Université Paris Nanterre

Les littératures de terrain. Enquêtes et investigations en littérature française contemporaine

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De nombreux écrivains contemporains ne se satisfont plus désormais de raconter ni de le représenter le réel mais envisagent la littérature comme un moyen pour l’éprouver, l’étudier voire l’expérimenter. Au lieu de proposer des fictions romanesques nourries de leurs observations, leurs livres font le récit de cette expérience pratique, de ses difficultés et des réflexions qu’elle suscite. De tels textes inventent une forme singulière, irréductible au roman ou à l’essai, et ouvrent un espace littéraire nouveau, en proximité avec les Sciences humaines et sociales dont ils partagent l’expérience de terrain. Plutôt que de chercher vainement à en déterminer le genre, cette contribution établit les corpus de ce que Dominique Viart nomme des «Littératures de terrain» et définit ainsi les caractéristiques d’une nouvelle approche littéraire du réel.

Crédit:
The Met, New-York

Klee, Paul. 1922. «Tower in Orange and Green» [Aquarelle]

Mon intervention se trouve quelque peu en porte-à-faux par rapport à ce qui rassemble les autres intervenants de ces rencontres. Les recherches que je développe ne relèvent pas de la sociocritique au sens strict du terme, quand bien même elles s’en inspirent ou s’en nourrissent parfois. Cette divergence est confortée par la lecture du livret remis aux participants1, qui évoque non sans ironie l’une de mes réflexions sur «le retour au réel» de la littérature contemporaine française, après plusieurs décennies dominées par la formule de Roland Barthes selon laquelle «écrire est un verbe intransitif2». La discussion sans doute serait stimulante à ce sujet. Il ne s’agira cependant pas ici d’entrer dans un tel débat, mais, s’agissant de «repenser le réalisme», de présenter un corpus et des pratiques littéraires nouvelles (ou renouvelées) pour l’étude desquels l’apport de la sociocritique serait bienvenu, même si l’espace imparti ne me permettra pas de montrer comment ces textes mettent en œuvre les discours sociaux, les subissent, les critiquent ou s’en affranchissent. Il me semble en revanche que, par les pratiques et dispositifs qu’elles instituent, les œuvres ici considérées contribuent en effet à repenser le rapport de la littérature au réel, ce en quoi elles intéressent effectivement nos rencontres.

 

De l’enquête au terrain

Ce propos concerne un ensemble de textes contemporains que l’on pourrait croire marginaux, mais dont le nombre et l’importance ne cessent de croître aux confins de la production littéraire plus commune et des sciences sociales. Ils sont produits par des écrivains qui ne se satisfont plus de raconter ni de représenter le réel (social, professionnel, actuel ou historique), mais envisagent la littérature comme moyen de l’éprouver et de l’expérimenter. À cette fin, ces textes mettent en œuvre ce que l’on peut appeler des pratiques de «terrain» parfois proches de ce que les sciences humaines et sociales entendent par ce terme, à ceci près – mais ce n’est pas rien –, qu’ils ne prétendent guère en respecter les procédures méthodiques. Ils construisent cependant des dispositifs plus ou moins élaborés, visant à faire advenir au texte des formes de réel jusque-là peu lisibles comme telles.

Il s’agit à chaque fois de pratiques littéraires qui prennent, explicitement ou implicitement, les sciences humaines et sociales comme modèle. Ou, pour le dire autrement, qui s’informent des SHS, et ce, dans le double sens du terme: elles y puisent une part de leur information, elles se nourrissent de leurs modes d’enquête, mais elles élaborent aussi leur forme à partir de certains modèles en vigueur dans les SHS. C’est dire aussi que les œuvres issues de ces pratiques en usent avec la vulgate des SHS (id est avec la version simplifiée, vulgarisée, de leurs travaux) comme d’autres œuvres avec les discours sociaux, et peuvent à ce titre retenir l’intérêt des sociocriticiens.

Au tournant des années 1975-80, de nouvelles formes littéraires émergent qui s’accordent prise sur le monde, moins orientées vers l’exploration textualiste mais soucieuses, effectivement, de renouer avec ces objets extérieurs à la littérature, que les avant-gardes avaient massivement délaissés. Dans la mesure où elles traitent de questions qui sont, par ailleurs, les objets privilégiés de telle ou telle discipline de SHS, il est assez naturel que leurs domaines de réalisation s’entrecroisent. C’est ainsi, par exemple, que l’autofiction telle que Serge Doubrovsky la met en œuvre n’est pas sans rapport avec la libre parole analytique. Le goût que professe l’écrivain pour les jeux de mots («donner l’initiative aux mots») et les sauts analogiques emprunte de tout évidence à l’approche lacanienne du langage. De même, cela est bien connu, les récits de filiation que développe Annie Ernaux et d’autres avec elle s’appuient sur la sociologie, notamment celle de Pierre Bourdieu.

Les fictions biographiques, quant à elles, tiennent à la fois de l’archéologie foucaldienne et de la «micro-histoire» théorisée par Carlo Ginzburg, Carlo Poni et Giovanni Levi. La méthode micro-historique inspire d’ailleurs aussi bien les récits de filiation, lorsque, faute de transmission familiale, le matériau manque. C’est ainsi que pour restituer la vie professionnelle de son père, forgeron aux Usines Renault de Boulogne-Billancourt, Martine Sonnet interroge dans Atelier 62 les archives syndicales et les documents d’entreprises qui lui permettent, par contextualisation, de dessiner les contours d’une existence qui lui échappait. À propos de La Honte, Annie Ernaux décrit sa propre démarche avec une allusion très transparente aux travaux de Ginzburg (Le fromage et les vers3) et de Levi (Le pouvoir au village4):

De même qu’un historien ne saurait constituer la figure de tel ou tel personnage du 16e ou du 18e siècle sans retrouver les modes de pensée, les croyances, ce qui était «normal» à cette époque, celui qui veut atteindre la réalité d’une enfance, ce «déjà-là» dans lequel on est plongé, ne peut procéder autrement5.

Une quatrième forme, le roman historien, que je nomme ainsi afin de le distinguer du roman historique traditionnel, procède lui-même également d’une démarche archéologique et d’un recours soutenu à l’archive, avec une quête de documents que ne pratiquait pas le roman historique (lequel était plus soucieux d’articuler sa fiction à des événements tenus pour déjà connus). Il rompt ainsi avec l’exploitation romanesque du donné historique au profit d’une recherche historienne déployée pour éclairer des événements méconnus ou demeurés obscurs et n’est pas sans manifester envers les archives une certaine forme de fascination proche de celle évoquée par Arlette Farge6.

Au-delà de leurs différences thématiques et formelles, toutes ces formes ont en commun de mettre en œuvre une enquête. Mais il ne s’agit plus d’une enquête préalable qui se résorberait dans le texte achevé, à la manière de celles de Zola7: à la restitution narrative et linéaire de l’existence ou de l’événement donnés, transposés en fiction, ces formes substituent en effet le récit de l’enquête elle-même, ses aléas, ses impasses et ses échecs, ses hasards et ses trouvailles. C’est là un premier élément fédérateur. En invitant le lecteur à partager les évolutions et les incidents de l’enquête, ces ouvrages deviennent des narrations heuristiques, dans lesquelles la recherche de documents, la rencontre d’objets, le recueil de récits, la visite d’archives, la découverte de correspondances oubliées, la description, et parfois la production, dans le texte même, de photographies fournissent, avec les hypothèses et méditations du narrateur, le matériau même du livre, alors que le résultat effectif de ces enquêtes demeure, quant à lui, bien souvent, à peine formalisé.

Une cinquième forme, plus récente et extrêmement diversifiée, commence à s’imposer. Contrairement aux quatre précédentes, elle tourne moins son attention vers le passé (intime, familial, biographique ou historique) que vers le réel présent (ou immédiatement proche). De plus, la démarche mise en œuvre ne se satisfait plus seulement de l’enquête, mais engage aussi une implication effective de l’écrivain sur le terrain. Dès lors, c’est cette implication elle-même qui fait l’objet du récit. L’enquête n’en est plus qu’une modalité possible: elle n’a rien de systématique ni de décisif; l’expérience de terrain l’emporte. Je propose de considérer désormais ces textes comme des «littératures de terrain», petite suggestion terminologique qui ouvre, me semble-t-il, des réflexions nouvelles.

 

Littératures de terrain: esquisse d’un corpus

La «pratique de terrain» que ces textes ont en partage est une question majeure, à la fois théorique et pragmatique, débattue dans le champ des sciences sociales depuis les expériences fondatrices des premiers ethnologues de terrain (Boas et Malinowski) et la sociologie qualitative de l’école de Chicago, question dont les débats peuvent en retour éclairer les pratiques littéraires. À la différence des travaux quantitatifs et chiffrés, l’enquête de terrain – fieldwork – se déploie en effet de manière intensive et qualitative. Elle est en cela plus proche de la littérature. Dans le numéro de la revue Enquête qui confronte les expériences des sociologues, des ethnologues et des historiens en la matière, Jean-Pierre Olivier de Sardan considère que cette enquête s’inscrit

au plus près des situations naturelles des sujets – vie quotidienne, conversations –, dans une situation d’interaction prolongée entre le chercheur en personne et les populations locales, afin de produire des connaissances in situ, contextualisées, transversales, visant à rendre compte du «point de vue de l’acteur», des représentations ordinaires, des pratiques usuelles et de leurs significations autochtones8.

Et tel est en effet le modèle sur lequel ces œuvres se pensent et se conçoivent.

Ce constat permet de dresser le tableau de ce corpus littéraire, en le distribuant selon les pratiques voisines en sciences sociales. Pour donner idée de ces convergences et dans la mesure où toutes ces œuvres n’ont pas encore bénéficié d’une large notoriété, j’en esquisse les rubriques à grands traits avant de proposer quelques voies d’analyse. Ce corpus n’est pas exhaustif et la caractérisation première que je donne des œuvres n’en épuise ni le propos ni le contenu et n’a, pour l’instant, qu’une fonction de repérage9:

1. Un premier ensemble recueille des formes de parole: ateliers d’écriture avec des populations désocialisées menés par François Bon; propos réunis par Jean Hatzfeld auprès des victimes et des génocidaires du Rwanda; confidences des habitants d’une citée périurbaine promise à la destruction rassemblées par Maryline Desbiolles (C’est pourtant pas la guerre); réflexions recueillies dans une institution hospitalière pratiquant l’avortement par Nicole Malinconi (Hôpital silence) ou dans une autre traitant la maladie d’Alzheimer par Olivia Rosenthal, qui y mêle les informations qu’elle a rassemblées sur cette pathologie (On n’est pas là pour disparaître)… La même Olivia Rosenthal multiplie aussi ce qu’elle nomme des «architectures en paroles» dans une prison (Maison d’arrêt Paris Santé), dans d’anciennes pompes funèbres transformées en lieu culturel (Viande froide) ou auprès de personnes dont un film a bousculé la vie (Ils ne sont pour rien dans mes larmes). Marie Cosnay s’installe dans un Tribunal de Grande Instance pour assister aux audiences d’étrangers sans papiers, à partir desquelles elle compose deux ouvrages (Chagrin et néant et Comment on expulse). Ces démarches s’apparentent à la sociologie, parfois à la sociolinguistique. Mais elles impliquent aussi, dans le texte même, des remarques de nature sociocritique qui soulignent combien les discours sociaux imprègnent les formes de paroles recueillies. C’est un peu comme si la sociocritique devenait à son tour une pratique littéraire.

2. Un second ensemble regroupe tout ce qui relève du parcours d’un territoire social. Il peut s’agir d’un lieu précisément délimité, à l’exemple de la place Saint-Sulpice observée par Georges Perec (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien), ou d’un espace plus vaste, comme la France entière visitée par Jean-Christophe Bailly (Le Dépaysement) et par Michel Chaillou (La France fugitive). Voisinent dans cet ensemble les parcours de Jean Rolin dans les zones suburbaines (Zone, La Clôture), de Philippe Vasset dans les zones blanches de l’Île-de-France (Un Livre blanc), de Martine Sonnet à la gare Montparnasse, et ceux de Bruce Bégout dans les motels (L’Éblouissement des bords de route), d’Éric Chauvier dans les habitats périurbains, de Didier Daeninckx dans la banlieue nord de Paris (En marge), d’Annie Ernaux dans le RER ou les centres commerciaux. Les trajets circonscrits de François Maspero dans le train de banlieue, de Julio Cortázar sur l’autoroute, de François Bon dans le train de Paris à Nancy, et même ceux de Marc Augé dans le métro parisien appartiennent au même ensemble, qui tient à la fois de la sociologie et de la géographie humaine, avec des composantes urbanistiques, parfois historiques, et entre en dialogue avec les travaux de Michel Lussault ou d’Olivier Mongin, ainsi qu’avec les diverses formes d’ethnologie du proche.

3. Un troisième regroupement concerne les investigations sur un cas donné ou sur une communauté sociale précisément identifiée. On y trouve les textes consacrés à des crimes ou des faits divers, dont L’Adversaire de Carrère, qui revendique une certaine filiation avec In Cold Blood de Truman Capote, est sans doute l’exemple le plus célèbre. Il faut aussi mentionner Vous vous appelez Michèle Martin de Nicole Malinconi, fondé sur des entretiens avec la compagne du pédophile belge Dutroux, Anthropologie d’Éric Chauvier, qui s’interroge sur une jeune mendiante et sur les réactions qu’elle suscite, ou Vie et mort de Paul Geny de Philippe Artières, qui enquête sur le meurtre du grand-oncle de l’historien à Rome durant les années fascistes. Mais tout n’est pas lié à des faits divers: les enquêtes et observations sur des collectivités humaines auxquelles se livrent Jean Rolin auprès des Chrétiens de Palestine ou François Bon dans la province française profonde avec L’Enterrement relèvent du même ensemble. À l’horizon de tels ouvrages apparaissent encore la sociologie, l’ethnologie, mais aussi, s’agissant de ces cas particuliers, la psychologie, la psychiatrie, voire la criminologie.

4. Le dernier regroupement est plus strictement thématique. Il s’agit de tout ce qui produit une enquête sur le quotidien ou «l’infra-ordinaire», selon la formule de Perec. Michael Sheringham a montré les croisements de ces ouvrages avec les travaux d’Henri Lefebvre, de Roland Barthes, de Michel Foucault ou de Michel de Certeau10. Nombreux sont dans cette catégorie les textes qui s’intéressent plus spécifiquement au monde du travail, que ce soit d’un point de vue familial, historique, ethnologique ou sociologique, voire linguistique, sans que l’on puisse d’ailleurs toujours démêler ces orientations tant elles voisinent dans les œuvres: Martine Sonnet, François Bon, Aurélie Filippetti, Jean-Paul Goux, Elisabeth Filhol, Thierry Beinstingel, Jean-Charles Massera en sont les principaux représentants.

 

Les littératures de terrain: caractérisation d’une forme

Quelles sont les principales caractéristiques des nouvelles approches littéraires du «terrain»? Le premier point est évident à la simple lecture: la plupart ne cherchent pas à exploiter le donné de l’observation au profit d’une fictionnalisation romanesque, ce en quoi elles s’opposent fortement aux paradigmes réalistes du XIXe siècle, qui privilégiaient la forme «roman». Et de fait, cette catégorie générique leur convient mal. Recourir aux partitions bien connues: Fiction/Non-fiction; Fiction/Faction; Fiction/Diction, ou encore à des étiquettes nouvellement forgées: Creative non fiction, Factual fiction ne fait, me semble-t-il, que signaler un embarras lié aux définitions mêmes de la littérature comme production de l’imaginaire, ce qu’elle n’a pas toujours été. Dans la typologie de Genette, les textes que j’étudie ici, considérés comme des «œuvres non fictionnelles en prose», relèvent d’une «littérarité conditionnelle», instable, tributaire d’une évaluation toujours révocable11. Or, pour ne prendre qu’un exemple, cette littérarité peut parfois leur être concédée a posteriori. C’est ainsi qu’Hôpital silence de Nicole Malinconi, initialement publié dans la collection «documents» des éditions de Minuit, est reconnu comme œuvre littéraire par Marguerite Duras, qui salue le livre en disant que «seule la littérature pouvait être à la hauteur de ce drame12». Paru en 1985, ce livre est réédité onze ans plus tard aux éditions Labor, avec le texte de Duras en préface et une analyse de texte signée du spécialiste de littérature Jean-Marie Klinkenberg en postface.

On notera ensuite une préférence accordée aux «petites formes»: ces textes en effet sont tous brefs, fragmentaires, sans grandes prétentions discursives ni démonstratives, bien loin du «livre total» rêvé par des esthétiques antérieures. De manière symptomatique, leur recours privilégié à la forme fragmentaire témoigne d’un inachèvement consenti, qui les distingue des grands projets de totalisation formelle de la Modernité (que l’on pense à Manhattan Transfer ou à la trilogie USA de Dos Passos, à Berlin Alexanderplatz ou à Novembre 1918 de Döblin). La juxtaposition y est de mise, favorisant ce que j’appellerai un régime de l’asyndète généralisée, lequel souligne le défaut de toute logique systématique et de toute chronologie. Car ces écrivains ont retenu de Samuel Beckett et de Claude Simon, auxquels ils empruntent aussi le recours à l’hésitation et à l’épanorthose, qu’il ne s’agit plus de prétendre organiser le monde dans un système de connaissance encyclopédique13.

            Les littératures de terrain n’entendent ni circonscrire ni conclure. Elles demeurent en retrait de toute finalité scientifique. Ce n’est là ni leur but ni leur enjeu, contrairement à l’entreprise de Zola, qui prétendait dans Le Roman expérimental édifier une «science du réel» et parvenir ainsi à une «connaissance scientifique de l’homme», selon un mot d’ordre partagé aussi par Flaubert et par les Goncourt14. C’est ce qui les tient aussi à distance des élaborations conceptuelles auxquelles aboutissent les enquêtes de terrain en sociologie et en ethnologie. Cela explique, bien évidemment, qu’elles soient moins scrupuleuses sur leurs protocoles, car elles n’ont jamais à légitimer leurs résultats. Elles demeurent lacunaires et préfèrent, comme l’écrit Jacques Rancière, «traiter ce caractère lacunaire non pas comme une carence de sources, mais comme le témoignage d’un certain rapport de la vie à l’écriture15».

L’une des raisons essentielles de cette défiance vis-à-vis de toute prétention à la scientificité tient à leur dimension résolument subjective. Ce sont des textes écrits à la première personne, dans lesquels l’écrivain s’implique lui-même, non seulement comme narrateur, mais aussi, très fréquemment, comme protagoniste16. Vasset, Chauvier, Ernaux, Hatzfeld, Malinconi, Carrère, Bon, Deville, Desbiolles, Rosenthal, Bégout… sont tous sur le terrain, qu’ils parcourent effectivement. Cette immersion se laisse décrire par les typologies en vigueur dans les sciences sociales, notamment en termes d’entretiens, d’interactions ou «d’observation participante». Mais elle n’est jamais encadrée par des normes méthodologiques autres que celles, approximatives et sauvages, imaginées par les écrivains eux-mêmes. Différence majeure certes, mais différence relative, car comme le reconnaissent les ethnologues et les sociologues, «l’enquête de terrain est d’abord une question de “tour de main” et procède à coups d’intuition, d’improvisation et de bricolage17». Vincent Debaene a consacré il y a peu un ouvrage18 à ce qu’il appelle «les deux livres» des ethnologues, l’un scientifique, discursif, l’autre plus personnel et plus narratif. Nos textes s’approchent de cette seconde catégorie. Cela explique leur dimension essentiellement narrative plutôt que discursive ou essayistique.

Plus encore, l’immersion de l’écrivain sur le terrain est formalisée par un début du récit in medias res. C’est très nettement le cas de On n’est pas là pour disparaître d’Olivia Rosenthal, d’Anthropologie de Chauvier et plus encore de la trilogie de Jean Hatzfeld. Tous énoncent cependant explicitement leur projet, sauf que ce n’est pas à l’ouverture du livre, mais plus tard, de manière décalée. Le décalage le plus manifeste est celui de Jean Hatzfeld, qui ne dévoile le sien et la méthode de son enquête auprès des victimes du génocide rwandais (Récits des marais rwandais) que dans le second volume, Une saison de machettes, consacré aux génocidaires19. Cette circonscription d’un terrain et d’une pratique fonde néanmoins la dimension heuristique de l’enquête sur une pragmatique qui implique le sujet. Le «projet» est à entendre ici au sens étymologique: l’écrivain se pro-jette dans un lieu, une situation. Cela suppose la mise en œuvre de dispositifs particuliers: comment favoriser l’entretien? susciter des prises de paroles? La manière de conduire les ateliers d’écriture de François Bon, d’entrer en conversation avec les victimes puis avec les génocidaires du Rwanda de Jean Hatzfeld, de repérer des lieux puis de s’y rendre pour Philippe Vasset, de parler avec les gens sans paraître inquisitrice pour Desbiolles, de nouer le contact avec un meurtrier ou sa complice pour Carrère et Malinconi ne va pas de soi. Il y faut une élaboration, un tâtonnement, souvent, que le texte rapporte.

Ce projet – ou ce programme – ne sont jamais posés une fois pour toutes: ils s’infléchissent, se reconfigurent au cours du livre. Ainsi, Éric Chauvier, après avoir décidé de confronter d’autres personnes à l’impression par lui-même éprouvée en croisant le regard de la jeune mendiante, conçoit la vanité et le peu de résultats de telles confrontations et décide de changer de projet pour engager lui-même une relation directe avec la jeune fille, laquelle échoue à son tour. Philippe Vasset réoriente de même ses parcours: «j’ai donc radicalement changé d’approche, décidant, à rebours de toutes les règles que je m’étais fixées, de m’intéresser au contexte, d’interroger les gens, de consulter des rapports et des spécialistes, bref d’écrire une sorte de documentaire, un texte qui dirait: Regardez, voilà comment des gens vivent dans votre ville, et vous, vous ne voyez rien; pire, vous vous organisez pour les cacher20». On peut appeler «veille méthodique» cette surveillance des inflexions du projet, non pour les juguler, mais en acceptant de s’y abandonner en toute lucidité. Cette veille existe aussi en sciences sociales, mais de telles hésitations caractérisent différemment l’écrivain en retour. Il s’en trouve incertain, déplacé. Si l’on admet que l’écrivain se trouve en décalage fonctionnel par rapport au corps social, comme le soutient Dominique Maingueneau qui forge pour cela la notion de paratopie, alors l’expérience littéraire du terrain redouble cette conscience positionnelle de soi en plaçant l’écrivain dans une radicale altérité.

S’il est commun de prendre le RER ou de faire ses achats au supermarché comme Annie Ernaux, il est plus rare en revanche de pratiquer le RER comme Maspero, de chercher des hôtels de fortune le long de la voie, et plus encore de s’installer à demeure aux entours délaissés du boulevard Maréchal Ney, de prendre un train au hasard ou de déambuler de chantier de construction navale en chantier de construction navale comme Jean Rolin. Les écrivains font ici l’épreuve d’une expérience d’altérité bien connue des ethnologues. Mais parce qu’ils ne s’appuient sur aucune discipline ni corps de méthode pour la réguler, le résultat est inversé: alors que le sentiment de sa différence installe l’enquêteur dans la conscience même de sa discipline, le posant comme sociologue, comme ethnologue, en revanche l’écrivain y perd son identification, ainsi que le confie Jean Rolin guidé par un jésuite dans Beit Jala en Palestine dans Chrétiens21:

Quant à moi, les mains dans les poches […] je me sentais de plus en plus insignifiant, de plus en plus déplacé à ses côtés aussi bien que dans cette ville, voire dans ce pays tout entier, où nul ne m’avait demandé de venir m’enquérir du sort des chrétiens, seul, sans mandat, empiétant ainsi sur les prérogatives de l’Église ou des sacro-saintes O.N.G.

Pris au début pour un journaliste ou un humanitaire, il n’est ni l’un ni l’autre, ce qui intrigue: «il y en avait sans doute qui se posaient des questions» écrit-il, et il conclut: «Moi-même il m’arrivait de m’en poser22». À la fin de Chrétiens, Jean Rolin s’inquiète: «Mon entreprise n’est-elle pas dans son ensemble inconvenante et hors d’échelle?»

 

L’ensemble de ces caractéristiques me paraît ainsi susceptible de décrire une forme nouvelle de rapport au réel dans l’œuvre littéraire, différente de l’essai (car ce sont des récits, fussent-ils entremêlés de réflexions et de discours) et du roman (car la part de fictionnalisation est extrêmement réduite). Ces textes se rassemblent tous autour de l’expérience qu’ils font du terrain dont découle la forme même de l’œuvre. Sans doute n’est-ce pas complètement nouveau: à partir d’un corpus constitué de douze écrivains, de Montaigne à Camus en passant par Flaubert et Rimbaud, les anthropologues Alban Bensa et François Pouillon se proposaient récemment de «saisir la question méthodologique des rapports des écrivains à l’enquête, et des manières possibles d’en rendre compte dans un cadre universitaire23»: «Quelle contribution, même limitée» se demandaient-ils, «peut apporter un texte dit “littéraire” à l’élucidation des liens qui unissent nécessairement l’investigation de terrain à l’élaboration d’un texte24?» Leur question se pose désormais à nouveaux frais, sur un corpus différent parce qu’averti lui-même des travaux de sciences sociales.

Cette invitation demeure pertinente à l’égard des littératures de terrain contemporaines:

Si les écrivains semblent meilleurs que les anthropologues tant du point de vue du style […] que du résidu solide de leurs explorations, atteignant des centres vitaux des sociétés que notre discipline perd de vue, n’est-ce pas parce qu’ils tirent de leurs enquêtes quelque chose qui nous échapperait? Nous sommes ici convaincus qu’une bonne compréhension des textes que la critique littéraire a tendance à laisser de côté doit revenir à l’enquête conduite par leurs auteurs. Et pensons de même qu’en retour, les relations des écrivains à ce qu’il faut bien appeler leur terrain peuvent éclairer nos propres pratiques d’ethnographes24.

Sans doute ne s’agit-il plus de chercher à savoir qui est «meilleur», mais de comprendre ce qui est en jeu dans ces formes nouvelles, qui, peut-être, inventent là d’autres formes de «réalisme», à supposer qu’un terme si déterminé par l’histoire esthétique demeure encore pertinent. On peut du reste en douter, car le suffixe de ce terme laisse entendre que les esthétiques qu’il désigne se théorisent elles-mêmes. Or – et c’est là un dernier trait des littératures de terrain –, si toutes exposent leur projet, aucune ne prétend élaborer de manifeste littéraire.

On peut en revanche risquer brièvement à leur sujet quelques hypothèses:

1. pour suggérer d’abord que le positionnement des littératures de terrain recoupe assez largement les nouveaux modes d’action politique et d’intervention sociale dans un régime d’historicité qui a vu les grands récits se déliter, qui a renoncé à interpréter le monde en termes de lutte de classes et ne délibère plus de le changer par l’action collective.

2. Il me semble reconnaître là la manifestation politique d’une éthique de la responsabilité. François Maspero écrit au seuil de son livre: «Pourquoi photographier ça? Ça, c’était justement ce monde qu’on a sous les yeux et qu’on ne voit pas: ce monde des frontières, qui, à chacun de nous, fait un peu peur. Ou même très peur. Des fois qu’on s’apercevrait que c’est aussi notre monde à nous» (Maspero: 18). Et quelques pages plus loin: «Plutôt que de regarder, dire: “ça me regarde”» (22).

3. dans le même ordre d’idées, qui suppose un positionnement par rapport aux dominantes culturelles actuelles, ne peut-on recevoir cette immersion sur le terrain comme une résistance à la virtualisation des échanges et des réseaux sociaux? une sorte de besoin de revenir à «la chose même», de se rendre «au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre»?

4. Il faudrait mesurer aussi l’incidence que peut avoir sur la multiplication de tels textes la politique de «résidences» de plus en plus fréquemment proposées aux écrivains et aux artistes. Ce phénomène est encore mal étudié. Michel Deguy y dénonce avec raison une certaine dérive du culturel. Mais ne peut-on aussi considérer que certains écrivains s’emparent là des occasions offertes au profit d’un travail de terrain qui les sollicite d’abord?

5. Ces littératures de terrain ne sont pas isolées. Elles produisent d’autres textes en retour. Les écrivains Vasset et Bégout en nourrissent des fictions sociales ou des «ethnofictions» (Augé). Les historiens (Boucheron, Jablonka) et les anthropologues (Chauvier) fournissent au contraire les essais théoriques qui viendront légitimer le recours aux procédures heuristiques de la littérature. Celui de Jablonka, récemment paru, s’intitule d’ailleurs très précisément L’Histoire est une littérature contemporaine. Il y écrit: «[la littérature] adapte et parfois devance les modes d’enquête des sciences sociales. L’écrivain qui veut dire le monde se fait, à sa manière, chercheur.» (Jablonka: 8). Abondamment préconstruit par nos représentations, le «réel», en effet, est toujours à chercher.

Pour citer ce document:
Viart, Dominique. 2018. « Les littératures de terrain. Enquêtes et investigations en littérature française contemporaine ». Dans Repenser le réalisme. Cahier ReMix, n° 07 (04/2018). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/les-litteratures-de-terrain-enquetes-et-investigations-en-litterature-francaise-contemporaine>. Consulté le 14 novembre 2018.
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