Université du Québec à Montréal

La chair aperçue. Imaginaire du corps par fragments (1800-1918)

L'imaginaire du corps par fragments...

C'est un imaginaire qui travaille autant avec les plis du vêtement que ceux du texte. C'est un imaginaire qui s'exprime dans l'oblique, car il force le regard à envisager ce qui est peu visible. De ce point de vue, les textes présentés ici en seraient de voyeurs.

Néanmoins, il n'est pas rare qu'une description de corps par fragments s'élabore à l'intérieur d'une rhétorique de l'excès, d'un excès du visible, par la multiplication des morceaux révélés. Dans ces énumérations de morceaux choisis, le corps se fait collection et devient, à force de détails, indéchiffrable. Que ce soit en littérature, en peinture ou en sculpture, différentes sortes de fragments de corps sont visibles et lisibles.

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Degas, Edgar. 1899. «Les danseuses» [Huile sur toile]

Engoncé dans ses codes et sa pudibonderie, le XIXe siècle peine à laisser le corps exister. Littérature et arts de l’époque rendent compte de cette restriction en ne laissant apercevoir des corps que des fragments. Mais en retour ces morceaux choisis se chargent de sens, se voient investis d’un potentiel dont la charge diffère d’un artiste à l’autre.

Le potentiel érogène est sans doute le plus évident: comme le faisait remarquer R. Barthes dans Le Plaisir du texte, «l’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille» et les artistes ont beau jeu de «reconstrui[re] les corps, brûlé[s] de belles fièvres», tel le Rimbaud d’À la musique. La femme devient cette fugitive dont l'artiste cherche à deviner le corps —et l'âme— dans les interstices de son échafaudage vestimentaire. Passante, il semble qu'elle abandonne sur la page ou sur la toile des éclats incarnés d'elle-même qui rythment la prose ou accentuent le trait.

Dans ce déploiement du corps fragmenté que donne à lire nombre de descriptions romanesques, le corps se fait collection et devient paradoxalement, à force de détails, souvent indéchiffrable; visible, mais éclaté, il en devient étrangement énigmatique. Ainsi, morceaux et fragments invitent à la recomposition d'un ensemble rarement homogène, sorte d'échafaudage esthétiquement subjectif où la partie peut devenir autant l'ombre du tout que sa mise en lumière, c'est selon. Au sein de ces architectures, si les corps se ressemblent, force est d'admettre que chaque partie d'eux-mêmes les individualise fortement. Le fragment de corps est un territoire en soi qui exprime moins la norme que l'exception. Aussi, le motif partiel prend une dimension fortement signifiante: inquiétant et indiciel dans la littérature fantastique, il devient désignation métonymique du caractère dans la littérature réaliste, du tempérament dans la littérature naturaliste. Une sémiologie du corps par fragments s'instaure, dont les douzes études qui suivent cherchent à rendre compte.

Pour citer ce document:
Cnockaert, Véronique et Marie-Ange Fougère (dir.). 2018. La chair aperçue. Imaginaire du corps par fragments (1800-1918). Cahier ReMix, n° 08 (09/2018). Montréal, Université du Québec à Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/la-chair-apercue-imaginaire-du-corps-par-fragments-1800-1918>. Consulté le 16 novembre 2018.
Heyraud, Hélène

Du voile à la mise à nu: représentations d’un corps féminin symboliste

Pour les peintres symbolistes de la fin du XIXe siècle, la représentation du corps féminin devient l’enjeu de l’expression de multiples craintes et désirs. Or, ce corps se pare d’attributs vestimentaires variés qui permettent, plus encore que la monstration d’un corps nu, l’expression du fantasme par le caractère insaisissable des membres parés et voilés. De fait, le voile occupe une place de choix dans les représentations, notamment avec l’intérêt renouvelé accordé au mythe de Salomé, cette énigmatique et sensuelle «danseuse aux sept voiles». Au travers des dessins préparatoires de Gustave Moreau, nous pouvons ainsi retracer le jeu fantasmatique et profondément inquiétant de dissimulation qu’offre le voile dans l'imaginaire symboliste de la fin du siècle.

Zeghdani, Betty

Le corps fragmenté de la danseuse orientale

Pour les écrivains-voyageurs de la première moitié du XIXe siècle tels que Théophile Gautier et Gustave Flaubert, seul le spectacle de la danse permet la rencontre avec ce corps fantasmé qu’est le corps féminin oriental, autrement dissimulé par les tabous moraux et religieux. Toutefois, mis en valeur à la fois par des ornements particuliers, mais aussi et surtout par la pratique de la danse elle-même, le corps de la danseuse est une apparition morcelée qui donne naissance à une poétique elle aussi soumise à la fragmentation. Dans cette aventure du corps fragmenté, l’ambition d’une connaissance anthropologique authentique doit sans cesse lutter contre la tentation d’une mythification et d’une littérarisation du corps de cette almée dont rêve une civilisation entière.

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