Université du Québec à Montréal

La banlieue: quintessence de l'expérience américaine?

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Dans un précédent billet, je décrivais une des magnifiques photographies de Bill Owens : un jeune père de famille, posant fièrement devant sa maison et sa voiture de l’année, affirmait qu’il n’avait pas besoin de tout ça pour être heureux, qu’il voulait seulement une petite place en campagne où il pourrait respirer de l'air frais. Offrir plus d’espace à chacun, traverser et occuper le continent, n’est-ce pas le rêve qu’était censé rendre possible le Nouveau Monde? Thomas Jefferson lui-même avait acheté le territoire de la Louisiane en 1803 (merci Napoléon!) pour permettre aux Américains de devenir propriétaire, de cultiver leurs liens avec la terre et la communauté, selon le modèle d’une société agraire. Quand on regarde les banlieues d’Amérique du Nord aujourd’hui, on se dit que quelque chose s’est mal passé en cours de route… Et pourtant, il y a bien là une part essentielle de l’expérience du territoire en Amérique.

 

Parent, Marie. Année inconlue. «Banlieue ciel et terre. Saint-Luc, Montérégie»
Crédit:
Parent, Marie

Parent, Marie. Année inconnue. «Banlieue ciel et terre. Saint-Luc, Montérégie» [Photographie]

 
Le développement des banlieues modernes est étroitement associé à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et à la menace nucléaire. Selon l’historien John R. Stilgoe, la peur de la destruction des grandes villes, ressentie comme imminente, aurait motivé la migration massive vers les banlieues1. Un chroniqueur du New Yorker a cité en 1948 un scientifique de Los Alamos qui aurait prétendu que Broadway faisait la meilleure cible au monde pour une bombe atomique. Ce type de discours n’était pas considéré comme alarmiste; la Deuxième Guerre avait bel et bien prouvé aux Américains que leur pays était «attaquable».
 
Fuir la ville et toutes les menaces qu’elle représente, trouver un endroit paisible où élever sa famille, repartir à neuf, faire table-rase, voilà l’idée de pureté, au plan tant moral que physique, qui soutient la venue en banlieue. Un Nouveau Monde au sein du Nouveau Monde. Peut-on associer les valeurs et les buts des banlieusards à ceux des pionniers? Cette idée mériterait évidemment d’être longuement nuancée. Pourtant, la littérature de l’après-guerre traduirait un malaise dans le rapport à l’espace, évoquant celui provoqué par la colonisation et la poussée vers l’Ouest. Dans un article portant sur l’imaginaire de la banlieue dans les textes d’Alice Munro, de Georgia McKinley et de John Cheever, Marilyn R. Chandler fait remarquer que le rapport au territoire dans ces récits datant des années 1960 s’élabore dans une étrange continuité avec la représentation de l’exploration et de la conquête nord-américaine, portant le même regard ambigu sur la façon dont un peuple s’approprie sauvagement un territoire et «contemple ensuite le coût de ses propres accomplissements2».
 
Le rêve américain n’est pas que matériel, il offre une contrepartie d’ordre métaphysique : accéder au lieu parfait, débarrasser de tout «autre». «Cette banlieue est une République au sens d’organisation idéale et idéelle, où nul ne pénètre s’il n’est géomètre et dont sont bannis les éléments vivants et indésirables3», écrit Philippe Mottet. Dans les trois romans analysés dans son article (des romans québécois ici, ce qui suppose une certaine convergence entre les discours québécois et américains sur la banlieue), les représentations de la banlieue supposent le même impérialisme, le même refus de l’intériorité qui caractérisent la conquête de l’espace nord-américain (c’est moi qui fais le lien avec la conquête, Mottet ne va pas jusque-là). La vie en banlieue se veut elle aussi, avec les contradictions que cela suppose, «pure extériorisation» : tout écart au conformisme est refusé, la nature est domptée, réduite aux desseins humains, la vie est dictée par des règles strictes où l’individu ne dispose ni de temps ni d’espace pour se retirer en lui-même. Les rideaux doivent être laissés grand ouverts, les cours arrières sont exposées, et le culte de la vie privée s’oppose à l’obligation de la normalité. Surtout, l’imaginaire de la banlieue suppose une fuite en avant évoquant l’imaginaire de la Frontière: déménager, passer de banlieue en banlieue, au gré de la montée des échelons sociaux. Cette mobilité physique (et sociale) évoque de manière lointaine les pionniers partis vers l’Ouest (ou vers le Nord, dans le cas du Québec) avec l’espoir (souvent déçu) de trouver la prospérité. 
 
Auteur inconnu. Année inconnue. «Rue de la Neuve-France (Banlieue québécoise)»

Auteur inconnu. Année inconnue. «Rue de la Neuve-France (Banlieue québécoise)» [Photographie]

 
Robert A. Beauregard, professeur d’architecture à Columbia, soulève ce parallèle entre pionniers et banlieusards en parlant du développement des banlieues comme d’une nouvelle façon de repousser la frontière, cette fois-ci «de l’intérieur». Dans When America Became Suburban, il soutient que la suburbanisation massive poursuivie pendant les Trente glorieuses (1945-1975) accompagne l’émergence d’une identité culturelle qui permet réellement aux États-Unis, et pour la première fois de son histoire selon lui, de prendre ses distances avec ses racines européennes: «Rejecting the old-world culture associated with European cities, Americans forged a unique identity out of the suburbs, the consumption that made suburban life both desirable and possible, and the abandonment of the industrial centers4.» Beauregard fait surtout référence à l’invention d’un mode de vie («the American way of life») s’écartant des traditions européennes. Dans une perspective plus proche de la nôtre, Robert Beuka soutient que l’imaginaire de la banlieue développé dans la littérature et le cinéma états-unien est devenu le miroir de la culture de masse américaine: «[…] the suburb emerges as a place that reflects both an idealized image of middle-class life and specific cultural anxieties about the very elements of society that threaten this image5.» L’imaginaire de la banlieue serait donc «the prism through which […] the social dynamics of American life are filtered6». La banlieue réunirait à la fois le caractère utopique et dystopique du rêve américain, et plus largement, du rêve porté par la colonisation du Nouveau Monde.
 
Notre réflexion a ici beaucoup porté sur l’histoire et l’imaginaire états-uniens, mais qu’en est-il du Québec? La banlieue n’est-elle que la plate illustration de notre américanisation ou dit-elle quelque chose de notre société? Et qu'en font nos écrivains? C’est ce que j’aborderai dans mon prochain billet.
Pour citer ce document:
Parent, Marie. 2011. « La banlieue: quintessence de l'expérience américaine? ». Dans Suburbia: l'Amérique des banlieues. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 26 sept 2011. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/suburbia-lamerique-des-banlieues/la-banlieue-quintessence-de-lexperience-americaine>. Consulté le 21 avril 2019.
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