Université McGill

Du «réalisme» des romans aux fictions des philologues

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S’il est une «invention» dont les littéraires, et plus précisément les historiens de la littérature, rêvent de découvrir l’origine, c’est bien le roman réaliste, ou plus largement le réalisme littéraire, tel qu’il se pratique et se systématise au XIXsiècle. À partir des premières années du XXe siècle, des travaux de littérature «prémoderne» paraissent qui ont en commun de proposer, de façon plus ou moins affirmée, sinon une date de naissance, du moins un bassin d’œuvres dans lequel on retrouverait les premières traces du réalisme en littérature.

Le renard ligoté et la poule du Roman de Renart
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Jean-Pol Grandmont

Grandmont, Jean-Pol. 2012. «Le renard ligoté et la poule du Roman de Renart» [Photographie]

Depuis la thèse que Paul Louis Désiré Thomas consacre, en 1893, au Réalisme dans Petrone — qu’Auerbach considérera comme «le paradigme maximal du réalisme dans l’Antiquité» (Auerbach: 41) — jusqu’à l’ouvrage d’Alistair Fowler sur le réalisme à la Renaissance (2003), en passant par les différents collectifs qui paraissent au cours de la première décennie des années 2000 (Dufournet et al., 2001; Soullier, 2002), une constante se dégage, soit la volonté apparente de débusquer dans des corpus toujours plus anciens les premières traces d’une littérature que l’on imagine plus «mature». 

Cette logique opère également à l’intérieur de coupes historiques serrées. Pour Bernard Gendrel (2012), comprendre Balzac (voire «la génération dite de 1830») suppose que l’on remonte aux romans de mœurs et de caractères. Le même phénomène s’observe dans le domaine des études sur la littérature du Moyen Âge français, dont l’extension temporelle permet de remonter de façon significative le cours de l’histoire littéraire pour y déceler, toujours plus en amont, les premiers balbutiements d’une pratique dont on retrouverait, en aval, une version plus aboutie. Ainsi, dès qu’il a été admis que le XIIIe siècle constituait l’acmé du réalisme littéraire médiéval (c’est chose faite avec Gustave Charlier en 1910), on s’est mis à chercher au siècle précédent ce qui en annonçait l’avènement. En 1960 paraît le premier tome d’un projet resté inachevé d’Anthime Fourrier qui, bien qu’il espère travailler surtout sur la littérature du XIIIe siècle, commence par publier un volume consacré à la préhistoire du réalisme «à la Jean Renart», qui aurait pris racine dans les romans courtois du XIIe siècle, notamment ceux de Chrétien de Troyes:

[P]our approfondir vraiment cette enquête et lui donner sa juste portée, il ne suffisait pas de la limiter au XIIIe et au XIVsiècles, où les modalités du phénomène apparaissent avec une netteté et une abondance incontestables: il fallait tâcher de remonter plus haut et de voir s’il était possible, avant Jean Renart, de lui déceler des antécédents et de discerner jusqu’où et sous quelle forme on en peut atteindre les racines (Fourrier: 10).

Quarante ans plus tard, en 2001, Corinne Pierreville répond aux propositions d’Anthime Fourrier et choisit plutôt de retenir comme «premier observateur de la réalité» (Fourrier: 179) un contemporain de Chrétien de Troyes, Gautier d’Arras, dont elle fait le fondateur d’une écriture réaliste qui ne triomphera qu’avec Jean Renart et ses «imitateurs» (principalement Renaut, Gerbert de Montreuil, Philippe de Rémi et Jakemes).

Dans ce lot d’études, quelques travaux orientent depuis plus d’un siècle la recherche sur le roman du Moyen Âge central: d’une part, les nombreuses contributions de Rita Lejeune, philologue belge qui fait paraître en 1935 sa thèse consacrée à L’œuvre de Jean Renart, qui édite l’année suivante le second roman de l’auteur, Le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole, et qui se charge aussi de la portion consacrée au «roman réaliste du XIIIsiècle» dans le tome du Grundriss der romanischen Literaturen des Mittelalters qui paraît en 1978; d’autre part, le premier (et unique) tome qu’a donné Anthime Fourrier au Courant réaliste dans le roman courtois en France au Moyen Âge et qu’il choisit d’intituler «Les Débuts ou la recherche de la vraisemblance (XIIe siècle)». Ces travaux sont précédés de ceux de Gustave Reynier, qui fait paraître en 1912 Les Origines du roman réaliste, où il remonte pour sa part aux fabliaux et au Roman de Renart.

L’ouvrage que nous avons fait paraître en 2012, Parodie et merveilleux dans le roman dit réaliste au XIIIe siècle, a cherché à repenser le réalisme des œuvres du Moyen Âge central sur lesquelles s’appuient les démonstrations de Fourrier et de Lejeune et a voulu montrer comment leurs auteurs semblent davantage préoccupés par la critique du modèle disponible — le roman arthurien qui s’écrit, depuis la mi-XIIe siècle, dans une intime jonction avec le surnaturel — que par «l’installation du vraisemblable» (Lejeune, 1978: 439). Il reste cependant à penser de façon plus globale les rapports des philologues du début du XXe siècle au réalisme littéraire de façon à mesurer les conséquences qu’a pu avoir sur l’histoire du roman médiéval la confusion qu’ils entretiennent, avec les historiens et les littéraires, entre l’écriture du réalisme et celle de l’histoire, entre le littéraire et le documentaire.

 

Un triple modèle 

La lecture des ouvrages de Reynier, Lejeune et Fourrier fait apparaître d’emblée un triple modèle: téléologique, organiciste et bourgeois. Leurs travaux adoptent en effet une perspective téléologique qui recueillera une forte adhésion de la critique. En mettant au service d’une idéologie du progrès le mythe des commencements qu’il est si facile d’associer au Moyen Âge, ils postulent une marche orientée de l’histoire. Si le terme progrès n’apparaît que chez Gustave Reynier — selon qui «"l’esprit gaulois" a retardé [en France] l’apparition de la nouvelle à intentions réalistes et en a gêné continuellement le progrès» (22) —, les ouvrages de Rita Lejeune et d’Anthime Fourrier n’en appréhendent pas moins le réalisme comme une pratique appelée à se perfectionner au fil des siècles et à s’ériger en doctrine (Lejeune, 1978: 438): «Aussi bien, la production de Jean Renart s’insère-t-elle au début d’une période qui, évoluant vers le crépuscule de l’âge courtois, s’attarde encore aux feux couchants de la tradition arthurienne en vers1» (444).

Le recours à l’adjectif «moderne»2 reconduit lui aussi ce schéma évolutionniste et positiviste. Ce dernier se décline également dans la reprise d’un modèle proche de l’organicisme, qui oppose très clairement un «Moyen Âge enfant» — époque où, après tout, l’adulte aurait admis le surnaturel — et une «modernité adulte» — celle d’après le désenchantement du monde:

Cette attitude de l’intelligence supposerait un esprit critique, un goût qu’ils n’ont point et une indépendance créatrice […]. Mais, si restreinte que soit la marge laissée aux fulgurantes innovations, leur talent, quand ils en ont — et il n’en a que plus de mérite — tout en se pliant — comme plus tard celui d’un Racine aux règles — à la tradition reçue, n’en arrive pas moins à s’affirmer et, en des cas de plus en plus nombreux, à rétrécir le champ de la fantaisie et à baigner l’œuvre dans une atmosphère de plus grande réalité. En ce sens, on peut parler sinon d’une «école» du moins d’un courant réaliste. (Fourrier:13-14)

Dès lors, postuler l’existence d’un réalisme médiéval revient à autoriser quelques romanciers médiévaux — Jean Renart, le premier — à aller jouer dans la cour des grands. Seule la marche du temps permettra au romancier-enfant ou à l’adolescent malhabile de s’émanciper: on verra alors le genre romanesque quitter les terres naïves du merveilleux pour gagner celles de l’observation lucide d’un monde désenchanté, regard dont n’auraient été capables que quelques génies ou «un cercle de happy few» (Fourrier: 121) qui, au XIIIe siècle, calqueraient par anticipation la «génération de 1830», comme tendent à le suggérer les nombreuses comparaisons avec les «véritables» romanciers réalistes du XIXe siècle, qui viennent décliner autrement ce modèle orienté3.

C’est ainsi que l’on peut interpréter le renvoi particulièrement intéressant au poète belge Émile Verhaeren dans la monographie de Rita Lejeune, à propos duquel elle cite, en la recontextualisant, une lettre que lui adresse Albert Giraud dans La Jeune Belgique en 1886-1887:

On dirait que Jean Renart […] ne s’est résigné qu’à contre-cœur à se servir d’un langage uni, abstrait, posé. En cela, il est bien particulier. En cela aussi, il est bien «moderne». On ne peut s’empêcher, lorsqu’on le connaît bien, d’évoquer à son sujet cette «danse du scalp autour de la syntaxe» dont on a parlé à propos d’Émile Verhaeren. (Lejeune, 1935: 282-283)

En détournant les mots, très durs, qu’a eus Giraud à l’endroit de Verhaeren — à propos duquel il parle «d’un congrès international de fautes de français, de vers boiteux, […] d’images fausses, de métaphores incompréhensibles, […] [d’une] danse du scalp autour de la grammaire, de la logique et du bon sens1» (Giraud, 1886-1887: 308) —, Lejeune peine à cacher son affection pour le poète considéré comme le plus réaliste de la fameuse triade qu’il forme avec Maeterlinck et Rodenbach. Ce goût pour la seconde modernité se dit aussi dans les comparaisons avec les romanciers français du XIXe siècle, dont les auteurs de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle sont tenus pour les plus lointains précurseurs. En effet, là où Rita Lejeune fait de Jean Renart le père du «roman de mœurs» et l’auteur d’une «comédie humaine» (Lejeune, 1935: 349), Anthime Fourrier — dont la thèse repose sur la distinction, inspirée de Stendhal, entre le roman-évasion et le roman-miroir — suggère, dans un chapitre consacré à l’œuvre de Chrétien de Troyes, que «comme il existe un univers balzacien, il existe un univers christianien» (121). Ce type de comparaisons se retrouve autant dans les premières éditions que dans des travaux d’histoire littéraire contemporains, où l’on continue de convoquer la triade française (à laquelle on adjoint parfois Céline!):

Ce «réalisme» a ses limites […] Aucun écrivain, fût-il de théâtre, ne s’est jamais comporté comme une table d’écoute! Le langage qui se veut «parlé», chez Balzac, Zola, Céline, bien d’autres, est toujours stylisé […]. Au Moyen Âge, plus qu’en tout autre temps, on stylise le réel et donc le langage1 (Badel: 191).

[L’]originalité [de Jean Renart] consiste, comme celle d’un Balzac plus tard1… (Sweetser: XXXII)

Enfin, on a aussi voulu y retrouver le «modèle bourgeois» auquel l’«évolution» du genre romanesque tel que le décrit Georg Lukács serait étroitement liée (1920 et 1934-1935):

On sait bien qu’un courant réaliste assez fort a traversé notre moyen âge. À la littérature idéaliste, roman ou lyrisme courtois, qui répondait aux aspirations de la société chevaleresque […] s’est opposée de bonne heure une poésie terre à terre, malicieuse, satirique, sans illusions qui s’adresse principalement à la classe bourgeoise et qui n’arrive à son plein épanouissement que lorsque cette classe est constituée. (Reynier: 14)

Qualifiés d’«odyssées» et de «drames» bourgeois (Lejeune, 1935: 183 et 44), les romans de Jean Renart fourniraient une image mieux adaptée aux aspirations de cette nouvelle classe dont ils feraient la promotion. Rita Lejeune en vient ainsi à interpréter la vingtaine de vers du Roman de Guillaume de Dole (v. 592-617), où il est précisé que l’empereur Conrad s’abstient de tailler (taxer) les bourgeois et tient à faciliter le négoce en assurant la sécurité des routes, comme la description d’un véritable «programme de protection bourgeoise» par lequel l’empereur, fictif, arriverait à se concilier une classe a priori exclue du roman courtois (Lejeune, 1935: 63). Si la piste du «roman bourgeois», que tracent en creux les travaux des philologues et historiens de la première moitié du XXe siècle, est fort riche, elle a cependant été exploitée de façon très problématique.

 

De quelques coïncidences et de leurs conséquences

Cette soudaine quête d’un réalisme médiéval semble s’expliquer par une série de convergences. Les premières éditions des romans dits réalistes (1847-1857) coïncident avec ce qu’Émile Bouvier a appelé la «bataille réaliste» (1844-1857), lancée par l’Enterrement à Ornans de Gustave Courbet (Bouvier, 1913). Les travaux de Lejeune et de Fourrier sont également publiés au lendemain de la parution des premières grandes études sur le réalisme, dont les articles et ouvrages pionniers de Jakobson (1921), de Lukács (1920 et 1934-1940), d’Auerbach (1948) et de Ian Watt (1957), auxquels les philologues continuent cependant de préférer les travaux de l’historien-paléographe Charles Langlois, qui se propose en 1903 d’étudier «la vie en France au Moyen Âge» à partir des romans mondains et que citent, sans surprise, Lejeune et Fourrier. La chose est encore vraie pour Rita Lejeune, dont la thèse d’agrégation est préparée et publiée dans la mouvance des querelles belges qui aboutiront en 1937 à la publication du Manifeste du Lundi et qui, dès la fin du XIXe siècle (1892), voit s’opposer arrière-garde et modernité. Si ni Rita Lejeune ni son époux, Fernand Dehousse, ne signent le Manifeste, la citation (ré)orientée de Giraud à propos de Verhaeren tend à suggérer qu’elle a pu y être sensible.

Il semble donc y avoir coïncidence de querelles, d’études (qui développent des outils pour l’analyse du réalisme littéraire) et de méthodes propres à l’historiographie en général et à la philologie en particulier, science encore proche, en ce début du XXe siècle, de l’ancienne critique des sources et toujours habitée par le fantasme de la reconstitution de l’origine, voire de l’original. Pénétrés du modèle vertical de la science qu’ils pratiquent à un moment où le modèle romanesque le plus légitime est le roman réaliste du XIXe siècle, les philologues semblent se mettre en quête d’un «Ur-réalisme» ou d’un roman réaliste «originel». Reprenant pour la lecture des monuments les méthodes développées pour l’étude des documents (Foucault, 1969; Le Goff, 1982), ils font cependant du «romancier réaliste» cet «historien du présent» que décrit Georges Duhamel (1940 et 1946), dont Anthime Fourrier cite d’ailleurs les travaux (11).

Au prix d’une redéfinition des effets de réel en effets d’histoire, le «système de protection bourgeoise» que croit retrouver Rita Lejeune dans le roman de Guillaume de Dole n’est dès lors jamais interprété à l’interne, mais par rapport à l’histoire externe de la France du XIIIe siècle. Renvoyant le réel de la fiction au réel de l’histoire, Rita Lejeune se demande: «[o]ù cet idéal [l’empereur sympathique à la cause bourgeoise]) a-t-il bien pu trouver sa source ou son modèle?» (Lejeune, 1935: 64). Éliminant d’emblée le réel Philippe-Auguste — qu’elle juge trop insensible à certaines causes qu’affectionne le fictif empereur Conrad —, elle en vient à proposer le comte Renaut de Dammartin, l’un des rares nobles à avoir eu assez de perspicacité pour s’attacher les bourgeois (68). On voit alors s’articuler une démonstration qui fonctionne par rebonds, de l’histoire vers l’œuvre et de l’œuvre vers l’homme:

N’oublions pas que Renaut […] était comte de Dammartin-en-Goëlle, contrée de beaucoup la plus familière à Jean Renart, qu’on appelle même parfois Renart de Dammartin. Et voici où je voudrais en venir. Ce que l’on sait de Renaut correspond, dans l’ensemble, au portrait de l’empereur Conrad (67).

Ces glissements étonnent peu de la part d’une philologue dont les œuvres complètes finissent par constituer une sorte de Pour Sainte-Beuve, à la méthode duquel elle a tenu, de l’aveu même de sa fille (qui édite les Cours d’ancienne littérature), «à initier ses étudiants4». Mais ce passage où l’œuvre romanesque ne sert plus que de relais entre l’histoire d’une époque et celle d’un grand homme est plus généralement représentatif d’un mode de lecture (persistant, d’ailleurs) qui confond l’écriture du réel et l’écriture de l’histoire et suppose que la première appelle, ou du moins peut s’accommoder, de la même lecture «littéralisante» que la seconde. Avant de tenter de voir quelles conséquences a pu avoir cette confusion sur les travaux des philologues et des historiens, il faut cependant en évaluer les conséquences sur le plan de la poétique des œuvres et, plus généralement, sur celui de l’histoire du genre, en reprenant l’examen du «modèle bourgeois» proposé par Reynier en 1912 et exploité par Lejeune dans sa monographie.

Se satisfaire de l’identification des personnages historiques que convoqueraient les romans de Jean Renart et supposer que leur intrusion dans le récit témoigne d’une ouverture au réel et au vraisemblable revient à faire l’impasse sur ce qui particularise de façon beaucoup plus marquée cet ensemble d’œuvres: se défendant de «reconter d’Arthur» (Gerbert de Montreuil, Le Roman de la Violette, v. 31-37), elles proposent du modèle en vogue une critique virulente qui passe à la fois par le rejet parodique des merveilles arthuriennes ainsi que par la proposition de nouveaux modèles, bourgeois notamment, qui semblent cependant servir davantage la critique de l’ancien modèle courtois que la promotion d’une classe en manque de représentation. Nous ne referons pas ici la démonstration du rapport problématique qu’entretient avec le surnaturel le roman de Guillaume de Dole. Il suffira de rappeler l’usage original et parodique qu’il fait du merveilleux littéraire, en revenant sur le passage où Guillaume offre à la bourgeoise qui l’héberge un fermail magique qui réinterprète en le banalisant le motif merveilleux du sauf-conduit (un objet magique qui doit préserver son possesseur du danger):

La bone dame de l’ostel

Dona trop bon fermail a cote.

«Gardez le bien, fet il, bel oste,

Qu’il vaut encore .xiii. livres.

Ja nuls qui l’ait au col n’iert ivres,

S’il bevoit tot le vin d’Orliens.»

Dist li hostes: «Car fust il miens,

Aussi boi je trop tote jor.» Guillaume de Dole, v. 1833-18405

 

La réduction du motif est double: d’une part, le bijou ne sert plus à protéger son possesseur des enchantements, mais des dangers, plus prosaïques, de l’ivresse; d’autre part, ce bijou ne suscite ni l’étonnement ni même la curiosité de la bourgeoise et de son mari: là où Guillaume devine la première intéressée par la valeur marchande de l’objet — treize livres (détail qui associe la merveille au nombre le plus parfaitement imparfait) — le bourgeois, lui, n’hésite pas à ironiser. Son commentaire dénonce par anticipation le ridicule dont se couvrira le sénéchal de l’empereur qui, à la fin du récit, se laissera prendre au jeu obsolète d’une merveille… qui n’en est même pas une:

Le fermail, l’anel, la ceinture

esgarda mout, et l’aumosniere;

Mout en est d’estrange maniere

Esbahiz, et mout s’en mervelle

Se c’est miracles ou mervelle

Que li est de lui souvenu6. (Guillaume de Dole, v. 4413-4416)

Dans ce jeu d’opposition entre l’ironie dont est capable l’homme du bourg et la crédulité dont souffre l’homme de cour, le bourgeois est en position de maîtrise et s’apparente ainsi au narrateur qui prend lui aussi ses distances par rapport au merveilleux (Arseneau, 2012). C’est sans doute davantage du côté de ce prosaïsme qui alimente la machine parodique que l’on retrouvera, s’il le faut, le «réalisme» de Jean Renart (Arseneau, 2014). Cette enquête exigerait que l’on tienne compte de la révolution commerciale qui prend place à cette époque précise (et à plus forte raison dans les régions franco-flamande et liégeoise) et que l’on reprenne l’examen des «espaces bourgeois» dans Guillaume de Dole (et ses «avatars»),un jeu de permutation qui oppose les châteaux où s’ennuie l’empereur et les hôtels du bourg ou la place du marché, décrits au contraire comme de véritables merveilles architecturales (tels les jardins delitables [v.4215-4226] de la bourgeoise, qui résultent d’une réécriture du topos du locus amœnus, jusque-là fortement associé aux espaces courtois).

La prémisse selon laquelle le «réalisme» supposé des romans de Jean Renart appelle une lecture historicisante a aussi mené à l’établissement de «fictions de philologue» que continuent de relayer littéraires et historiens. Dans un article qui reprend l’épineuse question de la datation de Guillaume de Dole, Sylvie Lefèvre est parvenue à montrer à quel point l’édifice Jean Renart est fragile et va jusqu’à parler, à son propos, d’un «miroir aux alouettes». Rappelant que le romancier n’a signé qu’une seule œuvre — Le Lai de l’Ombre, duquel on peinerait à extraire quelque réalisme que ce soit — et qu’on lui a forgé à la fois une identité et un corpus en s’appuyant sur des anagrammes et des chronogrammes largement contestables et sur l’identification de détails historiques auxquels renverrait la fiction, elle en appelle à la prudence:

Subtil et fuyant, Jean Renart a semé toute sorte de pièges que la critique positiviste n’a pas su éviter, me semble-t-il. Érigées en une vérité qui serait fondée sur l’érudition, ses conclusions se sont transformées en un miroir aux alouettes où se sont laissés prendre toute sorte de lecteurs. (Lefèvre: 312)

La machine trop bien huilée qu’elle a mis au jour a permis l’établissement d’une identité littéraire sans doute fictive. Celle-ci fonctionne également à plein dans le passage cité précédemment, où Conrad devient la réécriture fictive du réel Renaut de Dammartin:

N’oublions pas que Renaut, comte de Boulogne par son mariage, était comte de Dammartin-en-Goëlle [gwal], contrée de beaucoup la plus familière à Jean Renart, qu’on appelle même parfois Renart de Dammartin1.

1 V. plus bas, pp. 364-5. (Lejeune, 1935: 67)

Le lecteur qui accepte de s’engager dans le parcours suggéré par l’apparat critique se fera prendre à une démonstration fortement autotélique. En effet, la note de bas de page «V. plus bas, pp. 364-5» renvoie à la section rejetée en annexe, où ont été reproduits Du Plait Renart de Dant Martin et De Renart et de Piaudoue, deux textes anonymes que Rita Lejeune en viendra à attribuer à Jean Renart. Ces deux textes, qui ont plusieurs traits en commun avec les romans du goupil, seront une fois de plus lus et interprétés à travers la lunette de l’histoire.

Il y aurait beaucoup à dire de ces deux pièces brèves conservées ensemble dans le manuscrit BnF fr 837, où elles côtoient justement une série de récits animaliers et allégoriques consacrés au renard du roman:

f. 46vb-49rb                 Confession Renart

f. 77ra-78vb                  De Renart et de Piaudoue

f. 253va-vb                    La compaignie Renart

f. 328vb-329va Rutebeuf, Renart le bestorné

f. 342va-343ra               De Renart de Dant Martin

Dans les deux cas, le personnage éponyme est décrit comme un vielleur ou un ménestrel alcoolique. Comme le goupil, il a sans arrêt le dernier mot dans des joutes oratoires auxquelles il se livre avec un cheval dans le premier et contre un clerc dans le second. Ces joutes d’insultes bien senties, qui exagèrent tout simplement le goût du Moyen Âge pour la disputatio sont une fois de plus interprétées par Rita Lejeune comme autant d’«expressions réalistes» (403). Se débarrassant d’emblée du personnage de Vairon — cheval loquace qui n’est pas sans rappeler celui du Vair Palefroi, conservé dans le même manuscrit (aux folios 348v à 355r), et qui constitue un résidu de fiction que ne peut absorber la lecture naturalisante (il s’agit après tout d’un cheval qui parle!) —, Lejeune procède à l’identification systématique des personnages que camoufleraient une série d’allusions dont elle a déjà arrêté le «réalisme». Elle croit alors retrouver Milon de Nanteuil (qui est aussi le dédicataire de Guillaume de Dole) sous le renvoi très imprécis à «Nantuel le lingnage» (Plait Renart de Dant Martin, v. 47) et propose de voir dans le «Bouteiller» de Renart et de Piaudoue (§ 25, v. 4) Jean le Bouteillier, identification dont pourrait très bien se passer ce dialogue entre deux personnages qui taquinent justement un peu trop la bouteille. De la même façon, un clerc mentionné dans les comptes de Jean de Sarrasin sert à l’identification du personnage de Piaudoue, qui se décrit pourtant lui-même comme un voleur ayant dérobé quelque objet à «Beaudouin le Chat» (dont elle renonce heureusement à retrouver un équivalent historique). Une fois ces identifications établies, elle arrive à proposer une fourchette de dates (de 1221 à 1250) entre lesquelles Jean Renart aurait pu être, comme les protagonistes des pièces analysées, un «vieux bohême revenu de bien des choses» (Lejeune, 1935: 402). Le personnage que sollicite le titre qu’elle donne au texte — Du Plait Renart de Dammartin (Lejeune, 1935: 377) — pourtant désigné dans l’explicit du folio 343 comme «de Renart et de dant Martin» est dès lors assimilé à «Jean Renart»… celui, comme elle l’écrivait plus tôt, «que l’on appelle parfois Renart de Dammartin» (67), l’adverbe «parfois» renvoyant bien évidemment aux seules annexes de son ouvrage.

Le serpent se mord la queue, mais le renard se laisse prendre au lacet. Car si ce résumé peut sembler caricaturer la «méthode Rita Lejeune», il n’en est rien: comme l’a montré Sylvie Lefèvre en se servant de nombreux autres exemples (Lefèvre: 302), c’est sur ce même type de raisonnement, repris par une série de médiévistes qui lui sont restés fidèles, que s’appuie depuis le début du XXe siècle la construction d’une identité biographique et littéraire problématique, à laquelle on continue pourtant de renvoyer, comme le font par exemple Armand Strubel dans un ouvrage sur Le Théâtre au Moyen Âge, où Le Plait est encore attribué à Jean Renart (Strubel: 76), et Lydie Louison, dans une imposante monographie qui semble exploiter un nouveau modèle heuristique — les grands courants de l’histoire de l’art —, mais qui reconduit néanmoins une fois de plus les modèle positiviste et organiciste (De Jean Renart à Jean Maillart. Les romans de style gothique, 2004). Les chercheurs de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle ont d’ailleurs très peu remis en question le modèle positiviste et la définition problématique du réalisme dont il se nourrit, comme en font encore foi les nombreuses comparaisons entre Renart d’une part et Balzac (De Looze, 1991: 596), Flaubert (De Looze, 1991: 596; Louison, 2001: 79 et 89) et Zola (Louison, 2004: 495) d’autre part:

Many of the romances of the period, such as the Roman de Silence, L’Escoufle, the Roman de la Violette, or Guillaume de Dole, along with Galeran, constitute an ironic chronicle of worldly, courtly life. They look forward to the long tradition of the modern novel that is also a commentary on mœurs. […] These early romanciers, like Rabelais, Madame de Lafayette, Stendhal and Balzac after them, began to turn away from the divine comedy of human nature in order to begin to explore more fully the human comedy. (Talarico: 20).

Cette confusion entre le monument réaliste et le document historique a aussi eu des répercussions sur les travaux des historiens qui ont reconnu à ce groupe d’œuvres la «faculté de suppléer les carences de l’histoire7» (Lejeune, 1935: 445). L’initiative de Charles Langlois (1903) trouve ainsi un prolongement, un siècle plus tard, dans les travaux des historiens John W. Baldwin (professeur d’histoire à la John Hopkins University) et Bernd Ulrich Hucker (de l’Université de Vechta en Allemagne). Là où le premier se propose, dans un ouvrage qui paraît en 2000, d’étudier la société au temps de Philippe Auguste à partir des romans de Jean Renart et de Gerbert de Montreuil, la biographie d’Othon IV que fait paraître le second en 2003 et sur laquelle est revenue Sylvie Lefèvre (2015: 302) se sert de Conrad, l’empereur fictif imaginé par Jean Renart, pour combler les trous dans la biographie de l’empereur germanique réel.

***

Pétris de querelles sur le réalisme et la modernité, les philologues du début du XXe siècle, prisonniers du modèle vertical de la philologie et des méthodes de l’historiographie, ont lu un groupe de «monuments» littéraires du XIIIe siècle — où Liège se substitue à Camelot et les comtes de Dammartin aux chevaliers d’Arthur — comme autant de «documents» historiques et ont cru y retrouver (enfin!) l’origine du réalisme en littérature. S’appuyant sur une définition problématique du réalisme et des modes de lecture qu’il appelle, ils ont travaillé à l’établissement de textes et d’auteurs, dont l’identité — qui se fonde sur le cumul de coïncidences entre le réel historique et la fiction — semble relever sinon du fantasme du moins d’une fragilité que l’on a mal mesurée jusqu’à présent. Sans doute faudra-t-il reposer autrement la question des rapports entre le réel et le roman du Moyen Âge central en suivant non pas uniquement la piste du surnaturel, mais également celle du prosaïsme bourgeois, dont il faudra voir si, dans le corpus des XIIe et XIIIe siècles du moins, il correspond à un goût pour les realia ou s’il ne constitue pas plutôt (ou également) une réaction amusée aux excès emphatiques, voire euphoriques, du roman courtois.

Dans le parcours que nous avons voulu retracer, la permanence des modèles étonne et fascine. Dans une sorte de fidélité aux premiers maîtres, des générations de médiévistes ont reconduit les mêmes modèles de lecture et n’ont que très rarement remis en question le «réalisme» de ces romans dans lesquels circulent tout de même dragons, bijoux magiques, géants anthropophages et sorcières sur le déclin. Dans Profession médiéviste, qui a paru en 2014 aux Presses de l’Université de Montréal, Francis Gingras nous met en garde contre l’instrumentalisation de l’histoire et rappelle à quel point il est essentiel pour le spécialiste de revendiquer «une certaine distance entre son objet d’étude et la société à partir de laquelle il l’étudie», sans quoi

il risque soit d’instrumentaliser l’époque ancienne au profit de perspectives contemporaines, soit d’être instrumentalisé, consciemment ou non, par des lignes d’action politiques ou sociales qui souhaitent détourner l’interprétation du passé au profit d’une certaine vision du présent (46).

Dans ce qui ressemble à un effort de légitimation d’un objet d’étude qui devient plus acceptable une fois qu’on l’a dépouillé de ses merveilles — que l’on interprète dès lors comme la marque d’une primitivité des consciences plutôt que comme un jeu littéraire délibéré — philologues et littéraires à leur suite ont échoué à maintenir cette saine distance et ont cherché, dans des corpus toujours plus anciens, des modèles dans lesquels ils se sont plus aisément reconnus. 

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Arseneau, Isabelle. 2018. « Du «réalisme» des romans aux fictions des philologues ». Dans Repenser le réalisme. Cahier ReMix, n° 07 (04/2018). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/du-realisme-des-romans-aux-fictions-des-philologues-0>. Consulté le 23 septembre 2018.
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