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Ventriloquies

Jean-François Legault
couverture
Article paru dans Essais, sous la responsabilité de Équipe LMP (2007)

Ouvrage référencé: Delvaux, Martine; Mavrikakis, Catherine (2003), Ventriloquies, Leméac, Montréal, p.190p.

Problématique principale et thèses

Tout commence par un mot, filiation, et un échange étonnant s’ouvre entre deux femmes. Toutes deux professeures de littérature, elles ne partagent au début qu’une vague connaissance l’une de l’autre, l’amorce d’une amitié qui aurait pu en rester là. Mais voilà, pour l’une, il était un besoin puissant de trouver une interlocutrice, quelqu’un à qui adresser des mots qui ne parviennent à sortir que s’ils ont un destinataire. Pour l’autre, c’est un avortement qui déclenche cette quasi nécessité de s’épancher, de dire la maternité, le rendez-vous manqué de la grossesse interrompue, la trouble relation mère-fille.

Rapidement dans leur échange, le mot d’ordre est de tout dire, de se mettre l’âme à nu. Ce qui s’avérera peut-être impossible, puisque même lorsqu’on désire ne rien cacher, il doit toujours rester une part de non-dit, un ultime aveu qui se révèlerait finalement n’être, éternellement, que l’avant-dernier. Il leur faudrait parvenir, à l’instar d’Hervé Guibert qui leur sert de modèle, à fouiller sous la peau pour enfin parvenir au fond des choses :

« Guibert ne ment pas. Il dit tout ou croit le dire. Il a vécu comme cela, en disant tout, en se mettant à nu et en s’arrachant la peau, pour montrer davantage… Cela a dû l’exténuer. Aller toujours un peu plus loin dans sa vie : la narrer jusqu’à la vider de tout sens. Ne rien garder à soi, pour soi. » (p. 77)

L’enfance y passe, les secrets de famille, les désirs inavoués, les preuves d’amour jamais offertes. Même une seconde fausse couche et de noires idées de suicide ne parviennent pas à interrompre le dialogue des deux confidentes. Mais un évènement suffisamment puissant vient marquer une pause: le 11 septembre vient s’insérer comme un interlude pendant lequel les pensées s’égarent et ne parviennent plus au but.

Place des événements dans l’œuvre

Les événements occupent une place modeste. L’objet de l’échange épistolaire est la maternité et toutes les complications qu’elle comporte : définition de l’identité, avortement et fausse couche, relation mère-fille, relation mère-fils, inceste de la mère, dépression pré/post-partum, etc. Le 11 septembre intervient comme une rupture dans le modus operandi que les auteures se sont donné, une pause forcée dans l’échange en attendant que le monde reprenne son souffle. Pendant deux lettres, elles se concentreront sur les implications d’une telle catastrophe sur leur propre vie. Le 11 septembre est intégré pour quelques instants dans la problématique de la maternité. Les auteures ne tardent pas à revenir à leur ligne principale toutefois, sans qu’elles aient pu éviter l’inévitable : le 11 septembre, même s’il n’est présent qu’un bref instant, teinte l’ensemble de l’échange.

Donner une citation marquante, s’il y a lieu

« Ça parle sans cesse, ça n’arrête pas de parler, ça cause, mais qu’est-ce que ça cause… Ça piaille, ça crie, ça dit n’importe quoi. Il n’y a que de la rumeur. De la fausse rumeur. Ça n’arrête pas. C’est abasourdissant. J’en ai la tête toute gélatineuse. J’en ai les oreilles farcies. J’en ai le cerveau en compote. Ça parle… Sur CNN, ABC, NBC, CBS, toute la journée, à toutes les heures. Ça parle tout le temps. Et des phrases, et des noms, et des mots qui résonnent, des mots qui claquent comme des portes qu’on ferme. Peter Jennings, Aron Brown, Paula Zahn, Larry King, WTC, Ground Zero, Afghanistan, God Bless America, Islamabad, Mohammed Atta, Hillary Clinton, Giuliani, guerre bactériologique, President, Anthrax, W. Bush, Powell, Rumsfeld, Israël, Pentagone, Flight 93 et un nom, un nom qui nous tambourine les tympans, un nom qu’on va entendre jusqu’à la nausée. Oussama ben Laden. Oussama ben Laden. Oussama ben Laden. Mort ou vivant. Oussama au plus haut des cieux. » (p. 32-33)

Noter toute autre information pertinente à l’œuvre

N/A

Table des matieres

Pas de table des matières.

Citer le résumé ou l’argumentaire présent sur la 4e de couverture ou sur le rabat

L’écriture est affaire de ventre car le ventre des femmes reste le lieu de toute transmission, de la transmission essentielle, celle de la vie autant que celle de la mort. De juillet 2001 à août 2002, Catherine Mavrikakis et Martine Delvaux en ont fait l’objet d’une correspondance, inattendue et intrépide, qu’elles partagent ici avec le lecteur, renvoyé à lui-même par le miroir de leur quête du sens.

Il y est question des origines, du désir, de la relation mère-fille qui ne peut s’établir qu’au nom du tiers, tout comme un livre n’existe qu’au risque du lecteur. Il y est question d’écriture, de la violence dans l’art, donc de don et de perte, de possession et de liberté, avec une sensibilité qui ne fait pas l’économie de la lucidité. Et avec de l’amour, non dénué de révolte et de colère.

Dédicace

Pas de dédicace.

Entrevues

Sur son blogue littéraire, Catherine Mavrikakis fait allusion au fait que le 11 septembre 2001 aurait eu un impact sur sa carrière :

« Pendant dix ans elle a enseigné à l’Université de Concordia où elle était heureuse. Mais tout à dégénéré dans le monde après le 11 septembre. Elle s’est donc retrouvée en 2003 à l’Université de Montréal, ce qui lui laisse beaucoup de temps pour écrire. »

MAVRIKAKIS, Catherine. Catherine Mavrikakis – Le blogue [En ligne] https://web.archive.org/web/20090403033027/http://www.editionsheliotrope.com/catherinemavrikakis/?page_id=2 [Page consultée le 07 septembre 2023).

Impact de l’œuvre

Un article sur l’œuvre est paru dans la revue Spirale :

CADY, Patrick. « Ventriloquies, de Martine Delvaux et Catherine Mavrikakis », Spirale, nº 197, juillet-août, 2004, p. 31.

Pistes d’analyse

Le titre de cette œuvre singulière en révèle beaucoup sur ce qu’elle se veut : « ventriloquies », se sont les paroles du ventre. Le ventre maternel, mais aussi le réceptacle des viscères, de ce qui rend l’humain humain. Le genre épistolaire adopté renvoie à des mots sur du papier, mais ce que s’échangent réellement Catherine Mavrikakis et Martine Delvaux, ce sont des paroles poignantes en provenance de la matrice. En l’espace d’un an, entre juillet 2001 et août 2002, les missives se succèdent, en moyenne à chaque deux semaines. Mais entre la lettre du 4 septembre et celle du 6 octobre, un long silence d’un mois interrompt le flot de paroles. Pour Martine Delvaux, le 11 septembre et tout ce qui l’accompagne parasite le cours des choses; le bruit en est si uniforme qu’il transforme tout en silence :

« Comme toi je suis étourdie par la suite infinie de noms, de phrases, d’aphorismes, de menaces, d’annonces, d’avertissements, de prières qui pleuvent en ce moment sur tout individu quelque peu médiatisé. Et pourtant, ça demeure pour moi le lieu du silence. […] Quand je vois les secouristes, les travailleurs s’affairer à Ground Zero, mes oreilles sont bouchées, comme si les couches de débris, l’épaisseur de la poussière tissaient un immense linceul non seulement autour des victimes mais autour de la réalité elle-même. Je vois mais je n’entends pas. La rumeur fait silence. Elle enjoint d’oublier. » (p. 36-37)

Pour Catherine Mavrikakis, le bruit incessant ne parvient pas à s’estomper dans l’absence; il emplit tout l’espace, il envahit le corps. La parole est noyée dans la rumeur du monde : « Ça parle sans cesse, ça n’arrête pas de parler, ça cause, mais qu’est-ce que ça cause… Ça piaille, ça crie, ça dit n’importe quoi. Il n’y a que de la rumeur. De la fausse rumeur. Ça n’arrête pas. » (p. 32) Dans un échange entre deux femmes un fossé se creuse qui se remplit aussitôt d’un autre discours, celui de toute l’armada des médias transformant à un rythme hallucinant la catastrophe en événement, puis l’événement en objet. La parole-duale se dissout dans la parole-myriade. En plein parcours, la trajectoire est interrompue; la volonté de tout dire cède quelques instants devant la fureur du 11 septembre qui transforme tout en silence.

L’échange reprend tout de même; il est question de la difficulté de survivre à la mort de ses enfants, de savoir s’il est préférable d’avoir un fils ou une fille, de la douleur d’une nouvelle fausse couche et de la lente guérison aidée des paroles de l’amitié. Puis, aussi promptement qu’elle a débuté, la correspondance se termine à la fin du mois d’août 2002. L’avant-dernière missive, celle du 27 août, est le récit d’un rêve et de son interprétation. Deux amis parisiens de Mavrikakis lui donnent rendez-vous le 18 septembre à Montréal; elle voudrait qu’ils soient déjà là, mais reste dans l’attente. Ce rêve si simple fait renaître ce qui n’était plus qu’une ombre : « Le 18, c’est tout juste une semaine après le 11. C’est une semaine après la commémoration de la catastrophe. Le 18 septembre, pour moi, je m’en rends compte, on en aura fini avec le 11 […] Le 18 septembre, on sera encore tous ensemble. » (p. 184) Avec la fin de l’échange épistolaire vient une autre conclusion. La première année du 11 septembre, parsemée de pertes, de douleurs et de guérison, se termine finalement. L’entre-deux était le lieu de l’attente pour les deux femmes, un lieu plein et confortable puisque la suite, lorsqu’il faut passer à autre chose, laisse l’être vide et seul. Mais pas si seul ici, puisque la dernière lettre est l’annonce une grande nouvelle : Martine Delvaux, celle qui a tant souffert de ses multiples grossesses interrompues, attend enfin un enfant.

Couverture du livre 

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