Université Laval

Développer le goût de l'arbre: émergence des sensibilités arboricoles au Québec

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Jeune couple en forêt - [Vers 1925], Bibliothèque et Archives nationales du Québec
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Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Vieux-Montréal, Fond famille Landry, P155,S1,SS1,D501

Jeune couple en forêt - [Vers 1925], Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Vieux-Montréal, Fond famille Landry, P155,S1,SS1,D501

Les Canadiens-français ont la réputation d’avoir développé tardivement des sensibilités à l’esthétique paysagère, et plus particulièrement l’appréciation des arbres ornementaux. Notamment, on leur a attribué de couper drastiquement tous les arbres autour de leurs propriétés et de considérer l’arbre essentiellement pour sa valeur de ressource ligneuse. Dans cet article, après un bref retour sur les hypothèses historiques et culturelles qui éclairent ces comportements, il sera question de l’émergence d’un intérêt pour l’arbre au sein de la société canadienne-française, et plus particulièrement des discours qui se font révélateurs de l’avènement de sensibilités à l’arbre dans la deuxième moitié du 19e siècle et les premières décennies du 20e siècle. L’étude de ces discours met en évidence les mécanismes à travers lesquels l’arbre se distingue et s’émancipe de la forêt dans l’imaginaire collectif. C’est en effet à travers un travail d’imagination de l’arbre dans sa différenciation avec l’espace forestier que celui-ci parvient à prendre place dans les représentations paysagères.

La réflexion proposée s’inscrit dans le cadre des études en histoire culturelle des représentations et des sensibilités à la nature et au paysage1. L’analyse s’appuie également sur des travaux menés dans les champs de l’histoire environnementale2 et de l’écocritique (Blanc et al., 2008; Posthumus, 2014), ce qui offre la possibilité de mettre en relation les textes littéraires avec l’histoire de la science forestière québécoise et l’évolution des usages du domaine forestier. C’est en effet en provoquant la rencontre entre ces univers que se révèle une large part du rapport collectif de la société québécoise à l’arbre, comme entité indépendante de la forêt. Il est important de relever que dans les études menées sur le rapport à la nature au Québec, les forêts et les grands espaces ont capté l’attention des chercheurs au détriment de l’arbre dans son individualité (Morissonneau, 1978; Batigne, 2001; Courville, 2000; Lemire, 2003; Lasserre, 1998; Séguin, 1977).

 

L’arbre, un ennemi à repousser

La principale valeur attribuée à l’arbre par les Européens depuis leur arrivée sur le continent nord-américain était essentiellement économique. Les arbres ont été successivement ciblés par les autorités et les élites économiques pour pourvoir aux besoins de la marine, puis pour contribuer à l’industrie du bois de sciage, et finalement à celle des pâtes et papiers. Les seigneurs, tant anglophones que francophones, ont été parmi les premiers à saisir l’opportunité économique que présentait l’exploitation des bois (Coates, 2003; Noël, 1987; Flamand-Hubert, 2012). Ainsi, les arbres qualifiés de «beaux» l’étaient généralement sur la base de leur potentiel économique3. Avec l’industrialisation et la forte demande pour l’industrie des pâtes et papiers, les exploitants se sont davantage intéressés à la masse forestière qu’à la qualité individuelle des arbres. Cette composante n’est pas négligeable dans l’étude des représentations et des sensibilités à l’arbre. Cependant, il sera plutôt question ici de l’évolution du rapport à l’arbre en lien au contexte de la colonisation agricole et des défrichements.

En effet, lorsque l’on évoque le peu de sensibilité accordée à l’arbre et le manque d’intérêt pour sa valeur ornementale au sein de la société québécoise, les discours s’adressent plus particulièrement aux populations canadiennes-françaises qui ont participé activement à la colonisation agricole du territoire. Si les pratiques des colons étaient souvent décriées par les critiques, les accusant de manquer de goût ou de ravager les forêts, il importe de rappeler que ces pratiques individuelles prenaient place dans le cadre d’un projet politique et idéologique de colonisation agricole soutenu par les élites, impliquant des défrichements forestiers sur de grandes superficies.

Plusieurs hypothèses ont été émises sur les causes de cette relation ambiguë à l’arbre, certaines relevant du mythe, d’autres se rattachant à la réalité. Certains auteurs ont évoqué la nécessité de raser entièrement la forêt à l’époque de la Nouvelle-France pour des raisons de sécurité, afin d’assurer la protection des populations contre les attaques perpétrées par les Iroquois. Damase Potvin évoque ainsi les premiers défrichements:

Les premiers Français qui plantèrent des palissades aux endroits qui sont devenus Québec, Montréal, Trois-Rivières, Annapolis eurent devant eux la tâche gigantesque d’abattre sans merci des arbres séculaires pour élever des forts et des habitations et transformer le massif forestier en terres labourables. Avec les années, les abattages augmentèrent pour l’agrandissement des cultures et pour la sécurité des établissements contre les invasions des sauvages. (Potvin, 1942: 197-198)

Potvin évoque des ordonnances promulguées au cours du 17e siècle prescrivant le dégagement des bâtiments et des champs afin de protéger les habitants contre les embuscades iroquoises: «Ainsi, partout, on s’acharne à faire le désert autour des habitations. Chaque arbre qui tombe est une victoire contre la barbarie. On regarde donc la forêt comme nuisible et dangereuse pour les colons.» (Potvin, 1942: 198) Cette image de la forêt et de l’arbre qui permet à l’Iroquois de se cacher pour mieux attaquer les colons, démunis dans leurs établissements rudimentaires éparpillés sur le territoire, est amplifiée par des récits ou nouvelles à caractère historique publiés dans la première moitié du 20e siècle. La publication par Donatien Frémont de Pierre Radisson. Roi des Coureurs des Bois, dont le récit est basé sur les mémoires de Pierre-Esprit Radisson, en est un bon exemple. La capture du jeune Radisson dès le début du récit, ainsi que son apprentissage des techniques de guerre lors de son séjour chez les Iroquois, ont durablement marqué l’imaginaire collectif (Frémont, 1933)4. Le roman de Léo-Paul Desrosiers, Les opiniâtres, est quant à lui entièrement dédié aux difficultés que pose l’établissement des colons dans la région de Trois-Rivières durant les guerres iroquoises, fréquemment forcés d’abandonner leurs terres pour se réfugier à l’intérieur du fort (Desrosiers, 1941). D’autres récits ont également associé à l’arbre les pratiques guerrières iroquoises, décrites comme perfides, féroces, inattendues. L’arbre représente dès lors un moyen de se dissimuler pour mieux attaquer par surprise5. La page couverture du recueil d’Eugène Achard, Les contes de la forêt canadienne, est exemplaire. On y voit un missionnaire marchant seul dans la forêt et un Amérindien dissimulé derrière un arbre, arc à la main et prêt à tirer (Achard, 1942). Cette représentation de l’arbre a perduré longtemps, comme en témoignent les propos tenus par l’anthropologue Marcel Rioux, dans son essai Les Québécois (1974). La peur des Iroquois, héritée de la Nouvelle-France, aurait non seulement incité les populations à couper les arbres autour des habitations afin de se protéger des embuscades, mais aurait durablement déterminé un certain rapport à la nature:

[…] la nature […] est apparue comme une ennemie qu’il fallait combattre et s’approprier. Chaque arbre abattu, chaque défrichement est une victoire arrachée au prix des efforts les plus ardus. […] Dans les villages québécois, dans ces nouvelles paroisses gagnées sur la forêt, il n’est pas rare de voir les maisons bâties en plein champ sans arbres et sans arbustes autour. L’homme témoigne ainsi de sa victoire totale sur la nature. […] Il s’est établi une tradition d’abattis de terre rasée et qui symbolisaient la victoire de l’homme sur la nature. L’anglophone, lui, a toujours conservé un peu de la nature sauvage autour de sa maison. (Rioux, 1974: 72-73)

D’autres explications, toujours associées aux défrichements qu’imposait le déploiement d’un projet de colonisation agricole sur un vaste territoire recouvert de forêt, viennent nuancer cet imaginaire à la fois épique et victimisant dans la relation des colons à l’arbre. Les étapes de la construction d’un établissement agricole reposaient sur l’utilisation des ressources de la forêt, et la stratégie consistait à utiliser les matériaux de construction disponibles sur place, le plus souvent en l’absence de toute autre force motrice que la force humaine, parfois animale. Il faut préciser que le billet de location, qui était un titre préliminaire de propriété conditionnel à la réalisation de différents actes, comme la construction des bâtiments, spécifiait le défrichement et la mise en culture d’un certain nombre d’acres de terre (Labrecque, 1997:  79; Gaudreau, 1986:  356-362). Ainsi, l’utilisation des bois à proximité du lieu d’établissement permettait de sauver de l’énergie, de façon à éviter le transport inutile des matériaux sur de longues distances, et d’optimiser l’efficacité du travail (Provencher, 1988: 204).

Un dernier élément concerne les incendies forestiers, qui ont joué un rôle singulier dans l’histoire de la colonisation et de la protection des arbres et des forêts. Dès le 17e siècle, le feu est évoqué comme moyen de repousser les forêts et de favoriser la colonisation. La technique du brûlis, qui avait pour conséquence la destruction complète du couvert forestier, était pratiquée afin de préparer les sols à la culture, d’une part en éliminant les «déchets» forestiers issus du défrichage (souches, branches, troncs, etc.) et d’autre part comme moyen d’amender le sol grâce à l’apport minéral des cendres6. Les feux d’abatis se multiplient et deviennent une pratique courante au 19e siècle avec l’augmentation de la population et conséquemment des défrichements, multipliant la fréquence des feux. Tout d’abord considéré comme un outil favorable à la colonisation agricole, le feu se transforme en menace avec l’intensification d’une économie centrée sur l’exploitation forestière à compter de 1806. En effet, les feux se répandent régulièrement au couvert forestier environnant, détruisant de grandes superficies de bois convoités par les compagnies forestières (Potvin, 1942: 199-201; Blanchet, 2003). Ces feux, au départ un allié des défrichements, deviennent par ailleurs un piège pour les colons eux-mêmes, ce qui fournit une autre explication à l’éradication des arbres autour des maisons. En effet, le colon est incité à couper les arbres, à nettoyer le sol des brindilles, branches et herbes sèches qui risqueraient de s’embraser et de propager l’incendie à son habitation (Provencher, 1988: 201).

 

Un archétype mitigé de la colonisation: Jean Rivard, le défricheur

Un des archétypes associés à cette idéologie colonisatrice centrée sur les défrichements est Jean Rivard, le défricheur, personnage élaboré par Antoine Gérin-Lajoie. Dans son roman, qui est en fait une allégorie idéologique de sa vision du développement du Canada français, Gérin-Lajoie positionne l’action de défricher comme une lutte à finir avec le milieu forestier. Ainsi, la forêt est une ennemie que l’on attaque «armés en guerre»:

Les travaux de nos défricheurs n’étaient plus autre chose que des batailles sanglantes ; chaque soir on faisait le relevé du nombre des morts et on discutait le plan de la campagne du lendemain. Les morts, c’étaient les arbres abattus dans le cours de la journée; les plus hauts étaient des généraux, des officiers, les arbrisseaux n’étaient que de la chair à canon. (Gérin-Lajoie, 1981 [1876]: 43)

L’œuvre de Gérin-Lajoie va marquer durablement les imaginaires. Jusqu’au 20e siècle, les partisans du mouvement conservationniste, dont l’objectif est de sensibiliser les politiciens et la population aux conséquences de la déforestation, vont référer, directement ou indirectement, à Jean Rivard pour illustrer un modèle destructeur de la forêt7.

On observe tout de même qu’en filigrane de cette volonté d’abattre la forêt pour faire place à l’agriculture, la sensibilité à l’égard des arbres n’est pas absente totalement du regard de Jean Rivard. Tout à son objectif d’éliminer la forêt, son cœur se laisse émouvoir face à la grandeur et à la beauté des arbres et du milieu forestier. La forêt est aussi un lieu sain, abondant, où l’air est salubre. Si la forêt est à abattre, chaque arbre, seul ou en bosquet, mérite la description et l’admiration:

[…] les grands arbres seuls restaient debout, trônant ça et là, dans leur superbe majesté.
Les grands arbres de la forêt offrent aux regards quelque chose de sublime. Rien ne présente une plus belle image de la fierté, de la dignité royale.
Cette vue rappelle involontairement à l’esprit la belle comparaison du prophète à l’égard des superbes:
Pareils aux cèdres du Liban
Ils cachent dans les cieux,
Leurs fronts audacieux.
On y voyait l’orme blanc si remarquable par l’ombrage protecteur qu’il offre au travailleur. […] Quelques-uns de ces arbres s’élèvent à une hauteur de cent pieds. Isolés, ils apparaissent dans toute leur grandeur, et ce sont sans contredit les arbres les plus magnifiques de la forêt.
On y voyait aussi le frêne blanc, si remarquable par sa blanche écorce, la beauté de son feuillage, et l’excellente qualité de son bois qui sert à une multitude d’usage [sic],– le hêtre à l’écorce grisâtre, que la foudre ne frappe jamais et dont les branches offrent aussi par leur gracieux feuillage et leur attitude horizontale, un abri recherché,– le tilleul ou bois blanc qui croît à une hauteur de plus de quatre-vingt pieds, et sert à la fabrication d’un grand nombre d’objets utiles, – le merisier à l’écorce aromatique, et dont le bois égale en beauté l’acajou, – le sapin, au feuillage toujours vert, qui s’élève vers le ciel en forme pyramidale, – et enfin le pin, qui s’élance jusqu’à cent cinquante pieds, et que sa forme gigantesque a fait surnommer le Roi de la Forêt. (Gérin-Lajoie, 1981 [1876]: 32-33)

On voit dès lors de quelle façon s’établit une distinction entre l’arbre noble et la forêt sur la base de critères bien définis: la hauteur et l’élévation du tronc, la dimension et l’étendue du houppier, la qualité du feuillage, et les usages possibles pour l’homme. Une fois son établissement accompli, Jean Rivard va même replanter des arbres d’ornement:

Malgré ses rudes combats contre les arbres de la forêt, [Jean Rivard] était loin cependant de leur garder rancune, et il n’eut rien de plus pressé […] que de faire planter le long du nouveau chemin, vis-à-vis sa propriété, une suite d’arbrisseaux qui plus tard serviraient d’ornement, durant la belle saison, et prêteraient à ses enfants la fraîcheur de leur ombrage. Il en planta même quelques-uns dans le parterre situé en face de sa maison, mais il se garda bien d’y ériger un bosquet touffu, car il aimait avant tout l’éclat brillant et vivifiant de la lumière, et il n’oubliait pas l’aphorisme hygiénique: que «là où n’entre pas le soleil le médecin y entre». (Gérin-Lajoie, 1981 [1876]: 157)

Gérin-Lajoie présente lui-même son personnage comme une exception, en comparaison au cultivateur généralement dépourvu d’émotion pour l’arbre. Jean Rivard est doté d’un sens artistique: il est soucieux d’aligner ses plantations symétriquement et de tailler ses arbres avec goût. Il est essentiel de souligner ici que Jean Rivard est instruit, contrairement à la majorité des colons de son époque: le soir, pour se reposer de son dur labeur, il lit, notamment Robinson Crusoé et Don Quichotte. Avec son roman, Gérin-Lajoie poursuit un objectif éducationnel, il tente de promouvoir une vision agriculturiste idéalisée, incluant la planification et la conception d’un certain ordre dans l’ouverture du territoire forestier à la colonisation. Il instaure une norme esthétique, mais également utilitariste. Comme il le mentionne explicitement, la valorisation, l’appréciation et la promotion des arbres d’ornement est grandement encouragée par les discours hygiénistes propres à la fin du 19e siècle. Ceux-ci prennent forme surtout dans les villes face à l’augmentation des pollutions, où l’air et l’eau sont souvent insalubres, alors que la médecine commence à mieux en comprendre les effets sur la santé humaine. Ces nouvelles connaissances vont avoir des répercussions importantes sur le rapport à l’arbre, qui devient un élément essentiel pour assurer la santé des populations (Guérard, 1999; Dagenais, 2005; Mathis, 2012).

Finalement, bien qu’elle prône les défrichements, l’œuvre de Gérin-Lajoie s’inscrit également dans le courant émergent du conservationnisme américain. Préoccupé à la base par la déforestation, le mouvement conservationniste est surtout associé à une idéologie productiviste de la conservation, qui naît d’inquiétudes pour la protection des forêts et des arbres fruitiers contre différents fléaux, tels que les maladies, les insectes et les incendies. Au Québec, le mouvement va prendre forme autour de la protection des forêts afin d’assurer la pérennité des approvisionnements de l’industrie forestière. Mais aussi pour contrer certains effets de la déforestation, notamment l’érosion et l’ensablement. Gérin-Lajoie plaide d’ailleurs dans son roman pour une prise en charge de la gestion des forêts par l’État et la conservation de superficies boisées sur les lots de colonisation pour assurer les besoins domestiques des colons (Gérin-Lajoie, 1981 [1876]: 185; 321).

 

L’arbre dans la mire des ingénieurs forestiers

Toujours dans la deuxième moitié du 19e siècle, un personnage important dans le processus d’appropriation symbolique de l’arbre est Henri Gustave Joly de Lotbinière. Figure fondamentale du mouvement conservationniste et homme politique notoire de descendance seigneuriale, Joly de Lotbinière est un grand propriétaire foncier. Il va mener sur ses propriétés différentes expérimentations, notamment la plantation d’espèces d’arbres importées de l’étranger, surtout d’Europe (Little, 2013; Gaboury, 1998). Homme politique influent, il va également recommander l’envoi de deux étudiants, Gustave-Clodimir Piché et Avila Bédard, à l’école forestière de l’Université Yale, aux États-Unis pour y apprendre les techniques de la foresterie moderne. À leur retour, ils sont chargés de mettre sur pied les institutions et les programmes nécessaires à l’aménagement rationnel des forêts du Québec, en débutant avec la création du Service forestier en 1909 (Castonguay, 2006; Gélinas, 2010).

Ce virage prend place dans une mouvance nationale qui favorise une prise de position politique en faveur des forêts. Le discours livré par Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada, à l’occasion de la Convention forestière de 1906 est éloquent:

Quand nos ancêtres sont arrivés sur ce continent, ils y ont trouvé une forêt presque ininterrompue s’étendant des bords de l’océan Atlantique jusqu’à la vallée du Mississippi. C’était la demeure de peuplades qui demandaient leur subsistance à la chasse et pour qui, par conséquent, la forêt était un élément naturel. Le but de nos ancêtres c’était au contraire de transformer cette terre en domaine habitable pour une race d'agriculteurs, pour l'homme qui met l'agriculture à la base de sa civilisation. Ces gens-là ont eu à éloigner la forêt de leur demeure; mais au lieu de l'attaquer avec prudence et douceur, ils l'ont traitée comme l'ennemie dont il fallait se débarrasser par la hache, par le feu, et par tout moyen de destruction. L'histoire nous raconte, et notre propre expérience l'atteste aussi, qu'ils ont fait cette lutte sans merci. La forêt n’eut pas d'amis; car pour défricher quelques acres de terre, ces gens incendiaient des milles et des milles des plus belles essences forestières qui aient jamais dressé leurs têtes majestueuses vers le ciel. […] Ces pionniers des anciens jours comme les pionniers d'aujourd'hui ne comprenaient pas, n'appréciaient pas que dans l’économie de la nature, les forêts sont tout aussi indispensables à la civilisation de l'homme que les champs cultivés. […] Nous nous sommes réunis ici pour trouver, si c'est possible, les voies et moyens de mettre fin à ce mal et de faire comprendre à chaque classe de la société l'importance qu'il y a à maintenir, préserver et protéger nos forêts. (Laurier, 1907: 3-4)

Une des actions phares menées par les jeunes ingénieurs forestiers dès leur retour au Québec est la mise sur pied d’un réseau de pépinières, destinées principalement au reboisement des forêts, de façon à assurer la pérennité des approvisionnements en bois pour l’industrie. Pour atteindre cet objectif, les actions et les discours vont prendre deux tangences: le reboisement à grande échelle pour renouveler les stocks ligneux et la plantation d’arbres aux fins d’ornement. Les deux volets de ce programme de reforestation sont par ailleurs intimement liés. D’une part, le reboisement des forêts s’insère dans une perspective plus large visant l’aménagement sylvicole. D’autre part, c’est, selon Piché, en inculquant à l’ensemble de la population le «culte de l’arbre», que celle-ci sera sensibilisée à l’importance de la forêt et à sa protection.

Dans l’esprit du mouvement conservationniste, l’intérêt du MTF s’oriente tout d’abord vers le reboisement forestier. En cette matière, la Scandinavie, et plus particulièrement la Suède, sont les modèles à suivre. Piché vante les mérites du respect que les Scandinaves portent au patrimoine naturel forestier et à l’industrie forestière, une «affaire scientifique dont la nation s'occupe depuis des siècles8». L’absence de feux de forêt est également une caractéristique qui impressionne grandement les forestiers du Québec, en butte à ce fléau année après année. Le reboisement commercial vise notamment à restaurer les terres ruinées par le feu ou à régénérer les terrains laissés en friche à la suite de tentatives agricoles infructueuses. C’est à partir de ce moment qu’un vaste programme de reboisement, orienté vers l’épinette, est mis sur pied pour assurer l’approvisionnement de l’industrie des pâtes et papiers9.

Les activités de la pépinière de Berthierville, première et principale infrastructure, se consolident au début des années 1920. Son succès représente une première réussite et un symbole fort de l’avancée du programme scientifique que s’est donné pour mission le MTF. Autour d’une vaste opération de plantation d’arbres, Gustave Piché voit une stratégie de «vulgarisation des idées forestières», telle que présentée dans un article publié dans le quotidien La Presse, dans lequel est relatée une visite de la pépinière:

Ces plantations rendent un double service: elles font se généraliser le culte de l'arbre, accoutument ainsi la génération nouvelle à apprécier à leur juste valeur nos ressources forestières; elles permettront de tirer parti de terres jusqu'alors stériles et ajouteront à ceux de nos peuplements forestiers qui autrefois ont été soumis à des coupes imprévoyantes ou dépréciées par l'incendie, un élément nouveau de reconstitution et de richesse.10

Ces efforts nous ramènent aux critiques soulignant, dès le 19e siècle, l’absence d’arbres ornementaux dans les campagnes, le long des routes, en bordure des églises ou des maisons, dans les champs ou les cimetières, par différents observateurs de l’époque (Provencher, 1988: 91). Ainsi, pour atteindre le but fixé, au programme des pépinières se rattachent d’autres actions qui visent des objectifs esthétiques et hygiéniques. Une partie de la production d’arbres est également destinée aux particuliers ou aux municipalités à des fins d’ornement. On y cultive le chêne rouge, pin de Norvège, mélèze d'Europe et du Japon, faux acacia, ailante, cèdre, sapin Douglas, pin noir d'Autriche, cèdre de Chine, cerisier noir, genévrier, murier blanc, cormier d'Europe11.

Piché se préoccupe aussi de la diffusion du goût de l’arbre dans les villes. L’aménagement de parcs et de jardins n’est alors pas nouveau au Québec. Dès 1815, dans sa Description topographique du Bas-Canada, Joseph Bouchette fait état des travaux d’aménagement du Champ de Mars, à Montréal, soulignant qu’il s’agit d’«une promenade agréable pour les habitans [sic]: [sur laquelle] on a placé des bancs pour la commodité du public, et on a planté des arbres dans plusieurs endroits» (Bouchette, 1815: 159). Mais il s’agit maintenant de faire la promotion de l’arbre dans le contexte de l’expansion des villes, de façon à lui voir reconnaître une place particulière dans la planification urbaine. Cette volonté s’inscrit d’ailleurs dans la tendance mondiale à l’embellissement des villes et à la création d’espaces verts destinés à l’assainissement des milieux urbains et à la pratique de loisirs (Dagenais, 2001; 2006). Dès 1916, Piché investit des efforts pour faire la promotion du reboisement auprès des municipalités, en leur fournissant des spécimens destinés à l’ornement. Il imagine un système de pépinières municipales afin que les villes puissent être éventuellement à même de répondre à leurs besoins. Comme il le dit alors dans son rapport annuel en 1917:

Une ville sans arbre est dépourvue d’agréments, et il n’est plus de ville importante aux États-Unis qui n’ait créé un département spécial, – sous la direction d’un ingénieur forestier – pour s’occuper de la question. […] Les villes de Québec et de Montréal devraient suivre cet exemple, car nombre d’arbres, dont sont ornées leurs rues, laissent beaucoup à désirer. […] car rien ne contribue autant à agrémenter un groupement que des coins, des trous d’air boisés où l’on puisse aller se reposer au frais par les jours de grande chaleur.12

Piché poursuit sur les bienfaits des espaces boisés en milieu urbain et sur leur valeur hygiénique, en donnant en exemple le Bois de Boulogne ou Central Park. Dans les médias écrits, les critiques s’élèvent dans l’opinion publique pour dénoncer la coupe des arbres à Montréal lors de la réalisation de travaux de pavage ou de l’installation de lignes électriques13. Des initiatives voient le jour, comme la plantation commémorative de 500 arbres sur la rue Sherbrooke en mémoire des soldats décédés durant la Première Guerre mondiale. Ces revendications ou ces actions sont appuyées par des organisations caritatives comme le Montreal Women's Club ou la Ligue du progrès civique14.

La plantation d’arbres est aussi promue dans le contexte de l’expansion du tourisme et de la villégiature. Ces activités se développent tout d’abord dans la périphérie montréalaise et de façon à améliorer une expérience avant tout champêtre. On va à la campagne pour se reposer, pour fuir l’air insalubre et le stress de la ville (Lambert, 2013: 48; 113; Dagenais, 2005). Le mouvement se déploie rapidement à l’échelle de la province, et le développement du réseau routier entraîne dans son sillon des actions visant l’embellissement des routes. Les arbres en abord des routes ont plusieurs fonctions esthétiques et hygiéniques: ils conservent la fraîcheur du sol et permettent de réduire les poussières et d’assainir l’air, ils sont agréables à l’automobiliste et permettent de reposer l’œil du voyageur en créant de l’ombre. Ils protègent également la route du vent et de la neige et guident l’automobiliste pour éviter les fossés. Ils s’inscrivent finalement dans une volonté d’attraction et de positionnement de l’offre touristique automobile, alors en pleine expansion (Lambert, 2013: 125-37). Les arbres doivent être bien choisis et bien entretenus, car ils agrémentent le paysage et l’expérience des voyageurs. Une grande campagne de plantation d’arbres est à cet effet menée conjointement par le ministère de la Voirie et le ministère des Terres et Forêts de 1922 à 1929 (Lambert, 2013: 172-85).

Mais surtout, pour influencer l’opinion publique, Piché mise sur l’organisation de la Fête des arbres. Une première initiative avait vu le jour en 1883 à l’instigation de sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière (Gaboury, 1998: 60-64). Mais cette fois, la Fête des arbres acquiert un caractère plus officiel avec son inscription dans la loi15. Ces campagnes ciblent surtout la jeunesse, les école et les collèges, ou des organisations comme les clubs 4H. Les jeunes constituent non seulement une force vive qui possède la capacité physique de réaliser les plantations, mais ils représentent également l’avenir, et donc l’espoir de voir un changement de mentalité s’instaurer dans la société canadienne-française. Pour créer l’engouement et «développer ce goût de l'arbre» auprès des municipalités et des cultivateurs, Piché souhaite organiser une grande fête des arbres «avec le plus d'éclat possible»:

Si nous réussissons à développer ce goût de l'arbre, nous recruterons ainsi un grand nombre d'adeptes, qui seront de fervents apôtres de la protection des forêts contre les incendies, car celui qui a planté un arbre et qui en a suivi le développement, sait tout le temps qu'il faut au modeste brin pour devenir un arbre, et par conséquent comprend le soin qu'il faut donner à une forêt naissante pour l'amener jusqu'à maturité.16

La promotion de la Fête de arbres s’imbrique dans l’idée que nourrit Piché de faire de la protection des forêts une œuvre patriotique. Comme c’est le cas à d’autres occasions, on fait appel aux vers du poète français André Theuriet:

Le temps est tout à fait propice pour prendre une résolution absolument patriotique et d'une utilité incontestable, celle de planter plus d'arbres […]
Le culte de l'arbre ne doit pas s'éteindre. Revenons donc à l'arboriculture, source de richesses, et sachons apprécier le rôle de l'arbre comme il convient. «Celui qui plante un arbre, a dit André Theuriet, est un bienfaiteur de l'humanité; celui qui en détruit un, inutilement, est un criminel».17

Au cours des années 1920, la Fête de l’Arbre connaît une croissance soutenue de ses manifestations. En 1930, elle atteint un sommet de popularité, célébrée en 23 endroits différents18. Piché se réjouit que «ces manifestations [soient] de plus en plus populaires et qu’elles [soient] considérées, par tous ceux qui y prennent part, comme une véritable fête nationale19». Cependant, faute de moyens, leur nombre chute à douze l’année suivante, révélant la perte de vitesse du mouvement, par ailleurs délaissé par le gouvernement. Le reboisement devient une activité essentiellement scientifique et technique au sein du ministère des Terres et Forêts. En finalité, Piché aura contribué à développer le goût et le culte de l’arbre auprès de la population, mais surtout, de cet arbre noble, que l’on plante pour ses vertus esthétiques ou hygiéniques, pour son déploiement dans des espaces le plus souvent préalablement déboisés, auquel l’on souhaite redonner un peu du charme de la nature.

 

Le frère Marie-Victorin: précisions botaniques et poétiques

Pour compléter ce tour d’horizon sur l’émergence des sensibilités à l’arbre, il est incontournable d’évoquer l’apport du frère Marie-Victorin, auteur de l’ouvrage monumental Flore laurentienne (1935), et fondateur du Jardin botanique de Montréal. Le rôle de Marie-Victorin est particulièrement important en raison de son statut et de sa notoriété à la fois scientifique et littéraire. Marie-Victorin joue un rôle fondamental dans le développement d’une acuité d’observation du paysage et de la nature20. Il va d’ailleurs interpeler directement les écrivains, poètes et auteurs à intégrer dans leurs œuvres des descriptions de la flore locale21.

Marie-Victorin va également participer à ancrer, par ses travaux, cette distinction entre l’arbre et la forêt. Dans un article paru dans la Revue trimestrielle en 1922, et dont le propos est repris dans le quotidien La Presse, il expose bien son point de vue de botaniste sur cette question:

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, c'est surtout hors des bois, dans les pâturages et les lieux incultes que nos arbres sont plus variés et plus intéressants à étudier. Qui a parcouru nos anciennes régions du Témiscamingue (ceci a été écrit avant les terribles feux de forêt de l'été dernier), ne peut s'empêcher d'opposer la relative luxuriance dendrologique de la région montréalaise à l'éternelle monotonie de la forêt du nord, où l'épinette succède au tremble, le tremble au bouleau et le bouleau à l'épinette.22

Ces affirmations correspondent aux descriptions qu’il fait des différentes régions visitées dans ses Croquis laurentiens, dans lesquels on constate l’attention qu’il porte aux grands arbres des vieilles régions habitées de la vallée du Saint-Laurent (Marie-Victorin, 1920). Marie-Victorin précise ainsi clairement les contours de la différence entre les arbres nobles et les arbres indignes de recevoir l’attention de l’observateur.

Cette distinction va perdurer, portée par un imaginaire à la fois botanique et poétique. La monotonie des arbres nordiques dont parle Marie-Victorin, c’est également celle évoquée dans le roman Maria Chapdelaine de Louis Hémon, popularisé au début des années 1920, associé à la lenteur et à l’immobilisme des grands espaces et de la vie dans les paroisses de colonisation, à la solitude, à l’absence et à la résignation. Un environnement austère, où il n’y a rien à voir, que «l’éternel vert foncé des sapins, des épinettes et des cyprès» (Hémon, 1959 [1924; 1916]: 24), «inchangeable», «immuable», «sombre» (89-90): «[…] Il n’y avait rien à voir ici; […] la vie des bois était quelque chose de si lent qu’il eût fallu plus qu’une patience humaine pour attendre et noter un changement» (25).

 

Conclusion

Alain Corbin introduit son ouvrage La douceur de l’ombre: l’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours, en soulignant qu’il faut savoir voir l’arbre (Corbin, 2013: 9-10), et distinguer celui-ci de l’immensité que représente la forêt. Ce bref retour sur l’émergence des sensibilités à l’arbre au Québec met en relief la combinaison des efforts et des discours qui a été nécessaire pour opérer la transformation des perspectives sur l’arbre, pour extraire celui-ci de l’immensité forestière. Le «goût de l’arbre» se développe graduellement, à la croisée de la littérature et d’actions issues de politiques publiques et du domaine scientifique, originellement centrées sur l’amélioration des forêts pour répondre aux préoccupations associées à la déforestation et à l’approvisionnement de l’industrie. D’ennemi en raison de la masse à laquelle il appartenait, l’arbre est devenu un être noble dans l’imaginaire collectif. L’affirmation de cette conception romantique de l’arbre au sein de la société québécoise se heurte longtemps à l’infinitude de l’espace géographique et à la complexité que représente son organisation sur la base de référents occidentaux promus par les élites. Une véritable compréhension de sa symbolique exigerait d’explorer l’arbre hors de ces cadres référentiels, pour mieux en saisir le sens dans ses croisements avec les influences autochtones et la culture populaire.

Pour citer ce document:
Flamand-Hubert, Maude. 2020. « Développer le goût de l'arbre: émergence des sensibilités arboricoles au Québec ». Dans Paroles d'arbres. Histoires de jardins. Cahier ReMix, n° 12 (04/2020). Université du Québec à Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/developper-le-gout-de-larbre-emergence-des-sensibilites-arboricoles-au-quebec>. Consulté le 29 mai 2020.
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Champs disciplinaires:
Figures et Imaginaires:
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