Université de Montréal

Paratexte numérique: la fin de la distinction entre réalité et fiction?

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L’idée que je voudrais essayer d’explorer est la suivante: les éléments paratextuels ont une fonction de seuil entre le hors-texte et le texte; par ce biais, ils nous permettent aussi le passage entre le niveau extradiégétique et le niveau diégétique, et, finalement, dans le cas de la littérature, entre réalité et fiction. Si ce modèle est assez défini dans le cas de l’édition papier, l’espace numérique a tendance à le rendre de plus en plus flou. Dans le Web, tout est texte et/ou paratexte; le même élément textuel (une adresse URL, par exemple) peut servir pour déclarer un passage à la fiction ou pour nous faire acheter quelque chose sur un site de ventes en ligne, ou encore pour regarder la météo ou pour gérer notre compte en banque.

Crédit:
Vitali-Rosati, Marcello

Vitali-Rosati, Marcello. Année inconnue, Sans-titre [Photographie du roman L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert]

En premier lieu, je vais tenter d’expliquer un peu mieux cette idée en proposant quelques exemples, puis essayer de comprendre ce qu’elle implique pour notre compréhension de l’espace numérique -et en particulier du Web. Commençons par la définition que donne Gérard Genette du paratexte dans Seuils:

un certain nombre de productions, verbales ou non, comme un nom d’auteur, un titre, une préface, des illustrations, dont on ne sait pas toujours si elles appartiennent [au texte], mais qui en tout cas l’entourent et le prolongent. (1987: 7)

En ce sens, quand on parle de paratexte:

Plus qu’une limite ou d’une frontière étanche, il s’agit d’un seuil, […] d’un vestibule qui offre […] la possibilité d’entrer ou de rebrousser chemin. (1987: 7)

Entre quoi et quoi le paratexte est-il le seuil? Au niveau structurel, il est, comme tout seuil, le passage entre l’extérieur et l’intérieur, le dehors et le dedans. Il s’agit ici du passage entre ce qui est à l’extérieur du texte et le texte lui-même -ce qui est hors-texte et ce qui est texte. Ou, de manière plus générale, l’élément qui marque le seuil d’inscription dans un support -le support livre. Dans le cas de la littérature, il s’agit aussi du passage de notre monde à l’univers de l’œuvre, du niveau extradiégétique au niveau diégétique. Et le fait de marquer ce passage nous permet, souvent, de faire la différence, grâce à une sorte de pacte entre l’auteur et le lecteur, entre ce que nous considérons comme réel et l’univers de la fiction.

Prenons, par exemple, la couverture de l’Éducation sentimentale de Flaubert en édition de poche. La couverture d’un livre est par excellence le lieu du paratexte. On y trouve le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage, une image et le logo de l’éditeur. Le nom de l’auteur est très clairement, dans ce cas, un élément qui nous renvoie au niveau extradiégétique. Il s’agit du nom d’une personne, Flaubert, qui a existé et qui a écrit un livre, l’Éducation sentimentale justement. Flaubert fait partie de notre monde et non du monde du livre. Mais ce nom est écrit sur le livre lui-même, il est du texte et il permet donc de faire un pont entre le monde où vit la personne qui a écrit le livre et le livre lui-même.

Ouvrons le livre. Dans la page de grand titre, nous trouvons tous les éléments paratextuels habituels: nom de l’auteur, titre, sous-titre et aussi des péritextes éditoriaux (qui ne dépendent pas de l’auteur, mais de l’éditeur), comme l’indication d’une préface et de son auteur, des commentaires, mais aussi les titres d’autres ouvrages de Flaubert parus dans «Le Livre de poche».

Tous ces éléments nous expliquent le statut de l’objet que nous avons entre les mains et nous permettent de passer de notre monde -un monde où il y a des gens qui écrivent, qui publient des livres, qui en lisent, qui les vendent, qui vont manger un sandwich sans lire de livres…- et le monde du récit, le monde de Frédéric et de Mme Arnoux. La préface, que nous trouvons quelques pages après, continue de nous aider à passer de notre monde au niveau diégétique, en nous expliquant ce qu’est le livre que nous avons entre les mains.

C’est comme si l’ensemble de ces éléments nous disait: voilà, vous avez entre vos mains un livre de littérature, vous êtes dans votre monde réel avec ce bouquin et vous allez le lire; il s’agit d’un livre de littérature, un très bon livre, signé par un auteur connu, et si vous le lisez vous allez plonger dans une histoire dont les protagonistes sont un jeune homme et une femme dont il tombe amoureux. Rien de plus facile: le passage entre l’extérieur et l’intérieur est net, bien expliqué, clair. Il n’y a pas de doutes.

Prenons un exemple un peu plus complexe: Les liaisons dangereuses. En ce qui concerne la couverture du livre, -si nous prenons encore l’édition de poche, par exemple- nous n’avons pas de surprises.

Tout est texte sur le Web ou, pour être plus précis, il n’y a sur le Web qu’un peu de texte et une quantité énorme de paratextes.

Dès qu’on ouvre le livre, nous nous trouvons face à une série d’éléments qui semblent être paratextuels. L’«avertissement de l’éditeur» se présente comme une préface éditoriale. Il faut lire le texte -et peut-être, pour un lecteur naïf, lire aussi la préface de l’auteur- pour comprendre qu’il s’agit d’une préface auctoriale fictive -, à savoir que c’est l’auteur qui l’a écrite en feignant d’être l’éditeur. On est dans une situation liminaire: entre le niveau diégétique et le niveau extradiégétique. La fonction de la préface est de parler du livre en tant que support, de parler de son édition et de faire le pont entre l’extérieur et l’intérieur du texte. Mais la préface fait déjà, d’une certaine mesure, partie de la diégèse, ou alors elle se trouve dans un niveau métadiégétique.

Dans ce cas, l’entrée dans le texte, dans l’univers de l’œuvre, dans le monde fictif, ne se fait pas de façon directe, franche, explicite. Le seuil est flouté. Le lecteur ne sait pas s’il est dedans ou dehors, il hésite et se retrouve à l’intérieur sans s’être rendu compte de l’instant où il a franchi le seuil. On pourrait dire que le lecteur est pris au piège au moment du passage du niveau extradiégétique au niveau diégétique et, de cette manière, il hésite un instant à identifier ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, ce qui appartient à son monde et ce qui n’y appartient pas.

Comme variante anglophone de cette structure, je citerai Barney’s Version. Quand on ouvre le livre, on trouve un péritexte éditorial qui nous annonce que le livre est accompagné des notes et de la postface d’un certain Michael Panofsky. En bon lecteur, nous faisons confiance à notre éditeur. Mais nous nous rendons compte, au fur et à mesure, que ce Michael Panofsky est le fils du protagoniste du livre, qui en est aussi le narrateur. Or si nous savons que Mordecai Richler est l’auteur du livre -et qu’en tant qu’auteur il fait partie de notre monde-, de quel monde fait partie Michael Panofsky? Est-il dans le texte ou hors du texte? Ou bien les deux? Est-il vraiment la personne qui s’est occupée d’éditer le manuscrit? Encore une fois, le passage est flouté. Le lecteur se fait prendre au piège et se retrouve dans le monde de la fiction sans s’en rendre compte. Bien évidemment, il y a des indices qui nous permettent de comprendre ce qui relève de l’univers diégétique et ce qui appartient au monde extérieur au texte. Mais, pour avoir ces indices, il faut être entré dans l’histoire, il faut savoir que le narrateur-protagoniste s’appelle lui aussi Panofsky, il faut lire les notes et en comprendre le sens. Dans la première note, par exemple, le faux éditeur commet une erreur: il corrige un nom qui est en réalité bien écrit dans le texte. L’actrice et stripteaseuse Ann Corio: le nom s’écrit avec un «i» (comme dans le texte) et non avec un «e», comme dans la note. Il faut être entré dans la maison pour se rendre compte d’où était le seuil; seule la fiction peut nous dire où se trouve la réalité.

Mais rassurons-nous: dans tous ces cas, nous sommes bien capables de faire la différence, d’établir la frontière. Ne serait-ce que pour une raison: le paratexte et le texte sont circonscrits, ils ne se trouvent que dans le support-livre. Le fait d’avoir entre les mains un livre circonscrit déjà la fonction du paratexte: le seuil est là, quelque part. Peut-être plus près que ce que nous croyons, mais pas avant le livre au moins. Le nom de l’auteur peut être fictif, le titre aussi, le nom de l’éditeur et même le numéro de page. Mais nous avons bien, entre nos mains, un livre. En d’autres mots, le paratexte, dans sa fonction de seuil, nous révèle une vérité fondamentale: celle de l’inscription du contenu littéraire dans un support précis, support qui implique un modèle économique particulier qui, à son tour, entretient une relation étroite avec le contenu du livre lui-même. Le niveau diégétique est possible parce qu’il s’agit d’un livre, parce qu’il y a des éditeurs qui font des livres, des libraires qui les vendent et des lecteurs qui les achètent.

On pourrait objecter que le paratexte peut aller au-delà du livre quand il s’agit d’un épitexte: compte rendu, critique, etc. C’est vrai. Mais l’épitexte lui aussi, même s’il peut sortir du livre, reste assez circonscrit. Et s’il est vrai qu’il peut également être fictif, cela arrive très rarement.

Que se passe-t-il quand nous lisons un texte sur le Web? Le problème du Web est que tout ce qui s’y trouve est du texte. Des adresses URL, menus du navigateur et boutons sur lesquels on clique pour exprimer son avis sur quelque chose ou pour acheter un produit, aux algorithmes, images et vidéos. Tout est texte sur le Web ou, pour être plus précis, il n’y a sur le Web qu’un peu de texte et une quantité énorme de paratextes. Et c’est justement le paratexte qui a d’habitude une fonction opérationnelle: le paratexte est un dispositif qui nous permet d’agir (changer d’adresse, de page, liker un contenu, acheter des Sorel pour l’hiver montréalais, etc.).

Pour le dire autrement: le paratexte devient interface et l’interface est un lieu d’action, un monde ou, encore mieux, le monde où nous agissons. Le paratexte devient donc environnement, notre environnement. Par ailleurs, il y a une continuité qui relie l’ensemble du Web: les frontières entre une page et l’autre ne sont pas définies, nous passons d’une plateforme à une autre sans solution de continuité -de Amazon pour acheter un livre au site de notre banque pour faire un virement, du site de la météo à notre plateforme de courriel, de Facebook à un blogue littéraire. Comment isoler ce blogue littéraire? Comment l’identifier en tant que texte littéraire? Comment découper le niveau extradiégétique (mes courriels, un achat, les infos sur la météo) du niveau diégétique (l’histoire racontée dans un blogue littéraire)?

Le paratexte devient interface et l’interface est un lieu d’action, un monde ou, encore mieux, le monde où nous agissons. Le paratexte devient donc environnement, notre environnement.

Les éléments paratextuels ne nous aident plus ou, mieux, ils confondent tout ensemble. La continuité entre les différentes pages du Web annule la spécificité de l’épitexte (il n’y a plus de différence entre un tweet qui parle d’un site et le site lui-même). Nous sommes toujours dans le vestibule dont parle Genette: toujours entre le dedans et le dehors, sans jamais être sûrs d’où se trouve le seuil.

 

Quelques exemples. Dans le Tumblr Avec maman sont postés chaque jour des prises d’écran de sms entre une maman et son fils.

Plusieurs éléments paratextuels: les onglets, l’URL, les différents boutons du navigateur, le titre du Tumblr, une petite explication qui nous dit, entre autres, qu’il s’agit d’une œuvre de fiction, l’ensemble des éléments paratextuels qui entourent les sms dans la capture d’écran du téléphone, les commentaires. La fonction de ces éléments est multiple. La plupart servent à nous donner une capacité d’action sur cet environnement: onglets, boutons, barre d’adresse, commentaires… Une autre partie représente des éléments paratextuels qui nous donnent habituellement une capacité d’action dans un autre environnement: les boutons du téléphone portable dans la capture d’écran. Une partie très restreinte nous donne simplement des informations sur le texte: le titre et le sous-titre qui nous expliquent de quoi il s’agit. Par ailleurs, puisque le Web est une continuité, et que cette page n’est pas comme le livre que nous avons acheté à la librairie et auquel nous accédons de façon consciente après un acte précis, nous devons nous interroger pour savoir comment nous sommes tombés sur cette page. Une recommandation -sur Twitter, Facebook ou autre-, un article qui en parlait…

Par exemple, le magazine en ligne Gentside publie le 25 février 2013 un article qui parle du Tumblr Avec Maman sans spécifier qu’il s’agit d’une œuvre de fiction.

Les éléments paratextuels ne séparent pas les différentes pages, mais les relient: avec des liens, par exemple, mais aussi par le fait que les mêmes éléments paratextuels se retrouvent dans des pages et des sites complètement différents. Un roman est défini en tant que roman par le fait d’être un livre, et aussi par le fait d’avoir des éléments paratextuels spécifiques qui nous disent qu’il a été publié par une maison d’édition particulière, dans une collection particulière, et qui permettent de le placer (et de le trouver) dans le rayon particulier d’une librairie. Dans le cas du Tumblr en question, les éléments paratextuels ne nous permettent pas de faire la différence avec le Tumblr de l’Université de Montréal, par exemple, ou avec le Tumblr participatif Chers voisins où n’importe qui peut poster des photos de messages un peu bizarres laissés par les voisins dans un immeuble.

Un exemple particulier de Tumblr est éclairant par rapport à mon propos. Il s’agit de Lanceur de viande. On y raconte que, dans une rue de Paris, quelqu’un jette de la viande par la fenêtre -avec des photos, des vidéos, etc. qui documentent ces épisodes. Plusieurs médias numériques ont parlé du site comme si ce qu’il racontait était vrai. On s’inquiétait à cause du mystère du lanceur de viande.

Et en effet, comment identifier un seuil entre la réalité et la fiction dans des cas de ce type? Si tout est texte, si le texte devient monde, environnement, comment identifier un hors-texte? Et s’il n’y a pas de hors-texte, comment départager le niveau extradiégétique du niveau diégétique? Et, pour finir, la réalité de la fiction? Dans le Tumblr Avec maman, le blogueur nous dit tout de suite qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. Il faut souligner que cette spécification sur la «fictionnalité» de l’œuvre n’était pas initialement présente; elle n’a été ajoutée que dans un second temps. Le blogueur a justement mis ce sous-titre, car plusieurs internautes s’interrogeaient sur la véracité des sms. Le paratexte nous aide désormais à tracer un passage net. Nous comprenons que les captures d’écrans sont fictives. La situation est claire.

Dans le cas d’un site comme le Tumblr de l’Université, nous comprenons qu’il s’agit d’informations réelles, que ce n’est pas de la littérature, grâce à des signes paratextuels clairs -le logo de l’université, le titre du Tumblr, etc. Mais que se passe-t-il pour le Tumblr Chers voisins? Et celui de Lanceur de viande? Et, au même titre, pour un blogue qui raconte la vie d’un blogueur? Les usagers montrent leur difficulté à identifier cette frontière…

La continuité du Web en tant qu’environnement implique une tendance à considérer les objets textuels eux aussi dans une continuité. Les éléments paratextuels nous invitent à cette continuité. La tendance du Web à aller vers un Web des objets -à savoir, à connecter à Internet non seulement des documents, mais aussi des objets tels qu’un frigo, une pizza ou une rue pour qu’ils puissent être gérés par des algorithmes- fait étendre le texte dans l’ensemble de notre monde. Tout est texte et le paratexte devient un outil de gestion opérationnelle du monde. Il n’y a donc plus -ou presque plus- de hors-texte et, dans tous les cas, pas sur le Web. Dans cette situation, est-ce que la distinction entre niveau diégétique et extradiégétique est encore fondée? Comment l’identifier? Et, pour finir, peut-on encore faire une différence entre la réalité et la fiction?

Pour citer ce document:
Rosati, Marcello Vitali. 2015. « Paratexte numérique: la fin de la distinction entre réalité et fiction? ». Dans Littérature et résonances médiatiques : nouveaux supports, nouveaux imaginaires . Cahier ReMix, n° 5 (01/2014). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/paratexte-numerique-la-fin-de-la-distinction-entre-realite-et-fiction>. Consulté le 18 novembre 2017.
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