IIAC - Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain / CNRS - EHESS

Le risque de la fiction

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© Salvatore Puglia

À la réflexion, le titre donné à cette communication, longtemps à l’avance, comme souvent, ne me satisfait pas tout à fait. Le mot risque peut être entendu négativement, comme un synonyme de danger, alors que j’ai plutôt en tête la tentation ou l’aventure de l’écriture fictionnelle.

Je vais donc vous parler de la prise de risque d’un recours à la fiction et de ce qu’elle peut nous apporter. Je le ferai en trois parties, qui renvoient à trois étapes successives: la distinction, la tentation, l’exploration.

La distinction

Je rappelle cette première étape pour mémoire, car c’est sans doute celle que nous connaissons le mieux, avec ses contraintes qui sont loin d’avoir disparu. Wolf Lepenies l’a démontré dans son livre Les trois cultures: la sociologie, pour s’affirmer, a dû se faire une place entre les sciences et les lettres Elle l’a fait en s’affirmant comme une discipline rationnelle et volontiers austère, analysant structures et lois sociales, loin de la littérature et de sa peinture compréhensive des émotions, des relations et des mœurs. Il a fallu le recul du temps, et avec lui la canonisation des pères fondateurs, pour reconnaître, comme Robert A. Nisbet dans La tradition sociologique, que les pères fondateurs en question furent moralistes et auteurs autant que savants. Car l’imagination et l’intuition ont joué un rôle décisif dans la formation des concepts qui font désormais partie de cette tradition (33-34).

Depuis, nos disciplines ont acquis reconnaissance et statut académique. La question de «L’écriture des sciences de l’Homme», que Martyne Perrot et Martin de la Soudière soulevaient déjà dans un numéro pionnier de la revue Communications en 1994 (n° 58), a fait son chemin. Pourtant, les méfiances et les mises en garde n’ont pas disparu. Méfiance, d’abord, à l’égard de ce qui est jugé trop bien écrit pour être honnête. Soupçon que le souci du style ne soit qu’une façon de viser des succès faciles. Ou encore un moyen de pallier un manque de données ou une faiblesse théorique. On se souvient des sévères avertissements de Jean-Claude Passeron dans Le raisonnement sociologique. Dans ce même ouvrage, il se moquait aussi, non sans talent d’ailleurs, de la «nostalgie qui fait soupirer plus d’un sociologue au regret du romancier qu’il eût peut-être été si le dépérissement du roman en sa forme classique […] ne l’avait conduit à la reconversion sociologique.» (Passeron: 225).

On peut être en désaccord -c’est mon cas- avec Passeron qui excelle en garde-frontière disciplinaire. Et remarquer, par ailleurs, que le reflux du roman dix-neuvièmiste a fait place à de nouvelles formes romanesques qui s’emparent explicitement du réel, se fondent sur des enquêtes ou une documentation très précises et brouillent les frontières. Par exemple le roman non fictionnel (non-fiction novel) s’inspirant d’un fait divers, dont le modèle initial est De sang froid de Truman Capote, et qui s’est depuis considérablement développé. Ou encore l’exofiction (narrative fiction), inspirée d’événements et de personnages réels. Des formes très utilisées ces dernières années dans la littérature française, dont témoignent les succès, mérités, d’auteurs  par ailleurs aussi différents que Laurent Binet, Emmanuel Carrère, Christophe Boltanski, Eric Vuillard, parmi d’autres). Des formes, aussi, qui voisinent avec nos disciplines.

Mais force est de constater que cette nostalgie, sur laquelle ironisait Passeron, a taraudé également des anthropologues. Prenons en deux, célèbres et différents: Roger Caillois et Claude Lévi-Strauss. Caillois, qui a gardé l’empreinte de son passage dans le groupe surréaliste, s’est tenu longtemps dans cette zone frontalière et créative d’une socio-anthropologie du rêve et de l’imaginaire (Caillois, 1982). Cependant, il ne s’est permis qu’assez tardivement d’écrire de la fiction. Ponce Pilate paraît en 1961. Dans cet étonnant récit surgit Mardouk, le sage Chaldéen. Un «précurseur de l’ethnographie» s’amuse Caillois. Mardouk séduit Pilate par ses curiosités. Il connaît toutes les religions, respecte chacune d’elle et s’intéresse aux raisons qui poussent les hommes à inventer des Dieux. Il est sans préjugés sur les croyances. Il est aussi sans illusions sur les ruses du récit, fût-il savant, et sur ses capacités à emporter la conviction. Ainsi, constate-t-il: «Les élucubrations les plus invraisemblables sont crues aisément sitôt qu’on les garantit par des patronymes, des dates, des localisations précises, des chiffres, des références de cadastre et d’éphémérides» (Caillois, 1961: 96). Le personnage est évidemment ventriloque et Caillois raille ici les formes de persuasion du récit ethnographique.

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© Salvatore Puglia

Salvatore Puglia, Etruscan Places, Intruders 00, 2016, 15x30.

Un peu à l’étroit sous le plafond trop bas de la tombe 3713 à Tarquinia, Franz Boas mime, pour les scénographes du National Museum of Natural History, la cérémonie de l’hamatsa, la soi-disant danse cannibale des Kwatkiutl de Colombie britannique. C’est à New York en 1895. Neuf danseurs de Tarchna l’accompagnent au son du tambourin, au IVe siècle av. JC.

Quant à Lévi-Strauss, à trente ans, il a décidé une fois pour toutes de satisfaire sa passion de la fiction en lisant les romans des autres plutôt qu’en en écrivant lui-même. Mais cinquante ans plus tard, dans ses entretiens avec Didier Eribon, il avoue regretter de ne pas avoir produit une œuvre littéraire. Il aurait aimé être auteur dramatique et aurait rêvé d’écrire comme Conrad (130). Il a d’ailleurs pris une sorte de malin plaisir, dans Tristes tropiques (titre très conradien), à raconter une pièce de théâtre laissée inachevée: L’Apothéose d’Auguste (336-343). Dans celle-ci, l’aventureux Cinna, «revenu chargé de merveilleux», fêté comme un explorateur, prié dans les dîners de raconter ce qu’il a vu, se désole: «J’aurais beau mettre dans mon discours tout le vide, l’insignifiance de chacun de ces événements, il suffit qu’il se transforme en récit pour éblouir et faire songer» (342). Étonnant message caché! Au cœur de Tristes tropiques, l’ouvrage le plus narratif de Lévi-Strauss, se trouve une ébauche de pièce de théâtre et, dans celle-ci, un des héros dénonce «la duperie du récit».

Le propos de Cinna et celui de Mardouk auraient pu être repris par Clifford Geertz, lui qui a tant insisté sur la dimension littéraire inhérente à l’écriture anthropologique. Et cela, en montrant comment, pour embarquer le lecteur dans les réalités de l’ailleurs, il faut déployer d’agiles procédés discursifs. De manière plus générale, on admet désormais que l’écriture des sciences humaines et sociales ne peut se passer de tels procédés (description, condensation, métaphores etc.). Finalement, la distinction s’est déplacée. L’opposition entre le positivisme du discours scientifique et les séductions de la littérature cède la place à la différenciation entre modes fictionnels et mondes fictifs (Affergan). Pour autant, il n’y a pas indistinction.

 

La tentation

Céder à la tentation des mondes fictifs, c’est passer de l’autre côté du miroir en se risquant à l’invention de situations, de scénarios ou de récits pour exprimer autrement une vision de la société. La tradition philosophique a eu souvent recours au dialogue, au mythe ou au conte pour donner forme à la pensée. Du côté de nos disciplines, en revanche, les textes sont rares et considérés comme des curiosités. J’en évoquerai trois, peu connus, et pour cause: ils ont poussé dans les marges.

En 1904, le sociologue allemand, Georg Simmel, écrit Le conte de la couleur. Il commence par la formule usuelle: «Il était une fois une couleur que nous appellerons le petit Grülp, parce que nous ne connaissons pas encore son vrai nom» (60) Les autres couleurs le regardaient de travers et l’infortuné se mit à errer de par le monde, à la recherche de son nom, de son identité et de sa couleur complémentaire. En vain, car «même dans l’arc-en-ciel, qui a pourtant, par-delà le violet, un asile pour les couleurs sans abri» (61), il n’y avait pas de place pour lui. Seule l’opale, finalement, voulut bien l’accueillir et lui donner un nom. Mais ce nom ayant échappé au narrateur, nul ne sait ce qu’il advint du malheureux. J’aime ce conte. Et il me semble évident que cette couleur inclassable, condamnée à errer en cherchant reconnaissance et hospitalité, renvoie au thème de l’exterritorialité et à la figure de l’étranger chez Simmel, qui lui-même en fut un. Comment ne pas la rapprocher de la question des minorités trop visibles ou invisibilisées, selon les préjugés qui les visent.

Deux autres exemples, de romans cette fois. Le sociologue Gabriel de Tarde et l’ethnologue Arnold Van Gennep ont chacun écrit un récit d’anticipation. La science fiction, ou ce que l’on appelait le «roman scientifique», était alors un genre littéraire et populaire très en vogue. Le motif classique d’une catastrophe réduisant la civilisation à des ruines sur lesquelles va se construire une société nouvelle se retrouve chez Tarde comme chez Van Gennep.

A priori, l’itinéraire professionnel de Tarde semble loin de la tentation littéraire. Magistrat à Sarlat, puis directeur de la statistique judiciaire au ministère de la Justice à Paris, il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques et entre au Collège de France après la parution, en 1900, de son ouvrage Les lois de l’imitation. Pourtant, alors qu’il était encore juge d’instruction à Sarlat, il a écrit un curieux récit, à la fois roman d’anticipation et fable utopique, intitulé Fragment d’histoire future. Il l’a publié en 1896, dans la Revue internationale de sociologie en s’excusant de livrer là ce qu’il appelait une «fantaisie sociologique». Les oxymores sont révélateurs: celui-ci témoigne du caractère paradoxal et fort peu académique de l’exercice.

L’histoire commence au XXIIe siècle. Après un siècle et demi de guerres, l’humanité est parvenue à instaurer la paix universelle dans une grande fédération asiatico-américano-européenne. Conflits, maladies, pauvreté ont disparu dans ce monde prospère, mais sans créativité ni passion. Une catastrophe va détruire cette civilisation ennuyeuse. Vers la fin du XXVe siècle, le refroidissement du soleil provoque une mortelle glaciation qui ne laisse que quelques milliers de survivants, réfugiés dans le désert. Leur situation paraît désespérée, quand arrive Miltiade, un aventurier doué d’une éloquence et d’une bravoure qui, depuis longtemps, n’avaient plus cours. Il convainc ses compagnons de se détourner de l’astre mort et d’abandonner la surface gelée pour une vie souterraine, un Voyage au centre de la terre en somme (l’ouvrage de Jules Vernes date de 1865). Tournant le dos à la nature, décidés à s’en passer, les survivants creusent d’immenses galeries. Ils convertissent la chaleur de la terre en énergie. Ils bénéficient par ailleurs d’un gigantesque congélateur: pour se nourrir, ils puisent dans l’énorme réserve d’animaux pris dans la glace. Misant sur «le vrai capital humain», ils emportent l’héritage intellectuel du passé, les sciences, les arts, la culture et descendent ce qui reste des bibliothèques et des musées, dans leur univers «néo-troglodyte». Là, au sein de cités admirables, se développe une civilisation florissante, mais encore instable. Puis la paix et l’harmonie l’emportent dans cette nouvelle «ère salutaire», qui promeut la créativité et le génie. Reste néanmoins quelques réfractaires: «Ainsi a-t-on dû renoncer, après plusieurs tentatives, à établir ou à maintenir une cité de philosophes, par suite notamment des troubles continuels causés par la tribu des sociologues, les plus insociables des hommes» (85-86).

Une évidente allusion aux vifs débats qui opposaient alors les hérauts de la sociologie ascendante, Durkheim et Tarde. On  retrouve aussi dans ce texte les linéaments de la pensée de ce dernier. Une pensée antinaturaliste et anti-déterministe, récusant la soumission de l’homme aux lois de la nature, l’idée d’une société vue comme un organisme ou encore une vision conflictuelle des rapports sociaux. Pour Tarde, qui accorde une place décisive aux processus de persuasion et d’imitation, l’homme doit maîtriser sa propre évolution, s’arracher à la nature, créer de nouveaux liens et transformer son désir en créativité. Miltiade incarne cette philosophie élitiste de la liberté et de l’exemplarité dans laquelle l’individu créateur promeut le développement sociétal et culturel. Affaire de tempérament sans doute (Tarde avait également publié quelques poèmes), mais aussi de conception du monde social: on imagine mal Durkheim céder à la tentation de la fiction autrement qu’en lecteur (ce dont attestent les exemples pris dans son fameux livre sur le suicide).

Arnold van Gennep, lui, a usé de la liberté de la fiction pour brocarder ses pairs. Il publie, en 1911 un livre insolent intitulé Les Demi-savants, dans lequel il moque des collègues trop étroitement spécialisés pour comprendre quoi que ce soit à la vitalité des faits culturels. Et il moque également les prétentions d’une Europe belliciste et conquérante. Son histoire démarre donc, elle aussi, par une catastrophe inaugurale, en 2211. Cette année là, un cataclysme se produit: l’Europe s’affaisse brutalement en une nuit. La majeure partie du territoire disparait sous les flots, ne laissant émerger que les massifs montagneux. Le continent devient un archipel dans lequel, pendant quelques siècles, se développent États et civilisations. Mais «le vieil instinct de lutte et de rapine des habitants de l’Archipel Européen n’étant point mort», guerres et massacres se succèdent. Si bien que, vers la fin du quatrième millénaire, l’Archipel Européen se trouve dépeuplé. Pendant cinq ou six mille ans, les peuples des autres continents, dont les sciences et les techniques sont très avancées, ne voient aucune utilité à coloniser ces contrées. Jusqu’à ce que  quelques savants soient chargés d’explorer ces terres vierges, où il y avait eu d’antiques richesses. C’est ainsi que Abdallah Sénoufo, professeur d’épigraphie comparée à l’Université des États-Unis du Tchad, prend la tête d’une mission archéologique en 9040. Par chance, il tombe sur deux objets intrigants: deux plaques de cuivre très érodées, l’une représentant un visage joufflu entouré de rayons et l’autre portant l’inscription MACL. De la première, il déduit que les autochtones rendaient un culte au Soleil. La seconde lui donne plus de mal. Mais il conclut brillamment que c’était le signe d’une alliance entre les quatre tribus de la région dont on retrouvait les initiales, les Medulles; les Allobroges ; les Ceutrons et les Ligures. Fort de son savoir, il éclate de rire quant son petit-fils émet l’hypothèse selon laquelle MACL signifiait en vieux français: Maison Assurée Contre L’incendie. Le Professeur Sénoufo est un de ces érudits trompés par la rigidité de leur pensée. Quant à l’auteur, à travers les demi-savants, il vise le positivisme historique, le poids de l’archéologie et celui de l’étymologie dans l’étude des mœurs et coutumes. Il s’en prend également à cette trompeuse quête des origines qui conduit à reconstruire des généalogies fictives à partir d’un folklore fossilisé.

Ces trois textes, brièvement racontés ici, répondent à la tentation de dire les choses autrement, dans l’échappée de l’imaginaire et de ses fantaisies. Mais ils sont dans l’à côté. Publiés en marge de l’œuvre maitresse, ils ont un statut secondaire, anecdotique, pas sérieux.

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© Salvatore Puglia

Salvatore Puglia, Ruines dans la forêt B 04, 2016-2017, 30x40, tirage numérique sur verre (site de l’âge du fer, près de Farnese et carte topographique).

L’exploration

Dans l’exploration, l’invention n’est pas à côté, mais se glisse au cœur du propos. Il s’agit de découvrir ce qui excède l’observation, la relation ou la réflexion. Ce qui les prolonge et étend la connaissance. C’est ce qu’a fait, par exemple, Martin de la Soudière dans son livre Le col de l’oubli. Géographe, ethnologue et arpenteur infatigable de la Lozère, il refait dans ce livre le parcours de Paul Arroyo. Celui-ci, instituteur agricole, enfant adoptif de ce pays dont il s’est épris, avait été filmé par le cinéaste italien Mario Ruspoli dans Les inconnus de la terre, tourné en Lozère en 1962. Un demi siècle après, Martin a coréalisé un documentaire sur le souvenir de ce tournage dans la région et à cette occasion, il a rencontré, le fils de Paul Arroyo. S’intéressant à l’histoire familiale, il en construit le récit, en mettant ses pas dans ceux de son personnage. Et, chemin faisant, quand les traces viennent à manquer, celui qui chemine les imagine.

Martin de la Soudière l’annonce en préambule: il s’agit d’une fiction «vraie». Entre l’avéré, le plausible et le possible, il compose, semant de-ci de-là un événement ou un personnage que son héros n’a pas connus. Mais, cela aurait pu… Et c’est très éclairant. Entre l’implication de l’instituteur républicain dans cette région déshéritée et l’appétence de l’ethnologue pour son terrain familier, il y a plus d’un lien. A l’évidence le second devine le premier. Et la connaissance sensible de ce livre vient notamment de cette proximité. Nous les suivons tous deux dans ces hautes terres réputées rudes. C’est tout un monde qui est restitué là. Une réalité en quelque sorte augmentée, nullement trahie, ou travestie, mais au contraire servie par la sensibilité et l’émotion.

Dans Pensons ailleurs, une étude sur l’articulation entre déplacement biographique et pensée critique, j’ai pour ma part glissé des scènes explicitement fictives. Telle celle-ci, que je vais vous lire:

 

A Port-Bou, sur la frontière espagnole, si Walter Benjamin avait pu passer, dans la nuit du 26 au 27 septembre 1940, il ne se serait pas tué. Depuis l’Espagne il aurait réussi à aller aux Etats-Unis. A New York, il aurait retrouvé l’écrivain et essayiste Siegfried Kracauer, celui qui lui avait fait rencontrer Adorno à Francfort en 1923. Un autre promeneur, devenu paria dans son pays et contraint au départ lui aussi, un «intellectuel nomade» (Traverso), fou de cinéma. Il aurait également revu Hannah Arendt, qu’il avait connue en 1934 à Paris et retrouvée à Marseille, où ils étaient tous deux en quête de visas pour les Etats-Unis. C’est alors qu’il lui avait confié des manuscrits, dont ses précieuses Thèses sur le concept d’histoire. Elle les lui aurait rendues. Ils auraient repris leurs débats. Ils auraient peut-être discuté du statut de l’étranger, de la situation de l’exilé ou de l’absence au monde du paria. Et puis, elle lui aurait fait rencontrer d’autres intellectuels juifs allemands réfugiés à New York. Par exemple Charlotte Beradt, qui connaissait Heinrich Blücher, le mari d’Hannah Arendt, depuis les années 20 à Berlin, et qui était devenue l’amie du couple.

Je les imagine tous réunis, un soir de 1942, dans le petit deux-pièces occupé par Charlotte et son époux, l’écrivain Martin Beradt. Les cheveux, par terre, ont été balayés, les peignes, brosses et bigoudis rangés car, pour vivre, Charlotte tient là salon de coiffure pour dames dans la journée. Ils discutent de la collection de 300 cauchemars recueillis dans l’Allemagne nazie par la jeune femme, entre 1933 et 1939. Benjamin, qui pensait justement qu’une époque se dit aussi par ses rêves, est à la fois accablé et fasciné. Car ce sont des rêves de soumission, de peur, d’humiliation, mais aussi de subtile transgression (rêver qu’il est interdit de rêver, par exemple). Des scénarios grotesques et grinçants témoignant de la façon dont le totalitarisme pénétrait les consciences, tourmentait le sommeil et travaillait les songes. Kracauer, qui gagne difficilement sa vie en travaillant à la Film Library du Moma (Museum Of Modern Art) et pense déjà à l’ouvrage qu’il veut écrire sur le cinéma expressionniste allemand, souligne la ressemblance avec  l’atmosphère inquiétante, mécanique et chaotique de ces films. Ce qu’il définira plus tard comme “le triomphe complet de l’ornemental sur l’humain” (102). Il leur parle de Caligari, du Dr Mabuse, de la passivité et de l’effroi. Hannah Arendt évoque l’univers de Kafka au sujet duquel elle écrira peu après, en 1944: “Nous sommes aujourd’hui sans doute beaucoup plus conscients qu’il y a vingt ans que cet univers est davantage qu’un cauchemar et qu’il coïncide de façon inquiétante avec la structure de la réalité que nous sommes en train d’endurer.” (107) Charlotte Beradt explique, comme elle le redira dans l’édition à venir de Rêver sous le IIIe Reich, que c’est pour “aider à comprendre la réalité d’une structure sur le point de se transformer en cauchemar” (40), qu’elle s’était lancée dans cette étrange et périlleuse aventure de collectionneuse des mauvais rêves de ses concitoyens à Berlin.

Drôle de collection: Un homme rêve qu’un décret supprime tous les murs, une femme qu’elle est épiée par son poêle, d’autres voient fondre sur eux d’innombrables et absurdes interdictions bureaucratiques ou s’humilient dans des situations grotesques et glaçantes. Le trait est forcé la nuit, il cerne d’autant mieux l’âpreté du jour. Impressionnés par ces récits hallucinés, ils se souviennent du rôle donné par Freud, dans l’analyse du rêve, au déplacement. C’est-à-dire à la façon dont la censure substitue des éléments, des images, des contenus nouveaux à d’autres, primordiaux et potentiellement conflictuels ou menaçants. Là, ce qui les frappe, c’est combien censure, surveillance et contrôle (ou autocontrôle) deviennent très souvent la matière même du cauchemar. Comme si en régime totalitaire il n’y avait plus de déplacement possible, même en rêve.

- Si le nazisme pénètre les rêves, il peut également infiltrer la langue et l’empoisonner, dit sombrement Benjamin.

- Martin Beradt s’insurge: ils peuvent brûler les livres, ils n’effaceront pas la mémoire des paroles et des textes!

La discussion, en allemand évidemment, et à propos de l’allemand, est animée. Ils aiment cette langue. Avec elle ils peuvent exprimer toutes les nuances de leur pensée. C’est le seul bien vraiment précieux qu’ils ont pu emporter. Hannah Arendt, volontaire et vaillante comme son amie Charlotte Beradt, s’est néanmoins mise énergiquement à l’anglais. Benjamin, morose et las, ne peut s’y résoudre. Lui qui cherchait, dans La tâche du traducteur, la visée d’un pur langage au delà de la diversité des langues, n’est pas loin de considérer (comme son ami Adorno) que l’allemand est la langue philosophique et poétique par excellence. A ce moment-là, ils ne savent pas, bien sûr, qu’en Allemagne même, le philologue juif Victor Klemperer, pour résister à l’oppression et sauvegarder sa raison, tient en secret un journal dans lequel il analyse les mécanismes langagiers et les mots clés de la Lingua Tertium Imperii, cette langue nazie qui corrompt les esprits. L’entreprise audacieuse et résolue de Klemperer donnera raison à la fois au pessimisme de Walter Benjamin et au refus de Martin Beradt. Mais pour l’heure, le pessimisme l’emporte.

Halt! C’est le maître mot de ces sombres temps dit Arendt.

- Il claque comme un arrêt de mort ajoute Benjamin.

Tous se taisent. “Un ange passe” dit l’un d’eux en français. Cet ange du silence n’est pas celui de l’Histoire qu’invoquait Benjamin dans ses Thèses. Et cette rencontre, ces discussions, bien sûr, sont pure fiction. Mais il est vrai qu’alors tout était malmené, les êtres, les songes et les idées. Ces phrases, ils auraient pu les prononcer. Et si je refais un peu l’histoire, ce n’est pas seulement pour varier les possibles, comme une histoire contrefactuelle. C’est aussi pour mettre en scène mon propos en réunissant ces intellectuels juifs plus que jamais “sans attaches”, selon l’expression du sociologue Karl Mannheim, dont l’expérience nourrissait la pensée critique. (22-29)

 

Comme dans le texte de Martin de la Soudière, quoique dans un tout autre contexte, la réalité est ici augmentée, ou plutôt prolongée par l’écriture fictionnelle. La tentative est modeste, elle cherche à lier la pensée et ce qui apparaît comme un nouvel objet prometteur d’une approche phénoménologique et sensible en sciences sociales: l’atmosphère ou l’ambiance (Le Calvé et Gaudin).

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© Salvatore Puglia

Salvatore Puglia, From Cythera 07, 2018, 30x37, tirage couleur.

Je suis convaincue que l’on peut aller plus loin dans cette possibilité d’une réalité prolongée, en connaissance de cause et en faveur d’une connaissance augmentée. Lors d’une discussion à propos du roman 14 juillet d’Eric Vuillard, dont la précision historique est remarquable et l’écriture romanesque pour animer cette célèbre journée impressionnante, Patrick Boucheron me disait «c’est un rêve d’historien!» Quel serait un rêve d’anthropologue? Un texte choral sans doute, où les rencontres, les discussions, les voix, les ambiances seraient restituées. C’est ce qui me tente désormais.

Pour citer ce document:
Lapierre, Nicole. 2018. « Le risque de la fiction ». Dans Les mises en scène du divers. Rencontre des écritures ethnographiques et artistiques. Cahier ReMix, n° 09 (11/2018). Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/le-risque-de-la-fiction>. Consulté le 11 décembre 2018.
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