Université Laval

Les mises en scène du divers. Rencontre des écritures ethnographiques et artistiques

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© Salvatore Puglia

Salvatore Puglia, Etruscan Places, Intruders 00, 2016, 15x30.

Les sciences sociales et en particulier l'anthropologie ont longtemps considéré les moyens dont elles disposent comme suffisants et adéquats pour décrire et traduire les mondes qu'elles exposent. Ces moyens, dans la plus pure tradition, sont l'écriture scientifique et les appareils conceptuels. Or, dans l'acte d'écriture, en passant du monde de l'expérience à celui de sa formalisation par le texte, la plupart des chercheurs ressentent, à un moment ou à un autre, que «quelque chose se perd». Ce «quelque chose» est, entre autres, la partie sensible de cette expérience et sa dimension relationnelle. L'une et l'autre, bien que faisant partie des piliers nécessaires à toute démarche de connaissance, sont soit négligées, soit restituées dans des récits littéraires souvent talentueux, soit encore livrées brutes dans la publication tardive d’un journal d’enquête. Ils sont considérés comme une part sinon maudite, du moins marginale, de l'activité de recherche. Ils sont en quelque sorte l’à côté des récits, que l’on conserve trop fréquemment pour plus tard. Au XXe siècle des auteurs ont flirté avec la littérature sans pour autant se trouver dans le camp des voyageurs ethnographes du XVIIIe siècle, auteurs dont la scientificité fut controversée. Le courant de l’anthropologie visuelle a aussi à sa façon contribué à fournir des réponses à ceux qui voulaient réconcilier la sensorialité de l’expérience et la scientificité de sa restitution.

Aujourd’hui, la collaboration de plus en plus étroite entre anthropologues et  artistes modifie la nature des débats et pratiques. Cette collaboration favorise des mises en situation avec des publics et avec des participants qui engagent pleinement les uns et les autres. La médiation culturelle et les approches participatives des méthodes qualitatives sont au cœur de ces expériences dont les frontières disciplinaires sont floues. La préoccupation des créateurs, qu’ils soient ou non reconnus comme artistes, est souvent tournée vers les sujets de la narration, c’est-à-dire ceux et celles dont on prétend traduire et représenter les expériences. Les artistes abordent alors des thématiques familières aux anthropologues et autres spécialistes des sciences sociales; et ces derniers, de leur côté, puisent aux disciplines artistiques. Le théâtre, les arts visuels, la littérature, la vidéo, la performance, pour ne citer que ces exemples, entrent sur la scène anthropologique et viennent remettre en question la façon dont ces disciplines extériorisent trop souvent leur objet. Les artistes finissent par se préoccuper du «monde réel», des conditions politiques et sociales de la création et aussi de ceux qui ne peuvent se réduire à n'être que des publics. Les scientifiques s’interrogent sur le statut des participants à leurs travaux qui ne peuvent pas non plus être réduits à n'être que des objets de l’observation ethnographique. Alors que des expériences de ce type se multiplient du côté des Amériques on les retrouve aussi du côté européen.

Les journées d’étude organisées en 2018 à Québec et à Paris sur la rencontre des écritures ethnographiques et artistiques se sont saisies de toutes ces questions émergentes. Il s'agissait d’ouvrir un dialogue entre des auteurs en sciences sociales comme en anthropologie et des artistes sensibles à ces disciples, certains invités cumulant les rôles. Ce dialogue s’est appuyé sur des préoccupations, des propositions de travail et des expériences récentes conduites par les uns et les autres à partir du large thème des altérités et des mises en scène du divers. Il ne s'agissait pas de faire une «anthropologie de l'art», mais de se demander: que peut l'art pour l'anthropologie aujourd’hui et que peut l'anthropologie pour l'art? Comment l’art et l’anthropologie croisent-ils la question des altérités, des diversités, par des propositions inspirantes et innovantes, ou comment pourraient-ils le faire? L’anthropologie fut, en raison de sa tradition imposante au sujet des approches participatives et de la part expériencielle reconnue de ses méthodes, une source d’inspiration lors de ces échanges dont l’esprit fut toutefois résolument interdisciplinaire.

Ce numéro spécial des Cahiers Remix a permis aux artistes chercheurs et aux chercheurs artistes participants de ces journées d’ouvrir leurs carnets: notes de terrain, dessins et croquis, enregistrements audio ou vidéo, photographie, récit littéraire. Nous nous sommes intéressés au carnet dans tous ses états, comme élément central de la fabrique ethnographique et artistique. Un peu comme l’artiste Alechinsky écrit ses notes marginales dans ses tableaux, ou comme l’anthropologue Taussig dessine des observations ethnographiques dans son calepin, chacun consigne ce qu’il ne veut pas perdre. A travers ces pages pleines de vie, de tâtonnements aussi, se donne ainsi à voir la réalité sensible du travail ethnographique et artistique.

Dans cette perspective, des communications plus ou moins classiques ont alterné et résonné avec d’autres, prenant la forme d’un langage poétique, théâtral, performatif, cinématographique, sonore. Il s’agissait bel et bien de journées d’études expérimentales.

Pour citer ce document:
Saillant, Francine, Nicole Lapierre, Bernard Müller et François Laplantine (dir.). 2018. Les mises en scène du divers. Rencontre des écritures ethnographiques et artistiques. Cahier ReMix, n° 09 (11/2018). Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/les-mises-en-scene-du-divers-rencontre-des-ecritures-ethnographiques-et-artistiques>. Consulté le 11 décembre 2018.
Saillant, Francine
Lapierre, Nicole
Müller, Bernard
Laplantine, François

Introduction. Les mises en scène du divers. Rencontre des écritures ethnographiques et artistiques

Les sciences sociales et en particulier l'anthropologie ont longtemps considéré les moyens dont elles disposent comme suffisants et adéquats pour décrire et traduire les mondes qu'elles exposent. Ces moyens, dans la plus pure tradition, sont l'écriture scientifique et les appareils conceptuels. Or, dans l'acte d'écriture, en passant du monde de l'expérience à celui de sa formalisation par le texte, la plupart des chercheurs ressentent, à un moment ou à un autre, que «quelque chose se perd».

Lapierre, Nicole

Le risque de la fiction

À la réflexion, le titre donné à cette communication, longtemps à l’avance, comme souvent, ne me satisfait pas tout à fait. Le mot risque peut être entendu négativement, comme un synonyme de danger, alors que j’ai plutôt en tête la tentation ou l’aventure de l’écriture fictionnelle. Je vais donc vous parler de la prise de risque d’un recours à la fiction et de ce qu’elle peut nous apporter. Je le ferai en trois parties, qui renvoient à trois étapes successives: la distinction, la tentation, l’exploration.

Hébert, Martin

La science-fiction au secours de l’anthropologie: à la recherche d’une ethnographie productrice de mondes

Depuis plusieurs décennies déjà, l’anthropologie réfléchit sur la dimension «littéraire» de sa production. Cette discussion tend à porter sur deux aspects de la production de textes anthropologiques. D’une part, elle met en évidence les limites des prétentions positivistes de l’anthropologie classique. Elle rappelle que le recours à des procédés littéraires s’est imposé comme stratégie pour rendre compte de ce qui déborde la description ethnographique réificatrice, du trop plein de sens et d’expérience qui vient de la relation dialogique entre l’ethnographe et le «terrain». D’autre part, l’attention portée à l’écriture ethnographique s’est souvent intéressée à l’autorité, au pouvoir associé à la représentation d’un Autre réduit au mutisme et passivement mis en scène. 

Müller, Bernard

L'ouvroir d’anthropologie potentielle, ou le terrain ethnographique comme «œuvre»

La relation ethnographique déclenche une exploration du monde étonnante. Elle favorise une approche à la fois intime et distanciée qui permet un échange d’une qualité extraordinaire, unique. Elle rapproche des mondes éloignés et rend l’ordinaire étranger. La rencontre avec cet autre qu’elle construit avec méthode nous révèle à nous-mêmes: non pas dans un solipsisme autobiographique mais par la compréhension et in fine la réduction de la différence de l’incommensurable variété humaine. Dans l’infinité de ses reflets labyrinthiques, ce jeu de miroirs dans lequel se perd la personne pour se fondre dans l’univers ou la «bibliothèque» (Borges: 1941), cette boucle entre particularités de la situation de la rencontre et universalité des possibles, m’a d’emblée séduit et convaincu de l’intérêt de cette curieuse discipline qu’est l’ethnographie. 

Saillant, Francine

Écritures de la rencontre

Au cœur de l’anthropologie et depuis ses origines se trouve le thème de la rencontre: c’est en effet en acceptant son risque et ses modalités que l’anthropologue apprend son métier, approfondit ses lectures des mondes et des existences qui s’offrent à lui, développe des propositions de divers ordres qui se présentent comme des connaissances venant appuyer à la fois la profonde diversité des cultures et le commun de ce que serait l’humanité.

Bénéï, Véronique

«Santa Marta Operatica»: Corp(u)s d’histoire(s) en partage pour une réappropriation de la mémoire de l’esclavage en Caraïbe colombienne

Comment dire le politique autrement que sous la forme de traités scientifiques? Comment restituer les trames narrative, sensorielle, phénoménologique des multiples rencontres qui, à travers le travail «de terrain», participent à la coproduction de la connaissance en sciences humaines et sociales? Inversement, comment restituer les corpus ainsi produits, au plus grand nombre et en particulier, à celles et ceux qui en ont fourni la matière première par le partage de leur quotidien, leurs expériences de vie et toutes les facettes de leur humanité, la plus heureuse comme la plus dure?

Pasqualino, Caterina

Le paradis debout

En périphérie de Grenade, au-delà des derniers buildings de Caseria de Montijo, au-delà de l’asphalte de la route, le jardin apparaît enfoui au fond d’un ravin. D’en haut on aperçoit des taches vertes, dans des nuances claires ou foncées, faites d’alignements d’aubergines, de piments, de salades et de plants de tomates, autant des lignes de fuite convergeant vers un grand arbre au centre. D’en haut, on ne peut soupçonner la paix d’en bas.

Schnugg, Claudia A.

Art on Prescription – Encourager le mieux-être par l’art

Dans le projet «Art on prescription - artists fill in prescriptions», projet d'art participatif «Art on Prescription» de l'association artistique autrichienne Precarium, dirigé par Elisabeth Schafzahl et Philipp Wegan, les questions des effets de l'art sur les bénéficiaires et de l'engagement artistique sont mises au premier plan. En utilisant les formulaires d'ordonnance ordinaires comme support artistique, qui leurs sont probablement à tous familiers par les visites chez le médecin, les artistes jouent avec l'idée du lien entre l'art et le bien-être, la santé mentale aussi bien que la santé physique, et le lien entre les expériences positives, les expériences sociales qui sont principalement comprises comme des expériences émotionnelles ou psychologiques et le corps. 

Laplantine, François

Corps, rythme, gestes et langage. Quand l’ethnographie comme polygraphie rencontre la création de formes artistiques

L’une des raisons qui nous a conduits à organiser une confrontation entre des chercheurs en sciences sociales et des artistes peut être énoncée de la manière suivante: comment ouvrir ensemble un horizon de connaissance qui ne soit plus celui d’un dualisme stérile dissociant le sens et ce que l’on appelait autrefois le style. À la création artistique, le style. À la recherche scientifique, le sens. D’un côté la forme, de l’autre le fond. D’un côté l’imagination et la fiction, de l’autre la raison décrivant et analysant la réalité des faits.

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