Université Concordia

Frañol Radio: un texte sonore de formation et de tropes culturels

5 sur 7

Si aujourd’hui tu endures des misères, demain ce sera la joie
L’impatience est de mauvais aloi!
Quelle que soit la situation, résiste!

Kamel Hamadi (Charmes de la vie/émission de radio)

Crédit:
http://about.me/Franol

Frañol radio

Pierre Popovic écrit: «L’imaginaire social est composé d’ensembles interactifs de représentations corrélées, organisées en fictions latentes, sans cesse recomposées par des propos, des textes, des chromos et des images, des discours ou des œuvres d’art». (2008: 24) Le théoricien explique que l’histoire et la structure de la société, la relation entre l’individu et le collectif global, la vie érotique et le rapport avec la nature constituent quatre éléments importants dans la construction des représentations sociales. Selon l’auteur, la sémiotisation de la réalité pour fabriquer l’imaginaire social dépend d’une narrativité, d’une poéticité, des régimes cognitifs, d’une iconicité et d’une théâtralité. (2008: 26-27) Tous ces éléments que Popovic considère importants se trouvent entrecroisés dans la manière dont les personnes d’origine hispanique s’imaginent et se réinventent dans une société francophone. Il s’agit d’une fusion d’éléments culturels, sociaux et linguistiques qui aident la communauté hispanique à se construire et se reconstruire, à s’imaginer et se ré-imaginer dans un espace virtuel dans la société d’accueil. Cet article présente Frañol radio comme un «texte sonore» de formation avec des caractéristiques d’un bildungsroman où l’immigrant d’origine latino devient le héros du récit. Marie-Anne Mochet et Charmian O’neil constatent, au sujet du texte sonore, que «le son fait partie des apports du multimédia. Suivant la nature de cet apport, il remplit des fonctions diverses. Illustration, création d’une atmosphère, ponctuation, information directe ou complément d’information». (Lancien, 2000: 106) Les divers récits entrecroisés dans les chansons diffusées et dans les dialogues de l’émission facilitent la naissance des tropes ou figures culturelles qui représentent l’individu d’origine latino.

Frañol radio est une émission de radio délocalisée1 qui se situe entre les interstices culturels et linguistiques distinctifs des communautés de frontières ou de borderlands. La programmation de cette émission se concentre sur la diffusion de musique en espagnol, en français et en frañol, une fusion de ces deux langues. Il s’agit d’un amalgame d’éléments qui produit un métissage discursif, culturel et sociolinguistique. Frañol radio est dirigée par Hugo qui présente deux heures de programmation. Celle-ci comporte de la musique et des émissions qui reçoivent des invités qui discutent d’un thème particulier lié à la communauté hispanique.  L’émission de radio cartographie ce que Eve Kosofsky Sedgwick nomme des «nonces taxonomies», ou taxonomies singulières, qui exposent la manière dans laquelle la population d’origine latino s’imagine. Cet article présente: le border crosser, le trickster, le témoin et le party people comme des tropes récurrents dans le texte sonore de l’émission.

Le border crosser est une figure culturelle particulière de la communauté d’origine latino en Amérique du Nord. Il s’agit d’une personne qui traverse les frontières politiques pour survivre. Cet individu peut être un immigrant provenant du Mexique, de l’Amérique Centrale ou de l’Amérique du Sud, qui essaie d’aller au Nord pour chercher une vie meilleure. Certaines versions de border crosser sont: le wetback ou la espalda mojada, un immigrant qui a «le dos mouillé» à force de traverser les rivières ou les mers pour arriver dans le nouveau territoire où il imagine une vie de succès. L’immigrant se transforme en Mojarra, c’est-à-dire un poisson qui essaie de nager pour survivre dans la nouvelle société. Le latino border crosser est arrivé au Canada et cela se manifeste dans Frañol radio.

Le trickster est quant à lui un personnage mythique qui joue des tours aux autres. Dans les cultures amérindiennes, il s’agit d’un animal, un coyote par exemple. Winifred Morgan écrit dans The Trickster Figure in American Literature:

Situated as they are on multiple borders, Latinos and the tricksters they produce take on the coloration of many influences, yet as a group they are still distinctive […] Latinos have a long history of unjust political, economic, and social oppression to resent. Their tricksters crave payback […] Latino tricksters will be irreverent toward anyone in authority. (2013:142)

Pedro Urdemales est l’exemple le plus précis du trickster dans la communauté d’origine latino. Il est cousin du personnage picaresque provenant du siècle d’or espagnol, mais il revêt plus d’importance dans la tradition orale latino-américaine.

Le témoin est, pour sa part, un personnage important de cette tradition culturelle. Il s’agit d’un personnage qui fait état de sa condition politique et sociale dans l’endroit d’accueil. Le témoignage est une tradition orale de l’Amérique latine; c’est une pratique critique qui, selon Benmayor, lie «the spoken word to social action and privileges the oral narrative of personal experience as a source of knowledge, empowerment, and political strategy for claiming rights and bringing about social change». (Flores & Benmayor, 1997:  153)

Finalement, le trope du party people est l’image d’une personne d’origine latino qui profite profondément de la vie. Ce personnage aime la musique, la danse et la vie dans le carnaval.

Eve Kosofsky Sedgwick, dans Epistemology of the Closet, écrit:

Everybody has learned this, I assume, and probably everybody who survives at all has reasonably rich, unsystematic resources of nonce taxonomy for mapping out the possibilities, dangers, and stimulations of oppression or subordination who have most need to know it; and I take the precious, devalued arts of gossip, immemorially associated in European thought with the refinement of necessary skills for making, testing, and using unrationalized and provisional hypotheses about what kinds of people there are to be found in one’s world. (2003: 23)

En d’autres termes, Kosofsky Sedwick souligne que les survivants ont une grande capacité à utiliser leurs propres moyens de comprendre le monde pour cartographier les possibilités, les dangers et les déclencheurs d’oppression. Selon Kosofsky Sedwick, l’action de bavarder est une méthode puissante pour connaitre les types de gens que l’on trouve dans le monde. Judith Halberstam explore, avec succès, l’utilisation de nonce taxonomies de «masculinité féminine» dans son livre Female Masculinity. Elle suggère que les sujets féminins identifiés comme mâles réclament certains noms locaux et temporels pour se positionner comme sujet. Je suggère que la même chose soit vraie pour les immigrants latinos. Les personnages inventés par Frañol radio offrent certaines catégories consolidées comme nonce taxonomies avec lesquelles ses auditeurs peuvent s’identifier ou se désidentifier. (Muñoz, 1999: 5)

 

Frañol radio et l’identité québécoise

Frañol radio n’est pas une manifestation culturelle qui concerne seulement le Québec; cependant, dans un contexte québécois, et pour comprendre la fonction de Frañol radio dans cette province, il faut considérer ce que certains auteurs pensent à ce sujet. Dans le dossier «Un nouveau pluralisme» de la revue Globe, la québécitude est présentée de diverses manières: comme une fragmentation identitaire, comme la nécessité de réarticuler les frontières identitaires, comme le besoin de démontrer les ressemblances plutôt que les différences aux nouveaux arrivants, comme une identité divisée et comme une citoyenneté commune. Il est clair que l’identité québécoise est complexe et que ses caractéristiques changent constamment dans l’histoire. Dans «Authenticités québécoises. Le Québec et la fragmentation contemporaine de l’identité», Jocelyn Maclure souligne que: «la variante “intégrationniste” du nationalisme québécois, qui accueille l’immigrant sans lui demander d’abandonner son identité mémorielle, forme aujourd’hui la tendance qui est à la base de l’élaboration des politiques officielles de l’État québécois». (1998: 11) Toutefois, l’identité d’une communauté diversifiée, en plus d’être complexe, est perçue de manières diverses par les membres de la communauté. C’est-à-dire que les intellectuels peuvent avoir une conception de l’identité québécoise, la classe moyenne peut en avoir une autre et les nouveaux arrivants peuvent également en avoir une idée différente. Gloria Anzaldúa, une théoricienne d’origine latino, explique que l’individu a des identités multiples qui s’entrecroisent; il est impossible de les séparer car ces identités sont tellement importantes que chacune détermine l’autre. Anzaldúa compare l’identité à une rivière et suggère que nos identités changent comme l’intérieur de celle-ci. Autrement dit, la vitesse du courant modifie constamment ce qui existe à l’intérieur de la rivière et affecte la partie extérieure. La personne qui observe la rivière de l’extérieur en a une perception limitée car elle ne peut pas voir ce qu’il y a à l’intérieur. La même chose se passe à l’intérieur de l’être humain; le courant et la vitesse de la vie nous changent constamment et touchent le «moi» intérieur. Cette condition affecte éventuellement notre vie extérieure. Fréquemment, les gens cataloguent l’identité de l’être humain avec une perspective limitée.

La fusion entre l’espagnol et le français facilite un espace d’interaction où les identités s’entrecroisent dans un nouveau territoire. Dans une dimension urbaine, il existe certains endroits à Montréal qui permettent la coexistence de la culture hispanique et de la culture québécoise francophone. Il s’agit des discothèques, des bars, des écoles de danse latine, des restaurants hispaniques, etc. Certaines discothèques comme Copacabana, la Salsatèque, le Club 6/49 sont des lieux culturellement importants dans la diffusion du frañol dans le milieu de la musique. Des sites web comme salsamontreal.com et salsafolie.com sont un moyen de diffusion de la culture latino dans la province de Québec. Les écoles de danse latine comme Salsa Cubata ou Strazzero entrelacent la musique latino avec des mouvements sensuels et artistiques. Les restaurants comme Chilenita, Casa de Mateo, 3 Amigos, La Guadalupe, Sabor Latino et Limón fusionnent des saveurs d’origine latino-américaine pour plaire aux goûts des québécois.

 

L’invention de l’Amérique latine

John L. Pheland explique que le concept de l’Amérique Latine a été inventé par la France en 1861. Michel Chevalier, sous la direction de Napoléon III, a conçu la France comme «la defensora de la raza latina» ou «la protectrice de la race latine». Étant en compétition économique contre les pouvoirs anglo-saxons et slaves, la France prétendait établir une zone économique pour bénéficier de l’Europe Latine: la France, l’Espagne et le Portugal. Le «panlatinisme», l’union des groupes d’origine latine, se présente comme une nécessité pour combattre l’expansion des États-Unis. La Revue des Races Latines, connue à Paris entre 1857 et 1861, propose une vision «panlatine» du Mexique, de l’Amérique Centrale et de l’Amérique du Sud. À cette époque, la France pense que les États-Unis sont supérieurs matériellement et que les personnes d’origine latino sont plus fortes spirituellement. Pour cette raison, les Latinos ont l’obligation de promulguer leur existence et d’assurer le bien-être économique de l’Europe latine2Le «panlatinisme» français est lié à la mission civilisatrice de l’Europe. Napoléon III voulait construire un canal en Amérique centrale pour faciliter le commerce entre l’Europe et l’Amérique Latine. Selon Pheland,

la période du Panlatinisme de 1898 à 1914 différait nettement de la marque napoléonienne. L’objectif principal était toujours le même, c’est à dire promouvoir l’homogénéité culturelle et politique du «monde latin» sous le leadership paternaliste de la France [...]. Alors que le Panlatinisme est arrêté à la fin du siècle, le racisme nébuleux des années 60 et le catholicisme controversé se voient affectés. Le nouveau Panlatinisme était laïc, humaniste et libéral, contrairement à l’orientation autoritaire cléricale catholique à l’époque de Napoléon III [ma traduction]. (1979: 474)

Bien que l’Amérique latine ait été inventée par les Européens avec une stratégie économique et militante, l’Amérique latine de nos jours essaye de se construire et de se reconstruire, de s’inventer et de se réinventer dans un nouveau contexte social, politique et culturel. Frañol radio donne un espace musical qui aide à comprendre comment l’identité latino-américaine se construit à l’intérieur et à l’extérieur de l’Amérique latine. Les paroles de l’America Latina par Calle 13 l’expriment de la façon suivante:

Soy/ Soy lo que dejaron/ Soy toda la sobra de lo que se robaron/ Un pueblo escondido en la cima/ Mi piel es de cuero por eso aguanta cualquier clima/ Soy una fábrica de humo/ mano de obra campesina para tu consumo/ Soy América Latina, un pueblo sin piernas pero que camina.

Je suis/ Je suis ce qu’ils ont laissé derrière/ Je suis tous les restes de ce qu’ils ont volé/ Un village caché dans la cime/ Ma peau est une fourrure, elle résiste à toutes les températures/ Je suis une usine de fumée/ main d’œuvre paysanne pour votre marché/ Je suis l’Amérique latine, un peuple sans jambes qui marche encore [ma traduction].

Calle 13 présente le voyage identitaire de la population d’origine latino. Il s’agit d’un élément important du roman de formation.

 

Frañol radio, un texte de formation hispano-francophone

Frañol radio partage quelques caractéristiques avec le roman de formation ou bildungsroman; l’émission est un véhicule médiatique qui révolutionne la façon traditionnelle d’étudier la littérature et la culture hispano-francophones. Il s’agit d’un texte sonore de formation qui investit les interstices culturels de divers champs d’études comme la sociologie, la linguistique et, dans ce cas, la littérature. Dans Season of Youth/The Bildungsroman from Dickens to Golding, Jerome Hamilton Buckley observe que «le Bildungsroman dans sa forme pure a été défini comme le roman du développement ou de l’auto-culture» avec «une tentative plus ou moins consciente de la part du héros d’intégrer ses pouvoirs, de se cultiver par son expérience [ma traduction]». (1974: 13) L’auteur mentionne que le héros d’un bildungsroman possède des caractéristiques qui appartiennent à un certain nombre de traditions et de conventions comme celles du héros de l’ancienne allégorie morale et du héros picaresque. À l’instar d’un bildungsroman, Frañol radio a un personnage principal à son récit: c’est la communauté latino-américaine immigrante. On peut paraphraser comme suit les caractéristiques que Hamilton Buckley associe au genre: c’est l’histoire d’un enfant qui grandit dans une petite région rurale ou de la province, où il éprouve des difficultés intellectuelles et sociales qui ne lui permettent pas de se développer. Cette situation est similaire à celle de beaucoup d’immigrants latino-américains qui quittent leur pays d’origine pour aller vers une société plus riche, le Canada. Selon Buckley, le héros d’un bildungsroman a une famille problématique; son père est intimidant, l’école peut aussi être frustrante. En raison de ces mauvaises conditions, il décide de quitter la maison et de voyager pour aller à la ville où sa véritable éducation commence. Son expérience en ville est formée par quelques expériences amoureuses et des relations sexuelles où le personnage principal découvre certaines valeurs. Sa souffrance est une transition entre l’adolescence et une période de maturité. Une fois que le protagoniste a obtenu le succès, il rentre chez lui, une action qui lui permet de mesurer son accomplissement. Cette situation est similaire à la vie d’un émigrant qui arrive au Canada pour obtenir une meilleure qualité de vie. Hamilton Buckley mentionne que tous les romans ne doivent pas avoir les mêmes caractéristiques ni suivre le même ordre, mais il y a certains aspects du roman qui ne peuvent pas être ignorés: «l’enfance, le conflit des générations, le provincialisme, la plus grande société, l’auto-éducation, l’aliénation de l’ordre par l’amour, la recherche d’une vocation et une philosophie de travail -[ce] sont les réponses aux exigences du bildungsroman [ma traduction].» (1974: 18)

La fusion entre l’espagnol et le français facilite un espace d’interaction où les identités s’entrecroisent dans un nouveau territoire. Dans une dimension urbaine, il existe certains endroits à Montréal qui permettent la coexistence de la culture hispanique et de la culture québécoise francophone. 

En d’autres termes, la communauté immigrante latino-américaine partage certaines caractéristiques avec le héros d’un bildungsroman; le héros regarde sa propre évolution à travers le temps et l’espace et facilite une reformulation de l’identité latino-américaine à l’extérieur de l’Amérique latine. Cette reformulation identitaire via la radio a des implications profondes dans les manifestations culturelles hispano francophones. C’est-à-dire que les manifestations culturelles comme la littérature deviennent plus vastes avec un nouveau répertoire musical et linguistique hispano-francophone. Frañol radio, devient un texte sonore qui a besoin d’une nouvelle vision discursive, littéraire et théorique de la culture développée par les personnes qui vivent dans les borderlands de la langue et la culture hispano-francophone.

 

Le border crosser, un nomade

Le frañol est un métissage linguistique, social, culturel et un pèlerinage virtuel qui voyage au travers du pouvoir de la radio et de l’Internet. N. Ross Crumrine et Alan Morinis étudient les pèlerinages comme des institutions dynamiques qui changent constamment. Selon les auteurs, un élément important dans l’étude du pèlerinage est le lieu sacré ainsi que les variations de l’association complexe de l’endroit avec des composantes religieuses. Les auteurs estiment que «le pèlerinage à sa base est une interaction structurée par la croyance et le comportement humain avec des lieux géographiques particuliers [ma traduction]». (1991: 9) Similaire à cette pratique, Frañol radio connecte différentes régions géographiques, via le frañol comme code sociolinguistique particulier aux personnes d’origine hispanique; ce phénomène connecte l’Amérique hispanophone avec le monde francophone. Frañol radio fait également un pont entre le pays de l’immigrant et l’idée de la terre promise (le Québec ou le Canada francophone, dans ce cas) qui offre une liberté économique, sociale ou politique aux nouveaux immigrants. Ross Crumrine et Alan Morinis affirment que les changements du paysage dans le temps peuvent retracer l’évolution des pèlerinages; des sanctuaires se sont établis, la topographie est modifiée, les étapes coupées et les modes de règlement modifiés.

Dans le cas de l’émission de radio, le français devient une sorte de totem sacré qui rappelle aux immigrants la valeur de pouvoir parler cette langue. En d’autres mots, les immigrants se souviennent que la langue française peut les aider à obtenir une meilleure qualité de vie au Canada francophone. Ceci est la conséquence du développement des pèlerinages dans l’histoire. Les flux des personnes élèvent le statu quo des lieux géographiques terrestres et leur assignent des fonctions divines. Le Canada, aux yeux des immigrants qui viennent de pays pauvres, est vu comme un endroit divin, comme la terre promise par Dieu, un endroit idéal. Selon les auteurs, lorsque «les sanctuaires de pèlerinage sont identifiés par l’état nation, ils peuvent jouer un rôle important en tant que symboles nationaux, en reliant les sources d’énergie céleste et terrestre [ma traduction]». (1991: 17)

Frañol radio devient ainsi un symbole transnational de la communauté latino qui habite au Canada; il s’agit d’une émission de radio délocalisée. C’est-à-dire que l’émission de radio est aussi une entité migrante: un jour, elle se trouve à un endroit, et le jour suivant elle se trouve dans un endroit différent. Fréquemment, il est difficile de trouver la fréquence de diffusion. Il faut la chercher sur Facebook pour la trouver. Ironiquement, cette condition d’être ici et là reflète la situation de beaucoup d’immigrants d’origine latino, tout particulièrement les immigrants sans papiers qui doivent se cacher des autorités pour rester dans le pays. La chanson «Me voy pal norte» de Calle 13 introduit le trope du border crosser, ou le passeur de frontière. La figure principale est un nomade qui décide d’aller au Nord pour y trouver une vie meilleure:

En tu sonrisa yo veo una guerrilla,
una aventura, un movimiento
Tu lenguaje, tu acento
Yo quiero descubrir lo que ya estaba descubierto…
Ser un emigrante ese es mi deporte…
Hoy me voy pal’ norte sin pasaporte, sin transporte
a pie, con las patas…
pero no importa este hombre se hidrata
con lo que retratan mis pupilas…
Cargo con un par de paisajes en mi mochila,
cargo con vitamina de clorofila,
cargo con un rosario que me vigila…
sueño con cruzar el meridiano,
resbalando por las cuerdas del cuatro de Aureliano
Y llegarle tempranito temprano a la orilla
por el desierto con los pies a la parrilla
vamos por debajo de la tierra como las ardillas,
yo vo’a cruzar la muralla
yo soy un intruso
con identidad de recluso (Calle 13).

Dans ton sourire je vois une guérilla,
une aventure, un mouvement
ta langue, ton accent
Je veux découvrir ce qui déjà a été découvert...
Être un immigrant c’est ça mon sport...
Aujourd'hui, je vais au Nord sans passeport, sans transport
à pied, avec mes pattes...
mais pas de problème, cet homme s’hydrate
avec les photos que mes yeux peinturent...
Je porte une paire de paysages dans mon sac à dos,
chargé de vitamine avec chlorophylle,
Je porte un rosaire qui me regarde...
Je rêve de traverser le méridien,
Glissant sur les coordonnées des «cuatro de Aureliano3»

En arrivant tôt, tôt, de l’autre côté,
à travers le désert avec mes pieds sur le gril
on y va ci-dessous comme les écureuils,
Je vais traverser la muraille
Je suis un intrus
Avec l'identité d’un reclus [je traduis].

Le dernier extrait de cette chanson parle d’une guérilla, un mouvement social et culturel où la langue et l’accent déterminent la découverte de quelque chose qui est déjà découvert. La pièce parle de ce que nous appelons la découverte des Amériques. Rappelons-nous de la découverte des Amériques par les Européens dans la période de la colonisation. Pour les Européens, le continent américain a été découvert, mais pour les Indigènes, il s’agit d’une colonisation et d’une invasion. La chanson saute de la période de la conquête à la période contemporaine où les habitants des Amériques décident d’aller au Nord pour trouver une vie meilleure. Maintenant, les nouveaux arrivants sont une menace; c’est-à-dire que, dans le passé, les Européens ont fait la conquête de la vieille Amérique et aujourd’hui, les natifs des Amériques sont considérés comme des envahisseurs dans la terre des colonisateurs d’origine Européenne: les États-Unis, l’Europe et le Canada. La chanson parle d’un voyage à pied sans beaucoup de prestige, une condition d’être nomade, particulière aux personnes d’origine autochtone.

Le trope du bordercrosser est exploré dans beaucoup de chansons hispaniques, par exemple: «Mojado» de Ricardo Arjona, «La Migra» de Santa Ana, «El hielo» de Santa Cecilia, «La Jaula de Oro» et «Tres Veces Mojado» de Los Tigres del Norte, «Clandestino» de Manu Chao, «Campanistas de Cristal» de Rafael Hernandez, «En Mi Viejo San Juan» de Los Panchos, «El Negrito Bonito» de Gilberto Santa Rosa, «Boricua en la luna» de Roy Brown, «La Maleta» de Rubén Blades, «Mi Tierra» de Gloria Estefan, «537 Cuba» de Orishas, «Yo Pisaré las Calles Nuevamente» de Pablo Milanés, «Todo Cambia» de Mercedes Sosa ou «El Bracero Fracasado» de Lila Downs4. La majorité de ces pièces musicales sont d’artistes engagés socialement; plusieurs de ces chansons essayent en effet de promouvoir la justice sociale dans le monde.

 

Le trickster

Frañol radio est une émission de radio qui fonctionne fréquemment de manière pédagogique et humoristique. La figure du trickster se présente comme un personnage qui manipule la langue pour blaguer:

HUGO: Frañol, deuxième heure de l’émission aujourd’hui, segunda hora del programa, la deuxième consacrée à la musique pour vous faire danser, música du style salsa, bachata, du reggeaton et un peu de merengue, peut-être, peut-être, vamos a ver, vamos a ver. Musique… Pendant la deuxième heure, j’ai la chance d’avoir ici Parths [dialogue entre Parths et Hugo]:

HUGO: Parths, ton nom de famille, on le prononce «fucker»?

PARTHS : Oui, «fucker».

HUGO: Est-ce que tu as eu des problèmes à le prononcer ou à te faire comprendre à Cuba?

PARTHS: En Cuba, mi nombre fue Pedro.

HUGO: ¿Y el apellido?

PARTHS: El apellido… no le dije a nadie mi apellido. Pedro es suficiente.

HUGO: Parths est avec moi; deuxième heure de l’émission. Il vient de passer plusieurs mois à Cuba. Il a étudié là-bas. Il a dû changer son nom parce que Parths est difficile à prononcer pour les Cubains, même pour moi. Donc, son nom là-bas, c’était Pedro. Bueno aquí estamos con Pedro en el estudio. On commence la deuxième heure de l’émission avec Deldongo avec une pièce que s’intitule «Madlove».

Ce dialogue exemplifie une partie du contenu de Frañol radio. Hugo et Parths discutent au sujet de la langue. Ils utilisent le «double sens» pour blaguer sur le nom de famille de Parths qui se prononce «fucker» comme en anglais. Parths se présente comme Pedro à Cuba, car, pour les Cubains, même pour Hugo, c’est difficile de le prononcer. Les interlocuteurs parlent en frañol où la langue se développe de façon humoristique. Parths va à Cuba pour étudier. Dans ce cas, il s’agit d’un Canadien francophone qui voyage en Amérique latine; Parths partage, avec l’auditoire, son expérience avec la culture et avec la langue dans un pays étranger. Cette pratique d’apprentissage est un élément important de Frañol radio; c’est-à-dire que de manière directe ou indirecte, la musique et les commentaires de l’auditoire éduquent la communauté hispano-francophone.

Dans Pedagogía del oprimido, Paulo Freire mentionne qu’il y a deux étapes dans l’émancipation des opprimés. La première consiste à avoir conscience de l’état d’oppression dans lequel vit l’individu, la seconde est le projet que les personnes opprimées mettent en œuvre pour obtenir la liberté. Frañol radio n’est pas une émission entièrement consacrée à la pédagogie. Cependant, le contenu de l’émission de radio peut avoir une fonction pédagogique: les chansons sont un instrument didactique. Par exemple, rappelons-nous de la chanson «Clandestino» de Manu Chao qui décrit comment la condition d’être un immigrant est une situation partagée par beaucoup de gens: «Mano negra clandestina / peruano clandestino / africano clandestino» («Main noire clandestine5/ Péruvien clandestin / Africain clandestin [ma traduction]»). C’est-à-dire que les Africains essaient de trouver une vie meilleure au Nord comme les Latino-Américains qui essaient d’aller aux États-Unis ou au Canada. La musique de l’émission de radio fonctionne comme un instrument d’enseignement. Freire explique que l’éducation doit être dispensée par les membres de la communauté qui connaissent leur réalité et non par les personnes qui ont le pouvoir. Il mentionne que le dialogue devrait être un instrument dans le processus de libération; une telle communication ne doit pas se faire dans une seule direction. Au contraire, la communication doit être comprise de manière mutuelle entre oppresseurs et opprimés. La conception de l'éducation de Freire en est une où l’individu s’éduque et se forme avec le but de poursuivre le bien-être de la communauté. Frañol radio transmet des connaissances, à savoir la langue, la culture et la situation socio-culturelle des personnes d’origine hispanique au Canada.

Les thèmes de l’immigration et de l’exil sont partagés par beaucoup d’artistes dans la culture Maghrébine, par exemple: la chanson «ex-Carte de Séjour» de Rachid Taha, «Écoute-Moi Camarade» de Mohamed Mazouni, «L’exil» de la Ghorba, «Toi le partant» de Dahmane El Harrachi, «Les Bannis ont droit d’amour» par le Bossu de Notre-Dame, «La carte de résidence» de Fatima Soukahrassia, «Utopie d’occase» de Zebda. La majorité de ces chansons sont en français, mais il y en a certaines qui mélangent l’arabe et le français. Ce matériau musical met en contexte l’expérience d’immigration des personnes d’origine africaine qui, comme les Latino-Américains, vont au Nord pour chercher une vie meilleure. Ces chansons font de la communauté immigrante un témoin qui voit son expérience dans les histoires racontées.

 

Le témoin

Frañol radio permet à la communauté latino-américaine d’être témoin de sa position sociale, culturelle et linguistique au Canada. John Beverly, dans «The Margin at the Center», définit le testimonio dans les termes suivants:

Par testimonio je veux dire un roman ou un récit long, sous la forme d’un livre ou d’une brochure (c’est-à-dire, imprimé, par opposition à l’oralité), raconté à la première personne par un narrateur qui est aussi le protagoniste réel ou témoin des événements qu’il ou elle raconte, et dont l’unité de la narration est généralement une «vie» ou une expérience de vie significative [ma traduction]. (2004: 31)

L’émission de radio permet à l’auditoire de témoigner de son expérience dans le nouvel endroit, les chansons reflètent la condition de la communauté; par exemple, la sexualisation des femmes, les nouveaux rythmes latins qui se popularisent en Amérique latine et les problèmes de masculinisation excessive de la musique. Cependant, l’auditoire est aussi témoin de la revendication de membres de la communauté qui essaient d’établir une vision positive pour les femmes, et la communauté en général. En bref, l’émission donne à l’auditoire une fonction de témoin par rapport à l’évolution culturelle et sociale de la communauté Latino. Beverly affirme que le testimonio peut partager des similitudes avec des formes littéraires et non littéraires, telles que le roman autobiographique, l’histoire orale, l’autobiographie, la confession, le journal intime, le témoignage oculaire, l’entrevue, le récit de vie, le roman de non fiction, la novela-testimonio ou ce qu’il appelle la littérature «factographique». Frañol radio partage certaines caractéristiques avec ces manifestations artistiques. Le narrateur de Frañol radio, comme dans le testimonio évoqué par Beverly, parle au nom d’une communauté et prend le rôle d’un héros épique, sans «prendre en compte le statut hiérarchique et patriarcal du héros épique». (2004: 33) Ce héros épique se présente comme un trope récurrent dans le discours musical de Frañol radio. Par exemple, dans l’extrait de la chanson «Emigrante del mundo» de Lucenzo, le trope du témoin se développe comme une figure caractéristique des personnes d’origine latino; soit une personne qui témoigne de sa propre condition d’immigrant:

Emigrante del mundo
Tu viens du Portugal, d’Espagne ou d’Italie,
du Brésil ou d’Argentine
Emigrante del mundo,
amigo retiens le message
Emigrante del mundo
latino-americano, cubano también Colombia, Venezuela
Emigrante del mundo, Lucenzo representa
Tu vois moi j’ai choisi fais comme moi démarque-toi!

Le thème prédominant dans cette chanson est le fait de se sentir fier d’être immigrant, peu importe l’endroit d’origine. L’artiste construit un concept important; l’«immigrant du monde». Cette phrase s’adresse à tous les immigrants du monde; elle souligne le fait que nous habitons la même planète et qu'il est ironique de marquer des différences entre les gens. Les rythmes musicaux témoignent d’une influence de rap et de reggaeton. Dans cette chanson, l’immigrant devient le héros principal de l’histoire racontée. La communauté d’origine latino est témoin de sa condition dans le monde. Les immigrants d’origine latino partagent la même expérience avec les immigrants d’autres parties du monde comme l’Italie, le Portugal et l’Espagne. Rappelons-nous que l’Espagne, le Portugal et l’Italie, avant la création de l’Union Européenne, étaient considérés comme des pays pauvres en comparaison aux autres pays riches comme l’Allemagne ou la France. Cette condition de pauvreté s’observe à la fin de la dernière décennie où les économies de ces pays se sont écroulées et l’immigration de ces pays a un impact fort dans les diverses parties du monde.

Les paroles de la chanson «Écoute-moi camarade», par Rachid Taha, personnifient le système d’immigration comme un amour impossible: «Ne compte plus sur ses promesses / Elle t’aimera pas / Même à cent ans / Elle t’a joué la double face / Elle changera à chaque instant / Ce n’est pas pour tes beaux yeux / Au fait si elle t’a pris le bras / Devant les gens / Toi tu veux jouer Roméo et Juliette / Mais elle ne pense qu’à ses amants» (Diwan). Tel est le cas du système d’immigration dans beaucoup de pays qui utilisent les immigrants pour en tirer bénéfice; de manière récurrente, ces systèmes bureaucratiques oublient que l’immigrant est un être humain. Toute fois, la vie continue et l’immigrant d’origine latino profite de ses expériences pour «voir la vie en rose», pour imaginer que l’avenir puede ser un carnaval.

Même si l’avenir n’est pas toujours rose, l’auditoire de Frañol radio est témoin de la condition psychosociale de la communauté hispano-francophone. Par exemple, dans la musique de style reggaeton, pop, hip-hop, il y a une masculinisation excessive et une objectification des femmes qui se présentent de manière récurrente. Dans la chanson suivante, «Oh la la», le chanteur Papa A.P. déclame:

Oh la la, ella es una princesa
Oh la la, je suis une princesse
Un día caminando allá en París
Miraba que decían mírala allí
Estaban señalando una mujer
Las otras mujeres no la podían ver

Écoute-moi bien là
Je ne suis pas comme les autres

[…]

Yo quiero conocerla
Yo deseo conquistarla
Lo que quiero es tenerla

Tu peux bien fantasmer
Je ne suis pas pour toi…

Dans les paroles de cette chanson, Papa A. P. exprime son désir sexuel pour une femme qui est détestée par les autres femmes. Il s’agit d’un jeu entre quelques tropes: la femme pute, la femme vierge et le désir d’un homme qui veut vraiment la femme vierge, une princesse. Dans «Le créateur littéraire et la fantaisie», Freud présente l’acte de jouer de manière analogue à la création littéraire ou artistique. Freud trouve une activité analogue au processus de l’imaginaire exercé par l’écrivain dans le mécanisme de création et il prend l’enfant comme un exemple de ce processus. Le père de la psychanalyse présente un monde de fiction où, selon lui, l’enfant crée un monde de fantaisie où les éléments du monde réel se réorganisent pour lui faire plaisir. L’enfant exerce cette pratique dans le monde réel alors que l’adulte a besoin de cacher ses fantasmes. La musique de Frañol radio met en contexte les histoires de ce qui peut être caché à l’intérieur de la psyché individuelle ou collective de la communauté. Freud soutient qu’il y a une grande différence entre la vision de la réalité de l’enfant et celle de l’adulte. C’est-à-dire que l’enfant n’a pas d’inhibition; contrairement à l’adulte qui doit s’abstenir. En d’autres termes, à partir du moment où l’individu choisit de faire partie d’une communauté culturellement et linguistiquement hétérogène, l’imagination a divers filtres par lesquels elle peut s’exprimer. Selon Freud, les écrivains (les artistes et les interlocuteurs dans le cas de Frañol radio) dans le processus de création créent un monde de fantaisie qui les sépare de la réalité. Cette séparation libère l’imaginaire de l’artiste et incite la fiction. Dans le cas de Frañol radio, il s’agit d’une fiction collective de frontières où beaucoup de narrations se mélangent pour construire un discours musical, translinguistique et transnational. Tout à coup, les choses déplaisantes dans le monde réel deviennent plaisantes dans le monde de fiction narrative de Frañol radio, où le principe du plaisir musical domine dans l’imaginaire; les personnes s’introduisent dans un monde de fantaisie et de gratification via diverses fictions intercalées et fusionnées par Frañol radio. Il s’agit d’un mécanisme de libération émotionnelle avec de l’humour, une manière d’échapper au principe de la réalité sociale, culturelle ou linguistique de l’auditoire où la personne transforme sa situation particulière en quelque chose de plus léger et agréable.

 

Le trope du party people

Frañol est une émission de radio qui expose une multiplicité de voix, soit de contact linguistique ou culturel, soit de manière sociale; cette multiplicité de voix comporte entre autres le trope du party people, ou du fêtard. Mikhaïl Bakhtine, dans «Le plurilinguisme dans le roman», soutient que le roman comique est un bon exemple du plurilinguisme, car l’auteur «introduit les “langues” et les perspectives littéraires et idéologiques multiformes». (1987: 132) En d’autres mots, l’auteur présente, dans le roman, un amalgame des langages différents qui décrivent l’environnement social. De la même façon dans laquelle les divers langages coexistent dans le milieu du texte du roman, dans l’émission de radio il existe une immense variété de voix et de perspectives convergentes, divergentes et multidirectionnelles. L’extrait de chanson qui suit présente le trope du party people, où le carnaval est le centre de l’expérience de vie. Celia Cruz exemplifie le phénomène du carnaval dans les paroles suivantes: «Ay, no hay que llorar, que la vida es un carnaval / Y es más bello vivir cantando / Oh, oh, oh, Ay, no hay que llorar / que la vida es un carnaval / y las penas se van cantando» («Il n’y a pas de quoi pleurer; la vie est un carnaval / C’est plus beau de vivre en chantant / Oh, oh, oh, oh, Il n’y a pas de quoi pleurer / la vie est un carnaval / et les douleurs se sentent moins en chantant.») Cette attitude du party people se reflète dans la phrase «si del cielo te caen limones, aprende a hacer limonada»; c’est-à-dire, «si le ciel te donne des citrons, tu dois apprendre à faire de la limonade». En d’autres termes, même avec les expériences difficiles, l’immigrant d’origine latino voit la vie en douceur; c’est l’importance des paroles de la chanson «La Muerte» par Monsieur Periné:

La Nuit se couche tard / Les fleurs sont encore pâles / C’est ta présence qui s’éloigne / Comme les pe-ti-tes voi-les / Des-Ba-teaux-qui font nau-frage / Mes yeux se sont noyés en larmes / ¡Ay! Qué dolor que me duelen tus besos / Tu ausencia / ¿Quién la curará? / ¡Ay! / Qué me lleve la muerte con ella / No quiero vivir / Si no estás (Catalina Garcia, Santiago Prieto).

Dans ces paroles, la mort se transforme en un carnaval de rythme et de couleur. La douleur se purge avec le pouvoir de la musique. D’autres chansons qui portraient le trope du party people sont «Danza» par Dominique Hudson ou «Zumba He Zumba Ha» par DJ Mam’s Ft Jessy Matador et Luis Guisao. Un exemple très significatif de ce trope est «C’est la vie» par Kahled et le re-make de cette même chanson par Marc Anthony avec le titre: «Vivir la vida».

Dans cet article, j’ai voulu présenter l’émission de radio Frañol comme un texte sonore de formation hispano-francophone où l’immigrant d’origine latino est le héros de la narration. Ce texte sonore de formation partage certaines caractéristiques avec le roman de formation ou bildungsroman où le personnage principal quitte son village natal pour aller plus loin vers la grande société. L’immigrant d’origine latino va au Nord en cherchant une meilleure qualité de vie. Les chansons jouées à l’émission de radio présentent des tropes culturels qui aident à comprendre comment l’immigrant d’origine latino est imaginé dans la nouvelle société. L’article présente les tropes suivants: le border crosser, le trickster, le témoin et la figure du party people. Le border crosser est un nomade qui décide d’aller au Nord pour trouver une vie meilleure. Le trickster manipule la langue pour blaguer et pour jouer des tours à l’auditoire. Le témoin permet à la communauté latino-américaine d’être spectateur de sa position sociale, culturelle et linguistique au Canada. La figure du party people est un personnage qui fait d’une situation difficile, un carnaval où les possibilités sont infinies et les douleurs s’atténuent avec la musique. Ces tropes culturels projettent l’expérience de l’immigrant dans une situation partagée par la communauté Maghrébine qui, similaire à la population d’origine latino, essaye d’aller au Nord pour chercher une vie meilleure. La musique et le contenu de l’émission de radio Frañol facilitent une meilleure compréhension de l’identité d’origine latino à l’extérieur de l’Amérique latine. Cela aide à réfléchir sur la manière dont la population d’origine latino s’imagine dans un nouveau territoire comme le Canada francophone. Frañol radio est sans doute un texte sonore de formation où la communauté d’origine latino occupe un rôle actif dans la production et la diffusion culturelle hispano-francophone. Dans les termes de García Canclini, il s’agit d’un processus d’hybridation socio-culturel où les structures et les pratiques qui ont existé dans une forme séparée se combinent avec certaines autres formes et structures pour générer de nouvelles pratiques, objets et conventions. «In turn, it bears noting that the so-called discrete structures were a result of prior hybridizations and therefore cannot be considered pure points of origin». (1995: xxv)

Pour citer ce document:
Garcia, Luis Loya. 2015. « Frañol radio: un texte sonore de formation et des tropes culturels ». Dans Littérature et résonances médiatiques : nouveaux supports, nouveaux imaginaires . Cahier ReMix, n° 5 (01/2015). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/franol-radio-un-texte-sonore-de-formation-et-de-tropes-culturels>. Consulté le 29 mai 2017.
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