Université Paris Nanterre

Du sourire aux poils faciaux de la Joconde

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Éminemment célèbres et énigmatiques, la Joconde et ses traits singuliers ont largement occupé les discours depuis l’époque de Léonard de Vinci. Ainsi, dès le XIXe siècle, ce portrait féminin a été soumis à des reconfigurations qui témoignent des transformations animant les représentations de la sexualité féminine, de même que des imaginaires entourant cette figure insondable et adulée par bon nombre de spectateurs.

Crédit:
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/Michel Urtado

De Vinci, Léonard. 1503-1519. «Portrait de Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo, dite Monna Lisa, la Gioconda ou la Joconde» [Huile sur toile]

Aucun sourire n’a donné plus à penser que celui de Monna Lisa.

Depuis Léonard de Vinci qui l’a réalisé entre 1503 et 1506, on s’est demandé pourquoi elle souriait et ce que laisse entrevoir ce mouvement particulier des lèvres et des yeux.

Souriait-elle aux anges?

Sous cape?

Dans sa barbe?

Le psychiatre poète québécois, Guy Delahaye, dans le recueil de poésies intitulées “Mignonne, allons voir si la  rose ...” est sans épines, l’a nommée en 1912 «Notre-Dame du Sourire dédaigneux» (s. p.1). N’exprime-t-elle pas discrètement de l’ironie? Peut-être même fait-elle ses coups en douce. C’est incidemment ce que viendrait suggérer l’orthographe fautive avec un seul «n» de Mona que lui attribuent couramment les Français. Les Italiens, qui découvrent cette licence, se gaussent: Mona est un terme trivial pour désigner en italien le sexe féminin quand Monna est en fait la contraction de Madonna, «Madame».

Depuis le dernier quart du XIXe siècle, l’iconographie qui reprend la Joconde pour motif propose au regardeur des allusions qui laisse penser combien, jusqu’à présent, Monna Lisa donne le change. Elle n’est pas si honnête qu’il paraît. Si on lui attribuait d’assumer jusque-là discrètement sa sexualité, on remarque qu’en 1870, un illustrateur, Moloch, lui rajoute barbe et moustaches, bien avant Marcel Duchamp donc (L.H.O.O.Q. date de 1919) (Décimo, 2014: 123-126). Marcel Duchamp, qui plus est, lui rajoute un titre explicite et dépréciatif, qui ne se découvre qu’une fois décrypté le rébus graphique: «Elle a chaud au cul». En 1887, «l’illustre Sapeck» des Incohérents lui faisait fumer «une pipe culottée» (!) (Décimo, 2014: 9-13) et, par exemple, en 1902, Jehan Testevuide la représente gourgandine en première page de ce journal populaire qu’est L’Assiette au beurre (Décimo, 2014: 49).

C’est laisser paraître qu’une reconfiguration de la représentation de la sexualité féminine est en cours.

Ce processus s’emballe lorsque la Joconde est volée au Louvre en 1911 par un ouvrier italien (Décimo, 2014: 15-34). La presse populaire satirique s’empare immédiatement de ce fait divers pour le transformer en événement; et les dessins de presse de se multiplier; on voit alors défiler des chars de carnaval qui représentent le vol de la Joconde; nombre de cartes postales surgissent pour illustrer et venir surinterpréter le fait. Des chansons sont fredonnées. Des textes produits (cf. Annexe). L’icône sacrée de l’art occidental se transforme en produits dérivés et ceux-ci laissent une large place à l’iconoclastie. Toutes ces représentations sont attentatoires. Le journal Le Matin s’en émeut dans son édition du 15 octobre 1911:

Ce qui a été fait pour l’Angélus est en train de se répéter pour la Joconde. Lorsqu’elle était au Louvre, on ne trouvait d’elle que des reproductions artistiques, qui étaient d’autant plus soignées que le tirage et la vente en étaient limités. Depuis qu’une main criminelle l’a soustraite, il n’est point de débit de tabac de village qui n’expose ses reproductions diverses sous les formes les plus imprévues. Pauvre Joconde!... Non seulement ces reproductions ne consolent point de la perte de l’original, mais elles en aggravent le regret. Ce sourire, qui hallucina tant de générations d’artistes, est devenu, de tirage en tirage et d’épreuves en épreuves, je ne sais quel rictus qui marque entre l’original et sa reproduction une différence analogue à celle qui pourrait exister entre deux jolies femmes ayant le même visage, mais dont l’une serait une patricienne vierge et l’autre une fille maquillée des boulevards. (Anonyme, 1911)

Fig. 1: G.F. Chalon-sur-Saône. 1912. «L'Enlèvement de la Joconde». [Carte postale]

Fig. 2: P.C. & Cie. Année inconnue. «La Joconde au Moulin Rouge». [Carte postale]

Dans cette série intitulée «Elle se trotte», on la retrouve encore au Louvre ou devant l’Opéra ayant fait des emplettes, aux Champs-Élysées, au Quai d’Orsay, aux Pyramides d’Égypte en compagnie d’Arsène Lupin, à bicyclette (ce qui est l’indice d’une émancipation) et à New York.

Fig. 3: Bady, Carlos. Année inconnue. «La Joconde revient de Cythère» [Dessin sur carte postale]

Crédit:
Lucien Métivet, «Rêve aérotique», Le Rire, 10 juillet 1910.

Fig. 4: Métivet, Lucien. 1910. «Rêve aérotique» [Dessin]

Fig. 5: Éditions ELD. 1912. «Char de l'enlèvement de la Joconde» [Carte postale]

Crédit:
© Georges Meguerditchian-Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP © The estate of Marcel Duchamp/Adagp, Paris

Duchamp, Marcel. 1930. «L.H.O.O.Q.» [Mine graphite sur héliogravure] 

 

Les cheveux, le front, le nez, les yeux, la bouche, le menton, tout serait identique, mais il manquerait cette lumière qui rayonne sur le visage et dont le foyer est tout intérieur. Et cela suffirait pour que des sourires ne fussent pas les mêmes.

Et voici qu’on ne se contente plus de saboter l’énigmatique sourire de la Joconde. On fait pis. Des industriels ingénieux (?) ont reproduit l’œuvre de de Vinci en en déformant l’expression séculaire. Ici la Joconde fait un pied de nez; là, elle envoie un baiser. Ce n’est plus la Joconde, mais une caricature douloureuse; ce n’est plus ni le regard, ni le sourire, ni le visage, ni le croisement des bras, mais c’est encore la parodie de tout cela, et c’est quelque chose à faire hurler les artistes et à rendre la vraie Joconde haïssable pour toujours.

D’emblée, le vol de la Joconde est associé à une fugue. Si la Joconde a disparu, c’est qu’elle s’est précipitée vers un amoureux (Fig.1); c’est qu’elle fréquente un Jules (Fig.2); c’est qu’elle a été enlevée par un pervers. Les images de cette sorte se multiplient sur des supports divers. On la voit par exemple revenir entre deux gendarmes de Cythère, l’île qui abritait jadis, aux temps antiques, un temple dédié à Aphrodite, déesse de l’amour, l’île caractérisée par ses fêtes galantes (Fig. 3).

À la faveur d’un calembour autour de la polysémie du mot «vol», le rapt est aussi volontiers associé aux débuts de l’aviation, qui, à l’époque, fait intensément rêver le public. La presse populaire s’en amuse. Lucien Métivet dessine ainsi pour Le Rire, une autre revue populaire, un assez explicite «rêve aérotique2» (Fig.4).

On ne s’étonnera donc pas qu’on laisse littéralement entendre que la Joconde s’envoie en l’air. Dans leur Argot du milieu, Jean Lacassagne et Pierre Devaux datent l’apparition de cette expression (s’envoyer en l’air) du début du XXe siècle. En 1912, autre manifestation de l’engouement populaire dont témoignent un certain nombre de cartes postales, ce sont les chars des carnavals (Fig.5). 

Paris, Aix-en-Provence et Nice représentent la Joconde installée dans un monoplan.

Disons qu’entre 1870 et 1919 une certaine idée de la femme affichée honnête s’épuise au profit de la construction d’une image autre: celle d’une femme plus libre, plus nature, plus proche de l’homme, lui «chaud de la pointe» ou «chaud lapin» (mais ce comportement-là est toléré par la société), elle, qui «a chaud au cul». La vulgarité a cet avantage de n’être pas hypocrite. La vulgarité permet de dire les choses telles qu’elles sont et Marcel Duchamp en recommande l’effet. Le rébus graphique des cinq lettres qu’il faut décrypter (L.H.O.O.Q.) laisse enfin entrevoir la raison pour laquelle le sourire de Monna Lisa s’affiche énigmatique. La duplicité de mise est désormais moins obligée. On peut passer aux aveux.

Publié en 1908 dans Le Courrier français, antérieur donc, un dessin de presse de Marcel Duchamp, intitulé Féminisme. La Femme curé fait à la fois état de la pudibonderie et de la provocation qu’on attribue à la femme. Sous des vêtements aussi stricts et noirs que ceux d’un prélat, se dissimule en fait une femme libre. Elle a beau n’avoir l’air de rien, sa liberté n’en sera pour autant pas entravée. Mais elle s’avance dissimulée.

Enfin, lorsqu’il arrive à New York en 1915, le tout jeune Marcel Duchamp s’étonne de cette vie que mène à Manhattan la femme américaine et il s’extasie de ce qu’elle «contribue au mouvement du monde actuel vers une complète égalité des sexes» (Duchamp, 1996: 20).

Suite au vol de la Joconde donc, ce que laisse entrapercevoir Monna Lisa selon Marcel Duchamp et selon la plupart de ses contemporains, c’est un sourire de plaisir amusé face «aux législateurs de l’amour» pour qui tout acte sexuel est un délit en dehors des ligues de vertu du mariage (Gourmont, 1900: 222). Marcel Duchamp a lu Remy de Gourmont (Décimo, 2002: 117), duquel on peut aussi opportunément rappeler ici la publication en 1903 de Physique de l’Amour: essai sur l’instinct sexuel. L’Amour n’y est plus traité comme un état morbide mais bien comme une tendance innée. Face à la morale catholique ambiante, face aux médecins hygiénistes qui tentent d’imposer la procréation comme morale (Brauer: 139-162), le corps –ici aperçu par fragments–: sourire, yeux, moustaches et barbe incongrues, se charge d’un sens nouveau. Ces éléments qui focalisent l’attention du public, attestent combien l’appréciation qu’on a de la sexualité est en train d’être changée. Si la femme a désormais un comportement sexuel plus assumé, c’est qu’elle est en somme comme l’homme –tel l’homme– et que le statut de la sexualité même change. Texte et iconographie enregistrent donc plus ou moins consciemment ce changement de l’état des mœurs en France. Il en va de la vie sémiotique de la représentation du corps, de l’émancipation des femmes et des tensions autour de la sexualité.

La venue des poils faciaux sur le visage de Monna Lisa (dès 1870 avec Moloch et encore en 1919 avec Duchamp) le prouve. Mais, du fait de cette égalité apparente, Monna Lisa acquiert du coup les caractères sexuels secondaires masculins. Elle devient alors monstrueuse: son hirsutisme, même postiche, l’hypertrichose, fait d’elle un monstre de foire comme la célèbre Clémentine Delait, femme à barbe. Cela la rend anormale, telle Madame Bovary qui passe pour «le prototype de toutes les détraquées, de toutes les déséquilibrées, de toutes les névropathes, de toutes les hystériques du roman contemporain» (Cullerre: 354). Et Monna Lisa alias «L.H.O.O.Q.» de susciter l’opprobre: la détermination «elle a chaud au cul» est décidément dépréciative.

Mais ce dispositif la rend aussi attirante. Monna Lisa n’est-elle pas la promesse d’une jouissance au moins sexuelle?

 

Ainsi, désormais, de fait, la duplicité du sourire de la Joconde invite à la clairvoyance. Il s’agit de ne pas prendre des vessies pour des lanternes et de bien régler la focale. Un tel dispositif est conforme à la démarche qu’applique généralement Duchamp dans sa tentative d’approcher ces objets incongrus qu’il a nommés readymades. Fontaine (1917), à prendre comme un exemple paradigmatique, n’est pas plus un urinoir qu’il n’est une fontaine. Ce titre désigne définitivement un pseudo urinoir dont le titre est abusif: daté, signé, titré, coupé de sa plomberie, renversé, mis en scène, il n’est certainement pas plus un urinoir qu’un objet d’ornement, malgré sa vasque (Décimo, 2004: 138-145 et 190). Il s’agit de savoir discerner ce qui est pour de bon, de privilégier la pensée (qui est active) par opposition à l’a-pensée qui procède par habitude et par automatisme (elle est passive).

Il faut saisir le moindre indice et apprécier au mieux ce qui se présente: tenir aujourd’hui la Joconde pour ce qu’elle est.

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Pour citer ce document:
Décimo, Marc. 2018. « Du sourire aux poils faciaux de la Joconde ». Dans La chair aperçue. Imaginaire du corps par fragments (1800-1918). Cahier ReMix, n° 08 (09/2018). Montréal, Université du Québec à Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/du-sourire-aux-poils-faciaux-de-la-joconde>. Consulté le 16 novembre 2018.
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