Cahiers ReMix, numéro 24, 2026
Entremêlements du végétal et de l’écriture au féminin et queer

Une introduction de Rachel Bouvet et Sophie Archambault
À la suite du séminaire «Imaginaire botanique et études végétales», dispensé à l’automne 2025 par Rachel Bouvet, les étudiant·e·s ont produit des travaux qui, une fois entremêlés les uns aux autres, donnent à voir toute l’importance de la notion même d’entremêlement, centrale à l’existence végétale dont ils s’inspirent. Ce terme, désignant à la fois l’«action d’entremêler, de s’entremêler» ainsi que le «résultat de cette action» (CNRTL), nous semblait effectivement bien traduire le mode de vie collectif et interdépendant des plantes, dont l’existence se déploie autant en co-constitution avec les milieux qu’elles habitent (Hiernaux et Timmermans, 2018) qu’avec les imaginaires qu’elles investissent (Bouvet et al., 2024) et les écrits qu’elles inspirent.
Après avoir recueilli les contributions, nous avons réalisé qu’elles étaient toutes signées par des femmes ou des personnes queer, de même que le corpus étudié, rassemblant des autrices du Québec (Dominique Fortier, Audrée Wilhelmy, Hélène Dorion, Juli Delporte), de la Guadeloupe (Maryse Condé), de Pologne et d’Allemagne (Rosa Luxembourg), d’Autriche (Marlen Haushofer) et d’Australie (Julia Watson), de même que deux artistes, l’une espagnole (Paula Valero Comín) et l’autre belge d’origine camerounaise (Mallory Lowe Mpoka). Notre cahier de recherche se penche autrement dit sur l’écriture au féminin ou queer, autant du côté de la poésie que du roman, de l’art, du design de l’environnement et de la bande dessinée, tout en offrant quatre textes de création inédits, accompagnés de réflexions sur le rapport au végétal.
Plusieurs figures sont privilégiées : celle de l’herbier, élaboré patiemment au gré des cueillettes ou des envois postaux, touchant même l’aspect formel du texte quand il met le nom des plantes à l’honneur; celle du jardin, reposant sur un rapport d’intimité avec les fleurs, les fruits et les légumes du territoire investi, celui de l’enfance et/ou de la poète; celle du champ, soulevant la question coloniale et son cortège d’atrocités, dont l’esclavage et le modèle de la plantation; celle de la forêt, refuge où l’on va se cacher, ou chercher les herbes médicinales et nourricières, univers dans lequel un accord mystérieux s’établit entre l’humain et les plantes; celle de l’arbre, relié aux morts et aux invisibles, formant parfois des ponts sur lesquels marcher. Entremêlées au récit ou au poème, ces figures lient la vie humaine à celle des plantes au point où les registres humain et végétal s’entremêlent à leur tour, induisant des changements, des métamorphoses. Les études s’interrogent sur la manière dont la plante accompagne le cheminement de l’enfance à l’âge adulte, l’éveil lesbien, la transformation au niveau social, le passage de l’esclavage à l’émancipation, ou encore la manière dont elle transforme le paysage en constituant un véritable fondement de l’architecture.
Ce n’est pas un secret : les plantes souffrent de leur omniprésence. Constamment sous nos yeux, elles échappent pourtant à notre regard en raison de ce que plusieurs chercheurs appellent la cécité végétale (Hallé, 2014 ; Schussler et Wandersee, 1999), c’est-à-dire une inhabilité non seulement à voir les plantes qui composent nos environnements, mais aussi à reconnaître leurs manières d’être au monde, radicalement différentes des nôtres. Les articles réunis dans ce cahier cherchent précisément à remédier à cet aveuglement en décentrant l’humain (ou plus largement les animaux) pour mieux recentrer les végétaux, multipliant ainsi les approches et les échelles qui permettent de rendre compte de toute la complexité, la sensibilité et l’agentivité de la vie végétale. C’est d’ailleurs grâce à la notion de phytographie (Vieira, 2015) que plusieurs étudiant·e·s sont parvenu·e·s à penser la présence des plantes dans la littérature féminine et queer. La manière dont ces dernières s’inscrivent dans les textes – que ce soit par l’intermédiaire des croyances, de la mémoire, des iconotextes, de l’expérience gustative des personnages, des pratiques artistiques ou simplement d’une attention accrue aux plantes –, met en évidence le rôle de la littérature comme médiatrice de notre rencontre avec la vie végétale, révélant un «continuum [qui] s’étend des formes d’inscription [des plantes] aux formes humaines, qui interagissent et s’entremêlent nécessairement.1Notre traduction de : «a continuum extends from plant to human forms of inscription, which necessarily interact and get entangled in one another.»» (Vieira, 2015: 208-209, nous soulignons) Partant de ces entremêlements, les textes du cahier nous révèlent de nouvelles manières de concevoir nos relations avec les plantes dans l’écriture au féminin et queer, fondées parfois sur la symbiose (Coccia, 2023), souvent sur la nécessité d’un «faire-avec» (Clément, 2006 ; Larrère et Larrère, 2015), toujours sur le besoin de l’interconnexion (Marder, 2013). Et n’oublions pas la temporalité végétale (Tassin, 2016) qui traverse les textes à l’étude en s’inscrivant également dans ceux-ci par la présence même des plantes. Par exemple, alors que le jardin fait basculer les personnages qui en prennent soin dans un temps cyclique gouverné par les saisons, la forêt, quant à elle, devient un réservoir de souvenirs pour ceux qui s’y aventurent, tandis que l’arbre confronte l’humain à son temps long, où son apparente immortalité se noue paradoxalement à la mort.
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Lysandre Trudeau ouvre le bal en étudiant le roman Les villes de papier de Dominique Fortier. En portant attention à la manière dont la poète Emily Dickinson – personnage central du récit – élabore son herbier, parcourt son jardin, observe ses fleurs, Lysandre montre comment la matière végétale et la matière scripturale sont intimement liées chez les deux autrices et permettent de créer un espace à soi.
Sophie Archambault s’intéresse quant à elle à la (re)sacralisation du végétal dans un autre roman de Dominique Fortier, La porte du ciel. À travers les représentations du champ de coton, des bayous et de la pratique de la courtepointe, son article examine comment le roman déplace le sacré chrétien hérité de la colonisation vers une spiritualité de l’interconnexion ancrée dans la terre et dans la communauté.
Véronique Dulude propose un texte de création sous forme d’herbier dans lequel les noms des plantes font ressurgir des souvenirs, des goûts et des odeurs de la forêt de son enfance, celle de l’Abitibi-Témiscamingue. Une réflexion accompagne la démarche, à partir de Révolutions, un ouvrage écrit en collaboration par Nicolas Dickner et Dominique Fortier, sorte d’almanach où chaque jour de l’année met à l’honneur une plante, un animal ou un outil agricole.
Juliette Planche présente une lecture de Blanc Résine d’Audrée Wilhelmy centrée sur le personnage principal du roman, Daã, et sur sa capacité à entrer en accord avec la forêt boréale. En analysant le processus de sylvomorphisation, l’inscription du goût dans l’espace sylvestre et les voix de la forêt, elle montre comment le roman déplace l’incompréhension initiale du monde sylvestre vers une relation harmonieuse entre l’humain et le végétal.
Émilie Bélanger propose par la suite un texte de recherche-création en dialogue avec le recueil de poésie Mes forêts d’Hélène Dorion, dans lequel elle revisite les forêts de la poète en interrogeant la présence de la mer à même l’espace sylvestre. Il s’en dégage une réflexion sur la porosité entre le dedans et le dehors, ainsi que sur les temporalités qui traversent, unissent et séparent la forêt, la mer et l’humain.
Coralie Laplante, dans son analyse de Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem, de Maryse Condé, met en lumière le rôle du végétal comme force de résistance permettant au personnage de Tituba de faire face aux violences racistes et sexistes qui marquent la période esclavagiste. Qu’elle soit liée aux savoirs de guérison, qu’elle médiatise les relations avec le monde spirituel ou qu’elle fasse office de refuge, la végétation permet toujours à Tituba de tenir tête à l’ordre dominant.
Amélie Mouton, dans un texte de recherche-création consacré à notre rapport langagier aux plantes, s’intéresse aux lettres de Rosa Luxemburg ainsi qu’à l’herbier que celle-ci a réalisé en prison. Mettant cette réflexion en parallèle avec une exposition visitée en compagnie de sa mère, Amélie montre que les savoirs incarnés, transmis par le corps, les sens et l’expérience, constituent peut-être l’une des voies les plus fécondes pour entrer en relation avec le monde végétal.
Romy Craig-Maheu s’intéresse quant à elle au design de l’environnement à travers l’ouvrage Lo-TEK: Design by Radical Indigenism de Julia Watson, consacré à des pratiques d’aménagement fondées sur les savoirs autochtones. À travers trois études de cas – les Ponts de racines vivantes en Inde, les Jardins forestiers au Brésil et les Îles flottantes en Irak –, elle met en lumière l’existence d’un design fondé sur la collaboration et la cohabitation avec le végétal, dont les principes se retrouvent également dans la poésie autochtone du Québec.
Ezra Lamontagne explore le roman Le Mur invisible de Marlen Haushofer à partir d’un arbrisseau particulièrement important dans le récit : le noisetier. Son analyse montre comment ce végétal en vient à matérialiser un certain mur invisible qui bouleverse le monde de la narratrice, formant ainsi une frontière ambivalente qui la protège tout en l’enfermant.
Enfin, Amélie Ducharme clôt ce cahier par une analyse de deux bandes dessinées de Juli Delporte, Je vois des antennes partout et Corps vivante. Elle y retrace l’évolution du regard de la narratrice sur la végétation, qui passe d’une forme d’aveuglement aux plantes à une observation attentive de celles-ci à travers la pratique de l’herbier littéraire, montrant en outre comment ce rapprochement avec le règne végétal nourrit l’éveil lesbien de la narratrice.

Julie Delporte, Corps vivante, p. 141.
Bibliographie
BOUVET, Rachel et al. 2024. Entre les feuilles. Explorations de l’imaginaire botanique. Québec: Presses de l’Université du Québec.
CLÉMENT, Gilles. 2006. Où en est l’herbe ? Réflexions sur le jardin planétaire. Arles: Actes Sud.
COCCIA, Emanuele. 2023. La Vie des plantes : une métaphysique du mélange. Paris: Rivages.
HALLÉ, Francis. 2014. Éloge de la plante : pour une nouvelle biologie. Paris: Points.
HIERNAUX, Quentin et Benoît Timmermans (dir.) 2018. Philosophie de végétal. Paris: Vrin.
LARRÈRE, Catherine et Raphaël Larrère. 2015. Penser et agir avec la nature : une enquête philosophique. Paris: La Découverte.
MARDER, Michael. 2013. Plant-Thinking: A Philosophy of Vegetal Life. New York: Columbia University Press.
TASSIN, Jacques. 2016. À quoi pensent les plantes? Paris: Odile Jacob.
VIEIRA, Patrícia. 2015. «Phytographia: Literature as Plant Writing.» Environmental Philosophy. Vol. 12, no 2, p. 205-220.
WANDERSEE, James H. et Elisabeth E. SCHUSSLER. 1999. «Preventing Plant Blindness.» The American Biology Teacher. Vol. 61, no 2, p. 82-86.
Crédits de ce numéro
Responsables du numéro : Rachel Bouvet et Sophie Archambault
Coordination et intégration web : Rachel Bouvet et Sophie Archambault
Révision linguistique : Rachel Bouvet et Sophie Archambault
- 1Notre traduction de : «a continuum extends from plant to human forms of inscription, which necessarily interact and get entangled in one another.»
Articles de la publication
Un jardin à soi dans Les villes de papier de Dominique Fortier : trouver demeure dans l’écriture
Lysandre Trudeau étudie le roman Les villes de papier de Dominique Fortier. En portant attention à la manière dont la poète Emily Dickinson – personnage central du récit – élabore son herbier, parcourt son jardin, observe ses fleurs, Lysandre montre comment la matière végétale et la matière scripturale sont intimement liées chez les deux autrices et permettent de créer un espace à soi.
«On m’appelle Roi coton» : (re)sacralisations du végétal dans La porte du ciel de Dominique Fortier
Sophie Archambault s’intéresse à la (re)sacralisation du végétal dans un roman de Dominique Fortier, La porte du ciel. À travers les représentations du champ de coton, des bayous et de la pratique de la courtepointe, son article examine comment le roman déplace le sacré chrétien hérité de la colonisation vers une spiritualité de l’interconnexion ancrée dans la terre et dans la communauté.
J’ai dans la tête un vieux sapin : herbier littéraire inspiré de Révolutions de Nicolas Dickner et Dominique Fortier
Véronique Dulude propose un texte de création sous forme d’herbier dans lequel les noms des plantes font ressurgir des souvenirs, des goûts et des odeurs de la forêt de son enfance, celle de l’Abitibi-Témiscamingue. Une réflexion accompagne la démarche, à partir de Révolutions, un ouvrage écrit en collaboration par Nicolas Dickner et Dominique Fortier, sorte d’almanach où chaque jour de l’année met à l’honneur une plante, un animal ou un outil agricole.
Blanc résine d’Audrée Wilhelmy, un roman en accord avec la forêt
Juliette Planche présente une lecture de Blanc Résine d’Audrée Wilhelmy centrée sur le personnage principal du roman, Daã, et sur sa capacité à entrer en accord avec la forêt boréale. En analysant le processus de sylvomorphisation, l’inscription du goût dans l’espace sylvestre et les voix de la forêt, elle montre comment le roman déplace l’incompréhension initiale du monde sylvestre vers une relation harmonieuse entre l’humain et le végétal.
Entre ciel et terre : à la recherche de la mer dans Mes forêts d’Hélène Dorion
Émilie Bélanger propose un texte de recherche-création en dialogue avec le recueil de poésie Mes forêts d’Hélène Dorion, dans lequel elle revisite les forêts de la poète en interrogeant la présence de la mer à même l’espace sylvestre. Il s’en dégage une réflexion sur la porosité entre le dedans et le dehors, ainsi que sur les temporalités qui traversent, unissent et séparent la forêt, la mer et l’humain.
«Le fromager du jardin tenta de résister» : le végétal comme moteur de résistance et de protection dans Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem, de Maryse Condé
Coralie Laplante, dans son analyse de Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem, de Maryse Condé, met en lumière le rôle du végétal comme force de résistance permettant au personnage de Tituba de faire face aux violences racistes et sexistes qui marquent la période esclavagiste. Qu’elle soit liée aux savoirs de guérison, qu’elle médiatise les relations avec le monde spirituel ou qu’elle fasse office de refuge, la végétation permet toujours à Tituba de tenir tête à l’ordre dominant.
Retour à l’herbe
Amélie Mouton, dans un texte de recherche-création consacré à notre rapport langagier aux plantes, s’intéresse aux lettres de Rosa Luxemburg ainsi qu’à l’herbier que celle-ci réalise en prison. Mettant cette réflexion en parallèle avec une exposition visitée en compagnie de sa mère, Amélie montre que les savoirs incarnés, transmis par le corps, les sens et l’expérience, constituent peut-être l’une des voies les plus fécondes pour entrer en relation avec le monde végétal.
(Co)habiter : vers une réhabilitation des récits
Romy Craig-Maheu s’intéresse au design de l’environnement à travers l’ouvrage Lo-TEK: Design by Radical Indigenism de Julia Watson, consacré à des pratiques d’aménagement fondées sur les savoirs autochtones. À travers trois études de cas – les Ponts de racines vivantes en Inde, les Jardins forestiers au Brésil et les Îles flottantes en Irak –, elle met en lumière l’existence d’un design fondé sur la collaboration et la cohabitation avec le végétal, dont les principes se retrouvent également dans la poésie autochtone du Québec.
Le mur invisible et le noisetier
Ezra Lamontagne explore le roman Le Mur invisible de Marlen Haushofer à partir d’un arbrisseau particulièrement important dans le récit : le noisetier. Son analyse montre comment ce végétal en vient à matérialiser un certain mur invisible qui bouleverse le monde de la narratrice, formant ainsi une frontière ambivalente qui la protège tout en l’enfermant.
«Je ne connais pas le nom des arbres, ni celui des fleurs» : Juli Delporte et l’apprivoisement du végétal par le dessin
Amélie Ducharme analyse deux bandes dessinées de Juli Delporte, Je vois des antennes partout et Corps vivante. Elle y retrace l’évolution du regard de la narratrice sur la végétation, qui passe d’une forme d’aveuglement aux plantes à une observation attentive de celles-ci à travers la pratique de l’herbier littéraire, montrant en outre comment ce rapprochement avec le règne végétal nourrit l’éveil lesbien de la narratrice.
