Université du Québec à Montréal

Flânerie et photographie: habiter l'oblique

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Bordeleau, Benoit. «Mouche, parc Lalancette»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Mouche, parc Lalancette» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Barbelé, Hochelaga»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Barbelé, Hochelaga» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Écouteurs, par Médéric-Martin»
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Bordeleau, Benoit. «Écouteurs, par Médéric-Martin» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Soupe au ketchup»
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Bordeleau, Benoit. «Soupe au ketchup» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Trousseau de clés, parc Walter-Stewart»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Trousseau de clés, parc Walter-Stewart» [Photographie]

 

L’appareil photographique n’est pas un instrument apte à répondre au pourquoi des choses, il est plutôt fait pour l’évoquer, et dans le meilleur des cas, à sa manière propre, intuitive, il questionne et répond à la fois. Je m’en suis donc servi dans une flânerie active, à la poursuite du ‘‘hasard objectif’’.1

– Henri Cartier-Bresson

 

Walter Benjamin nous dit que, pour le flâneur, la ville se présente sous deux aspects: «[L]a ville se divise pour lui en deux pôles dialectiques. Elle s’ouvre à lui en tant que paysage, tout comme elle se referme sur lui à la manière d’une chambre.2» La ville du flâneur est donc posée à la fois construction culturelle d’une perception, mais aussi comme lieu où il fait bon se blottir3. Car le flâneur, faut-il le mentionner, se contente parfois d’un recoin de café qui, malgré l’absence de cette foule si chère à Baudelaire, lui donne le plaisir de sentir la ville se presser contre lui.

Le paysage urbain, tel qu’il se présente pour le flâneur, constitue «une sorte d’arrière-fond, englobant tout ce qui est perçu – brèves visions, mots saisis à l’improviste, incidents survenus dans la rue4». Le paysage est une rumeur: il ne se satisfait pas seulement des perspectives que peut offrir l’architecture, mais se réalise en grande partie par ce que la ville a d’informe – le bruit, les bribes de conversations, la dorure de la poussière durant un suffocant après-midi estival. Les visages font partie intégrante de ce paysage – la ville n’a aucune mémoire sans chair.

Penchons-nous maintenant sur cette idée de la chambre que propose Benjamin. Marc Desportes ajoute que c’est à partir du paysage que le flâneur «reconstruit ou imagine un intérieur, une conversation, un drame domestique, ou encore une autre vie pour lui-même…5» Cet intérieur, il le retrouve dans ses carnets, dans les photos qu’il a prises au fil du hasard. Sa démarche de transcription et de traduction du réel rend habitable le monde qu’il parcourt, du pied et de l’œil, en le mettant à sa mesure.

 

Photo absente #1

6h30. Mission: dépanneur. J’enfile mes bottes – paume contre la porte pour ne pas casser ma gueule d’endormi. Je me frotte les yeux avant d’aller affronter les quelques 19 degrés qui se comptent à reculons dans la langue du thermomètre. J’ouvre la porte, mets le pied dehors, me laisse débouler jusqu’au trottoir. Je fais quelques pas en écoutant le chant des grains de sel qui éclatent sous mes pas, avant de m’arrêter au coin d’Ontario et de ma Darling, appuyant tout mon côté contre un mur de briques glacées – ma joue y trouve tout de même un peu de chaleur. Entre les arbres et les toits plats, le soleil repousse les couvertures pêche et crème des nuages. Cadrer ce ciel, je le ferais si j’avais mon Nikon sous la main. Cadrer sans trop insister, en penchant un peu vers la gauche, trahissant ainsi la présence du corps. Une photo comme n’importe qui peut en faire. C’est le genre d’image autour de laquelle j’aime broder un texte. Pas d’histoire sinon du narrable en germe – simplement de la lumière. Une texture accompagnée d’un texte. Ça crée du silence – c’est paisible.

L’espace que j’habite au quotidien se situe quelque part entre le 3971 de la rue Adam et l’UQAM. Il s’agit là d’une zone imprégnée d’une routine: celle du travail, on ne s’en étonnera pas. Cet espace, ces lieux fréquentés, sont régis toutefois selon la grammaire d’un ailleurs, hérité d’une enfance et d’une adolescence passées dans un bled tranquille au bord de la rivière du Lièvre. Depuis 2005 je suis établi à Montréal et toujours en train de la découvrir. J’ai une perspective allogène sur Montréal, point de vue qui, comme l’écrit Bertrand Westphal dans son essai La géocritique. Réel, espace, fiction, «est le propre de tous ceux et celles qui se sont fixés dans un endroit sans que celui-[ci] leur soit encore familier, sans non plus qu’il demeure pour eux exotique.6» La flânerie, je le présume, permet d’atteindre les deux extrémités de ce registre grâce à la méthode d’un collage perceptuel, rendu possible par une pratique dilettante de la photographie et par une autre, plus soutenue, de carnetier. Avant d’aller plus loin, il m’est nécessaire de préciser ce que j’entends par flânerie. Telle que je la conçois, elle est un régime particulier de l’imaginaire citadin lié à un processus d’écriture, au sens large, qui se décline en deux mouvements. Il faut d’abord considérer la transcription du réel par le biais de divers moyens techniques, servant à l’interprétation des perceptions, puis la phase de production littéraire ou artistique proprement dite, où collage et montage sont les principaux procédés utilisés. Cette production cherche à communiquer l’esprit d’un lieu, d’une ville, d’une certaine société. Elle n’est pas orientée vers une mise en fiction, mais tente de communiquer les fragments, les situations d’un réel perçu. Elle oriente à son tour le regard du flâneur sur son quotidien, pour renouveler sa perception des réseaux urbains qu’il fréquente. D’une part, la flânerie implique un rapport au monde fondé sur la présence et l’observation. D’autre part, les éléments perçus ne se présentent pas comme la base d’un projet romanesque pour le flâneur, ce dernier cherchant plutôt, par la voie de la fragmentation, à reproduire une expérience qui ne peut être que morcelée. On comprendra que le type de photographie auquel j’adhère se présente moins comme un moyen de représentation donné à l’autre, que ce que nous avons coutume d’appeler à La Traversée «la note de terrain», suite aux travaux d’André Carpentier. Dans l’article intitulé «Être auprès des choses. L’écrivain flâneur tel qu’engagé dans la quotidienneté», ce dernier note que:

La vision fracassée qui en résulte inscrit de la rupture dans la continuité perceptive et crée de la pensée interrompue. Cette forme tout à la fois rend compte de la diversité et témoigne de l’impuissance du flâneur à tout saisir d’un bloc, et même de son refus de synthèse et d’illusion de complétude.7

Notes manuscrites, enregistrements audio et vidéo, artefacts collectés ou photographies dans le cas présent, posent non seulement le flâneur devant la pluralité des modes de saisie de la vie urbaine, mais surtout devant le refus d’un mode d’appropriation unique qui le force à renégocier constamment son rapport à la quotidienneté.

Bordeleau, Benoit. «Faucher, le roi des bas prix»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Faucher, le roi des bas prix» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Lignes»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Lignes» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Poupée, rue Frontenac»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Poupée, rue Frontenac» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Un lecteur, parc du Mont-Royal»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Un lecteur, parc du Mont-Royal» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Paris, Montréal»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Paris, Montréal» [Photographie]

Qu’est-ce donc que la photographie de rue? En règle générale (car plusieurs contreviennent à ces quelques préceptes adoptés par Henri Cartier-Bresson), il n’est question ni de flash ni de recadrage lors du tirage, encore moins de sujets posant pour le photographe. Sophie Howart et Stephen McLaren, dans le livre Street Photography Now, s’interrogent sur l’intentionnalité générale derrière les clichés des photographes de rue (appellation d’ailleurs contestée par la plupart de ceux étant désignés comme tels): «Les photographes de rue disent que s’ils étaient amenés à ne devoir recourir qu’à des modèles sous contrat et à n’exécuter que des portraits posés, ils ne feraient que contribuer à la fabrication d’un avenir soigneusement mis en scène et habilement retouché.8» Cette mise en image du réel, cette notation, présente le geste photographique, bien qu’ancré dans le présent, comme une tension vers le futur ou, plutôt, comme une tension vers demain, le terme de demain ayant l’avantage de ne pas se projeter dans l’absolu, mais bien dans un espace temporel balisé, impermanent. Le flâneur, multipliant ses notations du réel mais aussi les supports d’inscription, s’assure de demeurer en mouvement. Mieux: il se fonde dans l’impermanence et se maintient de la sorte dans un devenir.

Pour faire court, la photographie témoigne moins de ce qui a été que de ce qui n’est plus et ne pourra plus arriver tel quel. Elle ne peut non plus témoigner de ce qui sera, mais seulement de ce qui pourrait être. Une fois prise, elle devient une potentialité du réel qui se mesure constamment à la mémoire du corps. Devant chaque photographie, cette même question se pose: quelles sont les circonstances m’ayant poussé à appuyer sur le déclencheur? Il s’agit fondamentalement d’une double question, à savoir: qu’est-ce qui, de l’espace, a su me faire clin d’œil et, inversement, qu’est-ce qui de mon attention a su répondre à ce clin d’œil de l’espace? Ces questions résolues souvent rapidement viennent en soulever d’autres, plus intéressantes à mon sens. Car ces photos, dois-je le rappeler, servent de matériau brut à partir duquel on peut exploiter l’écart entre une empreinte réalisée par un moyen technique et les traces inscrites dans la chair. Elles deviennent des outils de confrontation. Il ne suffit pas seulement que la photographie parle d’elle-même – c’est généralement la caractéristique d’une photo réussie –, il s’agit aussi de débusquer ce qui, dans la profusion des images disponibles, émerge du dialogue avec ces autres notations qui forment le patchwork existentiel du flâneur.

Pour qui saisit des instants du bout de l’objectif et dont la principale pratique est l’écriture, que devient l’appareil photo? Au même titre qu’Henri Cartier-Bresson, il me semble que «[l]’appareil photographique est […] un carnet de croquis, l’instrument de l’intuition et de la spontanéité, le maître de l’instant qui, en termes visuels, questionne et décide à la fois. Pour ‘‘signifier’’ le monde, il faut se sentir impliqué dans ce que l’on découpe à travers le viseur.9» On comprendra donc que l’habiter, tel que je le conçois ici, trouve ses points d’ancrage dans l’instant et se découvre donc en situation, se posant comme un «faire avec» de l’espace. Comme le rappelle Mathis Stock dans un article intitulé «Théories de l’habiter. Questionnements», «[p]lus qu’un cadre temporel, la situation est un événement, un moment au cours duquel l’espace apparaît à travers les activités des individus […]. Il s’agit de moments particuliers au cours desquels les individus se saisissent de l’espace, engageant leur intentionnalité.10» La photo fait partie intégrante de mon atelier d’écriture depuis 2009. Elle me pousse à produire du texte. Au-delà d’un simple outil permettant la validation de détails – adresses, noms de rues, postures de certains individus croisés dans la rue, etc. – elle me permet d’effectuer un repli de la perception sur elle-même: non seulement questionne-t-elle la teneur même d’une scène, mais cette scène – c’est parfois un rien du tout – questionne ma situation d’observateur et, à certains égards, de voyeur. Si, comme l’écrit Marie José Mondzain dans son essai Homo spectator, «[p]roduire des images, c’est inscrire dans le visible avec son corps […] des opérateurs de séparation et donc d’altérité11», elle me place dans la situation de l’autre photographié, mais libère aussi la perception de tout impératif temporel. L’image n’est pas soumise au temps qui fuit: saisie sur le vif, elle s’inscrit dans un registre de lenteur. Elle m’offre la possibilité de douter devant le bruissement habituel de la vie. Photographier, c’est accepter de se faire étranger à soi-même, d’aller au détour de l’habitude.

Bordeleau, Benoit. «Rue Sansregret, Hochelaga»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Rue Sansregret, Hochelaga» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Poste de transformation Jeanne-D'Arc, Hochelaga»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Poste de transformation Jeanne-D'Arc, Hochelaga» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Ruelle Béliveau, Hochelaga»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Ruelle Béliveau, Hochelaga» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Menottes, Centre-sud»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Menottes, Centre-sud» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Brouillard, rue St-Germain.»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Brouillard, rue St-Germain.» [Photographie]

Le flâneur, qui opère sur le terrain fuyant et pourtant toujours présent de la quotidienneté, bénéficie d’un statut problématique le plaçant dans une position de choix pour s’approprier l’environnement urbain, considérant que «s’approprier ne veut pas dire ‘‘faire sien’’ […], mais ‘‘devenir autre au contact de’’12», comme l’affirme Thierry Paquot dans son essai Des corps urbains. Bruce Bégout, à cet effet, n’hésite pas à rappeler que le flâneur, au même titre que le voyageur et l’immigrant, ne se trouve ni trop près ni trop loin du monde familier dans lequel il se retrouve:

L’étranger n’est pas dupe du caractère naturel du monde de la vie qu’on lui soumet comme une donnée allant de soi. Il ne se laisse pas embobiner par la naïveté des ‘‘petites choses’’. Mais cette clairvoyance de l’étranger constitue aussi son drame, lorsqu’il prend conscience théoriquement de ce qu’il voudrait atteindre pratiquement: la vie quotidienne à laquelle il cherche à se mêler.13

Cependant, nous avons le choix de retrouver dans cette proposition une définition qui fait du flâneur un éternel mésadapté à sa situation historique et sociale ou, plutôt, de voir dans cette tension existentielle le désir de débusquer, sous les apparences de la normalité, ce qui fonde le bruissement même de la vie en ville. Il est au monde, au même titre que tout être humain, avec un bagage personnel qui influera sur sa perception, et s’il est porté par une insatiable fréquentation des espaces quotidiens et par ses habitudes comme sa façon de rencontrer le monde, c’est bien car il décèle dans ce monde, sans toujours être en mesure de le nommer, quelque chose qui en vaut la peine. Ainsi, Bégout nous rappelle que

la vie dans son élan sans cesse répété n’est pas essentiellement un souci de soi, par où le monde apparaîtrait comme ce qui vient apaiser cette préoccupation en lui fournissant de quoi la satisfaire, elle est également un souci du monde, souci de ce qui ne peut être ramené à un simple besoin, à une privation interne à la vie. Je ne me soucie pas du monde au sens où le monde est ce qui va permettre d’apaiser ce souci, mais je me soucie du monde au sens où je me fais du souci pour le monde, où le monde est pour moi quelque chose qui m’intrigue et me préoccupe.14

Or, comment ce souci se traduit-il dans la fréquentation même des lieux? Comment comprendre ce souci des choses et des événements du quotidien hors de l’écriture? Les fragments qui suivront tenteront de suspendre le mouvement dialectique de la flânerie à divers moments, d’en faire une description permettant d’en déceler les modalités et de mieux comprendre cette tentative – voire cette tentation – de débusquer le quotidien ou plutôt les traits qui font que le quotidien est à proprement parler quotidien, à savoir là où il y a accoutumance, effacement. Se dessaisissant de lui-même par le mouvement de la marche ou d’une attention flottante, il cherche à se ressaisir dans la dialectique d’une coprésence.

Bordeleau, Benoit. «Lapin bélier hochelagais, disparu»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Lapin bélier hochelagais, disparu» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Passant, rue St-Germain»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Passant, rue St-Germain» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «L'automne et ses g-strings, parc des Faubourgs»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «L'automne et ses g-strings, parc des Faubourgs» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Big Brother»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Big Brother» [Photographie]

 

Photo absente #2

Des bulles de silence crèvent dans les gouttières, et l’asphalte, sous la chaleur suffocante de juillet, colle aux semelles. Je songe à sortir l’appareil photo, mais ça briserait tout. Vissé sur une chaise d’écolier, un vieux au visage bruni par des années coulantes laisse griller une clope entre ses doigts. Il fixe la clôture de bois qui lui sert de miroir chaque matin, raboutée à force de clous et graffitis – ici, des grotesques à l’abdomen déversé et aux méninges suppliantes. Peut-être se reconnaît-il entre le rose et le vert lustré de la peinture en aérosol. Je débouche sur une rue sèche aux tons métalliques. Une vieille dame traîne ses sacs d’épicerie. La pinte de lait et le fromage doivent déjà surir.

Photographier, pour le flâneur, fait partie d’un ménagement au sens où Heidegger l’entend dans «Bâtir habiter penser». Ce ménagement «a lieu quand nous laissons dès le début quelque chose dans son être, quand nous ramenons quelque chose à son être et l’y mettons en sûreté, quand nous l’entourons d’une protection […]. Habiter, être mis en sûreté, veut dire: rester enclos […] dans ce qui nous est parent […], c’est-à-dire dans ce qui est libre et qui ménage toute chose dans son être.15» C’est peut-être sous ses habits de photographe que le flâneur réalise ce ménagement, lui qui cherche à suspendre son jugement ou qui cherche à se désengager des scènes qu’il observe: devenir pur spectateur. Pourtant, les pratiques divergent. D’un côté, nous avons Bruce Gilden, photographe new-yorkais usant du flash de façon agressive pour matérialiser les sentiments (le stress, l’anxiété) qu’il décèle dans la cité, tout en cherchant à préserver des types de personnages – donc luttant contre l’uniformisation des cultures et contre un monde qui, dit-il, «rétrécit16». D’un autre côté, Nils Jorgensen, Londonien d’adoption, affirme pour sa part: «[a]border les gens et parler avec eux, ça n’est tout simplement pas ma façon de travailler. Je ne veux surtout pas déranger le flot de la vie autour de moi.17» Jeff Mermelstein, quant à lui, y va d’un même élan: «Dans la rue, je ne fais pas signer d’autorisation avant de shooter. Ce serait impossible de faire le genre de photos que je fais s’il fallait d’abord parler avec les gens.18»

Chez une grande majorité de photographes de rue, il y a ce désir de laisser tout en l’état, de ne pas faire dévier le cours habituel des choses. En effectuant ses prélèvements photographiques sur la société qui l’entoure et en cherchant à ne pas l’influencer, le flâneur se fait fureteur en puissance. Si ce dernier terme renvoie au latin furittus (petit voleur), ce n’est pas sans rappeler ces propos du photographe et cinéaste Raymond Depardon affirmant à propos de ses œuvres: «[…] je n’apporte rien, je prends aux gens et je ne leur donne pas grand-chose.19» Il apporte peu, mais ce vol se constitue plutôt comme un accueil: est pris dans le boîtier cela qui a bien voulu passer, rendant à l’espace pratiqué un régime de visibilité qui n’est pas celui des flux informationnels. D’une part, la photographie de rue serait constituée de réactions face au tissu urbain changeant à chaque fraction de seconde, tout en étant doublée, d’autre part, d’une certaine forme de méditation, comme le prétend le photographe et designer graphique allemand Siegfried Hansen20.

Au contraire d’un mode de saisie du réel visant la rapidité, la photographie se présente plutôt, en ce qui me concerne, sous l’angle d’un ralentissement. Ainsi, en 1998, lors d’un entretien avec Jean-François Chevrier, Depardon disait: «J’ai l’impression que plus la télévision nous donne d’images […] plus la rue nous est interdite.21» Celui qui pratique la photo en amateur ne se place pas à contre-courant du bombardement visuel contemporain, mais s’en accommode en prenant le temps de se pencher sur les images qu’il produit. Car c’est bien là la spécificité de ce flâneur: il produit les images qu’il considère importantes, les images qui témoignent de sa surprise devant le spectacle ordinaire de la routine. Elles forcent le regard à persévérer jusqu’à son propre retournement, à méditer comme le dit si bien Gérard Macé sur le «fouillis des apparences» et à ne pas se retourner devant le peu qui s’est manifesté comme décisif au moment d’appuyer sur le déclencheur. Cela permet au flâneur de revenir sans cesse à son étonnement premier, à une légèreté qui rend effective l’habitabilité.

Fractionner le quotidien et ses soubresauts au moyen de l’image est une manière de rester au plus près des choses. Les motivations profondes de cet acte restent pour la plupart du temps inconnues jusqu’à ce que vienne le temps de développer la photo par le truchement de l’écriture. De la coprésence du flâneur et de son environnement, la saisie du quotidien en images témoigne de l’absence d’une présence que l’écriture s’emploie à restituer. Pour reprendre les termes de Virginie Belhumeur, «[les] photographies deviennent non seulement des repères de temps, des bornes inscrites dans la mémoire du parcours et dans celle [du] corps, mais aussi [et j’ajouterais surtout] un indice de l’expérience.22»

Cette description est un soin apporté à l’habituel, un désir de préservation qui n’a aucune idée de grandeur: il s’agit de saluer cela qui est passé et qui doit continuer à passer pour le bien de la culture. Le cadrage permet au flâneur de maintenir ouverts ces chemins qu’il fréquente, comme l’explique Willy Ronis, dans Sur le fil du hasard: «[t]ransformer le désordre en harmonie, c’est la quête constante du chasseur d’images.23» Il ne s’agit pas pour le flâneur de trouver l’instant pur qui pourrait se réduire à un terme générique – solitude, bonheur, tristesse –, mais de saisir les aspérités du quotidien, avec ce qu’elles ont de brut et de banal. L’instant pur, je n’y crois pas: dans ces collages que le flâneur attend ou parfois provoque, il cherche cela qui commence. La capture et la multiplication des images se posent comme une première mise en ordre d’une ville intime qui se réalise dans la dispersion d’expériences multiples avec tout ce qu’elle peut porter de sombre. Il est de la tâche du flâneur, au même titre que l’habitant heideggérien, de débusquer ce qu’il y a de paix ténue dans ce qui apparaît morose, non pas pour amplifier, voire glorifier ce qui se donne à lui dans son plus simple apparat, mais bien en guise de respect pour cela qui trop souvent est survolé sans considération.

Bordeleau, Benoit. «Pas de circulaire»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Pas de circulaire» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Baby Michael, I'll be there»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Baby Michael, I'll be there» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Jacky»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Jacky» [Photographie]

 

Photo absente #3

Durant l’été, lors des nuits chaudes et humides, ça leur arrive encore. Ils se retrouvent sous la lumière dorée des projecteurs du terrain de baseball. Enfermés dans leur bulle d’amour naissant, ils dansent dans la poussière, sans flafla. Il n’y a pour seule musique que le bruit des voitures passant sur la rue Moreau et les cris d’amis, au troisième but, qui font circuler la king size, la cigarette et le joint – le chandail de laine et la chaleur humaine aussi. Pas besoin de prétexte pour faire la fête. Il suffit d’un lendemain et le tour est joué. Les photographier ne servirait à rien. L’objectif n’arriverait pas à saisir cette lumière qui, bien plus que les jeux blonds et ambrés des projecteurs, provient de l’intérieur. C’est une lumière de ces soirées entre amis, perdus au bout d’un chemin de terre battue et où le feu, bien nourri, réchauffe les pieds gelés – c’est la lumière d’une soirée où la bouteille passe de main en main pour réchauffer le cœur.

À l’instar du photographe australien Trent Parke, je dirais que «[l]’appareil [photo] m’aide à voir24», parce qu’il rend avec respect l’ici et maintenant du regard en l’isolant des autres sens, il me donne la mesure juste de cette distance liante recherchée et vécue par les flâneurs. Et bien que le chasseur d’images tente de ne pas laisser filer la lumière et l’instant décisif lorsque tous deux se présentent, il lui faut aussi savoir quand, justement, ne pas appuyer sur le déclencheur. L’appareil photo, plutôt qu’offrir une copie carbone visuelle du réel, aide à forger, à canaliser le regard, à le dépouiller du répertoire culturel qui le sous-tend. Cadrer, c’est souvent s’acheminer vers le silence – mettre en forme une harmonie éphémère qui constitue les fondations de l’habiter du flâneur.

Bordeleau, Benoit. «Soleil sur neige, parc La Fontaine»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Soleil sur neige, parc La Fontaine» [Photographie]

Bordeleau, Benoit. «Malévitch de ruelle, Hochelaga»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. «Malévitch de ruelle, Hochelaga» [Photographie]

 

Pour citer ce document:
Bordeleau, Benoit. 2012. « Flânerie et photographie: habiter l'oblique ». Dans De marche en marche, habiter le monde. Cahier ReMix, n° 2 (juillet 2012). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/flanerie-et-photographie-habiter-loblique>. Consulté le 22 juillet 2017.
Contexte géographique:
Champs disciplinaires:
Problématiques:
Objets et pratiques culturelles:
Figures et Imaginaires:
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