Université du Québec à Montréal

Marcher, apprendre. L'être et le savoir de l'expérience

8 sur 9

De mon expérience de pèlerin sur les chemins de Compostelle, je distingue trois ordres ou niveaux de connaissances, qui correspondent à trois étapes de mon apprentissage: l’épreuve du corps et la reconnaissance des limites physiques; l’élaboration d’un imaginaire de la traversée pédestre; le bonheur du sens ou ce que signifie être dans la bonne voie. Au fil de ce retour sur mes propres pas, un questionnement me guidera: qu’apprend-t-on à marcher?

Archambault, Philippe. Année inconnue. «Fisterra crépusculaire»
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Archambault, Philippe

Archambault, Philippe. Année inconnue. «Fisterra crépusculaire» [Photographie]

Le moment venu, il faut qu’une réflexion fondamentale succède à une expérience qui ne l’était pas moins, et la complète.

Nicolas Bouvier, L’échappée belle1

Un jour, mon ami Ulysse, un homme aux mille tours, laissa tomber ce mot: Compostelle. Il me raconta l’histoire du nom et m’expliqua le pèlerinage. J’accueillis ses paroles avec curiosité, sans toutefois me sentir concerné, encore moins attiré. Six ans plus tard, je m’élançais sur la voie de Saint-Jacques. L’idée, en moi, avait fait son chemin. Depuis lors je mène une vie parallèle: je suis un pèlerin de Compostelle. Je parle au présent, car je suis toujours en route. Je repartirai dans quelques jours et je marcherai des centaines de kilomètres, les derniers; je marcherai jusqu’à l’océan, jusqu’au lieu où finit la terre.

Mon pèlerinage est une expérience cardinale, comme dirait Pierre Bergounioux2, ayant transformé et transformant mon rapport au monde et à moi-même. Témoigner d’une telle expérience est problématique, car il est impossible de déterminer où elle commence. Le mot de l’ami est un leurre: j’aurais tout aussi bien pu faire valoir mes premiers pas d’homme… Devant cette complexité, je choisis un seul point d’entrée, celui, essentiel, de la marche. Ce choix s’éclaire d’une pensée particulière qu’expriment à merveille ces paroles de Nicolas Bouvier: «La marche […] est un moyen de connaissance intellectuel ou spirituel, selon qu’on place la barre très haut ou un peu moins3

Au retour d’une promenade savoisienne, ayant humé l’odeur des pommes et croqué une poire, ayant miré un chat et capté les rumeurs paysannes, Charles-Albert Cingria écrit: «Il me semble que je viens de parcourir les étapes d’une inconcevable aventure. Tout cela semble n’être rien. Il n’y a point de total à faire. N’empêche que je me sens singulièrement grandi. Par quoi? je ne sais. Cette exaltation ne laisse d’être salubre. J’ai appris, j’ai éprouvé. Il faut que cela recommence4

«L’inconcevable aventure» prend lieu dans le familier, dans les parages de Genève, la ville natale du poète. Cingria le répète sans cesse, tout comme Bouvier à sa suite: le voyage n’est pas une affaire de distance franchie. Pour quiconque animé de curiosité et goûtant les délices de la découverte, franchir le seuil de sa demeure suffit au dépaysement. Seulement, nos deux bourlingueurs-promeneurs oublient de souligner au passage à quel point s’aventurer et découvrir en terrain familier est un art difficile. Les flâneurs le savent bien. On peut éprouver et apprendre, grandir singulièrement, en parcourant les ruelles de sa ville (ça s’est vu) ou en faisant un voyage de mille lieues; les deux marches commencent par un pas (Lao-Tseu5). Cela ne signifie guère que la distance ne pèse pas dans la balance (et sur les épaules). Le premier pas du flâneur n’est pas le premier pas du pèlerin. Une même action ne renvoie pas nécessairement à une même expérience. Entre mes flâneries montréalaises et ma longue marche jacquaire, il y a plus d’un pas à faire… disons que d’une échelle à l’autre, les paramètres de l’exercice changent brutalement.

La marche est une manière d’être au monde, une manière de le rencontrer, de le saisir et de le comprendre.

Dans cette perspective, la marche au long cours est une forme soutenue d’apprentissage. De mon expérience de pèlerin, je distingue trois ordres ou niveaux de connaissances, qui correspondent à trois étapes de mon apprentissage: 1) l’épreuve du corps et la reconnaissance des limites physiques; 2) la constitution d’un imaginaire de la traversée pédestre; et 3) le bonheur du sens ou ce que signifie être dans la bonne voie. Au fil de ma réflexion, un questionnement me guidera: qu’ai-je appris en usant mes chaussures? Quelle est la nature de ce savoir pérégrin ? Est-ce un savoir transmissible ou une connaissance intime, de soi à soi?

 

Première évocation

Il te dit: «ne marche pas contre ta douleur, mais avec elle». Tu ne sais pas, pas encore. Tu comprends qu’il t’encourage, qu’il te tend une main amie. Celle-ci t’échappe tant tu es brisé. Tu viens d’achever ton troisième jour de marche, mais c’est le contraire: c’est ce mauvais chemin de caillasse et de poussière qui vient de t’achever. Tu es au commencement et jamais la fin n’aura été aussi proche. Tout en toi accuse les traits du naufrage. Tu as échoué à Montpellier. Alors que le prêtre hospitalier de Saint-Roch t’entretient, tu sens la fin imminente. L’abandon est là et t’apparaît comme la décision la plus raisonnable qui soit. Tu boites. Tu ne tiens plus debout. Chaque pas est un calvaire. Un  léger drap de coton sur tes chevilles gonflées te fait l’effet d’une lame s’enfonçant dans ta chair. Nuit blanche, la douleur t’empêchera de fermer l’œil. Tu as pris un jour de repos avant de te résoudre. Tu n’as pas vu la lumière. Tu es allé au cinéma. Le matin suivant tu repris la route. Les pieds comme deux plaies pansées et la pensée comme un long cri contenu. Tu allais marcher plus de mille kilomètres. Tu allais vivre les plus beaux moments de ta vie.

Mon narrateur a la mémoire courte ou pour le moins sélective. Il faudrait lui demander pourquoi il a supprimé cette phrase: Tu t’arrêtas exténué, des kilos et des ongles d’orteils en moins. Avant d’entrer dans le vif du sujet, d’approcher la question de la douleur, il me faut mettre à mal une conception positiviste de l’épreuve physique qui peut facilement conduire à un héroïsme de pacotille. Sans ce geste nous risquons le malentendu. D’un point de vue philosophique, nous rappelle Robert Lenoble, «l’expérience c’est “le fait d’éprouver quelque chose, en tant que ce fait est considéré non seulement comme un phénomène transitoire, mais comme élargissant et enrichissant la pensée”6.» Cingria ne dit pas autre chose de sa promenade savoisienne qui l’a «singulièrement grandi». J’endosse cette conception en marquant toutefois une réserve: elle a le défaut de présenter «le fait d’éprouver» sous un jour faste et édifiant. Un pèlerinage est une épreuve qui use, fatigue et déroute; elle transforme et informe pour le meilleur et pour le pire.

Si j’ai commencé par évoquer ma souffrance de pèlerin débutant, c’est pour mettre au premier plan cette chose indispensable à tout apprentissage, à savoir l’inexpérience ou l’ignorance. Mes douleurs du troisième jour et des jours suivants auraient pu être évitées. Il aurait suffi que je sois plus en forme, mieux chaussé et moins chargé. Pour cette raison je ne retire aucun mérite particulier à les avoir endurées. J’éprouve toutefois une fierté, c’est-à-dire un amour envers mon propre geste d’avoir repris la route. Certains pèlerins de ma connaissance vous parleraient de dépassement de soi. Je comprends leur enthousiasme, mais il y a là un abus de langage, ou simplement une piètre expression. On peut empiéter provisoirement sur ses limites ou s’efforcer de les repousser, mais lorsqu’on les dépasse on finit soit à l’hôpital, soit à la morgue. Bon an mal an, vingt-cinq pèlerins de Compostelle, en moyenne, trouvent la mort en chemin. Si la plupart se font happer par des camions, les autres meurent de crises cardiaques (il y a aussi de rares cas d’épuisement!). Je ne me suis jamais dépassé. J’ai éprouvé et j’ai appris. Mais quoi donc au juste?

L’essentiel, on le saisit rarement sur le coup, dans l’être de l’expérience, ou encore, mais c’est la même chose, au moment de l’épreuve. On le tire à la lumière peu à peu. Puis c’est la frappe du grand jour: on comprend. Et il n’y a pas d’apprentissage sans compréhension. J’en reviens à mon inexpérience. Le fait d’être mal préparé est banal, pourtant cette insuffisance sera à l’origine d’une expérience d’une violence inédite. J’ai atteint l’âge de vingt-quatre ans, c’est-à-dire mon âge lors de mon premier pèlerinage, sans me fracturer un membre, sans subir de graves opérations et relativement épargné par la maladie. Pour les maux passagers et bénins quelques pilules m’isolaient de la douleur. Ce seul fait ne cesse de m’étonner. Mon cas n’est en rien exceptionnel et j’aurais tendance à le qualifier de commun. D’un point de vue anthropologique, il y aurait beaucoup à dire sur cette inexpérience de la douleur et par extension sur la manière dont nous la traitons, nous la «gérons». Je n’en dirai rien. C’est un sujet trop vaste, trop épineux et ce n’est pas le mien. Il m’a fallu un certain temps avant de comprendre que ces premiers jours de pèlerinage, en tant qu’épreuve physique, revêtaient une dimension initiatique, qu’entre Montpellier et Anglès je fus initié, comme jamais auparavant, à la douleur, c’est-à-dire à mon corps.

La douleur, mais laquelle? Eh bien celle de marcher cent cinquante kilomètres avec des pieds en sang dans des chaussures trop petites, avec les jambes en vrac et le reste de la chair endolorie. Quelle misère, ces mots! Je sais bien que l’expérience sensible est multiple et qu’une expression aussi simple que «j’ai mal» signifie différemment pour chacun de nous, mais le mieux que je puisse dire pour notre compréhension mutuelle demeure ceci: jamais je n’avais eu aussi mal de ma vie. Afin d’avancer, j’avais adopté la stratégie «d’un seul pas à la fois» et je vivais dans la précarité la plus complète par rapport à mon corps. Je sentais qu’il pouvait me lâcher à tout moment. Marcher avec cette douleur au corps signifiait m’exposer à la menace de l’effondrement. Je ne sais toujours pas ce qui m’a tenu debout. La volonté, l’automatisme, les ressources de l’imagination, la rage ou qui sait si, au fond de mon incroyance, il n’y avait pas un désir secret d’expiation?

Cet été-là, je n’ai rien appris de mon épreuve de la douleur. J’ai continué à marcher contre elle et j’ai fait des kilomètres comme un homme qui progresse dans le noir, à tâtons et au hasard des obstacles. La douleur n’est pas un savoir en soi. Elle s’apparente à un révélateur: elle expose, rend sensible et met à nu le corps, notre vulnérabilité originelle, notre condition d’êtres mortels. Si j’ai pu finalement apprendre de la douleur, c’est, je crois, parce qu’elle s’inscrivait à l’intérieur d’un cheminement personnel qui, à son tour, épousait la forme et l’esprit d’une pratique ancienne. Peut-être que pour signifier, la douleur a-t-elle besoin d’être vécue en fonction d’un destin ou d’une destination – d’un but à atteindre? Je ne sais. Pour ma part, j’ai appris par répétition, en répétant l’expérience. J’ai appris à marcher avec ma douleur, tout contre elle. Je n’ai pas appris à l’endurer ou à la supporter, comme on dit, mais à être douloureusement7. Je comprends ce savoir être douloureusement dans la perspective éthique de la connaissance de soi, comme une aptitude à mieux vivre, comme une recherche de plénitude. Il s’agit là d’une aptitude précaire, jamais tout à fait acquise. Il y a des jours où il m’arrive encore de marcher ou de pédaler contre ma douleur…

 

Deuxième évocation

L’aube fraîche est infusée de brouillard. Tu dévales la montagne et t’arrêtes en bordure de route pour prendre un café solo. Tu viens de retrouver l’Espagne. Tu connais déjà ce bout de pays pour l’avoir parcouru trois ans plus tôt. Tu dépasses Canfranc avec sa gare élégante et obsolète. Avant d’atteindre Villanua, tu te retournes et c’est l’ébahissement. Les Pyrénées sont désormais derrière toi. Tu viens de les franchir. Vertige et fou rire. Cela faisait deux semaines que tu les avisais et les contemplais. Tu t’étais habitué à un certain profil. Ici elles sont arides et iront en rapetissant. Soudain tu es saisi par le souvenir du premier matin où tu les aperçus. C’était à Les Cassés, et alors que Françoise te ramenait sur le bon chemin, elle te dit doucement: regarde, elles sont là, tes montagnes. Et à présent, tu habites le souvenir et l’instant. Tu dis à Françoise: un matin, tu sortiras reconduire un autre pèlerin et tu lui diras: regarde, elles sont là, tes montagnes. Et moi je serai déjà loin, juste derrière elles.

Dans cette deuxième évocation fusionnent deux aspects incontournables de mon pèlerinage, et de toute marche au long cours, à savoir la traversée et l’hospitalité, ou si vous préférez le déplacement et l’étape. Lorsque l’on vient à réfléchir à une expérience cardinale, on se rend vite compte que les différents imaginaires en présence s’emboîtent les uns dans les autres. En fait, c’est la réflexion même qui les réorganise, les dispose dans de nouveaux rapports (antagonisme, similitude, analogie, etc.) et les réoriente en fonction d’un pôle chargé de sens. L’imaginaire de la traversée pédestre a pris forme et s’est imposée à mon esprit en contact – en contraste – avec une pratique antérieure au pèlerinage, à savoir la flânerie. Je me représente la «grande marche» en passant par la «petite marche»; il s’agit d’un raccourci en quelque sorte! En tant que flâneur, j’ai la manie des boucles et des circonvolutions. Je reviens sans cesse sur mes pas et bien que j’essaie depuis des années de fausser compagnie à mon domicile, je finis toujours par retrouver mon chemin et par rentrer chez moi. Je m’y suis résigné. Ma pratique déambulatoire, qui est une pratique de sédentaire, s’oppose presque à ma pratique pèlerine, qui est un état provisoire de nomadisme. Je dis presque, parce qu’il existe un cas de complémentarité, tout à fait exquis d’ailleurs, à savoir celui du pèlerinage-flânerie, comme il m’arrive de le pratiquer à l’entrée des villages ou à la sortie des villes.

Le pèlerinage de Saint-Jacques exprime l’idée, forcément inusitée pour un sédentaire, d’une longue trajectoire unidirectionnelle, d’un parcours sans retour. Il est vrai qu’une poignée de jacquets font l’aller-retour. Ce faisant, ils se soumettent à l’épreuve du contre-sens et sont ramenés bien vite, pour peu que le chemin soit fréquenté, à l’aspect marginal de leur démarche, au simple fait de ne plus partager une destination commune – de ne plus appartenir au même sens. Tous les pèlerins rencontrés en sens contraire m’ont confié l’impression qu’ils avaient eue de faire fausse route. Ces exceptionnels cas d’allers-retours n’enlèvent rien à l’évidence du non-retour, de l’être en route. Je dis «évidence», mais rien n’est moins évident que cela, puisque cela signifie: quitter, sans cesse quitter et laisser derrière soi. On se dit qu’une marche au long cours par son mouvement et donc par sa durée institue une continuité. On se dit, puisque les kilomètres s’accumulent, que les segments de chemin parcouru s’additionnent également. L’équation n’est pas si simple.

Je peux bien m’amuser au jeu mirobolant des sommes, vous dire qu’à la fin juin, j’aurai marché 2760 kilomètres, que j’aurai dormi dans environ 120 lits et que le mot «lit» est dans bien des cas abusif. Ces chiffres ne me disent absolument rien. Mon imaginaire de la traversée pédestre fonctionne par rupture et discontinuité. Prenons le raccourci suivant: pour le pèlerin en chemin il n’y a qu’un point de départ, qu’un jour de marche, qu’une étape. Encore plus concrètement, nul ne part du Puy-en-Velay pour aller jusqu’à Santiago. Un pèlerin partira de la cathédrale du Puy, il progressera tranquillement, il égrènera un chapelet de hameaux et de villages «la Roche-Saint-Christophe-Tallode-Liac-Lic-Montbonnet-le Chier», puis il s’arrêtera à Saint-Privat d’Allier, où il passera la nuit. Le lendemain, il repartira, non pas du Puy, mais de Saint-Privat, et fera route vers Saugues. Est-ce à dire que le pèlerin que je suis, une fois en route, n’habite que l’instant? Bien sûr que non. J’avance seulement que la liaison entre les différents lieux traversés s’organise, en un imaginaire, autrement que par la topographie et la chronologie. Après un certain temps, la marche, et plus précisément le fait de passer constamment de lieu en lieu, altère la perception du temps et la relation à l’espace. Pour ma part, je deviens oublieux du jour et de l’heure et je m’imagine le chemin parcouru comme une constellation: n’est-ce pas l’image même de Compostelle d’ailleurs, ce «champs d’étoiles»? Rétrospectivement, je réalise que mes liaisons imaginaires respectent peu le tracé topographique. Et puis à l’oubli, qui est ici un symptôme d’euphorie généralisée et non de fatigue extrême, s’ajoute une curieuse distension du temps qui fait en sorte qu’un événement vieux de cinq jours apparaît lointain et tout poussiéreux. Bref, avancer sans arrêt en laissant tout derrière soi est une expérience vertigineuse pour quiconque habitué à revenir sur ses pas et à regarder en arrière…

En cours de réflexion, un changement s’est produit: ce que je pensais central m’apparaît désormais périphérique. Lorsque vous traversez lentement, c’est-à-dire entre 4 et 6 km/heure, un bout de pays, vous faites «la découverte très progressive des paysages [et ceux-ci], comme le dit si bien Bouvier, ont le temps de se présenter8.» Et j’ajouterais: et nous, de nous attacher. Par exemple, au petit matin, j’avise une colline au physique rappelant celui du mont Saint-Hilaire. À midi, je la dévisage. En soirée, au pied d’elle, je mesure ma petitesse et comprends que je ne suis pas de taille. Il se dégage de cette découverte un formidable sentiment de liberté, mais aussi un savoir, qui me semble maintenant secondaire, ou tout simplement pratique. À marcher des milliers de kilomètres, un pèlerin ou un randonneur a l’occasion d’apprendre à mesurer l’espace, c’est-à-dire la distance parcourue ou à parcourir dans un temps donné. Et cela à vue d’œil ou à la carte. Ce calcul n’a rien d’abstrait puisqu’il s’effectue à partir des coordonnées du corps, de l’intime connaissance de ses ressources et de ses limitations physiques. Après des années, je suis arrivé à un degré d’expertise en cette matière qui ne cesse de me déconcerter, mais qui hélas ne me préserve guère d’être en retard!

Il m’est impossible de transmettre ce savoir-faire, puisqu’il est défini par ma propre singularité physique, mais vous pouvez apprendre par vous-mêmes. Quittons la périphérie. Au centre de mon imaginaire d’être en route, voire au centre même de mon expérience pèlerine, se trouve cette relation entre le mouvement de la marche, l’étape et l’hospitalité. «Le meilleur du voyage, écrit Bouvier, c’est l’étape. Vous l’avez gagnée. […] Vous avez fait un effort dans la journée, qui peut être de conduire une petite voiture sur des pistes très difficiles ou de marcher des heures et des heures, et tout à coup survient ce moment merveilleux où l’on restaure son corps9

L’étape – ou faire étape – implique naturellement un lieu, un gîte, une auberge, une ferme, etc., mais elle ne désigne jamais le lieu lui-même. L’étape est le bref séjour, le passage rendant possible le passage – la traversée.

L’étape est un «moment», comme le précise si justement l’auteur de L’usage du monde. Un moment pour se décrasser, pour refaire ses forces et pour rencontrer ses compagnons de route et ses hôtes. J’aurais une myriade de choses à dire sur mon expérience jacquaire de l’hospitalité. Il y a là un témoignage infini. C’est simple: sans hospitalité, pas de pèlerinage. C’est là la condition sine qua non de l’expérience. Et celle-ci comprend toujours deux hôtes, le recevant et le reçu. Cette relation s’ouvre sur un double apprentissage qu’il faut renouveler à chaque étape, car l’hospitalité n’est pas affaire de conformité ou de politesse, mais de don. Lorsque l’un donne avec bonté et que l’autre reçoit avec grâce ou s’abandonne, le bonheur n’est jamais bien loin. Combien de fois aurais-je aimé faire mon nid de ce bonheur? Ne pas repartir, rester là et vivre. Combien de fois suis-je reparti? Toujours, je suis reparti.

 

Troisième évocation

Il te demande, en observant une ribambelle de pèlerins, pourquoi toutes ces personnes ont pris le chemin. Tu réponds à brûle-pourpoint que cela est lié aux flèches jaunes. Il se retourne vers toi et ses yeux demandent une explication. Tu réponds, quelques heures plus tard: «suivre les flèches, se laisser guider par elles, confère un sens à notre vie, du moins à notre action immédiate. Et nous désirons tous que notre existence ait un sens.»

 

Quatrième évocation

C’est le matin, ton moment préféré. Tu aides Roberto à ranger la cuisine du refuge. Dehors Arrès avec ses 17 habitants somnolent. Brève cérémonie des adieux. Un mot et un geste de la main. Il n’en faut pas plus. Tu reprends la sente à flanc de colline par où tu es arrivé hier en plein orage. Tu descends vers la vallée dans un air doux et humide. La lumière perce à travers les nuages. Il y a ce blanc nébuleux, ce bleu lavé du ciel, l’indigo des montagnes et surtout le sable blond des graminées. Tu t’arrêtes. Tu succombes à la beauté du monde. Elle s’immisce en toi, te renverse, te bouleverse. Et tu ris et tu verses des larmes. Celles-ci coulent comme l’eau jaillit de la source. Le monde entier passe, son souffle dans ton souffle, son éclair dans ta chair. Un instant, une éternité. Tu reprends ton souffle et lui le sien. Il reste sur ta peau un frisson et en toi, et durablement, un goût de splendeur.

L’histoire des flèches jaunes, qui est parfaitement authentique, ne s’arrête pas là. De retour en Norvège, Martin, mon complice de l’histoire, me confia avoir éprouvé un profond désarroi. Je lui conseillai d’acheter de la peinture jaune et de baliser lui-même sa vie… Ma boutade est à la fois à prendre au sérieux et avec un grain de sel. Marcher pendant des jours et des jours sur une voie balisée procure une sensation de détente, de confort et d’insouciance. À condition de ne pas se perdre, ou de s’en ficher royalement. Il y a des pèlerins si angoissés à l’idée de faire fausse route qu’ils remuent ciel et terre pour trouver une flèche ou la double ligne d’un GR. Ils s’épuisent où d’autres battent la campagne comme des enfants doucement attardés. Le grain de sel a trait précisément à la diversité irréductible des expériences personnelles. S’il existe un bonheur à se sentir guidé, à progresser dans la bonne voie, ce bonheur n’explique pas à lui seul la présence de tous ces gens sur le chemin. Chaque pèlerin a ses motifs; et ceux-ci lui échappent en partie. Cela importe peu. Le sens n’est pas fixé a priori: il se définit au fil de l’expérience. Et le sens ne se réduit jamais à une signification, pas plus qu’une expérience à une explication. Dans l’épreuve quelque chose excède l’apprentissage; tout l’éprouvé ne peut être appris.

L’essentiel nous le tirons peu à peu à la lumière… n’est-ce pas une conception par trop optimiste et rationaliste de l’acte même de compréhension? Et si l’essentiel restait toujours dans l’ombre? Le «bonheur du sens», ou encore «la beauté du monde» sont des expressions approximatives désignant des mystères de ma perception. L’illumination d’Arrès, il m’est permis de l’évoquer et même de la décrire, en empruntant encore à Nicolas Bouvier: «Il existe […] des instants éblouissants et trop brefs où nous cessons de percevoir les choses isolées, solitaires, autonomes, disjointes, orphelines et où les harmoniques qui régissent leur ordonnance nous parviennent dans un déferlement éperdu, heureux10.» Mais m’est-il donné de comprendre ces «irruptions du monde11», ces «trop brefs instants d’unité indicible et de totale réconciliation12»? La question est loin d’être rhétorique puisqu’elle pointe à la fois l’attrait et la déceptivité de l’expérience spirituelle. Toute personne, du sédentaire endurci au voyageur de grands chemins, a en lui une soif de plénitude, de «présence plénière» pour reprendre les mots de Kenneth White; c’est un désir par défaut, parce que nous sommes précisément des êtres de désir, c’est-à-dire de manques et de solitude. Ces rares moments harmonieux comblent l’être à ras bord et le relient à toutes choses, le vide apparent du monde se remplit l’espace d’un instant. La déception, la mienne, ne tient pas à la brièveté de l’épreuve (d’ailleurs si celle-ci se prolongeait, je succomberais littéralement), elle tient au fait de demeurer dans l’ombre, ignorant des moyens pour accéder par moi-même au ravissement du monde. Je veux bien croire, et je pèse mes mots, qu’un tel apprentissage se peut (je pense notamment à l’ascèse mystique), mais assurément l’illumination est un dur métier.

Je me retourne vers mon vieux compagnon de route, Charles-Albert Cingria. Il me sourit et me souffle à l’oreille, et du coup aux vôtres: «Le tout est, non tant de comprendre, que d’avoir la sagesse de s’étonner13.» Et Robert Lenoble de renchérir: «La marque de l’intelligence est de savoir avouer dans bien des cas que l’on ne comprend pas, et, alors même que l’on a compris, de rester curieux de tout ce qu’il reste à découvrir14.» Voilà bien pourquoi toute forme de déploration serait dérisoire et de mauvais goût. Nous voudrions comprendre ce qui nous forme et nous déforme, ce qui nous habite et ce qui nous fait vivre. Nous pouvons consacrer l’écriture à ce désir, mais au bout du compte le savoir de l’expérience sera toujours déficitaire par rapport à sa qualité d’être. Au long du chemin de Compostelle, j’ai beaucoup éprouvé et j’ai peu appris. Mais ce peu est immense, si l’on conçoit, comme Cingria, que «l’immensité ne se mesure pas à l’étendue15.» Dans une optique de la transmission, ces éclairs de compréhension, ces lueurs pérégrines, ne peuvent être que des indices d’un savoir singulier, c’est-à-dire une piste pour rencontrer et faire la connaissance d’autrui. S’il y a bien une leçon que la route m’a apprise, c’est celle-ci: nous transmettons ce que nous devenons; ultimement notre seul avoir, c’est notre être. Je ne saurais placer la barre plus haut.

 

***

 

Un mot de la fin

Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages

Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge

Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans

J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps16

 

Depuis longtemps je me méfie des voyageurs qui ne disent que du bien de leurs voyages. J’apprécie l’esprit de justesse des bourlingueurs qui confient s’être ennuyés et avoir perdu leur temps. Il entre dans ce geste un amour, ou du moins un respect pour l’ambivalence irréductible de toutes nos expériences. J’écris ces lignes à Fisterra. C’est la fin du chemin de Saint-Jacques. C’est la fin de mon pèlerinage. L’heure est au bilan, mais cet exercice comptable me répugne! Le positif et le négatif? Allons donc! Il y a tant d’impondérables, de variables et d’inconnues! Et puis il y a tout ce qui fut oublié en cours de route; un visage qui aujourd’hui m’échappe fit pourtant ma joie autrefois. Pas de bilan, donc.

Dans le topo-guide que j’utilisai pour le Camino del Norte, les auteurs nous laissent sur ces mots: «Nous souhaitons bon chemin à l’être nouveau que vous êtes devenu17.» Ce genre de formule, un brin ésotérique, prête tellement à confusion! À l’expression malheureuse d’«être nouveau», je préfère celle plus modeste et plus adéquate d’«être transformé», à condition d’entendre cette transformation comme un processus d’apprentissage. Ce choix terminologique est celui d’un incroyant. Pour le pèlerin pieux, la «nouveauté de l’être» s’éprouve aussi dans la foi, sous les divins auspices. La croyance en Dieu modifie radicalement l’interprétation de l’expérience pèlerine et du monde entier d’ailleurs! Je ne souscris pas à cette croyance, cependant, une autre foi, née du partage, m’anime depuis longtemps et jusqu’à ce jour: la confiance au monde. Cette petite foi des hommes, cette courte flamme de mortels, exige un entretien infini. La confiance vit et meurt par notre souffle. Et pourtant, aussi fragile et improbable soit-elle, elle m’aura permis de marcher jusqu’ici et de m’aventurer au cœur du monde. Sans elle, aurais-je fait le premier pas?

 

Cinquième et dernière évocation

La voie jacquaire arrête à flanc de falaise. Le pas suivant, et celui-là doit être marin, c’est l’océan. Le regard continue à vol d’oiseau et s’en va se perdre au large. Soudainement, l’horizon s’embue. Une longue aventure touche à sa fin. Et cette boucle bouclée est (pourtant) un dénouement. À l’heure de toutes ces fins point un monde de commencements. Un chemin s’arrête, je poursuis ma route.

 

Cabo Fisterra, 22 juin 2011.

Pour citer ce document:
Archambault, Philippe. 2012. « Marcher, apprendre. L'être et le savoir de l'expérience ». Dans De marche en marche, habiter le monde. Cahier ReMix, n° 2 (juillet 2012). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/marcher-apprendre-letre-et-le-savoir-de-lexperience>. Consulté le 26 mars 2017.
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