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Chers djihadistes…

Amélie Paquet
couverture
Article paru dans Essais, sous la responsabilité de Équipe LMP (2007)

Ouvrage référencé: Muray, Philippe (2002), Chers djihadistes… Paris, Mille et une nuits, 118p.

Disponible sur demande (Fonds Lower Manhattan Project au Labo NT2)

Présentation de l’œuvre

Résumé de l’œuvre

Ce pamphlet de Philippe Muray, rédigé le 4 décembre 2001, s’inscrit dans la poursuite directe de son travail essayistique au sujet de la vie de ses contemporains, entamé en 1991 avec L’empire du bien, court texte qui dénonce avec humour la liquidation de la négativité dans la société de son époque. Le 11 septembre 2001 a été selon Muray, comme il le raconte aux Djihadistes, destinataires officiels du texte, un moment où les Occidentaux virent perturbée leur fête perpétuelle. Alors que la musique dominait tout ce qui restait de l’espace public en Occident – s’il existait encore un espace public, rien n’est moins certain selon Muray -, les Djihadistes ont provoqué un véritable événement, imprévisible et potentiellement bouleversant, qui a troublé le monde au point de provoquer un temps d’arrêt. Le silence généré par l’événement ne fut pas honoré par les Occidentaux qui, au lieu de profiter de l’intrusion d’un autre dans la société hyperfestive homogène et de se rendre compte de la vie dégradée au sein de laquelle ils évoluaient, ont désiré revenir coûte que coûte à leur aliénation, à cette vie qu’ils connaissent depuis si longtemps et dans laquelle l’humain est aboli. Muray raconte en détail les débats virulents qui emplirent la presse américaine au sujet de la fête morbide de l’Halloween. Les Américains se demandaient s’ils pouvaient fêter l’Halloween quelques semaines après les attaques. Il fut convenu qu’il fallait fêter l’Halloween, peu importe ce qui s’était passé dans le pays. Certaines autorités scolaires recommandèrent quand même aux enfants de porter des «costumes positifs». Dans le même esprit, il fut fortement suggéré de ne plus prononcer le «Trick or Treat». Muray décrit aussi la vengeance de l’Amérique: cet Autre absolu de l’Occident, les Djihadistes qui osent interdire la musique dans l’espace public, peut subir sans remords les plus violentes attaques des Américains qui bombarderont l’Afghanistan pendant que les jeunes enfants gais de l’Occident parcourront les rues, en revêtant leurs costumes positifs, pour aller chercher de maison en maison des bonbons. Après l’événement, la fête recommence! Les Occidentaux, laisse entendre Muray, sont prêts à tout pour défendre leur aliénation.

Précision sur la forme adoptée ou sur le genre

Pamphlet sous la forme d’une missive destinée aux Djihadistes responsables des attentats du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center. Philippe Muray s’adresse à eux aux noms des Occidentaux.

Précision sur les modalités énonciatives de l’œuvre

L’adresse chaleureuse aux Djihadistes est une mise en scène. Tout le pamphlet est en réalité destiné aux Occidentaux.

Modalités de présence du 11 septembre

La présence du 11 septembre est-elle générique ou particularisée?

Elle est générique sur un plan thématique, mais la destruction du World Trade Center est décrite vers la fin du pamphlet.

Les événements sont-ils présentés de façon explicite?

Oui. La destruction des tours du World Trade Center est décrite vers la fin du pamphlet.

Certains diraient sans doute que le point de vue de Muray est nostalgique d’une époque où un événement de cet ampleur aurait pu provoquer une grande révolution, d’autres que Muray est négationniste puisqu’il affirme sans détour que l’Histoire est terminée et que le monde n’est plus un monde. Le pamphlet de Muray donne plutôt une vision polémique et parodique des événements. En décrivant comment le 11 septembre 2001 s’inscrit dans la comédie de son époque, Muray dénonce par le biais de la littérature la bêtise de l’Occident.

Quels sont les liens entre les événements et les principaux protagonistes du récit (narrateur, personnage principal, etc.)?

Le narrateur qui écrit la lettre aux Djihadistes est un Occidental qui se fait porte-parole des siens. Il parle au «nous» et semble avoir vécu les événements en les regardant à la télévision.

Aspects médiatiques de l’œuvre

Des sons sont-ils présents?

Ne s’applique pas.

Y a-t-il un travail iconique fait sur le texte? Des figures de texte?

Non.

Autres aspects à intégrer

N/A

Le paratexte

Citer le résumé ou l’argumentaire présent sur la 4e de couverture ou sur le rabat

«Chers djihadistes,

Chevauchant vos éléphants de fer et de feu, vous êtes entrés avec fureur dans notre magasin de porcelaine. Mais c’est un magasin de porcelaine dont les propriétaires, de longue date, ont entrepris de réduire en miettes tout ce qui s’y trouvait entassé. Ils ne peuvent même survivre que par là. Vous les avez perturbés.

Vous êtes les premiers démolisseurs à s’attaquer à des destructeurs; les premiers Barbares à s’en prendre à des Vandales; les premiers incendiaires en concurrence avec des pyromanes. Cette situation est originale. Mais, à la différence des nôtres, vos démolitions s’effectuent en toute illégalité et s’attirent le blâme quasi unanime. Tandis que c’est dans l’enthousiasme général que nous mettrons au point nos tortueuses innovations, et que nous nous débarrassons des derniers fondements de notre ancienne civilisation.

C’est pourquoi cher djihadistes, nous triompherons de vous.

Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts.»

Intentions de l’auteur (sur le 11 septembre), si elles ont été émises

«En d’autres termes, Chers djihadistes… est une analyse globale et limpide de la situation née des attaques contre le World Trade Center et Washington. Bien entendu, cette analyse est menée de façon vivante, à travers des exemples concrets, et non, comme ici, de manière théorique. Philippe Muray entend donc nous poster une lettre ouverte, forcément réjouissante, qui promet de répandre ses pensées «anthracites», irrésistibles d’intelligence et d’humour. Il nous avait laissé après l’Histoire. Avec ses «chers djihadistes», il nous propulse avant l’Histoire, chez les benladénistes, et nous annonce la «bonne nouvelle» de la victoire prochaine du post-historique! Optimisme échevelé? Philippe Muray ne nous avait pourtant pas habitué à célébrer la créature de la société posthistorique, qu’il a baptisée Homo festivus, et qu’il aime tant observer. Il ne semble donc délaisser que momentanément cet homme nouveau, débarrassé des tâches et travaux qui lui incombaient dans la société historique, à qui on destine un horizon radieux, et toujours plus vaste, de loisirs, de tourisme et de fêtes collectives. Baignant dans un univers de sensations familières et rassurantes, balloté dans l’hébétude infantilisante et régressive, il s’est enfoncé dans le pire totalitarisme, que lui a préparé la société marchande, persuadé que son mode de vie ne manquera pas de gagner le village planétaire, puisque l’Empire du Bien y veille… Il y a fort à parier que son djihadiste soit la figure ennemie, et contrariante, de l’Homo festivus.»

http://www.1001nuits.com/livre/1001-nuits-157078-Chers-djihadistes-Philippe-Muray-hachette.html [La page n’est plus disponible.]

Citer la dédicace, s’il y a lieu

Il n’y a pas de dédicace, mais il y a trois citations en exergue:

«Les Américains doivent savoir que, par la volonté de Dieu tout-puissant, la tempête d’avions ne s’arrêtera pas, parce que des milliers de jeunes de notre nation veulent autant mourir que les Américains veulent vivre.» – Souleiman Abou Ghaïth, porte-parole d’Al-Qaida

«Je suis stupéfait qu’il y ait une telle incompréhension de ce qu’est notre pays, qu’il y ait des gens qui nous haïssent. Je suis comme la plupart des Américains, j’ai du mal à le croire parce que je sais à quel point nous sommes des gens de bien.» – George W. Bush

«On est saisi d’étonnement et même d’épouvante lorsqu’on entend des hommes parler d’affranchir l’Homme. Comment des esclaves affranchiraient-ils l’Esclave? Et comment croire que l’Histoire – procession de méprises – puisse traîner encore longtemps? L’heure de la fermeture sonnera bientôt dans les jardins de partout.» – Cioran

Donner un aperçu de la réception critique présente sur le web

  • http://www.surlering.com/article.php/id/5051 [La page n’est pas disponible.]
  • http://rogerfelts.blog.lemonde.fr/2006/01/15/2006_01_chers_djihadist/ [La page n’est pas disponible.]

Impact de l’œuvre

Impact inconnu

Pistes d’analyse

Évaluer la pertinence de l’œuvre en regard du processus de fictionnalisation et de mythification du 11 septembre

Bien qu’il s’agisse d’un pamphlet, une part de fiction est introduite dans le texte par la mise en scène de la lettre aux Djihadistes. Le narrateur se nomme porte-parole d’un Occident qu’il attaque en réalité avec virulence. Son point de vue est libre et singulier. Chers Djihadistes tire sa pertinence de son interprétation originale et humoristique à contre-courant des réflexions dominantes sur l’événement.

Il n’y a pas de mythification dans l’oeuvre. En fait, Chers Djihadistes… s’oppose à toute mythification du 11 septembre 2001. Ce n’est pas un mythe, pour Muray, c’est un événement raté. Il est raté puisqu’il ne fut pas l’occasion de revenir au sein de l’Histoire.

Donner une citation marquante, s’il y a lieu

«Par la même occasion, vous avez provoqué ce que nous imaginions avoir liquidé pour l’éternité: un événement. De manière fugitive, il nous est arrivé une histoire vraie, c’est-à-dire quelque chose qui n’existe pas, ou qui ne devrait plus pouvoir arriver, puisque nous avons confié le soin de fabriquer des événements à des personnes dont c’est le métier: les entrepreneurs d’événements. Ces professionnels ne travaillent que le tombeau de l’accidentel. Sur les décombres de l’Histoire, ils font de la reconstruction historique. Ce sont nos indispensables refondateurs du réel, et aussi les réanimateurs d’un imprévisible désormais hors de prix. Et, comme l’a divulgué quelqu’un avec une grande pertinence: «L’entrepreneur d’événements vend indifféremment aux populations actuelles catastrophes, accidents, incidents, coup de théâtre et réjouissances, toutes choses dont elles disposaient très bien sans lui, ou qu’elles étaient parfaitement capables de se procurer par leurs propres moyens, avant que la condition même d’existence de ces choses (le hasard) n’ait été éradiquée». Le même a conclu, mais c’était quelques années avant que vous ne vous précipitiez sur le World Trade Center et le Pentagone pour recréer l’événement en toute illégalité: «La pacotille de l’événementiel ne croît et embellit que sur l’irréversibilité garantie du non-retour des événements.» Vous avez voulu défier cette irréversibilité. Vous y êtes parvenus. C’est d’ailleurs par là que votre archaïsme proprement démoniaque se voit encore le mieux. Il ne vous a fallu que deux heures et douze minutes pour tétaniser la planète et jeter à terre en même temps que les milliers de malheureux qui s’y trouvaient superposés et affairés, deux cent mille tonnes d’acier et de plus de quatre cent mille tonnes de béton. Mais vous avez réussi, une fois encore, qu’à provoquer une histoire vraie à l’intérieur d’un monde où il n’arrive plus que des histoires fausses. Et cette histoire vraie, par le fait qu’elle est vraie, est encore plus fragile que les bâtiments que vous avez anéantis. Elle ne survivra guère à leur reconstruction.» (p. 79-80)

Noter tout autre information pertinente à l’œuvre

Le livre a été publié en collaboration avec la Fondation du 2 mars «Pour une pensée libre». Le désir de cette fondation est de «Défendre l’expression d’une pensée libre, pour contribuer à instaurer – ou restaurer – une ‘démocratie forte’».

Couverture du livre

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