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Le mur invisible et le noisetier

«Le survivant doit survivre encore et toujours et peut-être l’écriture est-elle le truchement par lequel conserver une trace de soi dans ce monde déserté.» (Camet, 2021: 91)
je sors dans la cour un soir d’insomnie
c’est chez mes parents
alors qu’il pleut à petites gouttes
Tout commence avec un noisetier
Avant la lecture du roman Le mur invisible (Haushofer, 2014 [1963]), le noisetier n’avait pas une très grande importance à mes yeux. Je savais que les noisettes devaient venir de quelque part et qu’elles sont incorporées, d’une manière ou d’une autre, dans la recette du très célèbre Nutella, mais c’était à peu près l’étendue de mes connaissances au sujet de cette plante. Je suis facilement étourdi par la variété (mais je ne suis sans doute pas le seul). Je n’avais jamais essayé d’identifier d’autres arbres que ce cher érable canadien, aux feuilles si distinctes, par peur de me plonger d’un coup dans un champ de connaissances qui me dépasse de très loin. Je ne peux m’empêcher de penser aux mots qu’Yildiz Aumeeruddy utilise pour décrire son rapport aux plantes quand j’essaie d’exprimer le mien :
Les observer n’est pourtant pas facile : elles sont moins abordables que les animaux. Dans ce domaine, une formation est nécessaire […]. S’intéresser aux plantes c’est aussi se situer dans une tradition : on éprouve spontanément une attirance envers les animaux, mais on apprend à aimer les plantes. (Aumeeruddy cité par Hallé, 2014: 28)
J’ai dû apprendre cet amour des plantes. J’essaie de me former pour les aborder. C’est un travail en continu, mais je n’oublierais jamais le moment de déclic qui m’a ouvert les yeux : l’omniprésence du noisetier dans Le mur invisible. Le noisetier est un arbuste à fruits qui devrait pouvoir être identifié par ceux-ci. Mais il ne me semble pas en avoir déjà vu dans mon quartier. Je n’ai jamais remarqué ses chatons mâles au printemps, cet assemblage d’écailles jaunes, duveteuses et arquées formant des épis allongés comme des doigts pendants (Drouet, 2015). Peut-être qu’il n’y en a pas dans le coin de Laval où j’ai grandi.
les nuages défilent
dans le ciel
comme dans un torrent
Marlen Haushofer et la claustration féminine
Die Wand, ou Le mur invisible en version française, est l’œuvre la plus connue de Marlen Haushofer. Ce roman relate le récit de survie d’une narratrice-protagoniste coupée du monde et séparée de la civilisation par un mur impossible à voir. Elle est entourée de la flore indigène des Préalpes autrichiennes qu’elle sait nommer et utiliser pour survivre. Le mur s’est érigé soudainement et semble avoir arrêté le temps des humains et des animaux de l’autre côté1Mis à part le fait que le mur constitue une barrière physique pour les plantes, ces dernières ne sont pas du tout affectées par lui. Cet aspect ne sera pas abordé en profondeur dans le présent article, mais il est tout de même intéressant de le souligner. , ce qui plonge la narratrice dans un deuil profond de l’existence qu’elle a mené jusqu’à maintenant et la force à changer drastiquement son rapport au monde qui l’entoure. Ce mode de vie post-apocalyptique permet donc à la protagoniste de prendre le temps de réfléchir à sa condition féminine et aux autres murs qui, par le passé, ont été dressés devant elle à cause de cette identité :
L’image du mur […] constitue une véritable variation sur le sens du roman : en effet, le mur circonscrit, c’est-à-dire qu’il définit un espace du dedans qui apparaît comme un lieu carcéral, mais simultanément il protège de l’incursion du dehors qui est décrit comme le règne de l’injustice et de la cruauté. Le mur invisible traque donc sa prisonnière, mais lui offre aussi la possibilité inespérée d’échapper aux logiques mortifères du règne masculin. D’ailleurs ce mur est invisible, il présente la transparence du verre, ce qui n’obstrue pas la vue, qui peut ainsi s’étendre au loin. En revanche, dans l’ancien état2Il est question ici de l’état du monde de la narratrice avant l’arrivée du mur invisible., des murs visibles étaient symboliquement opposés aux femmes qui ne pouvaient accéder aux droits, aux responsabilités, aux formes d’équité qu’elles auraient désirées. Le langage de la ségrégation s’inscrivait noir sur blanc aux colonnes du code civil. (Camet, 2021: 91)
L’enfermement que la narratrice subit finit par faire ressortir une critique de la société dans laquelle elle vivait avant l’arrivée soudaine du mur invisible. Cela se manifeste non seulement à travers sa pratique d’écriture, qu’elle exerce sur des bouts de papiers épars trouvés dans son chalet et dont elle doute de la pérennité (Haushofer, 2014 [1963]: 56), mais aussi dans la relation qu’elle tisse avec les vivants non humains, plus spécifiquement les animaux et les plantes. Cette relation va à l’encontre de celle sur laquelle son mode de vie citadin se basait. Ce parallèle met de l’avant «la relation qu’il y a entre l’exploitation et la domination de la nature par les hommes ainsi que l’exploitation et l’oppression des femmes par les hommes» (Gandon, 2009: 5), tel que le conceptualise Françoise d’Eaubonne dans sa pensée écoféministe.3Le féminisme (1972) de Françoise d’Eaubonne, dans lequel on retrouve pour la première fois la contraction «écoféminisme» (Gandon, 2009: 5), apparaît presque dix ans après la première publication de Die Wand (1963) de Marlen Haushofer. Or, ce courant de pensée est très influent en ce qui concerne la réception de l’œuvre, puisqu’il a permis sa redécouverte par la critique germanophone et sa traduction pour un public francophone.
le bruit des feuilles dansantes
la silhouette des arbres
une dentelle ondoyante
Le mur invisible a été redécouvert dans les années 1980 grâce à l’intérêt grandissant de la critique allemande pour la littérature féministe, mais aussi grâce à l’importance de la nature dans celui-ci, qui a marqué la réception française lors de la première traduction de l’œuvre en 1985 (Battiston, 2010: 2). J’ai moi-même dû redécouvrir le récit lors de ma lecture. Car si j’avais écouté la version audio du roman Le mur invisible lors de mes déplacements, je dois avouer que je n’avais initialement pas remarqué le foisonnement du végétal lors de ce premier contact. J’ai de la difficulté à croire que je l’ai complètement manqué alors que son omniprésence est pourtant évidente. Je pourrais me justifier en rejetant la faute sur le format audio auquel je ne suis pas tout à fait habitué pour comprendre et analyser des récits… mais je pense que j’ai simplement manqué d’attention et de sensibilité, ce que j’attribue maintenant à la cécité botanique (plant blindness) (Bouvet et al., 2024: 4). Je pense que, comme face à une forêt dense dans laquelle je suis incapable d’identifier la majorité des espèces végétales, j’ai été confronté à mon ignorance.
la chaleur de l’air et la pluie froide
les samares de l’érable de nos voisins
tournoient entre les cèdres qui séparent nos cours
Survivre en habitant
Je ne peux m’empêcher de m’imaginer dans la même situation que la narratrice et de réaliser que je ne serais certainement pas capable des mêmes prouesses. Non seulement elle parvient à survivre et à «faire le plus possible avec et le moins possible contre» (Clément, 1994: 18) le monde végétal, mais elle protège et prend aussi sous son aile plusieurs animaux qu’elle rencontre au cours du récit, ce qui contribue à moduler sa manière d’habiter les Préalpes autrichiennes. C’est ainsi qu’elle en vient à ménager (Heidegger, 1958) les terres sur lesquelles elle est confinée en «consacr[ant] une partie de l’espace comme lieu, en le sortant de l’indifférenciation pour lui accorder une attention et des soins particuliers» (Bouvet et al., 2024: 105), luttant ainsi contre le mur invisible :
C’était gênant de ne pas distinguer le mur, aussi je cueillis une brassée de branches de noisetier et je commençai à les enfoncer dans le sol en suivant l’obstacle. Cette tâche me semblait ce qu’il y avait de plus urgent à accomplir et elle m’absorba assez pour m’empêcher de penser à autre chose. Je plantais mes branches avec beaucoup de soin. (Haushofer, 2014 [1963]: 14)
Les branches de noisetier agissent de manière à organiser l’espace dans lequel la narratrice et les animaux qui l’accompagnent évoluent. Cette organisation aide à prévenir les blessures, telles que le museau sanglant de Lynx (un chien de chasse qui la suit presque tout au long du récit), en délimitant l’obstacle invisible qui divise le paysage. Selon le philosophe allemand Martin Heidegger :
Le véritable ménagement est quelque chose de positif, il a lieu quand nous laissons dès le début quelque chose dans son être, quand nous ramenons quelque chose à son être et l’y mettons en sûreté, quand nous l’entourons d’une protection. Habiter, être mis en sûreté, veut dire : rester enclos […] dans ce qui nous est parent […], c’est-à-dire dans ce qui est libre […] et qui ménage toute chose dans son être. Le trait fondamental de l’habitation est ce ménagement. (Heidegger, 1958: 175-176, l’auteur souligne)
L’action de planter les branches prend alors une signification assez importante : celle de protéger les habitants à l’intérieur du mur. C’est aussi une tâche qui revêt une importance significative pour la santé mentale de la protagoniste, car elle plante les branches pour éviter de trop penser aux impacts du mur sur son avenir et sur ses proches. Ladite «urgence» de cette tâche reflète aussi en quoi la narratrice dépend de ce barrage physique et mental pour continuer à survivre dans cet environnement devenu mystérieusement hostile.
de la buée se forme dans mes lunettes
hâtivement enfilées
elle brouille les contours
Le noisetier mythique
Ce barrage a cependant une autre caractéristique : il est constitué de branches de noisetier encore vertes. Bien qu’il ne soit pas tout à fait clair, dans le passage précédent, que la protagoniste les coupe directement des arbustes, cette information est explicitée un peu plus loin dans le texte : «Je coupai des branches fraîches [de noisetier] et recommençai à les enfoncer le long du mur.» (Haushofer, 2014 [1963]: 20) J’ai trouvé cette mention pour le moins singulière. Mon premier réflexe, dans sa situation, aurait été de prendre des branches mortes gisant par terre pour éviter d’avoir à couper les branches d’un arbre vivant. J’ai alors eu l’impression que ce passage avait une symbolique plus profonde, ce qui m’a fait réévaluer ma compréhension du récit et m’a lancé dans une recherche historique plus approfondie des usages du noisetier.
la clôture disparait
à cause des cèdres
les branches ont absorbé son grillage
À part son utilisation alimentaire, le noisetier est un excellent matériau pour la fabrication d’objets artisanaux, notamment en vannerie et en tonnellerie, grâce à la flexibilité de son bois (Iatzoura, s.d.). Ses feuilles, ses branches et son écorce étaient aussi utilisées par plusieurs nations autochtones nord-américaines pour leurs propriétés médicinales, notamment pour soigner les troubles cardiaques et apaiser les douleurs de dentition infantiles (Site Officiel du Mont-Royal, 2012). Le noisetier est aussi relié à l’eau et à l’humidité par l’une de ses propriétés bien spécifiques :
La branche de coudrier (de la famille des noisetiers) se courbe en fonction de la pression atmosphérique, annonçant la pluie et le beau temps. L’arbre réussit, en ramenant ses branches vers lui, à conserver l’humidité près de son tronc durant les périodes d’ensoleillement, et, dans le sens inverse, à attirer l’eau près de son tronc. (Gadbois et Bérubé, 2001)
Une pratique fréquente de L’Isle-aux-Coudres, mais provenant originellement d’une coutume autochtone, consiste donc à se servir d’une branche de coudrier pour prédire la météo en examinant attentivement son mouvement (Gadbois et Bérubé, 2001). Pour pouvoir appliquer cette méthode,
[o]n coupe les branches au printemps (en y laissant un segment), alors que la sève monte dans l’arbre, pour assurer une meilleure fiabilité. On leur enlève par la suite leur écorce. Afin de faciliter la lecture des prévisions et de la fixer correctement, on ajoute un point noir servant de repère : il indique la partie de la branche la plus près du tronc. L’utilisateur a ainsi le choix de la fixer, où il le désire, à l’aide de clous à l’endroit (une courbure par le bas indiquera le beau temps) ou à l’envers (une courbure par le haut indiquera le beau temps). Plusieurs préfèrent l’installer à l’envers. Pour l’installation, il n’y a qu’une règle : elle doit être à l’extérieur, à l’air libre. La branche de coudrier est généralement installée dans le cadre extérieur de nombreuses fenêtres dans la région de Charlevoix. (Gadbois et Bérubé, 2001)
D’ailleurs, il n’est pas évident de se repérer dans l’information qui concerne le noisetier, puisqu’on se réfère à lui en utilisant plusieurs appellations distinctes dépendamment des régions : noisetier, coudrier, sorbier, avelinier, etc. L’opinion des experts est assez divisée quant à l’utilisation de ces différents termes ; sont-ils des synonymes ? Réfèrent-ils à différents sous-ordres de noisetiers ? Nul ne semble pouvoir affirmer quoi que ce soit avec certitude. Néanmoins, tous ces noms peuvent être utilisés de manière interchangeable lorsque l’on s’arrête à la symbolique qui leur est associée dans les traditions celtiques et germaniques : «Dans tous les textes insulaires, le noisetier, le sorbier et le coudrier, qui ne sont pas toujours bien distingués les uns des autres dans la lexicographie, sont considérés comme des arbres à caractère magique.» (Chevalier et Gheerbrant, 1982: 779)
une tige de gazon
chatouille ma cheville
ignorant la lanière de mes crocs
Le noisetier et la divination
On confère au noisetier plusieurs fonctions divinatoires : «La baguette, surtout celle de coudrier, servait à découvrir, autrefois, non seulement les sources, mais aussi les gisements de minerais et les dépôts de certaines matières» (Chevalier et Gheerbrant, 1982: 109) sous la terre. Cependant, cette pratique, prenant le nom de sourcellerie, n’est pas révolue aujourd’hui. En cueillant une branche en «Y», il est possible de suivre le trajet qu’elle trace pour (re)trouver plusieurs choses différentes : des sources d’eau enfouies4La pratique de L’Isle-aux-Coudres et la radiesthésie ont en commun d’utiliser une branche de noisetier d’une forme particulière pour prédire l’avenir et d’avoir un lien particulier avec l’eau et la pression atmosphérique, mais elles ne semblent pas historiquement connectées., des métaux précieux, des objets perdus ou des personnes disparues (Association des sourciers et radiesthésie du Québec, s.d.)… Cette recherche divinatoire, que l’on peut aussi appeler la radiesthésie, peut se pratiquer avec d’autres instruments que la branche en «Y» et ne permet pas toujours de trouver des sources d’eau, ce qui indique qu’elle n’a peut-être plus grand-chose à voir avec les noisetiers aujourd’hui. Il est toutefois intéressant de conserver la piste du noisetier comme un outil de voyance dans le récit, puisqu’il sert à révéler l’invisible, l’inconcevable, comme c’est le cas pour le mur dans le roman de Haushofer.
une bourrasque forte
fait grincer la vieille balançoire
dissimulant le magnolia
C’est surtout à propos puisque le rapport de la narratrice à la divination est abordé lorsqu’elle trouve un paquet de cartes de tarot, dont elle détourne volontiers l’usage :
Je trouvai, en plus, dans le tiroir de la table, un jeu de tarots. Je ne connaissais ce jeu que pour l’avoir vu jouer, mais les cartes me plurent. J’ai plus tard inventé avec elles un nouveau jeu, un jeu pour femme seule. […] Mes rapports avec elles devinrent aussi personnels que ceux que l’on peut avoir avec les personnages d’un roman de Dickens qu’on a lu vingt fois. Maintenant j’ai cessé de jouer à ce jeu. (Haushofer, 2014 [1963]: 42)
Ce n’est pas important pour elle d’utiliser les cartes «de la bonne manière» ou de recevoir de ces cartes des renseignements particuliers. Elle les manipule plutôt pour faire passer le temps et se divertit en contemplant les illustrations qui les ornent. Cela devient d’ailleurs apparent plus tard dans le récit : «J’alignai mes tarots, je n’avais plus peur. Que la nuit soit bonne ou mauvaise, je voulais la prendre comme elle viendrait et ne pas me défendre contre elle.» (Haushofer, 2014 [1963]: 88) Cela pourrait porter à croire que les cartes perdent alors leur pouvoir symbolique puisque la seule personne qui peut encore les utiliser a décidé qu’elles ne serviraient plus à la divination, surtout dans un moment où elle craint pour sa sécurité. Cependant, quelque chose de singulier se produit avec les cartes, et ce, contre le gré de la narratrice : «Tigre, le fils de la chatte, a dévoré une des cartes et Lynx en a envoyé une autre, d’un coup d’oreille, dans une cuvette d’eau.» (Haushofer, 2014 [1963]: 42) Il se trouve que Tigre et Lynx finissent par mourir tragiquement dans le récit5Il faut noter que d’autres animaux meurent dans des circonstances terribles sans avoir eu de contact avec les cartes : c’est le cas de Perle (la sœur de Tigre) (Haushofer, 2014 [1963]: 80‑81), de Panthère (le frère de Tigre) (Haushofer, 2014 [1963]: 104) et de Taureau (le fils de Bella, la vache) (Haushofer, 2014 [1963]: 176). Mais il n’est tout de même pas anodin que les deux seuls animaux ayant eu un contact avec les cartes (pour en détruire chacun une) soient tous les deux décédés peu de temps après. : Tigre en partant dans la forêt, en quête d’une partenaire, pour ne jamais revenir (Haushofer, 2014 [1963]: 157) et Lynx en défendant vaillamment la protagoniste dans une altercation avec un étranger (Haushofer, 2014 [1963]: 176). Bien que la narratrice ait déterminé qu’il était temps que le jeu s’arrête, il semble pourtant avoir continué à son insu, ce qui se reproduit, quoique d’une manière un peu différente, avec les branches de noisetier.
ses grandes feuilles obovales
abondent en l’absence
des fleurs printanières
La protagoniste choisit des branches de noisetier encore vertes sans raison explicite, mais dont l’utilité est la même : la délimitation d’un espace qui est dangereux. De ce fait, son usage des branches se rapproche de celui que les sourciers en faisaient au Moyen-Âge : détecter l’invisible. Les nombreuses branches de la narratrice sont directement plantées dans le sol (verticalement), alors que la baguette de sourcier est habituellement utilisée de manière plus ou moins parallèle au sol (horizontalement) (Association des sourciers et radiesthésie du Québec, s.d.). En comparant les visées souterraines de la sourcellerie médiévale à la barrière formée par la protagoniste, qui vise à rendre visible le mur, il est possible d’établir que ces deux façons de faire permettent de parvenir à une interprétation nouvelle de l’environnement que l’œil et l’esprit humain ne peuvent atteindre à eux seuls.
la lumière diffuse de la cuisine
fait apparaître en théâtre d’ombres
les tiges de la plante-araignée
La bordure de branches et la limite
L’importance du regard est d’ailleurs déterminante dans le roman, surtout souligné par le caractère invisible du mur. Il donne à voir «l’autre côté6Je mets «l’autre côté» entre guillemets pour désigner le phénomène qui a perturbé les humains et les animaux depuis l’arrivée du mur, puisque celui-ci n’a pas de nom. Il n’est d’ailleurs pas clair si la narratrice est à l’intérieur ou à l’extérieur du mur… ou même si la notion d’intérieur et d’extérieur peut s’appliquer dans ce scénario.», ce qui devient problématique pour la narratrice dès son premier contact avec lui :
J’aperçus enfin la petite maison. Elle était là, tranquille dans la lumière du soleil : un paisible tableau tellement familier. Un homme était debout près de la fontaine, le bras levé à mi-chemin entre son visage et le jet de l’eau. Un vieil homme très propre. Ses bretelles pendaient comme des serpents et il avait retroussé les manches de sa chemise. Mais sa main n’atteignait pas son visage. En fait il ne bougeait pas du tout. Je fermai les yeux, laissai passer un moment, puis je regardai de nouveau. (Haushofer, 2014 [1963]: 12‑13, je souligne)
C’est l’immobilité de l’homme près de la fontaine qui lui donne l’impression que quelque chose de grave s’est produit. Elle doit alors prendre un instant pour se ressaisir et pour discerner ce qui se passe réellement de «l’autre côté». Quand la protagoniste réalise que le tableau est plus inquiétant que paisible, elle essaie de traverser cette frontière pour se raviser tout de suite : «Je frappai du poing contre le mur. Je me fis mal mais rien ne se passa. Et subitement je n’eus plus envie de briser le mur qui me séparait de cet événement incompréhensible qui était arrivé au vieil homme près de la pompe.» (Haushofer, 2014 [1963]: 13, je souligne) L’ambivalence dont témoigne ce passage reflète l’impuissance et la peur de la protagoniste, qu’elle gardera sous contrôle en plantant les branches de noisetier quelques lignes plus loin. La narratrice trouve dès lors insupportable de continuer à regarder de «l’autre côté» : «Debout, les deux paumes appuyées contre le mur froid, je contemplais fixement l’autre côté. Soudain je ne voulus plus rien voir.» Et ajoute : «Après cela, chaque fois qu’il me fallut aller au pré, j’évitai autant que possible de regarder à travers le mur.» (Haushofer, 2014 [1963]: 15, 38, je souligne) La protagoniste s’attèle alors à construire une barrière physique entre elle et le mur pour le rendre visible et, par la même occasion, dissimuler «l’autre côté». Un mécanisme assez particulier, combinant le regard de la protagoniste et l’action de planter les branches, s’opère alors : la transformation de l’espace proche du mur en un seuil, un espace limite.
Les paradoxes qui caractérisent le seuil sont multiples. Il est une limite par la démarcation qu’il opère entre des espaces portant des valeurs distinctes; il est l’ouverture par laquelle la jonction entre ces deux mêmes espaces devient possible. Transition spatiale emblématique de l’articulation entre le dedans et le dehors, il n’est ni l’un ni l’autre et il est les deux à la fois; il est un lieu en soi, celui de la mise en relation entre l’ici et l’ailleurs. […] L’existence du seuil et des espaces de transition, comme zones de l’entre-deux, dépend de ce geste premier de découpage de l’espace en régions auxquelles sont attribuées des identités et des vocations différenciées. Le seuil s’insère dans la limite qui permet une première distinction entre un espace qui sera un «ici», le lieu qui est occupé, connu et contrôlé, différencié d’un «ailleurs». C’est d’autant plus vrai lorsqu’il est question de l’espace domestique, pour lequel la limite détermine un territoire où l’habitant se considère «chez lui». […] Le seuil se distingue de la frontière qu’il troue et dans laquelle il opère une ouverture. En s’insérant dans ce bord épais de l’entre-deux régions (in-between), il occupe une spatialité singulière qui le caractérise. (LaSalle, 2018: 49-50)
En considérant la barrière de noisetier comme la limite entre le milieu de vie de la narratrice et un phénomène qu’elle peine à expliquer, il se produit un découpage de deux zones qui sont à la fois accessibles, par le regard, et impossible à traverser, physiquement, ce qui perpétue ce paradoxe du seuil. Le mur s’annonçait déjà comme une limite, puisqu’il séparait la zone vivable de la zone invivable du point de vue de la narratrice. La bordure de noisetier a en fait créé une sorte limite parallèle qui, en plus de dissimuler «l’autre côté», sert d’avertissement.
le bouleau si jeune
et pourtant si robuste
se laisse agiter par l’orage
Cette délimitation, quoique laborieuse, permet à la protagoniste de retrouver une forme de contrôle sur la situation en aménageant son espace et en occupant ses mains :
C’était une occupation fatigante et à force de me baisser, mon dos me fit bientôt mal. Mais j’étais en proie à l’idée fixe qu’il me fallait, autant que je le pouvais, finir ce travail. Il me tranquillisait et mettait un semblant d’ordre dans le grand désordre qui s’était abattu sur moi. Un tel mur n’aurait tout simplement pas dû exister. Le fait de le border de branches vertes était une première tentative, puisqu’il était là tout de même, de le remettre à sa place. (Haushofer, 2014 [1963]: 20)
Il est possible de déduire que «remettre à sa place» le mur poursuit la même idée que la phrase précédente, c’est-à-dire qu’un «tel mur n’aurait tout simplement pas dû exister». Cela signifie que la tâche de le «border de branches vertes» de noisetier permettrait de le faire cesser d’exister. Malheureusement, cette tâche ne fait que rendre visible la frontière entre les deux espaces : elle devient accessible et inaccessible, ce qui finit par aller à l’encontre du désir de la narratrice de la voir se dissiper. Cela s’exacerbe d’ailleurs plus loin dans le récit lorsque la barrière de branches développe un réseau de racines et se met à pousser pour devenir une haie de noisetiers :
Dès le premier été, il fut presque entièrement recouvert par le feuillage, quelques-unes de mes branches de noisetier avaient miraculeusement pris racine, et bientôt il fut bordé tout le long par une haie verdoyante. Le pré du ruisseau était couvert d’œillets velus, d’ancolies qui poussaient au milieu d’une haute herbe jaune. Ce pré avait un aspect riant et aimable qui contrastait avec la gorge, mais comme il touchait le mur, je ne pouvais pas me lier d’amitié avec lui. (Haushofer, 2014 [1963]: 38)
Comme avec les cartes de tarot, le jeu avec le noisetier ne s’est pas terminé quand la protagoniste l’a souhaité. «[L]a petite bordure plantée comme un jeu d’enfant» (Haushofer, 2014 [1963]: 15) a continué de pousser jusqu’à ce qu’elle recouvre la portion du mur à travers laquelle la narratrice pouvait apercevoir «l’autre côté». On pourrait argumenter que le noisetier a trop bien effectué son travail, qu’il a dépassé les attentes malgré sa réputation d’«arbre de la fertilité» (Chevalier et Gheerbrant, 1982: 338). Il n’y a maintenant plus moyen d’oublier la présence du mur ou le chemin par lequel il passe. Toutefois, la réaction de la protagoniste à la nouvelle apparence du pré et de la haie n’est pas si positive que cela. Au contraire, elle s’en méfie à cause de leur proximité au mur, même s’ils ont l’air accueillants. C’est comme si l’espace finissait par avoir été contaminé, comme s’il s’était mélangé avec le mur invisible. Ce pré «riant et aimable» est devenu le seuil entre le mur et le chez-soi de la narratrice, ce qui explique son malaise :
En plus de ménager une ouverture dans la frontière physique entre deux régions, le seuil met en scène dans son épaisseur une relation entre ces espaces. Le seuil est cette transition qui s’effectue par l’insertion d’espaces intermédiaires, du passage possible entre deux régions. Le parcours à travers le seuil, marqué par l’extension des caractères de l’espace extérieur et intérieur, accompagne la personne dans la séquence des espaces. S’il est possible d’identifier le moment où l’on est «tout à fait dehors» et «tout à fait à l’intérieur» de la maison, le seuil compris comme bordure épaisse se dilate entre les deux et brouille la frontière qui les sépare. (LaSalle, 2018: 51)
Il n’est plus vraiment possible pour la narratrice d’identifier ce qui est «tout à fait dehors» et «tout à fait à l’intérieur», les branches sont devenues indissociables du mur. C’est comme si la protagoniste avait créé une sorte de fortification dans sa tentative de faire disparaitre le mur, mais qu’elle n’avait pas pris en compte que ces deux espaces se seraient liés dans le processus. Cette forteresse de noisetier fait néanmoins en sorte de la garder en sécurité même si ses murs lui rappellent inévitablement «l’autre côté».
ça ne fait que deux ans et pourtant
son feuillage est touffu
et sa présence imposante
La forteresse végétale
Après avoir passé autant de temps à me pencher sur le noisetier, les autres présences végétales me sont apparues plus clairement, non seulement dans le roman, mais aussi dans ma vie. Lire Le mur invisible m’a permis de réaliser ce que ces quelques phrases de Yildiz Aumeeruddy signifient :
Avant tout, c’est [que les plantes] sont une source de paix. Du fait que les relations que j’ai avec elles ne sont pas rendues compliquées et tumultueuses par des émotions toujours susceptibles de se muer en douleur, leur simple présence est profondément réconfortante et apaisante ; observer les plantes, se laisser envahir par leur multiple esthétique – formes, couleurs, parfums – est un moyen infaillible d’oublier les soucis, voire les malheurs. (Aumeeruddy cité par Hallé, 2014: 27‑28)
Cette invasion esthétique est pour moi une sorte de refuge accueillant qui permet à mes sens de s’aiguiser pour profiter de la compagnie paisible des plantes. Le roman m’a servi de refuge et m’a permis de revisiter ma relation avec le végétal, ce que je n’envisageais même pas comme possibilité avant le début de ma lecture. Bien que la vie de la protagoniste ne soit pas particulièrement apaisante, son attention au vivant, elle, l’est : «La nature dans Die Wand est certes opposée à la vie en ville, les habitudes et tout le savoir accumulé paraissent ici superflus et inappropriés. La protagoniste, malgré les efforts qu’elle doit fournir, y trouve une certaine satisfaction, ou du moins une forme d’apaisement.» (Kargl et Le Née, 2013: 152) Le savoir nécessaire à la vie en ville se révèle moins pertinent que les connaissances liées à la vie en campagne. Ayant été inculquées à la narratrice dans son enfance, ces dernières deviennent donc la condition de sa survie. «C’est une existence dans un autre lieu, caractérisée par la résignation, mais aussi par l’espoir vague de quelque chose de nouveau.» (Camet, 2021: 152) Cette existence lui permet de réinventer son rapport au monde. Certes, elle est accompagnée de nombreux animaux et prend soin d’eux tout au long du récit, mais elle est aussi proche de la flore qui l’entoure. Ce contact avec le végétal lui permet d’habiter et de ménager (Bouvet et al., 2024: 105 ; Heidegger, 1958) le lieu dans lequel elle est enfermée pour en faire une forteresse à son image. L’image de la forteresse est d’ailleurs récurrente au cours du récit et elle permet de mettre le doigt sur un renversement que le roman opère : l’enfermement que la protagoniste subit, à cause du mur, est contrecarré par moments grâce à une forme de fortification symbolique et réelle que la narratrice érige pour se protéger des dangers qui pourraient l’assaillir. «Le château fort, la forteresse : c’est presque universellement le symbole du refuge intérieur de l’homme, de la caverne du cœur, du lieu de communication privilégié entre l’âme et la Divinité, ou l’Absolu.» (Chevalier et Gheerbrant, 1982: 528) La forteresse, c’est aussi l’expression d’un besoin urgent de sécurité et d’une menace dont on doit se protéger par tous les moyens. Cette image reflète le fait que la narratrice «doi[t] composer avec cet environnement non choisi qui s’avère, il ne peut en être autrement, hostile.» (Kargl et Le Née, 2013: 151)
lors de son premier été
il est attaqué par des chenilles
un nid de toiles à la cime
L’aménagement de son champ de pommes de terre est une prolongation de ce désir de protection et de survie dans la mesure où elle seule a la responsabilité de semer, protéger, récolter et cuisiner. Le champ a donc besoin de protection additionnelle pour favoriser les chances d’une récolte copieuse et, par le fait même, la survie de la protagoniste :
Je me rendis compte qu’il allait me falloir protéger mon champ. […] Je passai donc les jours suivants à clôturer mon champ avec de solides branches [de noisetier] que j’entrelaçais de longues lianes brunes. Ce n’était pas un travail particulièrement fatigant, mais il demandait une certaine habileté qu’il me fallut d’abord acquérir. / Quand l’opération fut terminée, mon petit champ ressemblait à une forteresse dressée au milieu de la forêt. (Haushofer, 2014 [1963]: 46, je souligne)
L’apparition de la forteresse dans cette comparaison fait ressortir l’impression esthétique de la structure que la narratrice a construite pour prévenir la perte de sa récolte. Elle sait que la clôture dont elle a entouré son champ n’est pas à toute épreuve, mais elle lui permet quand même d’opposer aux voleurs potentiels un obstacle supplémentaire et de se rassurer d’une certaine manière. Elle procède avec la même méthode pour son jardin de haricots (Haushofer, 2014 [1963]: 46), ce qui met en évidence qu’elle n’a pas établi de frontière très étanche entre ce qu’elle considère être un jardin et un champ. Un flou s’installe alors entre ces termes, faute d’autorité ou d’instance capable d’en établir la distinction. Les deux emplacements se situent d’ailleurs en forêt, ce qui met en évidence qu’il n’est pas si important pour elle de les distinguer : «Dans sa fonction de refuge, ou de sanctuaire, la forêt se rapproche aussi du jardin […] parce que la nécessité de la survie conduit à aménager un espace intime au sein de la forêt pour cultiver des fruits et légumes.» (Bouvet et al., 2024: 234) L’important est que la protagoniste puisse produire les ressources nécessaires pour parvenir à se sustenter et fabriquer la structure pour défendre chaque parcelle de terre. Il est d’ailleurs intéressant de soulever le changement progressif de son rapport au mur à mesure qu’elle s’occupe d’entretenir son champ et son jardin, dans leurs lots respectifs. Elle considère le mur invisible plutôt comme un enclos dans lequel elle est contrainte de rester : «Le mur est devenu à ce point une partie de ma vie qu’il m’arrive d’oublier d’y penser pendant des semaines, et les fois où j’y pense, il ne me semble pas plus mystérieux qu’un mur de briques ou une clôture de jardin qui m’empêcherait de passer.» (Haushofer, 2014 [1963]: 98‑99, je souligne) Un rapprochement se produit entre le mur invisible, qui la sépare du reste du monde, et les forteresses qu’elle a construites pour protéger les fruits de son labeur. Les branches de noisetier délimitant le mur et le champ-jardin sont alors mises en relation par leur double fonction de protection et de limite : elles séparent, mais elles joignent aussi l’intérieur et l’extérieur7La notion de seuil est d’ailleurs pertinente ici aussi, dans la mesure où les clôtures du jardin, du champ et, finalement, du mur ont cette même fonction de ménagement, mais aussi cette porosité.. Cependant, cette protection ne signifie pas nécessairement que sa sécurité est garantie : «Même si le personnage accepte finalement le mur […] et entre dans un “nouvel ordre” […], cet ordre n’est pas synonyme de paradis.» (Kargl et Le Née, 2013: 161)
mon regard se porte sur la piscine
il y a une vingtaine d’années
c’était un jardin rempli de tournesols
Le chalet qu’elle habite pour se mettre au chaud, pour cuisiner ses repas et pour se protéger de l’extérieur menaçant prend aussi des allures de forteresse lorsque le bois qu’elle prévoit pour se chauffer s’accumule autour :
Le temps se maintint au beau presque la moitié du mois d’octobre. Je profitai de cette période favorable pour doubler encore ma réserve de bois. Maintenant la maison était entièrement entourée de bûches jusqu’à la hauteur de la véranda et elle ressemblait à une forteresse dans laquelle les petites fenêtres s’ouvraient comme des meurtrières. » (Haushofer, 2014 [1963]: 143, je souligne)
La figure de forteresse que prend la maison donne l’impression que sa structure vient en aide à la narratrice pour la défendre, comme un précieux allié. La préparation pour la période hivernale est représentée comme un mécanisme de défense contre le froid, symbolisée par l’armure que la narratrice construit autour de la maison avec le bois qui lui servira sous peu. C’est le cœur de la maison qui est protégé et qui lui permettra de survivre aux éléments : «La vie commence bien, elle commence enfermée, protégée, toute tiède dans le giron de la maison.» (Bachelard, 1961 [1957]: 35) Cette fois-ci, l’image de la forteresse est plus poussée puisqu’elle apparaît grâce à la taille réduite des fenêtres qui prennent l’allure de meurtrières. Elles donnent un indice quant au fait que ce n’est pas seulement le froid que la protagoniste craint, mais que des forces extérieures pourraient venir perturber la paix de sa résidence. Elle doit donc se barricader et se préparer à l’assaut : «Dans la maison devenue par l’imagination le centre même d’un cyclone, il faut dépasser les simples impressions du réconfort qu’on éprouve dans tout abri. Il faut participer au drame cosmique soutenu par la maison qui lutte.» (Bachelard, 1961 [1957]: 72) Depuis le début du roman, que ce soit à travers des remarques ou des images, la narratrice évoque la mort de Lynx et la présence menaçante qui l’aurait causée :
En plus de mon petit canif à appointer les crayons, j’amenais le grand couteau de chasse de Hugo. En fait je ne pouvais même pas m’en servir, il était beaucoup trop dangereux pour tailler les branches et j’aurais pu me blesser. Mais c’était un objet qui me communiquait une sécurité trompeuse. Plus tard, je le laissai souvent à la maison. Depuis que Lynx est mort, je le prends toujours avec moi quand je sors. Mais maintenant je sais pourquoi, et je ne me dis plus que c’est pour couper des branches de noisetier. (Haushofer, 2014 [1963]: 20)
Les branches de noisetier servent plutôt d’excuse pour amener le grand couteau, comme si elle souhaitait masquer son appréhension d’une rencontre inattendue. Elles permettent aussi8Les branches de noisetier, dans la première occurrence analysée, permettaient de dissimuler «l’autre côté», qui était trop pénible à regarder, et maintenant, elles agissent comme un écran qui permet à la narratrice de justifier la raison pour laquelle elle apporte le grand couteau avant ce moment-ci. de dissimuler une réalité pénible : celle d’un danger humain qui pourrait porter atteinte à sa vie.
je ne m’en souviens plus clairement
mais j’ai quelques images de soleil
et de pétales jaunes
Toute cette peur n’est pas irrationnelle puisque la protagoniste vit bel et bien un événement traumatique qui déjoue ses défenses et justifie toutes les mesures de protection qu’elle a établies. Cette forteresse qu’elle se construit n’a donc pas pour fonction – comme pour son jardin – d’empêcher le bétail et les mauvaises herbes d’envahir son espace, mais bien d’échapper à sa propre espèce et à sa violence :
Il y avait quelqu’un sur le pré, un homme inconnu, et devant lui gisait Taureau. Je compris qu’il était mort, un énorme tas d’un brun grisâtre. Lynx sauta sur l’homme et le saisit à la gorge. Je le rappelai d’un sifflement aigu. Il obéit et resta devant l’inconnu, furieux et le poil hérissé. Je me précipitai dans la cabane et arrachai au mur le fusil. Cela ne dura que quelques secondes, mais ces secondes coûtèrent la vie à Lynx. (Haushofer, 2014 [1963]: 176)
Comme le jardin, le refuge de la protagoniste lui donne une illusion de contrôle sur son environnement alors que l’équilibre mental et physique pour lequel elle a travaillé si fort peut être perturbé en un instant décisif. C’est un moment qui se rejoue constamment pour la protagoniste tout au long du roman, même avant qu’elle ne le décrive, à la fin. Si les clôtures d’un jardin ne permettent pas tout à fait de réduire à zéro le risque de perdre sa récolte à cause de maladies, d’insectes ou de petits mammifères agiles, il en est de même pour la forteresse qui ne permet pas complètement de réduire le risque d’invasions extérieures. Le noisetier et la narratrice se retrouvent impuissant·e·s devant cet événement tragique. L’apparition de cet homme fait éclater l’univers de la protagoniste et de tous les vivants dont elle prenait soin. Et c’est là que le récit se termine.
la pluie est forte
je dois rentrer
si je veux me lever demain
Bibliographie
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Bachelard, Gaston. 1961 [1957]. La poétique de l’espace. Paris: Les Presses universitaires de France.
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Bouvet, Rachel, Posthumus, Stéphanie, Bilodeau, Jean-Pascal et Dubé, Noémie. 2024. Entre les feuilles : Explorations de l’imaginaire botanique contemporain. Québec: Presses de l’Université du Québec.
Camet, Sylvie. 2021. «Mur invisible et visibilité des murs : la claustration féminine chez Marlen Haushofer.» Trayectorias Humanas Trascontinentales. Vol. 9. En ligne. https://doi.org/10.25965/trahs.3438
Chevalier, Jean et Gheerbrant, Alain. 1982. Dictionnaire des symboles : mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres. Paris: Robert Laffont.
Clément, Gilles. 1994. Le jardin en mouvement. De la vallée au jardin planétaire. Paris: Sens et Tonka.
Drouet, François. 2015. «Les fruitiers rares.» Dans La curieuse floraison femelle du Noisetier [Blog]. https://www.fruitiers-rares.info/articles93a98/article93-Fleurs-femelles-Noisetier-Corylus-avellana-maxima.html
Gadbois, Jocelyn et Bérubé, Jean-Philippe. 2001. «Branche de coudrier.» Dans les Fiches de l’Université Laval. En ligne. https://www.irepi.ulaval.ca/fiches/branche-de-coudrier
Gandon, Anne-Line. 2009. «L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société.» Recherches féministes. Vol. 22. p. 5-25. En ligne. https://id-erudit-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/iderudit/037793ar
Hallé, Francis. 2014. Éloge de la plante : pour une nouvelle biologie. Paris: Points.
Haushofer, Marlen. 2014 [1963]. Le mur invisible [Die Wand]. Trad. Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Arles: Actes Sud.
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Iatzoura, Agnès. s.d. «Noisetier.» Muséum national d’Histoire naturelle. En ligne. https://www.mnhn.fr/fr/noisetier
Kargl, Elisabeth et Le Née, Aurélie. 2013. «L’adaptation cinématographique du roman Die Wand : un hommage au texte de Marlen Haushofer sur fond de thriller et de Heimatfilm.» Germanica. Vol. 53, p. 139‑162. En ligne. https://doi.org/10.4000/germanica.2283
LaSalle, Virginie. 2018. Les figures du seuil comme dispositif de l’intime dans l’architecture domestique : du sens du chez-soi à l’habitation spécialisé. Thèse de doctorat. Université de Montréal: Faculté de l’aménagement.
Site Officiel du Mont-Royal. Noisetier à long bec. 2012. En ligne. https://montroyal.montreal.ca/vegetal-indigene/noisetier-long-bec
- 1Mis à part le fait que le mur constitue une barrière physique pour les plantes, ces dernières ne sont pas du tout affectées par lui. Cet aspect ne sera pas abordé en profondeur dans le présent article, mais il est tout de même intéressant de le souligner.
- 2Il est question ici de l’état du monde de la narratrice avant l’arrivée du mur invisible.
- 3Le féminisme (1972) de Françoise d’Eaubonne, dans lequel on retrouve pour la première fois la contraction «écoféminisme» (Gandon, 2009: 5), apparaît presque dix ans après la première publication de Die Wand (1963) de Marlen Haushofer. Or, ce courant de pensée est très influent en ce qui concerne la réception de l’œuvre, puisqu’il a permis sa redécouverte par la critique germanophone et sa traduction pour un public francophone.
- 4La pratique de L’Isle-aux-Coudres et la radiesthésie ont en commun d’utiliser une branche de noisetier d’une forme particulière pour prédire l’avenir et d’avoir un lien particulier avec l’eau et la pression atmosphérique, mais elles ne semblent pas historiquement connectées.
- 5Il faut noter que d’autres animaux meurent dans des circonstances terribles sans avoir eu de contact avec les cartes : c’est le cas de Perle (la sœur de Tigre) (Haushofer, 2014 [1963]: 80‑81), de Panthère (le frère de Tigre) (Haushofer, 2014 [1963]: 104) et de Taureau (le fils de Bella, la vache) (Haushofer, 2014 [1963]: 176). Mais il n’est tout de même pas anodin que les deux seuls animaux ayant eu un contact avec les cartes (pour en détruire chacun une) soient tous les deux décédés peu de temps après.
- 6Je mets «l’autre côté» entre guillemets pour désigner le phénomène qui a perturbé les humains et les animaux depuis l’arrivée du mur, puisque celui-ci n’a pas de nom. Il n’est d’ailleurs pas clair si la narratrice est à l’intérieur ou à l’extérieur du mur… ou même si la notion d’intérieur et d’extérieur peut s’appliquer dans ce scénario.
- 7La notion de seuil est d’ailleurs pertinente ici aussi, dans la mesure où les clôtures du jardin, du champ et, finalement, du mur ont cette même fonction de ménagement, mais aussi cette porosité.
- 8Les branches de noisetier, dans la première occurrence analysée, permettaient de dissimuler «l’autre côté», qui était trop pénible à regarder, et maintenant, elles agissent comme un écran qui permet à la narratrice de justifier la raison pour laquelle elle apporte le grand couteau avant ce moment-ci.
