Université du Québec à Montréal

Une vie de jeune homme: la satire du calicot

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Cette communication s’intéresse au Calicot comme figure du jeune homme revendiquant sa place dans la société civile et dans le monde viril au lendemain de la chute de l’Empire. Jeune commis marchand des magasins de nouveautés, le Calicot constitue un type social parisien qui évoluera dans la culture populaire au XIXe siècle. Mais dès son apparition au théâtre comique et dans la caricature en 1817, le Calicot émerge surtout comme une figure satirique de la Restauration.

Élégant prétentieux, adepte des modes étrangères et du vestiaire militaire, le Calicot exhibe de manière provocante ses attributs militaires usurpés, tels les éperons et les moustaches. En quête d’identité dans un nouveau contexte social, économique et politique, cette figure de jeunesse cherche à s’approprier un capital symbolique destiné à pallier les insuffisances d’une nouvelle identité commerçante et bourgeoise aux contours encore flous.

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Trustees of the British Museum

Fig.14 Caroline Naudet, Mr Calicot montant à l’assaut, gravure à l’eau-forte aquarellée, 1817, chez Ledoyen. Londres, British Museum. 

Dans la période trouble et transitoire des premières années de la Restauration, une jeunesse anxieuse chercha à s’affirmer face à la gérontocratie en place. Cette génération, qu’on a appelée parfois la génération de 1820, et dont Alfred de Musset porta la voix dans sa Confession d’un enfant du siècle, naquit en pleine tourmente révolutionnaire, et arriva à l’orée de l’âge adulte au moment de l’effondrement de l’Empire et du retour de la monarchie. Malgré le sentiment d’avoir été trahie par son passé, cette jeunesse fut animée par la promesse d’un avenir meilleur, qu’il lui appartint de reconstruire. Si les turbulences politiques contribuèrent à forger son identité générationnelle, c’est surtout par son appartenance à un réseau social — professionnel notamment — que cette jeunesse affirma son identité collective1.

Le calicot fut une figure emblématique de cette jeunesse qui revendiquait sa place dans la société civile, et dans le monde viril au lendemain de l’Empire. Celui qu’on surnomma calicot était le jeune commis-marchand des magasins de nouveautés, au début de sa vie professionnelle dans le commerce, et au seuil de sa vie de bourgeois. L’appellation métonymique de calicot renvoie bien sûr à la toile de coton imprimée à la mode, qui était un produit de l’industrie textile, alors florissante en France, destiné à la consommation de masse et donc vendu à prix modique.

Le calicot, comme jeune homme, constitue une figure de la culture populaire du XIXe siècle, qu’on retrouve disséminée dans les vaudevilles, les chansons et les lithographies, à l’instar de la grisette, cet autre type social, sans doute mieux connu, également associé au monde de la mode et de la couture. Les analogies entre la grisette et le calicot sont d’ailleurs assez nombreuses puisque ce sont deux figures emblématiques d’une jeunesse en quête d’affirmation identitaire, sociale et économique sous la Restauration. Mais tandis que la grisette aimait, dans ses loisirs, se délasser dans les bals populaires et les guinguettes, le calicot, quant à lui, préférait se pavaner aux promenades aériennes du jardin Beaujon – un nouveau parc de loisirs parisien alors en vogue — et y arborer fièrement une tenue élégante, inspirée du vestiaire militaire (Fig.1).

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Paris, Bnf Est.

Fig. 1 La Vogue des Montagnes ou les Montagnes aériennes du Jardin Beaujon, 1817, chez Martinet, gravure en taille-douce coloriée

Ce nouveau travers de la mode, quasi exclusif à la jeunesse marchande, n’échappa d’ailleurs pas aux observateurs sociaux et aux physiologistes qui firent du calicot un type social parisien du XIXe siècle. C’est précisément afin de tourner en dérision ce phénomène des commis-marchands, travestis en militaires et déambulant dans les parcs de loisirs, que fut créé le personnage de M. Calicot sur la scène du Théâtre des Variétés à l’été 1817, dans la pièce de Scribe et Dupin, Le Combat des Montagnes ou la Folie Beaujon de Scribe. Le calicot devint aussitôt une figure satirique de la Restauration.

En plus de susciter la moquerie par leur attitude d’élégants prétentieux, les jeunes commis-marchands, mécontents d’avoir été visés par la caricature du calicot sur scène, se couvrirent de ridicule en entreprenant de partir en guerre contre le Théâtre des Variétés (Fig. 2-3). Les émeutes quotidiennes qu’ils y conduisirent attisèrent surtout le succès populaire de la pièce, suscitant ainsi une déferlante d’estampes satiriques sur le compte des calicots. Leur cabale, certes ridicule, permit d'amorcer un long processus de redéfinition de l’honneur masculin au XIXe siècle, qui visait à se soustraire au domaine exclusivement militaire et à convaincre que c’est dans le commerce, et non plus à la guerre, qu’on peut trouver la gloire.

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Trustees of the British Museum

Fig.2 Combat des Montagnes et des Demi-Aunes, ou les Calicots mis en pièces, 1817, gravure à l’eau-forte aquarellée, 315 x 240 mm, chez Mlle Morel. Londres, British Museum.

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Trustees of the British Museum

Fig.3 La guerre en tems de paix. Charge de Mr Calicot et comp., au Théâtre des Variétés, 1817, lithographie coloriée, 300 x 204 mm,  chez Martinet. Londres, British Museum. 

Car c’est bien en vertu du concept de l’honneur, issu de l’idéologie du service militaire, que «la belle jeunesse marchande a couru aux armes2». Et c’est bien pour tenter de sauver leur honneur, que ces commis-marchands furent les seuls à vouloir partir en guerre en temps de paix. Alors qu’ils étaient encore trop jeunes, sous l’Empire, pour rejoindre la Grande Armée, les calicots, sous la Restauration, tentèrent de se faire passer pour des vétérans de guerre, en exhibant des attributs militaires tels que les éperons et la moustache. Ce faisant, ils cherchaient à s’approprier un capital symbolique d’héroïsme et de virilité destiné à pallier les insuffisances d’une nouvelle identité commerçante et bourgeoise aux contours encore flous. C’est ce malaise identitaire qui était ciblé par la création du personnage de M. Calicot au théâtre ainsi que dans les nombreuses estampes satiriques qui en découlèrent et qui furent publiées chaque semaine entre les mois de juillet et de novembre 1817. Je propose d’examiner une partie de ce corpus visuel en ciblant trois thèmes, comme autant de jalons d’une vie de jeune homme: d’abord, le façonnement identitaire du calicot par ses inscriptions vestimentaires; ensuite l’activité professionnelle du calicot comme subversion du modèle martial; et enfin, la capitulation du calicot ou le rite de passage à l’âge adulte.

 

Les inscriptions vestimentaires et le façonnement identitaire du calicot

Cette première partie de l’exposé s’intéresse à la montée des attributs corporels dans le champ de l’identité masculine. Alors que l’habillement et les inscriptions vestimentaires du calicot traduisaient son désir de mobilité sociale, ceux-ci deviennent, dans les estampes satiriques, des marqueurs de son invalidité sociale. La figuration de son recours aux artifices fétiches de la mode et aux attributs postiches participe de la caricature de modes qui circulait alors en Europe. La figure du calicot prend ainsi place dans une filiation de fashionables ou d’élégants, que j’appellerai coquets, qui pratiquaient le façonnement identitaire en outrepassant les frontières de genres et de classes.

On reconnait le calicot à sa tenue vestimentaire inspirée des modes étrangères, laquelle visait à émuler l’élégance militaire: les bottes à éperons, le pantalon cosaque resserré à la cheville, la redingote qui forme une poitrine large et bombée surmontant une taille de guêpe, de même que la cravate au col constrictif. Le tout se complète par une abondante chevelure bouclée en papillote, un petit chapeau haut-de-forme et de longues moustaches (Fig. 4-5). Les habits colorés du calicot contrastent avec la sobriété du complet trois-pièces de l’époque de la grande renonciation masculine et s’inscrivent aux antipodes de cette recherche de simplicité et d’austérité vestimentaire visant à donner de la prestance et du caractère à la classe bourgeoise industrieuse.

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Paris, Bnf Est.

Fig.4 C. H. Gilbert del., Maleuvre sculp., La Russomanie , [1817], chez Martinet, gravure à l’eau-forte coloriée.

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Paris, Bnf Est.

Fig.5 Caroline Naudet, Mr. Calicot en activité de Service, 1817, chez Ledoyen, gravure à l’eau-forte coloriée.

Les caricatures sur les éperons du calicot soulignent, à juste titre, l’incohérence fonctionnelle de sa tenue vestimentaire. Surdimensionnés, les éperons constituent les accessoires fétiches de ce séducteur, efféminé mais redoutable, et mettent en péril la pudeur de ses clientes en déchirant ou soulevant leurs robes (Fig. 6)3

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Paris, Bnf Est.

Fig. 6 Exploit de M.r Calicot faisant l'exercice...... de ses fonctions, gravure à l'eau-forte coloriée, 1817, chez Janet. Photo Gallica.

Cette négation de la réalité professionnelle du calicot par une toilette raffinée mais inadéquate est à rapprocher du dandysme et de l’oisiveté élégante du militaire au repos. Comme les autres élégants, le calicot fait fi de la notion de fonctionnalité au profit de la justification de son être au monde. Les éperons relèvent aussi d’un certain zoo fétichisme lié à la mode des activités équestres, une mode, issue de l’anglomanie ambiante, qui connote un statut social. Le costume du calicot est donc moins une tenue de travail, qu’une tenue de loisirs pour parader et être vu dans l’espace urbain: sur les boulevards, au jardin Beaujon, au Bois de Boulogne.

Les éléments du vestiaire militaire opèrent un modelage du corps par l’utilisation de la ceinture sanglée, qui donne une taille fine, et de la redingote rembourrée, qui donne une poitrine bombée. L’usage de vêtements rembourrés était une importation russe, qui constituait un artifice de la mode visant à créer l’illusion du corps parfait, et à rencontrer le canon de beauté masculine, comme en témoignent les nombreuses caricatures sur les Russes à Paris4. Une estampe de Godefroy intitulée Les valets de chambre russes faisant la toilette de leur jeune officier5, est particulièrement éloquente à cet égard: elle montre un officier russe en train de se faire sangler par ses valets tandis qu’un autre lui apporte sa redingote rembourrée. Si le port du corset militaire est demeuré une pratique tout au long du XIXe siècle chez les officiers, qu’ils soient russes, anglais ou français, il a également fait l’objet d’un intérêt auprès de la population civile masculine.

Les caricatures sur les différents coquets permettent de cerner les contours de ce phénomène social. Le dandy, qui est reconnu pour son application à parfaire sa toilette avec une discipline militaire, a fait l’objet de nombreuses caricatures, surtout en Angleterre (Fig. 7-9).

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Fig.7 Isaac Robert Cruikshank, Dandies Dressing, 1818, chez Thomas Tegg, gravure à l’eau-forte coloriée. Londres, British Museum. 

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Washington, Library of Congress.

Fig.8 Isaac Robert Cruikshank, Exquisite Dandies, 1818, chez H. Humphrey, gravure à l’eau-forte coloriée.

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New York, Metropoilitan Museum of Art (www.metmuseum.org)

Fig.9 Laceing a Dandy, gravure à l’eau-forte aquarellée, 1819, chez Thomas Tegg. Rogers Fund and The Elisha Whittelsey Collection, The Elisha Whittelsey Fund, 1969. 

Celles-ci mettent en scène le rituel du corset, vecteur de son efféminement, et symptôme de son inadéquation sociale, ainsi que le port d’éléments rembourrés à la poitrine, aux épaules, aux hanches et aux mollets. Cette pathologie de la toilette a également gagné la France, comme en témoigne la caricature de M. Belle Taille ou l’Adonis du jour (Fig. 10). Les élégants s’efforcent en effet d’atteindre la silhouette exigée par la mode du temps: une taille de guêpe et une poitrine saillante obtenues par le corset; mais aussi, de larges épaules, des cuisses et des mollets musclés obtenus par le rembourrage. Ces attributs postiches constituent des prothèses visant à pallier les insuffisances du corps, et anticipent la chirurgie esthétique ou la prise d’hormones aujourd’hui.

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Paris, Bnf Est.

Fig.10 Caroline Naudet, M. Belle taille ou l’Adonis du Jour, 1822, gravure à l’eau-forte coloriée.

Quant au calicot, son rituel de la toilette consiste à coller ses moustaches postiches et à se faire cuirasser avant de partir au Combat des montagnes du Théâtre des Variétés6. La représentation ambigüe du corps, à la fois vêtu et dévêtu, qu’on recouvre d’une cuirasse de papier comme d’une seconde peau, rappelle avec ironie la nudité héroïque des guerriers antiques. La moustache, quant à elle, constitue un emblème de virilité et un attribut militaire permettant de distinguer le soldat du civil bourgeois. Le recours aux moustaches postiches constitue donc un artifice qui contribue à brouiller les catégories sociales.

Un autre élément de la toilette masculine, qui est aussi un attribut fétiche, en raison de l’attention masturbatoire et sculpturale qu’il exige, est la cravate. Les coquets, comme les militaires, portent des cols rigides, amidonnés, excessivement serrés et hauts. Ces cols constrictifs compriment une partie sensible du corps et en limitent le mouvement, pouvant même empêcher de monter à cheval convenablement (Fig. 11-13).

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Paris, Bnf Est.

Fig.11 Les Calicots au Bois de Boulogne, lithographie, 1817, chez Martinet. 

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New York, Metropoilitan Museum of Art (www.metmuseum.org)

Fig. 12 A.-P. F. Godefroy, d’après G.-J. Gatine, Le Boulevard de Gand à Paris. Le Suprême Bon Ton no 27, gravure au burin et à l’eau-forte aquarellée, chez Martinet. Purchase, Harry G. Friedman Bequest, 1967. 

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New York, Metropoilitan Museum of Art (www.metmuseum.org)

Fig.13 William Heath (attr. à), Dandies in Rotten Row, gravure à l’eau-forte aquarellée, 1819, chez Thomas Tegg. The Elisha Whittelsey Collection, The Elisha Whittelsey Fund, 1970.

Cette invalidité physique humiliante du coquet est bien sûr le reflet de son invalidité sociale. De nombreuses caricatures soulignent la folie de ces jeunes hommes qui arborent des apparences au-delà de leur statut social, et qui n’ont pour seules armoiries que leurs attributs postiches. Du côté de la littérature touristique, et d’observations sociales également, nombreuses sont les évocations du phénomène de ces commis qui suivent la mode militaire et se donnent une tournure martiale pour aller se promener le dimanche dans Hyde Park sur un cheval loué, avant de retourner derrière leurs comptoirs le lundi. L’Hermite de Londres, par exemple, écrit:

Que ces gens sont heureux qu’on trouve à louer des chevaux et des cabriolets ! Il est si facile à ces élégants d’un jour sur cent, de se procurer à bon marché un wisky et un jockey, pour étaler le dimanche leurs étranges figures dans les promenades fréquentées par les gens du bon ton![…] Eh! voici le commis de mon banquier. Il est si roide, si bien lacé dans son corset, qu’on le prendrait pour une momie d’Égypte plutôt que pour un homme; [...] // afin de se faire passer pour militaire (Mac Donough: 38-39).

En effet, à Londres comme à Paris, la promenade à la mode est l’occasion pour le calicot de faire étalage de ses talents équestres. Mais le port d’un attirail conçu pour remodeler la silhouette masculine, et se conformer à des critères de beauté et de virilité, traduit surtout son asservissement à la mode. 

Les caricatures du calicot tournent en dérision le déploiement ostentatoire, par la jeunesse marchande, des marqueurs de virilité habituellement réservés au monde militaire, et mettent en scène une fabrique du corps visant à s’approprier une identité militaro-virile. Ce désir de mobilité sociale exprime une anxiété sociale et masculine car, en dépit de la virilisation du calicot par l’adoption du vestiaire militaire, c’est surtout son activité professionnelle dans le domaine de la mode qui le féminise.

 

La subversion du modèle martial et la parodie de l’héroïsme

Cela nous conduit à examiner comment la satire visuelle tourne en dérision les tâches professionnelles du calicot, et comment elle ridiculise, par le recours à la parodie des modèles antiques, les prétentions au sens de l’honneur d’une classe socioprofessionnelle imprégnée d’infériorité et dénuée d’héroïsme.

Les caricatures du calicot ironisent sur ses tâches professionnelles en les associant au service militaire (Fig. 5). Les conditions de formation du soldat constituaient une véritable préoccupation pédagogique depuis les Lumières. On s’intéressait à la posture du corps, aux différents exercices visant à redresser le corps et à lui inculquer une attitude militaire. Cette perfectibilité du corps par l’entrainement devait tendre vers la beauté de ce dernier et rendre celle-ci accessible même aux hommes de condition modeste7. Dans les estampes satiriques, la stratégie rhétorique du rapport entre l’image et le texte consiste à comparer les tâches du calicot à celles du soldat en garnison ou au champ d’honneur: responsable de la montre, c’est-à-dire du déploiement des étoffes devant et à l’intérieur de la boutique, le calicot est comparé au soldat montant à l’assaut (Fig. 14); telle une sentinelle montant la garde, le calicot s’affaire à passer le balai devant la boutique (Fig. 15)8.

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Fig.14 Caroline Naudet, Mr Calicot montant à l’assaut, gravure à l’eau-forte aquarellée, 1817, chez Ledoyen. Londres, British Museum. 

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Fig.15 Alexandre, Calicot de service, gravure à l’eau-forte aquarellée, 1817, chez l’auteur. Londres, British Museum.

Ces diverses tâches attestent du caractère d’entrainement professionnel du jeune commis-marchand. Enfin, pour refléter la condition spartiate et transitoire du jeune salarié, intégré à la domesticité de son employeur, on le voit aussi monter la garde de nuit en boutique9.

Les tâches professionnelles du calicot s’inscrivent donc aux antipodes des exercices d’entrainement militaire qui métamorphosent le corps de l’homme. Or, c’est bien parce qu’il aspire à un corps de guerrier, calqué sur le modèle antique, qu’il est contraint de recourir aux attributs postiches qui le façonnent. Toutefois, l’exubérance du costume d’un Romulus Calicot10, par exemple, parodiant le héros romain dans le tableau des Sabines de David, contraste avec la nudité héroïque et universelle, en plus d’accentuer le caractère artificiel de sa virilité. Le corps vêtu devient ainsi signe ostentatoire d’une culture des apparences et d’une idéologie du paraître.

Alors que le guerrier d’occasion troque les armes des Anciens contre la perche à linge et l’aune à mesurer, la surabondance de tissus dont il est affublé convoque l’image d’une virilité ridicule et incompatible avec les activités militaires.

 

De nombreuses estampes raillent le départ du calicot pour le Combat des Montagnes au Théâtre des Variétés, qui est son seul champ de bataille (Fig. 16-18). Alors que le guerrier d’occasion troque les armes des Anciens contre la perche à linge et l’aune à mesurer, la surabondance de tissus dont il est affublé convoque l’image d’une virilité ridicule et incompatible avec les activités militaires. Dans ces parodies de l’héroïsme guerrier, l’exagération du masculin par les moustaches et les éperons hyperboliques contraste avec la féminisation du calicot, par sa tenue vestimentaire et son attitude corporelle délicate et maniérée.

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Fig. 16 Alexandre, Le Départ de Calicot pour le Combat, gravure à l’eau-forte aquarellée, 1817, chez l’auteur. Londres, British Museum. 

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Paris, Bnf Est.

Fig. 17 Pierre-Roch Vigneron, Monsieur Calicot partant pour le Combat des montagnes, lithographie, 1817, chez l’auteur.  Photo Gallica.

 

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Fig. 18 Levée et expédition des calicots, lithographie aquarellée, 1817, chez Engelmann. Londres, British Museum.

À l’évidence, la citation de l’art classique accentue la référence ironique à l’héroïsme antique. L’effet comique du Gladiateur moderne11, citant le Gladiateur Borghese, ou des différentes versions du serment des calicots (Fig. 19)12 parodiant le Serment des Horaces de David, provient de l’écart entre la grandeur du modèle antique et le ridicule des motivations calicotières dans cette guerre contre le Théâtre des Variétés.

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Ottawa, Carleton University Art Gallery.

Fig. 19 Pierre-Roche Vigneron (attr.), [Serment des Calicots], lithographie aquarellée, 1817, chez Engelmann.

Ainsi, ces parodies paraissent moins être une allégorie de la réussite commerciale comme voie potentielle de l’honneur13, qu’une satire sur l’absence d’héroïsme dans la société commerciale et bourgeoise de la Restauration. En ciblant, dans ce répertoire d’exemplarité virile et antique, les vertus de l’héroïsme guerrier et du «savoir-mourir pour ses valeurs» (Corbin: 9), les estampes ajoutent le poids de l’ironie à la charge caricaturale contre les calicots.

Les caricatures sur le calicot au travail ridiculisent le fait que celui-ci n’ait pour seul champ d’honneur un comptoir (Fig. 5), ce qui trahit son caractère juvénile et puéril et l’empêche de devenir un homme. En résulte donc une représentation efféminée du Calicot, affublé d’un madras noué en turban sur la tête (Fig. 18, Fig. 20).

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Fig. 20 Guillot, Mr Calicot, sous les Armes. Sans personnalité, rions du Ridicule….., gravure en taille-douce aquarellée, 1817, chez Martinet.

Ce travestissement de genre et de classe paraît traduire une forme d’anxiété masculine, dans le contexte d’humiliation nationale de la défaite napoléonienne, face à la transformation de la gloire militaire en prestige commercial comme nouvel indicateur potentiel de virilité.

 

Du champ d’honneur à la capitulation ou le rite de passage à l’âge adulte

Avant de terminer, intéressons-nous brièvement à la capitulation du calicot comme rite de passage à l’âge adulte, en examinant la figuration de son démasquage et de sa raclée, autant d’épreuves visant à le corriger de son étourderie de jeunesse et lui permettre d’accéder au monde adulte.

Dans l’estampe La veille ou les Funestes présages14, trois jeunes calicots sont attablés au Café des Variétés, attenant au Théâtre où on joue le Combat des Montagnes. Reconnaissables à leur accoutrement, les jeunes calicots s’efforcent de signifier leur appartenance au monde adulte en imitant les attitudes corporelles de l’homme, notamment en buvant dans l’espace public (Sohn: 50). Toutefois, cette satire vise surtout à démasquer ces «jeunes imberbes»15, dont le décollement accidentel de la moustache postiche vient assombrir l’insouciance et laisse présager leur déconfiture imminente dans leur guerre contre le Théâtre des Variétés.

Car cette guerre des calicots fut bien sûr vouée à l’échec. Aussi, plusieurs estampes évoquent la raclée que prirent les calicots dans leur courte épopée martiale et les montrent se faisant arrêter ou terrasser par les forces de l’ordre devant le théâtre des Variétés, ou encore revenant en lambeaux du Combat des Montagnes. Pendant que les journaux parisiens suivirent de près les procédures judiciaires intentées contre les émeutiers, les caricatures continuèrent de pleuvoir sur les marchands de calicots et leur guerre d’honneur. Cette déferlante cependant suscita la clémence du procureur royal qui adoucit leur sentence en estimant que le ridicule dont les émeutiers avaient été couverts constituait la juste part du châtiment qu’ils méritaient dans cette affaire et «invoqua pour eux les dispositions indulgentes» de la loi16. Des dizaines de commis-marchands qui furent arrêtés par la police, seuls quelques-uns écopèrent d’une peine d’emprisonnement et d’une amende. Parmi ceux qui s’étaient exposés aux plus sévères représailles pour voie de fait sur un gendarme, le Journal des Débats cite le cas du jeune Achille Polin, commis-marchand âgé de seize ans et demi, qui se serait écrié pendant l’émeute au théâtre: «Si j’avais la force de Samson je renverserais tout»17. Doit-on en conclure que ces moustaches postiches avaient pour fonction d’investir d’un sentiment de courage et d’invulnérabilité les jeunes hommes qui les portaient?

L’estampe satirique prend donc ainsi le relais du théâtre pour exécuter publiquement le calicot. 

Chose certaine, les calicots, après leur défaite au Combat des Montagnes, durent capituler. À l’instar de Samson qui fut rasé, le calicot vit ses éperons et ses moustaches coupées, et par conséquent, ses prétentions viriles invalidées (Fig. 21)18.

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Fig. 21 Jean-Baptiste Gautier, Calicot renonçant aux vanités de ce monde, gravure à l’eau-forte aquarellée, 1817, chez Martinet. Londres, British Museum.

Dans une culture où prime l’opinion d’autrui, la fonction sociale et régulatrice du ridicule, lequel en effet sanctionne l’individu qui s’écarte d’une norme de comportement ou d’apparence, s’exprime par la satire (Duval et al.: 59). L’estampe satirique prend donc ainsi le relais du théâtre pour exécuter publiquement le calicot19. La risée publique, qui constitue un équivalent du pilori, peut conduire sa victime vers une forme de suicide ou, en termes métaphysiques, l’amener à «renoncer aux vanités de ce monde», comme le calicot dans l’estampe. Par son pouvoir meurtrissant, la satire permet au jeune commis-marchand de transcender son orgueil et sa susceptibilité, exacerbés par sa jeunesse, et de passer à l’âge adulte en tirant de la profession commerciale une nouvelle source d’honneur.

 

Conclusion

Avec le traumatisme de la défaite napoléonienne, le prestige du soldat demeurait vivace sous la Restauration, surtout aux yeux d’une jeunesse frustrée d’héroïsme et désireuse de s’approprier une image de la virilité en se donnant un air martial. La guerre des calicots comportait donc un enjeu essentiellement identitaire pour ce groupe culturellement homogène de jeunes hommes en train de se former.

Les marchands de calicots constituaient un corps de métier qui reflétait l’ascension sociale et économique d’une nouvelle frange de la jeunesse parisienne reconnaissable à ses attitudes collectives, notamment ses déambulations dans l’espace public de Paris, comme on a pu le voir dans les estampes satiriques. Quant à leur toilette fantasque, qualifiée de ridicule par leurs aînés, elle répondait non seulement au besoin d’affirmation d’une jeunesse à l’identité encore incertaine, mais aussi au conflit générationnel exacerbé par le retour de la Monarchie20.

En outre, si les calicots de 1817 s’inscrivirent dans une filiation d’élégants, de fashionables et de poseurs, depuis les Macaronis de la fin du XVIIIe siècle jusqu’aux Dandies du XIXe, en passant par les Incroyables et autres Lions, la figure du calicot connût des transformations considérables dans la culture visuelle et littéraire de la Monarchie de Juillet et du Second Empire. Au fil de cette évolution, le calicot demeura une figure emblématique, participant à la formation d’une identité nationale, de classe et de genre. Mais à la différence de la grisette, ce type féminin qu’on connaît mieux, le calicot attend encore de constituer un cas d’étude culturelle (Lescart: 301).

Pour citer ce document:
Davis, Peggy. 2016. « Une vie de jeune homme: la satire du calicot ». Dans Le jeune homme en France au XIXe siècle: contours et mutations d'une figure. Cahier ReMix, n° 06 (11/2016). Montréal, Université du Québec à Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/une-vie-de-jeune-homme-la-satire-du-calicot>. Consulté le 27 juillet 2017.
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Figures et Imaginaires:
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