Université du Québec à Montréal

De la spécificité de la banlieue québécoise (2): le règne du carport

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Auteur inconnu. Année inconnue. «Maison à long pan»
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Parent, Marie.

Auteur inconnu. Année inconnue. «Maison à long pan» [Photographie]

 
Pour faire suite au précédent billet, je voudrais aborder une série de deux articles publiés en 2004 par Lucie K. Morisset et Luc Noppen, intitulée «Le bungalow québécois, monument vernaculaire1». Professeurs au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM, les auteurs retracent l’histoire du bungalow au Québec en cherchant à démontrer l’importance et la valeur de son appropriation du point de vue des pratiques quotidiennes et de l’aménagement de l’espace. Ceux-ci revendiquent le caractère «typiquement québécois» (2004a, p. 9) du bungalow qui a proliféré sur nos terres, en proposant une histoire de ses origines et de sa transformation au fil de la deuxième moitié du XXe siècle.
 
Selon Morisset et Noppen, on commet une erreur en posant dans une filiation directe les bungalows états-unien et québécois. La maison de banlieue québécoise dériverait plutôt de la small house canadienne (maison à un étage dont les plans émanent, dès 1947, de la Société centrale d’hypothèques et de logement, un organisme fédéral, qui s’inspire elle-même de l’idéal des garden cities britanniques) et d’un modèle en particulier, le «bungalow à long pan» (40 pieds sur 25) (2004a, p. 18-21). Par ailleurs, si les auteurs élèvent le bungalow au statut de «monument vernaculaire», c’est que celui-ci serait la plupart du temps construit sans plan, «au fil du dialogue entre le client et le constructeur», ce qui favoriserait la reproduction, à partir de matériaux standardisés, de formes de construction ancestrales (2004a, p. 26). Ainsi, «la standardisation [devient] l’outil de particularisations à la fois contraires à l’image d’homogénéité des bungalows du Québec et propices à la localisation culturelle» (2004b, p. 129).
 
Auteur inconnu. Année inconnue. «Cabanon»
Crédit:
Marie Parent

Auteur inconnu. Année inconnue. «Cabanon» [Photographie]

 
Le processus d’appropriation du bungalow se réaliserait tant sur le plan de la construction que sur le plan des usages. Les nombreux exemples fournis par les auteurs font sourire parce qu’ils évoquent à eux seuls une bonne partie du paysage résidentiel québécois: l’agrandissement et l’aménagement de la cuisine afin d’en faire la pièce centrale de la maison (contrairement aux anglophones dont la salle familiale est le plus souvent le salon), l’ajout de l’abri d’auto (le carport) et du «cabanon», l’organisation de la cour-arrière en fonction de la piscine hors terre, la transformation du sous-sol en lieu de loisirs (où on installe à la fois un bar, une table de ping-pong, des appareils d’exercice). De par «la flexibilité de sa construction normative» (2004b, 144), la maison décrite par Morisset et Noppen apparaît étonnamment «personnalisable», en fonction des particularités du climat, des habitudes culturelles et des préférences individuelles. Ainsi, contre l’idée d’un bungalow «anti-culturel et a-québécois» (2004b, 147), les auteurs défendent plutôt la vision d’une banlieue au «paysage particulièrement varié et profondément québécois» (2004b, 144).
 
Pourtant les auteurs remarquent que cette appropriation ne s’actualise pas sur le plan de l’imaginaire. Citant Deux femmes en or (1970) de Claude Fournier, Elvis Gratton (1985) de Pierre Falardeau, Les voisins (1987) de Micheline Guertin, ils déplorent que les représentations cinématographiques, tout particulièrement, n’aient jamais dépassé le «ton de critique esthétique ou de caricature sociale» (2004b, 148). On pourrait ajouter à ces exemples des œuvres plus récentes telles que Secret de banlieue (2002) de Louis Choquette, L’Âge des ténèbres (2007) de Denys Arcand ou Que Dieu bénisse l’Amérique (2006) de Robert Morin, bien que ce dernier film réussisse à dépeindre une banlieue plus complexe au plan humain (en ce sens que ses personnages de banlieusards typiques subiront une transformation radicale, qui les mènera à former une communauté – ce film mériterait d’ailleurs que je lui consacre un billet sur ce carnet de recherche).
 
Dans un article portant sur Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis, Daniel Laforest note que l’imaginaire de la banlieue se démarque par ce paradoxe : «[…] l’insignifiance qu’on lui attribue est la garantie même de sa représentabilité culturelle2.» Laforest, comme Morisset et Noppen, mais dans une perspective différente, constate que la banlieue est demeurée, dans la tradition littéraire québécoise, transparente et consensuelle, «tantôt un décor fonctionnel – en regard du récit –, tantôt une excroissance – en regard de la ville3». C’est à partir de cette proposition de Laforest que je discuterai de l’imaginaire de la banlieue dans la littéraire québécoise dans le prochain billet.
 
Bref, la banlieue dans l’imaginaire québécois reste un signe de conformité, d’ennui, de misère intellectuelle, mais elle ne permet pas de penser notre rapport à l’occupation du territoire, notre manière de «produire de l’identité» à partir de l’espace. Si les Québécois ont su s’approprier le bungalow grâce à leurs pratiques quotidiennes, les auteurs, eux, semblent s’être peu souvent intéressés à interroger en profondeur le fameux carport et le comptoir de formica.

 

Pour citer ce document:
Parent, Marie. 2012. « De la spécificité de la banlieue québécoise (2): le règne du carport ». Dans Suburbia: l'Amérique des banlieues. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 25 janvier 2012. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/suburbia-lamerique-des-banlieues/de-la-specificite-de-la-banlieue-quebecoise-2-le-regne-du>. Consulté le 21 février 2019.
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Commentaires

Portrait de Alice van der Klei

Plutôt que « carport», « cabanon » sonne tellement plus juste à mes oreilles à l'écoute de l'imaginaire québécois. En fait, je cherchais Abris Tempo dans ton entrée de carnet :-)