Entrée de carnet

POUMON_-_-_APR2S2

André Fortino
couverture
Article paru dans Revenir et s’écrire dans les traces, sous la responsabilité de Catherine Cyr et Katya Montaignac (2023)

      

Je suis seul face à LACULTE. C’est le protocole de la dernière mutation. LACULTE est l’organisme absolu, elle est reliée au cœur brulant de la terre par un cordon ombilical de chairs en fusion. Elle décide des devenirs de nos êtres et recompose le vivant selon ses propres règles, sa créativité est sans limite, non soumise aux lois qui régissaient la nature avant la grande disjonction. Les bienveillants oxydatifs sont ses créatures. Je suis une de ces créatures. J’ai parfois le sentiment d’être libre mais je sais que c’est une illusion. Je suis un jouet de LACULTE. Aujourd’hui je vais atteindre ma forme définitive, mon enveloppe éternelle.

Invincible, indicible, libre dans le vide

Débridé et glissant, furieux comme le vent

Indiscipliné, démesuré, brisant tous les courants, le temps n’use plus les corps

Nous ne craignons plus la mort

Éternité, immensité

Explore le cosmos

Les bulles monde se multiplient, célèbrent la vie

Devenons éléments constituants, missile végétal

Torpille animale

Missive en furie, du futur enfin

La boule gluante m’a englouti. Chacune de mes particules se décompose dans un tourbillon de peaux, d’os et d’organes. Ma conscience est présente mais elle n’est plus liée à la matière. Je vois l’océan, je suis pénétré par le rythme de ses ondulations. Je suis sel et abysse, fluidité volcanique, organisme originel. Toute mes sensations se rétractent brusquement dans un minuscule point noir. Je disparais.

Le temps _-_-_APR2S0, c’est le jour de la naissance de LACULTE. Elle a été vomie par une entité maritime, croisement d’une orque et d’un calamar géant bombardés de radiations. Les êtres du temps autres, sentant la planète s’éteindre avaient choisis de ne plus poser aucune limite éthique à la science afin d’échapper à la mort. LACULTE a surgit comme une éruption gluante, recouvrant l’intégralité de la terre. Aucun organisme ne survécu, aucune bactérie, virus, plante, être animé.

Il flottait seul, ivre du sel qui le ronge

Une partie de ce qu’il fut lançait la verticale

Sauvé des flots par mains de l’homme

J’orne vos angles avec mon écorce maintenant

J’attends le combustible de vos peaux, l’afflux de sang

Anime-moi, creuse encore avec ton chaud

Nouvelle vie, vivre visage

Vous disparaissez réanimés âme nouvelle

C’est la rotation des âmes monde

Les racines reviennent

Ma dernière mutation a eu lieu. Je suis un poumon orné de tentacules. Quand j’ai émergé, la ville avait été engloutit par la mer. Au sommet du Mont-Royal il ne reste que LACULTE. Au loin on aperçoit la sculpture des tôles qui s’élève vers le ciel. Peu d’oxydatifs bienveillants ont survécu à cette vague géante. LACULTE a décidé de m’adapter à ce nouvel environnement. C’est le premier jour de mon éternité aquatique. Ma capacité pulmonaire est surdéveloppée mais je ne peux pas respirer sous l’eau. Au fond de la mer je croise toutes sortes d’entités. Je joue un moment avec un banc de dauphins papillons. Ils sont équipés d’ailes en fibre de carbone fluorescentes qui leur permettent de voler au-dessus de l’eau. Ils exécutent des chorégraphies aériennes, une forme de danse en vrilles ultra rapide destinés à communiquer leurs affects.

Mes tentacules sont transformables à volonté. J’ai effrayé des zombimarins en métamorphosant mes tentacules en bouche géante. Les zombimarins sont nos principaux prédateurs. Après la grande disjonction, les radiations ont affecté les humains. Ils sont devenus amphibiens radioactifs avec des nageoires, leur visage ressemblant à celui des baudroies. Ils sont affamés, chassent en groupe et parfois même s’entre-dévorent. Les males ont des sexes en érection permanente, ce qui provoque chez eux une douleur incessante qui semble être la source de cette nature acariâtre.

Je découvre ce nouveau monde avec curiosité et frayeur en espérant trouver d’autres poumons tentacules. Je sais que LACULTE a des projets pour moi et qu’elle rayonne depuis ce bout de terre où elle reste. Sa gluance recouvre toujours mon poumon. Matière bienveillante qui me rassure. Tout d’un coup je perçois des vibrations, je suis absorbé dans un courant d’eau brulante et de planctons phosphorescents. Mes tentacules m’entourent et me serrent pour me protéger, je n’ai presque plus d’oxygène. Malgré tous mes efforts pour remonter le courant m’entraine au fond. Quelque chose est en train de se passer en moi. Mon poumon se fissure, laisse apparaitre des branchies. Je respire.

Les cris-chants vibrent les particules espaces

Elles atteignent ton épiderme frisson

Épine dorsale vibrante

Tu chavires mélodie entêtante

Le souvenir des femmes oiseaux

La peau des femmes oiseaux

L’appel transperce le ciel

Ta caverne tympan brûle

Ton corps devient torsion

Ton désir fusion ciel

Offrande renoncement

Tu écartes les bras

Fermes les yeux

Plonges
     

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