne me sens pas perdue. Toutefois, alors que tout ce que je vois devrait entièrement me séduire, quelque chose me trouble. Je comprends seulement de quoi il retourne quand nous visitons la salle adjacente, dans laquelle une autre artiste expose plusieurs œuvres dans lesquelles elle fait elle aussi intervenir des plantes.
Ma mère s’arrête longuement devant un petit jardin circulaire, édifié avec des briques rouges. Le jardin de Deborah, de l’artiste queer d’origine camerounaise et belge Mallory Lowe Mpoka, se compose de plantes qu’elle a récoltées ces trois dernières années, lors de ses voyages entre le Sénégal et le Cameroun, « des cadeaux d’aînées, d’agricultrices et de sages de la communauté », indique-t-elle sur le panneau de l’exposition. Les espèces africaines côtoient des espèces indigènes canadiennes qui lui ont été offertes par l’herboriste traditionnelle Ojibwe Andrea Macdonald. Deux sculptures en bronze rouge, moulées à partir de son corps, reposent dans ce qu’elle décrit comme un jardin de soins partagés, « reliant les paysages, les relations et les enseignements qui m’ont formée, tissant les traditions végétales africaines et nord-américaines ». L’installation me rappelle l’idée de jardin planétaire chère au penseur et jardinier français Gilles Clément.7La pensée de Gilles Clément se situe dans un écosystème intellectuel qui questionne la modernité occidentale et la façon dont l’homme se situe par rapport au reste du monde vivant. Avec l’idée de jardin planétaire, il propose de considérer la Planète comme un grand jardin, un espace clos et fini dont nous devons prendre soin, tels des jardiniers qui cherchent non pas à dominer, mais à accompagner, à travailler avec. (Clément, 1999)
Ma mère trouve cette installation très belle, mais s’inquiète de la mauvaise santé des plantes, qui semblent en effet dépérir sous la lumière artificielle. En sortant, nous croisons un homme qui ploie sur le poids d’un arrosoir. Il se dirige vers le jardin circulaire. Ma mère le regarde, outrée : « encore de l’eau! C’est foutu pour l’hélichryse. Elle ne s’en remettra pas. » Sa remarque donne immédiatement un sens au malaise que j’éprouvais juste auparavant, devant l’installation de Paula Valero Comín. Je réalise que les plantes sont ici un ornement au service d’un discours. Leur bien-être, leur existence propre, ne sont que secondaires. Même chose pour l’herbier résistant. Toutes les plantes en vase sont probablement vouées à mourir et à être jetées, et j’ai cette pensée étrange : voilà une exposition qui nous parle de liberté, et ces plantes sont en prison. Il s’agit, comme la critique qui pourrait être adressée au livre de Manuela Draeger, Herbes et golems (2012) de projeter des enjeux politiques humains sur des plantes et non pas de proposer une écoute authentique de ce qu’elles sont. Ces plantes ne méritent-elles pas un peu plus d’amour?
Ma mère a visité cette exposition sans tout l’appareillage théorique et culturel que j’ai accumulé au fil des années, si bien qu’elle a vu ce que je ne pouvais pas voir. Entre sa sensibilité et les plantes exposées, aucun filtre ne s’est interposé, sinon celui de ses connaissances acquises à force d’expérience et de fréquentation assidue du jardin. Son savoir n’est pas celui de l’érudition botanique et de l’exhaustivité, c’est un savoir construit à partir du terrain. D’ailleurs, elle n’a pas dit : « cette plante ne va pas bien », elle a désigné avec précision l’hélichryse, cette vivace dont elle sait qu’elle préfère les milieux secs, rocailleux et ensoleillés.
Après notre visite, nous nous arrêtons pour boire un thé. J’interroge ma mère sur sa relation aux plantes – je sors même mon enregistreur, ce qui l’intimide un peu. Elle que mon père traitait de « simple » (je réalise la violence de ce propos en l’écrivant) car elle se tenait à l’écart de nos discussions politiques, détient une culture précieuse, dont je prends seulement la mesure en vieillissant. D’ailleurs, retournons le stigmate : une simple, n’est-ce pas le nom qu’on donnait aux plantes médicinales au Moyen-Âge?
Ma mère me parle de ses plantes préférées, celles qui fleurissent et sentent bon, l’oranger du Mexique, le jasmin et le chèvrefeuille. Elle confie perdre entièrement la notion du temps lorsqu’elle jardine, comme si elle basculait dans une autre dimension. Les plantes lui parlent, oui, c’est un peu étrange, mais c’est comme ça : « Elles arrivent toujours à me faire savoir ce dont elles ont besoin », me raconte-t-elle.
Depuis le début de ce texte, je tourne autour de la question du langage et de la façon dont il nous sépare du monde végétal. Ma mère me donne une clef pour résoudre cette aporie. Pour qu’il ne soit plus une barrière, le langage doit être incarné. Il doit passer par le corps et par les sens, comme je le savais instinctivement dans ma prime enfance, lorsque j’étais allongée dans l’herbe et que l’énergie du vivant circulait sans obstacles. Alors, le plaisir était organique et non pas intellectuel.
Pour parler la langue des plantes, Gilles Clément le sait bien, il faut les regarder souvent, les sentir, les toucher, assister au cycle de leur naissance et de leur mort. Se rapprocher du monde végétal, envisager nos relations avec lui sous l’angle de la réciprocité, nécessite des gestes, et pas seulement de l’énergie cérébrale. Laissons les plantes – et donc la terre – parler à travers nous, dirait le philosophe américain David Abram : « Je suis convaincu qu’il existe des manières de manier nos mots qui peuvent encourager une réciprocité spontanée entre nos sens et la sensualité terrestre », suggère-t-il. (Abram, 2020) C’est ainsi que les mots peuvent être des portes ouvrant sur la magie du monde vivant, la diversité de ses formes étant autant de grammaires qu’il s’agit d’éprouver et de tenter de traduire.
La magie… dans son sens peut-être le plus primordial, est l’expérience d’exister dans un monde composé de multiples intelligences, l’intuition que chaque forme que l’on perçoit – de l’hirondelle qui plane au-dessus de notre tête à la mouche sur un brin d’herbe, et même le brin d’herbe lui-même – est une forme expérimentante, une entité avec ses propres préférences et sensations, quoique des sensations très différentes des nôtres. (Abram, 1997: 9)
Comment rejoindre ces formes expérimentantes avec le langage humain? Herbes et golems offre une piste en se détournant de toute référentialité, en refusant le système de nomenclature classique mis en place par Carl von Linné, en inventant une langue qui se noue au végétal à partir d’un plaisir sonore. (Bouvet et al.: 94) Mais peut-être s’agit-il aussi, plus simplement, de cesser de réduire le monde aux mots, afin de retrouver le chemin qui permet de s’insérer dans le flux puissant de la vie même, dans sa magie. Enfant, bercée par les herbes, je connaissais ce pouvoir, sans le nommer.
Bibliographie
Livres
ABRAM, David. 1997. The Spell of the Sensuous: Perception and Language in a More-Than-Human World. New York: Vintage, 368 p.
BAILLY, Jean-Christophe. 2007. Le versant animal. Paris: Bayard, 148 p.
BOUVET, Rachel et al. 2024. Entre les feuilles. Explorations de l’imaginaire botanique contemporain. Québec: PUQ, 352 p.
CAROLL, Lewis. 2024. Alice au pays des merveilles. Paris: Cambourakis, 128 p.
CARSON, Rachel. 2020. Printemps silencieux. Marseille: Wildproject, 352 p.
CLÉMENT, Gilles. 1999. Le jardin planétaire. Réconcilier l’homme et la nature. Paris: Albin Michel, 126 p.
COCCIA, Emanuele. 2016. La vie des plantes. Une métaphysique du mélange. Paris: Rivages, 192 p.
HALLÉ, Francis. 2004. Éloge de la plante. Pour une nouvelle biologie. Paris: Seuil, 346 p.
LUXEMBURG, Rosa. 2023. L’herbier de prison. Genève: Héros-Limite, 355 p.
MORIZOT, Baptiste. 2020. Manières d’être vivant. Arles: Actes-Sud, 324 p.
PIERRON, Jean-Philippe. 2021. Je est un nous. Enquête philosophique sur nos interdépendances avec le vivant. Arles: Actes-Sud, 176 p.
RILKE, Rainer Maria. 1941. Poésie. Paris: Émile-Paul Frères, 83 p.
RILKE, Rainer Maria. 1935. Poèmes français. Paris: Paul Hartmann, 172 p.
Articles
ABRAM, David. 2020. « The Ecology of Perception. An Interview. » Emergence Magazine. En ligne. https://emergencemagazine.org/conversation/the-ecology-of-perception/
GINZBURG Carlo. 1980. « Traces. Racines d’un paradigme de l’indice. » Le Débat. Vol. 6, p. 4-44.
LE GUIN, Ursula K. 2018. « La théorie de la Fiction-Panier. » Terrestres. En ligne. https://www.terrestres.org/2018/10/14/la-theorie-de-la-fiction-panier
LÉCHOT, Timothée. 2021. « Variations littéraires sur l’échec scientifique : L’herborisation désastreuse de Jean-Jacques Rousseau au Pilat (1769). » Viatica. Vol. 8. En ligne. https://journals.openedition.org/viatica/?id=1454&file=1
Sites Internet
Herbario Resistente. Rosa Luxemburgo. En ligne. https://herbarioresistente.weebly.com/
DUPASQUIER, Pierre-Emmanuel et Timothée Léchot (dir.) Les Herbiers de Rousseau. 2023. En ligne. https://lesherbiersderousseau.org
- 1On peut les découvrir sur le site Internet éponyme : https://lesherbiersderousseau.org
- 2On peut tracer ici un parallèle avec le texte de Manuela Draeger, Herbes et Golems, qui met en scène des femmes en prison, le végétal devenant ici aussi le lieu d’une rêverie sur la liberté et la résistance. Par contre, contrairement à Rosa Luxemburg qui pouvait se promener et trouvait des plantes dans l’enceinte même de ces lieux d’incarcération, les prisonnières de Draeger doivent composer avec un environnement complètement stérile. (Draeger, 2012).
- 3Lettre accessible sur https://rosaluxemburg.org/en/material/2686/, traduction issue de l’exposition de Paula Valero Comin, L’herbier résistant de Rosa Luxembourg, à la Fondation Darling, Montréal, 11 septembre 2025-23 novembre 2025.
- 4Par exemple, le philosophe français Baptiste Morizot, définit la crise de la sensibilité comme « un appauvrissement de tout ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant. Une réduction de la gamme d’affects, de percepts, de concepts et de pratiques nous reliant à lui. […] Cet appauvrissement de l’empan de sensibilité envers le vivant, c’est-à-dire des formes d’attention et des qualités de disponibilité à son égard, est conjointement un effet et une part des causes de la crise écologique qui est la nôtre » (Morizot: 18).
- 5Voir le site de l’artiste, https://herbarioresistente.weebly.com
- 6Texte en français reproduit tel quel et publié sur le site Internet de Paula Valero Comín https://herbarioresistente.weebly.com
- 7La pensée de Gilles Clément se situe dans un écosystème intellectuel qui questionne la modernité occidentale et la façon dont l’homme se situe par rapport au reste du monde vivant. Avec l’idée de jardin planétaire, il propose de considérer la Planète comme un grand jardin, un espace clos et fini dont nous devons prendre soin, tels des jardiniers qui cherchent non pas à dominer, mais à accompagner, à travailler avec. (Clément, 1999)
