Université du Nouveau-Brunswick

Portrait du décadent en jeune homme: considérations autour d’Henri Chambige

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Cet article s’intéresse à la réception de l’affaire Henri Chambige en 1888 par trois écrivains français: Anatole France, Maurice Barrès et Paul Bourget. Davantage qu’un simple fait divers, le meurtre de Magdeleine Grille, 30 ans, par son amant, Henri Chambige, un étudiant de 22 ans, fit grand bruit à l’époque parce que cet assassinat semblait avoir été inspiré par la littérature (et non l’inverse). Chambige, personnification exemplaire du jeune homme décadent, cerveau lassé de tout hors l’exaltation de son individualité, venait marquer, par son crime, l’échec d’une conception toute esthétisante de l’existence.

Crédit:
wikipedia

Henri Chambige en 1888 (L’Illustration)

À Pierre Citti

 

C’est sur un fait divers qui fit grand bruit1 et qui survint à l’hiver 1888 que j’aimerais baser mon propos. L’affaire se déroule dans une villa de Sidi-Mabrouk, près de Constantine, en Algérie française. Le 25 janvier 1888, Henri Chambige, un étudiant de 22 ans, a assassiné sa maîtresse, Magdeleine Grille2, une femme mariée de 30 ans, et est retrouvé blessé près de son cadavre dénudé. Pour expliquer le meurtre, deux thèses s’affrontent: celle, soutenue par le jeune homme, d’un double suicide raté devenu crime passionnel, et celle, défendue par le mari et la mère de la défunte, de viol sous suggestion (hypnotisme ou drogue).

À première vue, cet assassinat semble surtout relever du droit criminel. Mais pas pour certains contemporains du drame, qui y virent la manifestation d’un crime littéraire. Ce ne serait pas la première fois – ni la dernière – que les fils de la littérature et de la criminologie s’entrelacent. Des affaires Berthet (1827) et Lafargue (1829) aux affaires Papin (1933), Romand (1993) et Frizl (2008), les faits divers n’ont cessé d’inspirer aux écrivains certaines de leurs œuvres les plus fortes. L’intérêt de l’affaire Chambige est cependant d’un autre ordre. D’abord, parce que c’est (apparemment) la littérature qui inspire le meurtre et non l’inverse. Ensuite, parce que ce drame fait intervenir une représentation du jeune homme décadent telle qu’elle se répand alors dans la littérature fin-de-siècle en France et ailleurs en Europe. Pour étayer cette affirmation, je retiens trois témoignages littéraires.

 

Chambige vu par France

Le premier vient d’Anatole France dans un article publié à la une du Temps le 11 novembre 1888 et intitulé «L’affaire Chambige. Un crime littéraire».

L’auteur du Crime de Sylvestre Bonnard y explique pourquoi, à son avis, l’affaire de Constantine «appartient […] à la “Vie littéraire” et relève de la psychologie morale autant que de la justice criminelle3». D’abord, l’accusé est «lettré»: il a publié (Chambige: 207-212), en 1887, «une étude sur l’œuvre des Goncourt, une étude pénétrante, ingénieuse et subtile, écrite dans un style à la fois difficile et sympathique». De plus: «Il lisait à ses amis, dans sa chambre d’étudiant, des pages d’un roman inachevé, dans lequel il s’analysait lui-même et qu’il intitulait la Dispersion infinitésimale du cœur

France poursuit par un long portrait moral de Chambige:

C’était un malade et un orgueilleux.

À vingt ans, il avait vécu une longue vie de lectures. Sa tête faible et superbe était pleine de rêves et d’images. Il a écrit, depuis le crime, l’histoire de son âme et raconté les aventures de son intelligence. […] Dès lors, bien que très éclectique dans ses lectures, il se rattachait assez étroitement à la littérature dite décadente. Malade de lectures, âme en proie aux livres, victime dévouée au papier noirci, il entra au régiment pour faire son volontariat et fut, comme on l’imagine, un détestable zouave. Les lettres décadentes et la philosophie symboliste ne sont pas de nature à exalter les vertus militaires (Renneville: 2009).

Puis, afin de démontrer que le meurtre de Magdeleine Grille a été causé «par une conception littéraire et dramatique de la vie», France établit un rapprochement entre l’affaire Chambige et un poème de Louis de Lyvron,

un poème d’amour, le poème d’un jeune Arabe, ivre de joie, parce qu’il est ivre de vie. […] Tel est celui-là. Il a un beau fusil, un beau cheval et une belle femme, et il ne désire plus rien, car il possède la plénitude des biens dont un être jeune et robuste puisse jouir au désert. Il goûte un contentement infini. Fou de joie, il met son fusil en bandoulière, saute sur son cheval, prend sa femme en croupe et se jette dans la mer. Ce barbare exquis voulut mourir en plein bonheur avec tout ce qu’il aimait. Chambige le raffiné, le décadent Chambige, n’a pas rêvé autre chose […] (Lyvron: 5-10).

Ce rapprochement est bientôt suivi d’un autre: cette fois, avec le poème «Les amants de Montmorency» (1830) d’Alfred de Vigny, pour lequel Chambige s’enthousiasmait, notant dans ses mémoires «que ce serait une grande beauté de mourir comme cela, qu’on nous admirerait!» Car Chambige, indique France, pensait beaucoup à la postérité.

La fin de l’article nous intéresse moins puisque le ton change. De curieux et détaché, il devient ampoulé et réprobateur:

Ce qu’il y a de particulièrement détestable dans l’acte cruel de la villa de Sidi-Mabrouk, c’est qu’il se colore de littérature, c’est qu’il se revêt des brillantes couleurs de l’imagination, et que le coupable se drape dans la pourpre de la poésie. Il y a un attentat odieux à la majesté des lettres.

Le crescendo continue jusqu’à l’exclamation finale de France pour qualifier Chambige: «misérable, misérable, misérable!»

 

Chambige vu par Barrès

On ne retrouve guère cette condamnation indignée dans le deuxième exemple que je souhaite évoquer et qui s’appuie lui aussi sur une lecture décadente du crime d’Henri Chambige. Pour l’auteur de cet autre article, également paru le 11 novembre 1888 mais cette fois dans Le Figaro, l’enjeu est plus intime, car l’affaire de Constantine recoupe la trame de l’œuvre que cet écrivain, bientôt sacré «Prince de la jeunesse4», s’apprête à construire: je pense ici à Maurice Barrès. Dans «La sensibilité d’Henri Chambige5», Barrès commente l’affaire en adoptant le même langage et la même logique que dans sa trilogie Le culte du Moi, dont le premier tome, Sous l’œil des Barbares, avait paru en février 1888 chez Lemerre.

Pour Barrès, les éléments rencontrés chez Henri Chambige – «cette culture intime de ses émotions, ce dédain des lois ordinaires de la vie, cette facile acceptation de la mort» (Barrès, 1994: 152) – sont «les traits principaux de l’âme contemporaine la plus neuve». Assurément, «quelques-unes des façons de sentir qu’on trouve en Chambige» ont été exposées dans la littérature du temps. Or, estime Barrès, «Henri Chambige s’est écarté sur un point très grave de la conception de la vie que nous présentent les grands esprits de sa race». Si le jeune homme s’est révélé «[m]erveilleusement doué pour sentir, très ardent à saisir des émotions nouvelles, très clairvoyant pour observer ses frissons», il n’a pas trouvé «la méthode pour les utiliser». Aussi la faute de Chambige relève-t-elle, avant tout, d’un manque de discernement: «C’est pour avoir négligé tout un côté de l’enseignement de ses maîtres préférés qu’il a glissé dans ce drame.» (152).

À quels maîtres Barrès fait-il allusion? Quelques noms surgissent bientôt: Goethe et Renan dans «l’ordre intellectuel», ainsi que «le Benjamin Constant du Journal intime et […] le Sainte-Beuve de Volupté, dans l’ordre sentimental» (153). La notion de «maître» revêt la plus grande importance chez Barrès, comme l’atteste l’«Oraison» sur laquelle s’achève Sous l’œil des Barbares:

Ô maître,

Je me rappelle qu’à dix ans, quand je pleurais contre le poteau de gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les cuistres, en me bourradant, m’affirmaient que j’étais ridicule, je m’interrogeais avec angoisse! «Plus tard, quand je serai une grande personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd’hui?» […] Ô maître, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec confiance à la seule recherche de mon absolu.

[…] Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes. (Barrès, 2014: 85-86)

Chez Barrès, en matière de prédécesseurs admirés, les noms de Constant et de Sainte-Beuve jouissent d’une auréole particulière puisque l’auteur fera d’eux, dans Un homme libre (1889), ce qu’il nomme ses «intercesseurs», à savoir moins des maîtres à penser que des maîtres à sentir. L’objectif: la conquête systématique du Moi dans un rituel d’autoanalyse calqué sur les exercices spirituels d’Ignace de Loyola. Maîtres et intercesseurs aident à dégager une méthode permettant à l’égotiste de triompher de la sécheresse et de l’éparpillement qu’il voit régner au dehors.

Car il y a, pour le jeune Barrès, un net clivage entre le dedans et le dehors. C’est ce qui nous ramène à l’article du Figaro. Chambige a, selon Barrès, franchi «les premières étapes de toute âme qui veut se développer»:

«Celle que j’aime n’est pas si belle que je la vois. En croyant aimer une femme, je n’aime que l’erreur de mon esprit.» Il se rend compte que nous n’aimons jamais que notre propre image projetée devant nous; nous sommes incapables de connaître rien autre [sic] que notre âme; en baisant les mains de notre maîtresse, c’est nous-même que nous adorons. […] Il accepte toutes les émotions; il veut qu’en lui toutes les notes de l’univers viennent se répercuter; il aspire, comme les plus grands idéalistes, à faire de son âme le son total de l’humanité.

Là où Chambige «s’écarte de la voie des maîtres», c’est quand il tente de transposer ses rêves délicats dans le monde actuel au lieu d’en meubler son imagination et, surtout, sa solitude. Car celle-ci a valeur de sanctuaire pour le jeune homme décadent. 

Jusque-là, Barrès souscrit à tout: «Ces côtés de la sensibilité de Chambige sont excellents» et «Son journal, où il se fait connaître, est tout à fait remarquable» (Barrès, 1994: 153). Là où Chambige «s’écarte de la voie des maîtres», c’est quand il tente de transposer ses rêves délicats dans le monde actuel au lieu d’en meubler son imagination et, surtout, sa solitude. Car celle-ci a valeur de sanctuaire pour le jeune homme décadent. Barrès en prend Renan6 à témoin (Renan: 318):

La vulgarité des hommes fait de la solitude morale le lot obligé de celui qui les dépasse par le génie ou par le cœur. Il faut donc se composer un petit monde divin à soi, se tailler un vêtement dans l’infini; il faut pouvoir dire mon infini, comme les simples disent mon Dieu. (Barrès, 1994: 153)

Décidant de ne pas déterminer «si le cas d’Henri Chambige […] est une erreur de théoricien qui n’a pas compris la nécessité de se dédoubler et de se conformer dans sa vie extérieure aux opinions communes, ou la défaillance d’un analyste de vingt-deux ans, qui a été empoigné par sa passion et affolé en dépit de ses raisonnements», (154), Barrès imagine «un Henri Chambige mieux averti»:

Comme l’accusé de Constantine, ce Chambige amélioré se cultive soi-même; il cherche de toutes parts des émotions pour embellir son rêve; il n’a souci que d’être ardent et clairvoyant. Sa grande préoccupation est d’éviter ces deux écueils de l’analyste sentimental: la stérilité et l’emballement. L’observation intérieure dessèche très vite l’âme. Il faut alors recourir à quelque émotion féconde. L’amour est peut-être l’émotion qui pénètre et baigne l’âme le plus profondément.

Mais le Chambige que j’imagine n’eût pas permis à l’amour de le dominer. Cela est essentiel. (154)

L’amour est un égarement passager; «l’analyse sentimental» doit «couper court» à sa passion et rapidement rentrer dans «son univers fermé» (155), où le vrai plaisir commence avec «la mélancolie de se souvenir». Sans son crime, Chambige aurait épargné des souffrances à «six ou sept personnes» et «son incontestable talent d’écrivain [aurait] honoré sa génération».

 

Chambige vu par Bourget

Il me reste un troisième témoignage à examiner avant de tirer quelques conclusions sur le portrait du décadent en jeune homme que suscite le cas d’Henri Chambige. À la différence des deux exemples précédents, ce troisième texte prend le détour de la fiction: il s’agit du roman de Paul Bourget Le disciple (1889), dont, pour les besoins de mon propos, je ne retiens que la préface.

Celle-ci s’intitule significativement «À un jeune homme», désignant ainsi le dédicataire de Bourget:

C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune homme de mon pays, à toi que je connais si bien quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni ton nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions – rien sinon que tu as plus de dix-huit ans et moins de vingt-cinq, et que tu vas, cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions qui te tourmentent (Bourget: 1).

Cette préface fait penser à la «Dédicace» d’Un homme libre de Barrès7:

 

À quelques collégiens de Paris et de la province j’offre ce livre.

J’écris pour les enfants et les tout jeunes gens. (Barrès, 2014: 97)

 

Boutade exceptée – avec Barrès, on n’est jamais à une raillerie près-, le lecteur visé a également de 18 à 25 ans. Il est significatif que Bourget et Barrès interpellent directement le jeune lecteur puisque, comme l’a judicieusement fait valoir Pierre Citti, nous nous trouvons «moins [devant] une représentation de la jeunesse qu[e devant] une jeunesse en représentation» (Citti: 85). Pour nous en convaincre, nous n’avons qu’à considérer la préface dont Jean de Tinan accompagne son roman Penses-tu réussir! en 1897: «Celui qui a écrit ces pages est aussi jeune que celui qui en est “le héros”, et ils réclament tous deux le bénéfice de cette jeunesse» (De Tinan: 1047).

Pourtant, dans la préface du Disciple, la condition de «jeune homme de 1889» n’est guère placée sous d’heureux auspices. Bourget, qui parle au nom de la «génération des jeunes gens de la guerre» (Bourget: 5) – celle de 1870 -, se concentre sur la crise morale dans laquelle la France est plongée depuis la défaite contre la Prusse. En l’espace d’une vingtaine d’années, le qualificatif historique de «décadence» s’est imposé pour exprimer, «en des cercles étroits, ce qui était confusément ressenti: le trouble d’une époque qui se jugeait déséquilibrée, parvenue à l’extrême limite de la civilisation» (Digeon: 353). La préface du Disciple, à l’instar d’autres écrits de Bourget datant de la même époque – notamment le roman Mensonges (1887) et les Essais de psychologie contemporaine (1883) – «montrent bien cette conviction si répandue que l’homme avait été trop loin, que la littérature ne pouvait plus avoir d’autre but que de fournir des jouissances rares à des esprits désabusés pour avoir goûté à la vie et à la connaissance: À rebours (1884) en tire la leçon8» (353-354).

Ainsi Bourget, sans nommer Henri Chambige – mais le lecteur de 1889 l’aura reconnu sans difficulté – met son destinataire en garde contre «deux formes de tentations, également redoutables et funestes» (Bourget: 6). La première concerne le type du «positiviste brutal qui abuse du monde sensuel» (9); la seconde – qui nous intéresse davantage, car c’est sous cette catégorie qu’il faut placer non seulement Chambige, mais aussi l’«égoïste subtil et raffiné» (8) imaginé par Barrès dans Un homme libre – touche «le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du monde intellectuel et sentimental» (9). Tout comme France et Barrès dans les deux premiers témoignages littéraires que j’ai cités, Bourget tente une caractérisation morale de ce «cynique […] jongleur d’idées»:

[Il] a, lui, toutes les aristocraties des nerfs, toutes celles de l’esprit, et [il] est un épicurien intellectuel et raffiné […]. Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer et comme il abonde! À vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats derniers des plus subtiles philosophes de cet âge. […] Le bien et le mal, la beauté et la laideur, le vice et la vertu lui paraissent des objets de simple curiosité. […] Pour lui, rien n’est vrai, rien n’est faux, rien n’est moral, rien n’est immoral. C’est un égoïste subtil et raffiné dont toute l’ambition […] consiste à «adorer son moi», à le parer de sensations nouvelles (Bourget: 7-8)

«Ne sois pas ce jeune homme», implore Bourget, c’est-à-dire ne sois pas un Henri Chambige, ni un Robert Greslou (du nom de son avatar fictionnel dans Le disciple, que Paul Margueritte qualifie de «parodie de lui-même, gnome sadique, casuiste de l’analyse perverse») (Margueritte: n. p.) Nous quittons dès lors le domaine de la prose décadente pour entrer dans celui du roman à thèse.

Le type du jeune homme décadent, exemplairement personnifié par Henri Chambige dans la réalité, est un personnage voué à la mutation au cours des années 1890. Sensible aux séductions de la mort et de beautés malsaines avec le désœuvrement d’un dilettante et la morgue d’un dandy, ce jeune homme entame à la fin du XIXe siècle la traversée d’un désert spirituel et moral à la sortie duquel une révélation puissante l’attend: la Vie. 

Au fond, Bourget touche le cœur du problème dès qu’il demande au «jeune homme de 1889»: «Mais ce n’est pas assez de savoir mourir. Es-tu décidé à savoir vivre?» (Bourget: 6) Le type du jeune homme décadent, exemplairement personnifié par Henri Chambige dans la réalité, est un personnage voué à la mutation au cours des années 1890. Sensible aux séductions de la mort et de beautés malsaines avec le désœuvrement d’un dilettante et la morgue d’un dandy, ce jeune homme entame à la fin du XIXe siècle la traversée d’un désert spirituel et moral à la sortie duquel une révélation puissante l’attend: la Vie. Après avoir frénétiquement recherché l’originalité sous la dictée de ses chimères et de ses lubies, il change de credo et passe de l’inaction studieuse et de la déréliction macabre au désir d’action et au ressaisissement vital.  Ou sinon, il risque de se fourvoyer avec les conséquences funestes que l’on sait depuis Henri Chambige.

 

Conclusion

Le cas d’Henri Chambige offre ainsi une représentation révélatrice du jeune homme décadent, non seulement par le portrait moral qu’il suscite (nous avons vu, à travers les textes de France, Barrès et Bourget, à quel point il s’agit d’un parangon de décadentisme), mais aussi par le contexte intellectuel dans lequel le drame de Constantine est survenu.

Toute une «littérature de jeunes gens» (Citti: 85) s’épanouit entre 1887 et la fin de la décennie suivante.  À l’époque du Disciple et du Culte du Moi, le jeune homme est véritablement un «personnage régnant9». Outre les œuvres déjà citées de Bourget, Barrès et Tinan – cas à part puisque «la recherche de modèles s’[y] exaspère jusqu’au pastiche» (86)-, il suffit de penser à Sébastien Roch (1890) de Mirbeau, à Madame la Mort (1891) et Les hors nature (1897) de Rachilde, au Disciple aimé (1895) d’Abel Hermant, parmi d’autres illustrations possibles. Déjà en 1872, Zola faisait de Maxime Saccard, dans La curée, cet «hermaphrodite étrange venu à son heure dans une société qui pourrissait» (Zola: 152). Évoquons, de même, quelques cas extra-hexagonaux: Le portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, Anatole (1893) d’Arthur Schnitzler, Le jardin de la connaissance (1895) de Leopold Andrian. Allons jusqu’au Désarroi de l’élève Törless (1906) de Robert Musil et Les cahiers de Malte Laurids Brigge (1910) de Rainer Maria Rilke – ces cas suggérant la persistante difficulté du jeune homme, dans le premier tiers du XXe siècle, pour vaincre les forces de décadence et retrouver l’harmonie en lui-même. Sans doute Jean-Christophe (1904-1912) de Rolland et Chéri (1925) de Colette portent-ils encore la marque de ce «cynique jongleur d’idées», pour reprendre les mots de Bourget.

Non seulement le jeune homme «règne»-t-il dans cette littérature fin-de-siècle, mais il est le destinataire idéal choisi par l’auteur qui, souvent, n’est pas lui-même beaucoup plus âgé. Nous avons vu Bourget dédier la préface du Disciple au «jeune homme de 1889» et Barrès adresser son Homme libre aux «collégiens de Paris et de la province». Gide n’agira pas autrement d’André Walter aux Nourritures terrestres. Et Eugène-Melchior Vogüé, l’auteur du fameux essai sur Le roman russe (1886), intitule un article dans les Débats du 1er janvier 1890: «À ceux qui ont vingt ans» (Vogüé: 1-15).

L’affaire Chambige éclate dans un contexte où se met en scène, en même temps que la fin de la jeunesse, le renoncement au symbolisme et à la décadence. Car vers 1890, la dialectique du maître et du disciple vit une période d’ébranlement. Le jeune homme se heurte aux moi déjà formés (les adultes) et revendique, contre eux, le pouvoir de librement grandir et développer ses virtualités. J’ai mentionné l’oraison de Sous l’œil des Barbares, appel au maître à un moment où ce mot s’entoure d’incertitude et de méfiance («ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes»). Barrès fera de la fin de la jeunesse le thème central des Déracinés (1897). Le parcours parisien de sept provinciaux lorrains, surexcités par les idées de grandeur que leur a infusées leur professeur de philosophie à Nancy, est révélateur de l’équation qu’applique désormais l’ancien «Prince de la jeunesse», passé de l’adoration du Moi-Individu à celle du Moi-Nation: d’un côté, les esprits forts (qui s’acclimatent) ou sages (qui suivent la voie de leur «race»); de l’autre, les dégénérés qui succombent aux fallacieuses promesses d’une liberté désencadrée.

«[Nous] ne saurons jamais ce que nous eût donné, sans son malheur, Henri Chambige», écrit Paul Margueritte. En assassinant Magdeleine Grille, c’est à la virtualité même du jeune homme décadent qu’Henri Chambige assénait le coup le plus dur.

Pour citer ce document:
Bergeron, Patrick. 2016. « Portrait du décadent en jeune homme : considérations autour d’Henri Chambige ». Dans Le jeune homme en France au XIXe siècle: contours et mutations d’une figure. Cahier ReMix, n° 6 (11/2016). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/portrait-du-decadent-en-jeune-homme-considerations-autour-dhenri-chambige>. Consulté le 27 mai 2017.
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