Université Laval

Le journaliste du Gremlin, de Mme de Genlis à Hélène Ling

11 of 11
Credit:
BnF

Illustration "Lucien de Rubempré" dans Illusions perdues de Balzac (détail)

Notre ambition ici est simple et limitée: elle consiste à dresser une sorte de portrait type de ces journalistes, d’après ce qu’en dit la base de données. Tout cela ne sera qu’esquissé et présenté sous la forme de quelques données d’ensemble, à partir de coups de sondes et d’interrogations croisées d’onglets pertinents. Nous gardons en ligne de mire que la base est un système refermé sur lui-même, qui regroupe dans les mêmes «résultats de recherche» des questions que l’on pose à plus de deux siècles de littérature et des éléments aux statuts et à l’ampleur souvent difficilement comparables d’un roman à l’autre: deux «résultats» peuvent être constitués d’un infime détail ou d’une longue scène absolument cruciale. Lorsqu’il y a 30, 40 résultats de cet ordre, on peut perdre pied. Mais au risque de l’écrasement des temporalités et au télescopage de résultats correspond l’avantage de saisir les inscriptions de certains phénomènes en quantité et en longue durée, tout en invitant à penser ces tensions, entre persistance et renouvellement, continuité et discontinuité, détail et large fresque. Tout d’abord, posons-nous ces questions: qui sont les journalistes du Gremlin? Quelles sont leurs caractéristiques notoires? Quels sont les éléments qu’ils ont en commun sur deux siècles de textes et que permet de saisir la base de données du Gremlin?

S’il est une chose que la base de données du Gremlin (Groupe de recherche sur les médiations littéraires et les institutions) aura d’ores et déjà permis de confirmer, c’est l’importance de la figure du journaliste dans les fictions de la vie littéraire, du début du XIXe siècle à nos jours. Comme nous allons le préciser en dressant le portrait-robot du journaliste type de la base de données du Gremlin1, avec plus de 300 personnages de journalistes, soit près d’un personnage sur cinq, et environ 70 % de tous les romans mis en fiches incluant au moins un —ou une— journaliste, il y a là une catégorie incontournable du personnel littéraire, qui court d’un roman à l’autre et qui contribue à la persistance de l’imaginaire médiatique à travers le temps. Notre ambition ici est simple et limitée: elle consiste à dresser une sorte de portrait type de ces journalistes, d’après ce qu’en dit la base de données. Tout cela ne sera qu’esquissé et présenté sous la forme de quelques données d’ensemble, à partir de coups de sondes et d’interrogations croisées d’onglets pertinents. Nous gardons en ligne de mire que la base est un système refermé sur lui-même, qui regroupe dans les mêmes «résultats de recherche» des questions que l’on pose à plus de deux siècles de littérature et des éléments aux statuts et à l’ampleur souvent difficilement comparables d’un roman à l’autre: deux «résultats» peuvent être constitués d’un infime détail ou d’une longue scène absolument cruciale. Lorsqu’il y a 30, 40 résultats de cet ordre, on peut perdre pied. Mais au risque de l’écrasement des temporalités et au télescopage de résultats correspond l’avantage de saisir les inscriptions de certains phénomènes en quantité et en longue durée, tout en invitant à penser ces tensions, entre persistance et renouvellement, continuité et discontinuité, détail et large fresque. Tout d’abord, posons-nous ces questions: qui sont les journalistes du Gremlin? Quelles sont leurs caractéristiques notoires? Quels sont les éléments qu’ils ont en commun sur deux siècles de textes et que permet de saisir la base de données du Gremlin?

 

Portraits-robots

En interrogeant la base de données de diverses manières, certaines statistiques ressortent particulièrement, et permettent de tracer à grands traits un portrait des figures romanesques du journalisme. Tout d’abord, 77 romans contiennent des personnages de journalistes, sur un total de 112 fiches, c’est dire que 70 % des romans de la base contiennent au moins un personnage de journaliste. 303 personnages de journalistes sont répertoriés, et il y a environ 1690 personnages (incluant les narrateurs) en tout dans la base de données (il est difficile d’avoir un chiffre précis, puisque selon la méthode d’interrogation de la base ce nombre se modifie légèrement). Ces données montrent que 18 % de tous les personnages du Gremlin sont des journalistes, soit presque 1 sur 5! La figure du journaliste semble donc être importante dans les représentations romanesques du milieu littéraire au sein de la bibliographie retenue par le Gremlin. Des 77 romans mettant en scène des journalistes 53% ont été écrits au XIXe siècle, 35% au XXe siècle, 12% au XXIe siècle. Autre donnée intéressante, sur les 102 fiches de la base de données du Gremlin, 70 romans mettent en scène la combinaison journaliste/homme ou femme de lettres et 113 personnages combinent les deux rôles ce qui tend à démontrer les liens étroits qui unissent les deux domaines.

Outre les statistiques générales que nous venons d’énumérer, quel est le portrait type ou encore de quoi se compose, au niveau élémentaire, la figure du journaliste gremlinois? Tout d’abord LE journaliste du Gremlin, dans son ADN, se compose de 269 journalistes masculins et de 33 journalistes féminins, et d’un personnage dont le genre reste en suspens. Ce qui donne environ 88,80% d’hommes, 10,90% de femmes et 0,3% d’autres catégories de genre. Ce corps journalistique, se constitue, de 62,7% de molécules ayant pour fonction première le journalisme (soit 190 personnages). Autre fait intéressant, dans 57,7% des cas, la diégèse ne relate pas l’accession du personnage à l’univers du journalisme, puisque celui-ci le pratique déjà à l’ouverture du récit (soit 175 personnages) et sur 303 journalistes, 64 sont des personnages centraux du récit auquel ils appartiennent. Toutefois, ce nombre est à relativiser: le journaliste du Gremlin est concentré dans près de 50 romans si on sélectionne les personnages dont le journalisme est l’activité première et qui sont aussi parmi les personnages centraux de leurs intrigues. Ces personnages centraux de journalistes sont situés, en majorité, au XIXe siècle avec 58% contre 27% au XXe siècle et 15% au XXIe siècle.

Certains journalistes obtiennent la reconnaissance de leur talent journalistique ou littéraire (sans qu’il soit possible d’interroger la base de données pour savoir s’il s’agit d’une reconnaissance littéraire ou journalistique, puisque le champ qui permettrait cette discrimination n’existe pas dans le formulaire). En fait, un faible pourcentage, 10,9 %, soit 33 personnages, se voient reconnaître un certain talent dans le champ culturel. Le journalisme n’est pas non plus fait pour tous les personnages du Gremlin qui y aspirent. 16 personnages abandonnent le métier, soit 0,5% de la masse. Parmi ces 16 abandons, 3 ont pourtant vu la reconnaissance de leur talent, mais sans que les possibilités d’interrogation de la base de données du Gremlin permettent de déterminer s’il s’agit de l’abandon d’une carrière journalistique ou littéraire… ce qui permettrait de changer la donne. Toutefois on peut en déduire que chez le journaliste du Gremlin, la reconnaissance d’un talent dans le champ culturel n’est pas toujours le synonyme de la persévérance dans le domaine. En outre, le milieu est éprouvant psychologiquement pour certains éléments: 8 personnages deviennent fous et 3 se suicident (Arsène Gravache, Bernard Rosenthal et Écrivain «Bon à tout, bon à rien»)… Contrairement à certaines idées préconçues qui voient dans l’écrivain-journaliste un être tourmenté et fragile, susceptible de s’enlever la vie lorsqu’il échoue dans sa tentative de percer en littérature, les abandons en littérature et/ou journalisme ne se soldent pas tous par des suicides ou un accès de folie, un seul abandon mène au suicide, et il en va de même pour la folie.

Sur un plan plus positif, les personnages de journaliste gremlinois sont, dans une grande majorité des cas, des animaux éminemment grégaires: presque tous fréquentent des espaces de sociabilité, tels que des salons et connaissent d’autres acteurs du champ littéraire. Ils sont, en somme, dans un écosystème dont ils connaissent à tout le moins certains acteurs et les rouages de base. Ce type d’interrogation de la base de données laisse toutefois entrevoir certaines lacunes: il est difficile par exemple de savoir combien de personnages proviennent d’un univers fictionnel issu de la littérature québécoise. Ceux-ci sont bien présents dans la base de données, mais pour les isoler du corpus français au sein duquel les représentations dominent, il faut recouper un à un les résultats et vérifier, à l’aide de la liste des romans québécois de la base, quel personnage appartient à quel champ. Il en va de même lorsqu’il s’agit de tracer le parcours et les fonctions occupées par un personnage au sein du champ journalistique: les fiches doivent impérativement être consultées manuellement, une à une, pour savoir si tel personnage est passé de chroniqueur à reporter ou s’il a un jour occupé la fonction de rédacteur d’un journal. De même, les titres des journaux présents dans les fictions sélectionnées dans le cadre de ce projet, qu’ils soient réels ou fictifs, sont difficilement identifiables à partir des données brutes issues de l’interrogation de la base de données du Gremlin. Il s’agit là de zones d’ombres que le chercheur doit s’efforcer d’éclaircir à la main en recoupant les données issues de recherches simples… Mais somme toute, l’interrogation de la base de données du Gremlin permet de rendre compte de l’importance de la profession de journaliste dans la sélection bibliographique du projet. Voyons maintenant ce qu’il est possible d’extraire de la base de données au sujet du métier de journaliste et de certaines fonctions qu’ils occupent.

 

Le métier, la profession, les fonctions

Les recherches montrent que 23 romans présentent des journalistes centraux dans l’intrigue et dans lesquels la «sphère journalistique» est «importante»; ce filtre permet de resserrer notre portrait d’ensemble, qui penche plus du côté du XIXe siècle que des périodes plus récentes: 17 de ces romans ont été publiés entre 1802 et 1900. Nous trouvons là de véritables romans du journalisme, Charles Demailly  des Goncourt, Le Reporter de Paul Brulat, mais les bizarreries de la base font en sorte que Bel-Ami  de Maupassant est absent. Autre curiosité, si nous recherchons des scènes d’écritures journalistiques avec des personnages centraux de journalistes, nous n’obtenons que 3 résultats: Bel-Ami, Vera Nicole, Les Enfants de la chance; dans ce dernier roman nous trouvons le personnage de Jacques Le Droz absorbé dans sa rédaction: «En quarante minutes, le meilleur article qu’il eût jamais écrit fut achevé. On venait prendre ses feuillets un à un pour les porter aux machines. Le dernier était à peine parti que Vordeau lisait les épreuves.»  Si nous laissons le champ «scène d’écriture» vide, afin de ramasser tout ce qu’écrivent les journalistes centraux, il n’y a que 21 résultats. Et si nous faisons la même requête, mais avec les personnages secondaires de journalistes, nous n’obtenons aucune réponse: cela confirme que les journalistes sont des fainéants qui écrivent peu; «[…] vous prendrez des habitudes de vice et de paresse. Vous finirez par vous coucher à trois heures du matin et par vous lever à midi…» , lit-on dans Le Reporter de Paul Brulat. Mais, en réalité, les journalistes sont aussi souvent décrits comme travaillants, harassés, et on fait surtout mention des articles qu’ils ont publiés, plus qu’on ne les voit écrire. La base confirme que l’esclavage littéraire est souvent le fait des personnages secondaires du journalisme.

Les métiers du journalisme ne ressortent pas tant dans leur description (ce n’était pas l’objectif de la base) que dans la dénomination des fonctions. Il y a 71 résultats à une recherche des termes «rédacteur en chef», ce qui est appréciable, et se décompose plus finement en 17 «configurations» (des scènes de sociabilités auxquelles participent ces rédacteurs), une trentaine de personnages distincts ou de mentions associées à des personnages; et d’autres mentions variées au fil des textes des 20 romans concernés. La fonction de rédacteur en chef, nous le voyons, s’impose, et dans une écrasante proportion au XIXe siècle; il n’y a que 9 occurrences dans des romans du XXe siècle. Le rédacteur en chef, ce qu’il suppose de pouvoir et de capital symbolique, semble moins hanter les romanciers du XXe siècle. Notons que pour sa part le «chroniqueur» renvoie à 62 onglets répartis dans 25 romans. Mais pour toutes ces interrogations de la base, pour tous ces résultats, un défi de taille demeure: il ne s’agit chaque fois que d’une compilation de la présence des termes au sein de la base, ce qui ne permet pas d’apprécier l’importance de ces rôles et de ces fonctions. Il faut faire de longs passages par chacune des mentions pour vérifier les résultats; une économie de temps hautement appréciable est néanmoins présente en comparaison de l’investissement dans la lecture des romans.

Pour appréhender les métiers et les activités, l’onglet «Sphère» est intéressant, nous en avons déjà parlé, mais ajoutons quelques détails à ce sujet. Il montre des lieux d’interaction, comme la salle de rédaction dans de nombreux romans, des appréciations (sur lesquelles nous reviendrons), il campe l’esprit général des milieux. Les sphères journalistiques sont beaucoup plus présentes dans le corpus du XIXe siècle et il est difficile de dégager des enjeux dominants. Le journalisme est décrit dans son impact social (manipulation des lecteurs, enjeux éthiques, réclame), dans ses liens avec l’argent et le monde politique; il l’est aussi comme mise en scène d’un rapport au monde, d’un rapport aux faits, par exemple à travers l’enquête journalistique, comme le montre le personnage de Julie Corrençon dans La petite marchande de prose (1989).

 

Trajectoires: ambitions, politique, capitaux

La base contient un onglet sur la médiatisation, celle des textes et celle des personnages. Une recherche croisant les journalistes importants et leur médiatisation renvoie à 38 résultats: autant de scènes où très diversement les journalistes sont évoqués dans des journaux. Nous remarquons que la distribution temporelle est ici plus équilibrée: 20 scènes de médiatisations sont publiées au XIXe siècle, 18 au XXe siècle; 17 d’entre elles sont concentrées entre L’Insurgé de Jules Vallès (1886), et Le Salon de Mme Truphot de Fernand Kolney (1904), soit à l’époque où s’effectue la mutation vers la presse d’information. Les scènes de médiatisation sont souvent associées à des prises de position, notamment politiques. Il y a 42 réponses à la requête croisant journalistes centraux dans l’intrigue et prises de positions politiques; il y a en tout dans la base 78 prises de positions politiques: c’est dire que les journalistes jouent un rôle important dans la coloration politique des intrigues. Le problème ici est que les résultats de recherche ne s’affichent qu’indirectement, par liste de romans. Pour identifier et analyser les scènes, il faut ensuite fouiller personnage par personnage afin de retrouver ces prises de position. En outre, l’absence de recherche par exclusions de champs exige de comparer ligne à ligne les résultats, pour constater par exemple que le journaliste semble se politiser davantage à partir des années 1880. Jusqu’à Bel-Ami (1885), il n’y a que 9 prises de positions politiques par des journalistes, tandis qu’on en retrouve 20 provenant d’autres types de personnages. Cela tendrait à montrer le caractère plus littéraire du journalisme fictif des premiers temps.

Si l’on croise politique et médiatisation, on constate à première vue des résultats assez proches et pour des romans qui pour l’essentiel se recoupent: 37 médiatisations de personnages de journalistes, 42 prises de positions politiques par des journalistes. En y regardant de plus près, la base montre que plus on avance dans le temps, plus la prise de position politique par les journalistes est corrélée à la présence de scène de médiatisation; parmi les 11 romans publiés de 1802 à 1885 dans lesquels des journalistes prennent des positions politiques, 5 ne présentent pas de scènes de médiatisation, soit près de la moitié; cette combinaison ne se reproduit que 4 fois dans les 28 romans publiés jusqu’à nos jours: plus le temps avance, plus l’espace public semble grandir et prendre de l’importance dans les mises en fiction du journalisme. Notons à l’inverse qu’il faut attendre Les Fruits d’or de Sarraute (1963) pour voir surgir un roman qui médiatise dans sa fiction un journaliste sans prises de positions politiques; et que l’exclusion politique des femmes journalistes se confirme, il n’y a que 5 romans de la base qui mettent en scène des femmes journalistes et qui affirment des idées politiques, Les Mandarins de Simone de Beauvoir (1954) étant le plus ancien d’entre eux.

Nous nous sommes évidemment interrogés sur les sociabilités de journalistes. Nous avons encore une fois isolé ici les quelque 50 romans dans lesquels le journaliste est un personnage central de l’intrigue et pour qui la pratique du journalisme est aussi un élément important. Lorsque nous croisons ces romans avec tous les types de scènes de sociabilités, l’échantillon est presque identique, composé de 48 romans; les deux romans qui ne comptent pas de scènes de sociabilité sont québécois: Je suis un écrivain japonais de Laferrière et La Brèche de Marie-Sissi Labrèche… Si nous nous penchons sur la fréquentation des salons, il ne reste que 24 romans (la base oublie néanmoins un roman de taille, Charles Demailly des Goncourt, paru en 1860]). Ces 24 romans, distribués avec régularité tout au long des deux siècles, pourraient constituer un corpus de départ très intéressant pour voir évoluer les configurations sociales. De Mme de Genlis à Beigbeder, le corpus est assez surprenant, mais il ne serait peut-être pas complètement farfelu d’étudier en très longue durée comment les lieux privés, notamment, sont des espaces de rassemblement, d’organisation des relations sociales et d’accès à certaines fonctions. Sur ces 24 romans, 17 mettent en scène des journalistes qui au début de l’intrigue ne fréquentent pas les salons ou leur équivalent, mais qui le font à la fin. La mondanité demeure une conquête, surtout dans les romans du XIXe siècle (12 titres sur 17). À l’inverse, il n’y a que trois romans de «renoncement», où le journaliste fréquentait les salons au début de l’intrigue, mais s’en est éloigné à la fin: Charles Demailly des Goncourt, Le Soleil des morts de Camille Mauclairet Le Salon de Mme Truphot. D’autre part, 36 des 50 romans ont des journalistes engagés dans des scènes de débauche, ce qui confirme que le personnage est souvent caractérisé comme une figure problématique, entre alcool et sexualité (et prostitution), qui sont les catégories les plus fréquentes, avec la consommation de drogues sans doute. Il serait judicieux d’envisager conjointement ces formes de débauche aux procédés narratifs des romans, pour voir quels jugements l’instance narrative porte sur ces comportements, comment elle juge ses propres personnages, et les évolutions dans le temps à cet égard.

 

Jugements sur le journalisme

En se basant sur les onglets «Sphères», «Descriptions» et «Prises de position», dans les fiches du Gremlin, nous découvrons justement un discours paradoxal sur le métier de journaliste tenu par ses acteurs au sein de la fiction. D’une part les journalistes ont l’impression qu’ils occupent une fonction d’importance dans la société. Pour certains, le journal semble être devenu un besoin fondamental de la société démocratique . Pour les plus idéalistes, le journalisme s’assimile à un sacerdoce, une mission sacrée et la presse y fait figure de «soleil» qui éclaire le monde . Le rôle du journaliste serait donc de propager les Lumières de manière désintéressée. S’il s’agit en même temps d’une entreprise commerciale, cela est un moindre mal. Socialement la position peut être grisante, elle est associée à un immense pouvoir sur les esprits, sur la politique, sur les affaires, sur l’opinion publique, sur le domaine des arts et de la littérature, etc., comme le font remarquer certains journalistes dans Charles Demailly des Goncourt, par exemple. Pour d’autres toutefois, le journalisme est une profession chargée négativement. Il peut parfois s’agir d’une véritable «lutte pour la vie» , comme dans La Faiseuse de gloire de Paul Brulat (1900), où les journalistes ont le sentiment de faire un métier éreintant. L’impression de produire de manière quasi industrielle des textes traitant d’une actualité passagère et destinée à l’oubli est aussi présente chez nombre de personnages, ce qui alimentera d’ailleurs les tensions, comme nous le verrons plus tard, entre le travail du journaliste et les aspirations littéraires de l’écrivain.

Les journalistes fictionnels traitent aussi de leurs relations de travail parfois houleuses. Pour les plus positifs, il s’agit d’un milieu où chacun profite d’une extrême liberté et de franches amitiés. Pour certains journalistes, l’ensemble de leurs collègues formerait leur véritable famille . Cette image de fraternité ne fait toutefois pas l’unanimité comme en témoignent certains passages qui décrivent le milieu comme propice à toutes les lâchetés, les flatteries, les intrigues… Les journaux littéraires semblent encore plus touchés par cette gangrène, ils seraient selon la description qui en est faite par certains acteurs du Reporter, le repaire de «l’individualisme féroce, [de] la jalousie bête, [de] la lutte hypocrite et sournoise du collaborateur contre le collaborateur». Alors que pour certains le milieu permet d’envisager le journalisme comme un tremplin vers d’autres activités, politiques ou littéraires par exemple, pour d’autres, tel que Lavertal dans Le Reporter, il s’agit d’un milieu qui pervertit, qui encourage au vice et à la paresse.

Ces quelques exemples permettent de se rendre compte de la diversité des perceptions du journalisme transmises par les personnages de la base de données du Gremlin. Les extrêmes s’y croisent et le regard porté sur la figure du journaliste, sur son milieu et sur sa pratique est loin d’être unanime.

 

Liens à la littérature et rapport à l’écriture

Pour ce qui est des liens entre journalisme et littérature, les personnages d’écrivains et de journalistes offrent là encore une vision contrastée de cette relation. Les mêmes onglets «Sphère», «Description», «Prises de position», auxquels il conviendrait d’ajouter les onglets «Œuvres projetées» et «Œuvres publiées», permettent de dresser un état des lieux sommaire de la relation entre littérature et journalisme au sein du corpus fiché du Gremlin. Brièvement, cette relation est à l’image de celle qu’entretiennent les journalistes avec leur pratique et leur milieu: fortement contrastée. Nous pouvons retenir certains éléments caractéristiques de cette relation souvent trouble. D’une part, la presse et les journalistes sont investis d’une grande puissance par rapport à la littérature: ils la critiquent, peuvent encenser une œuvre ou au contraire la critiquer sévèrement au point de faire perdre toute crédibilité artistique à son auteur. Le journaliste possède le pouvoir de créer des gloires littéraires ou de ruiner des réputations. Le journal offre surtout un fabuleux espace publicitaire: un roman peut, indépendamment de sa valeur littéraire, se voir offrir une grande visibilité, lui permettant d’obtenir des ventes conséquentes, ou encore être passé sous silence et sombrer rapidement dans l’oubli. Il est aussi le point de départ de nombreux romans qui y sont d’abord publiés en feuilletons, étape non négligeable pour le succès d’une œuvre au XIXe siècle. D’où les nombreuses tensions entre journalistes et écrivains, entre écrivains et rédacteurs, etc., mises en scène dans les romans retenus par le Gremlin. Ce type de relation mène alors selon certains personnages à un climat malsain, fait de manipulation, de jalousie, de corruption et de stratégies néfastes qui donnent à la relation entre littérature et journalisme une teinte négative. L’écrivain donne parfois l’impression d’être en perte de contrôle sur son œuvre, ou alors que la valeur de son écriture est sans importance, qu’elle sera jugée par une instance qui peut lui sembler ignorante des questions esthétiques qui animent son écriture: la presse Cette impression est en elle-même contradictoire, puisqu’une grande partie des aspirants écrivains tâtent aussi du journalisme comme nous l’avons vu précédemment, et se trouvent donc à être au fait des tendances littéraires. Il semble donc que pour certains le milieu journalistique pervertit le jugement esthétique, qu’il le corrompt par rapport à d’autres intérêts, commerciaux en particulier.

Cette image de la relation négative entre ces deux sphères du champ culturel se retrouve aussi au plan personnel. Nombreux sont les personnages de la base de données à se plaindre de leur état, et à voir dans les liens entre littérature et journalisme non pas une force, mais un déchirement voire une nuisance. Ils ont l’impression de produire à la chaîne de la copie, de transmettre des idées superficielles à un lectorat qui est heureux de se satisfaire de médiocrité. L’écart entre certaines aspirations esthétiques et le travail de journaliste est si grand pour certains qu’ils l’assimilent dans les pires des cas à une sorte de prostitution intellectuelle et dans les meilleurs, à un mal nécessaire en attendant la gloire littéraire. Cet écart est d’ailleurs le sujet de nombre de plaintes de personnages de journalistes à l’encontre de la presse, où ils ont l’impression de gaspiller un talent, d’épuiser leur créativité ou même de trahir leurs idéaux. Il s’agit là d’un jugement récurrent qui traverse la base de données du Gremlin, de La Muse du département de Balzac à La Bâtarde de Violette Leduc en passant par cet extrait significatif de Vera Nicole de Camille Le Senne:

C’est le journal, voyez-vous, le journal qui nous asservit aux caprices du public, même les plus criminels, qui nous prend le meilleur de notre vie, de notre talent, qui tue en nous l’enfant, l’innocent le poète... Lâchement je lui ai tout sacrifié. Il faut bien vivre. 

Si là encore, la vision des personnages de la base de données du Gremlin est nuancée, il semble qu’une grande majorité des personnages aient une vision négative de la relation entre le journalisme et la littérature. La création d’un champ spécifique d’interrogation de la base de données pourrait permettre de confirmer statistiquement cette impression issue d’une étude fiche par fiche de la base du Gremlin. 

 

Conclusion

En somme, comme nous l’avons vu, la figure du journaliste et la représentation de son milieu sont des éléments relativement importants des figurations du monde littéraire retenu par le Gremlin dans sa base de données. L’avancement des technologies numériques constitue toutefois une grande inconnue pour la suite de l’exploitation de cette base de données. Si nous partons du principe que l’essentiel de notre corpus, et bien davantage, est désormais saisi en version numérique, et que les recherches fondées sur des algorithmes de plus en plus puissants avancent actuellement à pas de géants, une base de données sera-t-elle encore nécessaire pour regrouper des champs de lecture préalablement constitués, opérer des sélections discrètes de thèmes, de types de personnages, de situations, et les croiser? Il nous semble que la base pointe des récurrences de scènes auxquelles les journalistes prennent part, et qu’il y aurait peut-être moyen dans un avenir proche d’entraîner un programme informatique à les détecter à l’aide d’algorithmes; nous faisons déjà ce type de repérage automatique dans le projet Numapresse2, en repérant des genres médiatiques et des scènes associées (par exemple pour le grand reportage). Tout cela confine à l’horizon troublant de l’intelligence artificielle.

Dans la base de données du Gremlin, cette petite recherche, très élémentaire, il est vrai, ne nous a pas permis de découvrir des choses qu’on ne savait pas grosso modo déjà sur les imaginaires médiatiques, sans doute parce que la base a été construite à partir de nos connaissances et interrogations préalables, ce qui inflige une certaine circularité herméneutique au système. Là encore, les outils numériques ouvrent peut-être l’horizon de combinaisons imprévisibles, de même que le repérage de la viralité des imaginaires, par exemple entre presse et roman. Une enquête menée dans un autre cadre nous avait d’ailleurs permis de détecter manuellement plusieurs romans du journalisme complètement oubliés, publiés en feuilleton, et jamais édités en volume (quelques-uns ont été réédités sur Médias 193): ils ne sont pas dans la base du Gremlin et nous pouvons soupçonner qu’ils sont très nombreux à l’époque où l’on entre dans l’ère de la culture médiatique de masse. Les outils numériques permettent d’envisager un large moissonnage et une non moins large récolte.

La base du Gremlin constitue cependant un magnifique point de départ pour toute recherche sur ces objets, une manière assez souple d’entrer dans une bonne centaine de romans, dans l’épaisseur des figurations et configurations de la vie littéraire, et comme nous venons de tenter de le faire, espérons-le, du moins, de parvenir rapidement à un état des lieux très satisfaisant.

To cite this document:
Pinson, Guillaume and Frédérick Bertrand. 2019. “Le journaliste du Gremlin, de Mme de Genlis à Hélène Ling”. In Figurer la vie littéraire. Cahier ReMix, no. 10 (03/2019). Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. Available online: l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/en/remix/le-journaliste-du-gremlin-de-mme-de-genlis-a-helene-ling>. Accessed on April 23, 2019.
Research Areas:
Historical Periodization:
Geographical Context:
Fields of Discipline:
Objects and Cultural Pratices:
Figures and Imaginary:
Classification