Université du Québec à Montréal
RADICAL

Un malaise américain: variations sur un présent irrésolu

Malaise (nord-)américain

Poussés par certains économistes (et gens de pouvoir), le discours médiatique aussi bien que la rumeur sociale associent le mot «crise» à une angoisse profonde, une peur tangible. Pourtant, une crise est aussi l’occasion d’une formidable réflexion intellectuelle.

Il existe un «malaise dans la culture» et nous avons voulu en examiner le versant nord-américain. À quoi tient-il? Comment le cerner? Comment l’imaginaire contemporain exprime-t-il les effets de dissémination d’une culture qui va dans tous les sens, la multiplication des titres et des événements, des supports, des modes de diffusion provoquant une perte de repères importante?

Dans son livre L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, le neurologue Oliver Sacks écrit que «chacun d’entre nous est une biographie, une histoire, un récit singulier qui s’élabore en permanence […]. Nous devons nous ‘‘rassembler’’, rassembler notre drame intérieur, notre histoire intime. Un homme a besoin de ce récit intérieur continu pour conserver son identité, le soi qui le constitue.» S’il s’agissait de réunir en une formule les contributions qu’on retrouve dans ce cahier de recherche ReMix, on pourrait proposer que l’imaginaire contemporain renvoie pour une bonne part à une perte de contact avec ce récit singulier. À travers l’œuvre de Douglas Coupland se modifie le rapport ontologique du sujet au monde, un sujet coupé du déroulement du temps (et donc de l’Histoire) qui s’enferme dans le présent, ayant du mal à mettre en récit sa propre histoire (Gabriel Gaudette). Provoquées notamment par les effets du divertissement technologique, du spectacle médiatique, les relations intersubjectives deviennent malaisées comme on le voit dans Infinite Jest de David Foster Wallace (Simon Brousseau), qui est aussi examiné à travers un langage où cliché et ironie rendent difficiles l’authenticité et un rapport sincère aux valeurs (Laurence Côté-Fournier). Chez Margaret Atwood, le présent se voit disloqué dans un roman, The Robber Bride, qui met en scène également une crise du sujet, symptôme d’une violence souterraine qui traverse la société (Marie Parent). Cette violence passe aussi socialement par un travail de manipulation et de propagande des images et des mots qui pervertit l’Histoire : une publicité récente en donne un bon exemple (Joëlle Gauthier). L’ambiguïté de cette crise du sujet est aussi une quête de sens dans Inception, film oscillant entre rêve et réalité, processus et finalité (Jean-Simon Desrochers).

Entre les mots et les images, l’imaginaire contemporain, dans les sociétés d’Amérique du Nord, rappelle que les mutations technologiques et médiatiques nous ramènent toujours à la question du sujet. Son évanescence, sa virtualité dans les réseaux, la rapidité d’une actualité immédiatement dépassée, ne fait que reposer autrement la question du sens et des valeurs dans la pensée.

Jean-François Chassay, Bertrand Gervais et Laurence Coté-Fournier.

Pour citer ce document:
Chassay, Jean-François, Bertrand Gervais et Laurence Coté-Fournier (dir.). 2012. Un malaise américain: variations sur un présent irrésolu. Cahier ReMix, n° 3 ((08/2012). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/un-malaise-americain-variations-sur-un-present-irresolu>. Consulté le 20 novembre 2017.
Auteur inconnu. Année Inconnue. «The Robber Bride»
Parent, Marie

L’imaginaire de la disparition dans «The Robber Bride» de Margaret Atwood: violence et insécurité au cœur de l’expérience du sujet contemporain

Hier est déjà un monde disparu, dont on s’empresse de documenter et d’archiver les restes, constate François Hartog dans Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps. La mort des choses et des personnes semble inscrite dans leur présence même, comme déjà passée.

Auteur inconnu. «Couverture Infinite Jest [2]»
Brousseau, Simon

Qu'est-ce qui est triste à propos de l'Amérique? Le bonheur médiatique dans «Infinite Jest»

Le roman Infinite Jest de David Foster Wallace n’est pas aussi drôle que son titre le laisse présager. Si le lecteur se trouve plongé durant plus de mille pages au cœur d’une plaisanterie infinie, il doit admettre, au terme de sa lecture, qu’il s’agit d’une blague teintée d’humour noir. Et ce qui subsiste, lorsque celui-ci referme le livre, c’est peut-être davantage un malaise que l’impression d’avoir rigolé. 

Auteur inconnu. 2010. «Inception»
Desrochers, Jean-Simon

Inception mindfuck: la représentation d'un imaginaire créateur

Si la réussite d'une fiction était mesurée par la somme des réactions qu'elle provoque, Inception serait considéré comme un classique contemporain. Sept mois à peine après sa sortie sur grand écran, une recherche Google révélait près de six millions deux cent mille résultats pour les termes «Inception film analysis» et près de trois millions six cent vingt mille pour «Inception explanation». Au-delà des simples cumuls de données statistiques, ces chiffres suggèrent qu’Inception a engendré une exceptionnelle volonté de comprendre, sinon de prendre parti, de donner un sens clair et définitif à cette œuvre.

Auteur inconnu. Année Inconnue. «Couverture Supposedly»
Coté-Fournier, Laurence

Combattre la «sorcière dans l’église»: David Foster Wallace devant le cliché

«How do trite things get to be trite? Why is the truth usually not just un- but anti-interesting?»  Don Gately, ex-toxicomane, se pose ces questions lors d’une des multiples scènes se déroulant chez les Alcooliques Anonymes (AA) qui parsèment le roman Infinite Jest, de David Foster Wallace. Les Alcooliques Anonymes, cette ultime voie de salut faite de clichés et de câlins, emploient pour rescaper ceux qui ont sombré au plus bas une variété de syntagmes éculés comme «Easy does it», «Turn it over», «One day at a time» ou «Fake it till you make it».

Ryan McGinley, Wieden+Kennedy. 2009. «Pionnier 1»
Gauthier, Joëlle

Les nouveaux pionniers selon Levi’s: anachronismes et propagande sociologique dans la campagne Go Forth 2009

En 2009, les jeans Levi’s ont confié à la firme de publicité indépendante Wieden+Kennedy, basée à Portland, le développement du volet nord-américain de leur campagne publicitaire annuelle. Les deux directeurs à la création chargés du projet, Danielle Flagg et Tyler Whisnand, ont alors décidé de s’entourer de trois icônes de la scène artistique néo-hipster émergente pour la réalisation de la campagne. Leur but: repositionner la marque à la fine pointe du cool et s’accaparer la très difficile clientèle néo-hipster.