Université de Montréal

«Des réalités plutôt que des mots»: les réalismes de Gassendi

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Qu’ils apprennent toujours des réalités plutôt que des mots; et quand il faudra qu’ils récitent quelque chose, qu’ils le disent moins avec les mots qu’ils ont lus qu’avec ceux qui coulent d’eux-mêmes et de la réalité dont ils sont pénétrés et dont ils parlent.

Pierre Gassendi, Lettres latines

Présenter Gassendi comme un philosophe du XVIIe siècle, ou préciser qu’il n’apprécie pas beaucoup la littérature, encore moins les romans, c’est à peu près dire la même chose. Comme la plupart de ses confrères, Gassendi juge que les fables sont bonnes pour les enfants, car alors le mensonge sert d’appât et conduit à la connaissance.

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Magritte, René. 1954. «L'empire des lumières» [Peinture]

Mais encore faut-il prévenir les écoliers qu’il s’agit là de récits faux et inventés par manière de jeu (Gassendi, 2004: 53). À sa décharge, on se vante peu à l’époque de raconter des histoires et les romanciers eux-mêmes ont tendance à dire que les romans, ça n’est pas sérieux. À la limite la grande tragédie, l’épopée pour ce qu’il en reste, la poésie, mais les romans c’est toujours embêtant. Les auteurs y consacrent du temps, ils se font connaître grâce à lui, mais ils affirment en général qu’ils font autre chose de beaucoup plus intéressant et de plus important. Comme de la philosophie ou de l’histoire par exemple. On peut penser, entre autres, au cas de Charles Sorel. Pourtant, chez Gassendi, la question du réalisme, et surtout du réalisme discursif, est centrale. Et je crois que, même si lui-même en serait certainement fort surpris, le chanoine de Digne aide beaucoup à penser l’histoire de cette notion, particulièrement en littérature, et plus particulièrement encore dans une perspective sociocritique. La sociocritique a peut-être là un ancêtre qu’elle ignore et qui s’ignore.

En fait, Gassendi ne parle pas de «réalisme» et, comme la plupart de ses contemporains, assez peu de «réel». Sans doute parce que ce n’est pas le réel qui fait problème. Quoiqu’en dise Descartes, je ne peux pas vraiment douter de l’existence du monde. C’est contraire à mon expérience et à l’enseignement des Écritures1. Il s’agit donc d’une impossibilité physique autant que théologique. Ce qui fait problème, c’est ce que l’on peut dire du monde et comment. Pour Gassendi, la question revient à celle-ci: que percevons-nous des phénomènes qui nous entourent et que pouvons-nous en dire? La difficulté est, par conséquent, plutôt celle du «vrai»: est-ce que je le vois, est-ce que je le comprends, est-ce que je peux le formuler? À vrai dire, nous dit Gassendi, non. La vérité m’échappe et ce que je peux dire du monde, tout philosophe et physicien que je sois, c’est une veri similitudo, c’est-à-dire une «semblance de vrai», ou «vraisemblance». Si Dieu connaît la vérité, cette dernière est inaccessible aux hommes qui se contentent, selon Gassendi, de «l’écorce des choses2». Bien qu’on ne puisse confondre absolument les termes de «réalisme» et de «vraisemblance», c’est pourtant par ce dernier concept que le savant, comme le romancier, problématise alors les rapports qui se nouent entre le monde et le discours sur le monde, et entre un tel discours et sa réception (Duprat, 2010).

Il faut dire que les médecins, les physiciens et les astronomes de l’époque classique s’occupent de choses que, jusque-là, on ne voyait pas, ou mal, ce qui transforme profondément l’imaginaire scientifique. Ainsi Galilée se désigne-t-il lui-même comme «messager céleste», héraut d’un monde invisible et conteur d’étoiles imperceptibles. Le télescope et le microscope, qui mettent à portée d’œil ce qui semblait devoir rester secret, provoquent engouement, curiosité et méfiance. Mais en même temps que la technique et les représentations mécaniques se développent, les savants ne disposent pas toujours des moyens d’expérimenter leurs hypothèses. Dans un tel contexte, imagination et invention jouent un rôle essentiel dans leurs démonstrations (Hallyn, 2004; Aït-Taouti, 2016). Gassendi, qui est homme de foi, astronome, physicien et philosophe, n’ignore ni les faiblesses de l’esprit humain ni les limites de la science. Un discours savant, qui porte sur des objets qui échappent au regard et à l’expérience, peut difficilement se targuer d’être assurément vrai. Gassendi réfléchit donc aux conditions qui rendent son propos recevable. Non pour qu’il soit reçu comme «vrai» (reflet direct ou saisie parfaite du réel en soi), mais comme «vraisemblable»: le problème est de déterminer à quel degré et sous quelles conditions un discours peut être probable et admissible comme tel.

Le «réalisme», tel que nous invite à y réfléchir Gassendi, est, par conséquent, un problème de perception (ce que je vois ou non); de mise en récit (comment le rapporter); d’invention (ce que je dois ou peux imaginer). À propos du savoir et de l’histoire du savoir, Foucault parlait de «régime de vérité», de procédures historiques et circonstancielles, de manifestations du vrai (Foucault, 2012). Il me semble, et c’est ce que je souhaiterais montrer ici, que l’on peut décliner une telle réflexion. S’il existe des régimes de vérité, il existe également des régimes d’autorité (des genres de discours qui, à un moment donné, sont perçus comme vraisemblables) et des régimes de fiction (des histoires qui, à un moment donné, peuvent être racontées). Ces trois régimes correspondent aux trois conditions du réalisme chez Gassendi – perception, mise en récit, invention.

Les choses que l’on voit

La vérité, explique Gassendi, doit être abandonnée «aux dieux et aux enfants des dieux», affirmation que l’on trouve chez Platon, puis plus tard chez Pyrrhon le sceptique3 (Gassendi, 2004: 29). Pour Gassendi, c’est un fait anthropologique fondamental. Nous ne saisissons pas l’essence des choses, nous ne nous prononçons que sur les apparences. Il y a plusieurs explications à cela: la finitude de notre raison, notre faillibilité, l’impermanence des choses. Parmi les arguments avancés par Gassendi, celui qui m’intéresse ici concerne la perception. Gassendi est un sensualiste et un empiriste; il considère que notre connaissance vient des sens. Mais les sens eux-mêmes nous donnent une image imparfaite du réel. La réflexion sur l’optique est essentielle à l’épistémologie gassendienne et fort complexe (Bloch, 1971). De manière schématique, on pourrait la résumer comme suit: lorsque nous percevons un objet, notre cerveau en garde des traces – une image résiduelle alors même que cet objet n’est plus sous nos yeux. Ces traces viennent du simulacre matériel émis par l’objet, c’est-à-dire des espèces qui s’en détachent à grande vitesse, qui en gardent la structure et frappent la perception. Cependant, contrairement à ce que postule la théorie épicurienne, ce n’est pas le simulacre lui-même qui impressionne notre âme, ce sont les atomes lumineux. Autrement dit, il n’y a pas de ressemblance entre l’objet et sa représentation par l’imagination.  Ce que l’image rétinienne «apporte aux organes des sens n’est pas la chose même dans son être intérieur et secret mais une écorce superficielle, une vérité de surface des choses.» (Hamou, 1999: 151) C’est à partir de ces images, qui ne sont pas des reproductions du réel, que notre raison forme des idées générales. D’une certaine façon, la question de l’imitation du réel se trouve évacuée et, dès lors, nous sommes forcés de sortir d’une opposition discours/monde.

Pourtant, même si mes sens ne disent rien de ce que sont les choses, ils restent un accès privilégié, sinon unique, au monde et aux hommes qui m’entourent. Ils déterminent par ailleurs une diversité irréductible des expériences. Diversité des expériences, puisqu’il y a autant de perceptions qu’il y a de corps, de sentiments et de moments. Je ne vois pas ce que mon voisin perçoit, je ne vois pas non plus ce que je voyais hier. Diversité irréductible, puisqu’il n’y a rien qui puisse trancher de manière définitive parmi toutes ces expériences.

Dans notre connaissance du monde et dans ce que nous pouvons en dire, il est, par conséquent, impossible de faire l’économie du singulier. C’est ce que Gassendi reproche à Aristote et aux aristotéliciens, dans l’un de ses premiers textes publiés, sa Dissertation en forme de paradoxes contre les Aristotéliciens (1624):

Vous qui admettez l’existence de natures universelles et qui les déclarez réelles (reales), que voyez-vous au monde qui ne soit une chose singulière? Dieu est le plus singulier des êtres, et toutes ses créatures sont particulières: cet Ange, cet Homme, ce Soleil, cette pierre, enfin rien ne peut se rencontrer qui ne soit cette chose particulière; en quel endroit du monde nous ferez-vous donc voir la résidence des universaux? (Gassendi, 1959: 280)

En somme, les aristotéliciens passent à côté du réel. Le réel est ce que je perçois, tandis que les concepts que je formule ne sont nulle part et ne servent que de béquilles à ma raison. Personne ne voit une nature universelle, personne ne voit «l’homme». Nous ne percevons que des êtres singuliers à des moments singuliers. Gassendi postule ici un «voir» et un «rencontrer» qui impliquent tous deux un sujet unique ainsi qu’une expérience directe et circonstancielle du monde. Il poursuit:

Or j’avoue bien que la nature humaine est présente chez plusieurs êtres sans que personne y pense, mais j’ajoute que cette nature est multiple (multiplicem). Vous prétendiez conclure qu’elle était unique afin d’en faire un universel; mais moi, je la dis multiple afin de maintenir les êtres particuliers (singulares). (Gassendi, 1959: 280)

Ce passage s’organise sur une opposition entre singulier et pluriel. La construction syntaxique parallèle et antithétique finale renverse la position et la posture adverses: là où les aristotéliciens dogmatiques concluent et achèvent avec des idées, Gassendi énonce et ouvre au pluriel avec du réel. Pourquoi maintenir «les êtres particuliers»? Parce que c’est cela que jobserve, que je vis et c’est de cela que la philosophie et la physique doivent rendre compte. Gassendi insiste, et il y reviendra dans son dialogue avec Descartes: en parlant de «nature humaine» ou de «nature universelle», je ne dis rien de ce que je suis effectivement, un être singulier, traversé de sentiments contradictoires, changeant, vieillissant, mobile, fugace, etc.

Aristote comme Descartes ratent le «réel» parce qu’ils cherchent l’universel là où il n’y a que de l’individuel. Ce «réel» n’est précisément que ces «naturas reales», des singuliers d’expérience, de perception, d’être, d’existence. La position de Gassendi peut sembler paradoxale puisqu’elle conjoint l’obligation de mieux regarder les choses qui sont (le savant expérimente, sort de chez lui, manipule); l’impossibilité physique de voir (puisque, de ce que je regarde, je ne vois en fait pas grand-chose); et la vision d’un éclatement (puisque, moi-même multiple et sans cesse changeant, je ne perçois que des moments). Mais c’est là, justement, que réside la possibilité du «réalisme». Non au sens où l’on parle d’une philosophie réaliste, mais au sens où le philosophe et le savant peuvent espérer dire quelque chose qui corresponde à notre expérience sensible et émotionnelle du monde, et qui rende compte, autant que possible, de ce qui est, ou de ce que nous croyons être4. On le voit, pour Gassendi, nous avons bien affaire à «des réalismes», et ce pour au moins trois raisons: le réel en soi nous échappe; il y en autant de réel qu’il y a de locuteurs; il faut établir des conditions de vraisemblance toujours sujettes à changement.

Or le roman comique défend à la même époque une position comparable, notamment contre le grand roman qu’il juge «idéaliste». Les romans comiques, affirme Sorel, sont des «peintures naïves de toutes les diverses humeurs des hommes» (Sorel, 1648: non paginé), où la première personne peut prendre en charge le récit et où la diversité sociale (valets, professeurs, érudits, seigneurs, bourgeois, gueux) se déploie plaisamment. Leur programme narratif est bien de contredire l’homogénéité douteuse des pastorales où les bergers font de la poésie, et celle des romans-fleuves où les esclaves sont des princesses qui s’ignorent. Comme dans un réalisme plus tardif, l’argument est celui de la multiplicité. Il faut faire voir ce qui restait caché: les pauvres, les petites gens, les procès ennuyants et les mariages ratés. Est réaliste, ou vraisemblable, un discours qui est capable d’absorber et de rendre compte d’un foisonnement complexe resté inaperçu dans le discours. Il ne s’agit pas de vouloir énoncer une vérité invariable et universelle. Si Gassendi, comme chrétien, croit en l’existence d’une vérité dont la clé revient au divin, le monde des hommes est soumis à des régimes datables et transitoires de vérité.

Les choses que l’on raconte

Le problème qui se pose alors est celui des possibilités du discours. Quel discours savant est envisageable, quelle science, si nous ne pouvons percer l’écorce des choses, si ne nous est accessible que la poussière des événements, de ces instants qui ne viennent jusqu’à nous que déformés?

Aristote, dans la Poétique, oppose nettement la poésie à l’histoire: le «rôle du poète est de dire non pas ce qui a réellement eu lieu mais ce à quoi on peut s’attendre, ce qui peut se produire conformément à la vraisemblance ou à la nécessité.» (Aristote, 19905: 98) L’historien, quant à lui, se contente de dire «ce qui a eu lieu», il est plongé dans le particulier. La fortune, à l’époque classique, d’une telle définition qui justifie magnifiquement la fiction a été beaucoup étudiée. Mais pour Gassendi, la «vraisemblance» du discours savant n’est pas l’eikos ou la probabilité dont parle Aristote. Son modèle, au contraire, est celui de l’historien. En effet, si nous espérons prononcer un propos juste sur le monde, nous n’avons d’autre choix que de multiplier les points de vue. Autrement dit, prendre note de tout le singulier que nous voyons, et le comparer avec ce que d’autres ont noté et vu. De ce long et méticuleux travail, des tendances se dessinent, des règles se dégagent, susceptibles toujours de changer. L’exemple le plus frappant dans la pratique de Gassendi concerne l’observation céleste. Le chanoine passe des heures à noter ce qu’il voit et élabore ainsi ce qu’il appelle un diaire qui est comme un journal d’observations. À Schickard, astronome allemand, il envoie en 1630 plusieurs de ses observations célestes qu’il présente ainsi: «[…] je devrais maintenant t’écrire l’histoire de mes observations (historiam observationum) pour que tu aies le cœur plus net sur la confiance qu’on doit, semble-t-il, leur accorder6.» (2004: 58) Plus tard, en 1632, il résume ainsi l’histoire et la condition du progrès scientifique: «[…] les chercheurs en quête de vérité exigeront un jour l’histoire et la variété (historiam varietatemque) des observations.» (90) Tout savant doit à ses successeurs la trace de tout ce qui a été observé. La vérité et la condition de recevabilité d’un discours savant se jugent sur le critère de l’historia qui, pour Gassendi, signifie «variété», accumulation, comparaison et ajustement à partir d’une collecte d’observations et d’expériences. C’est une démarche qui concerne la physique, l’astronomie, autant que la médecine ou l’anatomie.

Ainsi, lorsqu’il intervient dans le débat sur la circulation du sang qui oppose notamment Fludd et Harvey, il conclut dans une lettre à du Prat (1644):

Reprenant cela [les observations faites par Payen, médecin aixois], je suis bien loin d’affirmer que l’on trouve semblables passages dans tous les cœurs, puisque non seulement Fludd (sans manquer de consulter Harvey aussi) a écrit qu’on ne l’avait pas observé chez d’autres et que cette description que j’avais faite pouvait venir d’une disposition spéciale dudit cœur; mais le fameux Wallaeus (médecin hollandais) a aussi écrit dans sa lettre qu’il n’avait pas trouvé de tels passages à moins qu’ils ne s’ouvrent sous la pression de la main; ne fût-ce que pour cette raison, j’admettrai aussitôt que c’est un pur hasard si Payen les a trouvés; et je veux seulement avoir fait un récit pur et nu de l’histoire. (379)

Ce qu’a dit Payen, ce qu’a exposé Fludd, en citant Harvey, selon les notes de Wallaeus... Sur le plan stylistique, c’est également la méthode historique que privilégie Gassendi: concurrence des points de vue, des sources et des conclusions. Tel est le «récit pur et nu de l’histoire» à partir duquel juger de ce qui est le plus vraisemblable. On le voit dans cet extrait, historia est synonyme de polyphonie, ce qui rend la lecture des textes de Gassendi parfois difficile: le savant historien cite abondamment, compare et soupèse, et ne tire de conclusions provisoires qu’après un long voyage intellectuel et expérimental. La condition d’un point de vue vraisemblable sur le monde est d’en connaître le plus de facettes. C’est pourquoi la quête de la connaissance est une œuvre absolument et essentiellement collective. C’est, enfin, la condition de liberté et d’autonomie intellectuelle du lecteur qui pourra, parmi tout ce qui lui est offert, choisir ce qui lui paraîtra le plus adéquat.

Ce choix de Gassendi me semble intéressant, car, s’il est vrai qu’il existe des régimes de vérité, variables selon les temporalités, les lieux, les interlocuteurs, il existe également des archétypes discursifs de vérité. Aujourd’hui, pour être reçu comme possiblement vrai, en tout cas légitime, il faut être scientifique. Chiffres, tableaux et statistiques consolideront toujours l’impression de bien-fondé et d’autorité du discours. Au XVIIe siècle, il faut faire de l’histoire. Charles Sorel, pour défendre le roman comique, écrit ceci: «Les bons Romans Comiques & Satyriques semblent plustôt estre des images de l’Histoire que tous les autres; Les actions communes de la Vie estant leur objet, il est plus facile d’y rencontrer la Vérité.» (Sorel, 1667: 188) La nouvelle historique et les Mémoires, grand succès de la seconde moitié du siècle, se vantent de raconter ce que l’histoire ne dit pas. Le réalisme, pour être reçu comme tel, emprunte donc à l’histoire ses objets, mais aussi ses méthodes: accumulation de faits, intérêt pour le singulier, dévoilement des événements invisibles à l’œil inexpérimenté ou profane. À cette faveur-là, et comme l’avait bien remarqué Aristote, c’est le témoin singulier qui est important, celui qui était là, qui a vu, qui a expérimenté par lui-même et qui peut, alors, raconter.

Les réalismes de Gassendi, ce sont donc une anthropologie et une épistémologie de la singularité, ce sont aussi une énonciation et une réflexion par accumulation et par comparaison. C’est encore l’autorité accordée à un certain type de discours. Ces éléments ne vont pas les uns sans les autres, la préférence pour l’histoire étant certainement liée, à ce moment-là, à la place nouvelle dévolue au regard singulier et à l’expérience inédite. Gassendi est un théoricien de ce moment dans l’histoire de la vérité. Il montre en même temps à quel point, pour comprendre ce qu’une période peut juger «vraisemblable» ou «réaliste», il faudrait pouvoir saisir l’imbrication des discours et leurs relations conflictuelles. C’est là que Gassendi me semble être un sociocriticien.

La poésie de l’invisible

Le problème qui reste en suspens, et il est important pour Gassendi qui est un homme d’observation minutieux, c’est que la science parle beaucoup de ce qu’elle ne voit pas. Elle parle de ce qu’elle imagine, de ce qui pourrait être, de ce qui a de bonnes chances d’être. En somme, la science n’a pas le choix de faire de la fiction. Et comme historia, discours qui se contente du vraisemblable, mais qui doit être reçu comme plausible, elle doit aussi penser la part d’invention qui est la sienne. Car la vraisemblance n’est jamais qu’une semblance de vrai. Et si le monde existe, je ne serai jamais sûr de le connaître. C’est ce que j’appellerai la fonction de «voyant» du savant.

Les taches dans le soleil ou la théorie de l’héliocentrisme sont alors difficiles à accepter parce qu’elles remettent en cause les Écritures et l’acceptation du système ptoléméen. Galilée et ses partisans contrarient les théologiens, mais aussi des représentations bien installées. Mais, à vrai dire, ni Galilée ni ses contemporains n’ont de moyen de prouver ce qu’ils avancent. La «science nouvelle» est un univers hypothétique. Plusieurs mondes ou un seul; un univers infini ou clos, homogène ou divisé; existence du vide ou non: ce sont bien des théories plus ou moins vraisemblables, plus ou moins réalistes qui dialoguent. Parmi ces représentations, nous choisissons celle qui oppose le moins de résistance à ce que, par ailleurs, nous pensons connaître. C’est ce que réaffirme Gassendi à Galilée dans une très belle lettre de 1632:

Ainsi es-tu d’une grande constance avec toi-même, homme au très grand amour pour la vérité: quel que soit ton raisonnement, tu prends toujours la nature comme guide et tu déduis tes principes du riche vivier de tes propres observations. Tu te hausses là où jusqu’à ce jour aucun mortel ne s’est élevé: heureux les hommes qui peuvent te suivre même de loin! Ce qui est incroyable, c’est qu’alors que la sagacité humaine ne peut avancer plus loin, ton esprit a tant de candeur que tu reconnais toujours de bonne foi l’infirmité de notre nature: quel que soit le très haut degré de vraisemblance de tes conjectures, pour toi elles ne sont cependant jamais plus que des hypothèses, et il n’est pas vrai que tu jettes de la poudre aux yeux ou que tu acceptes qu’on en jette, comme le font d’habitude les philosophes du commun. (2004: 94)

L’art de l’astronome et du physicien est un «art naturel», il est guidé par la nature, mais dans un autre sens que le proposait la poétique aristotélicienne. Pour exercer cet art, il faut connaître la nature, en faire l’histoire et collecter un «riche vivier» d’observations. Gassendi admire Galilée pour ne pas avoir prétendu dire la vérité, parole essentiellement interdite à l’homme. De façon fort habile, le philosophe file la métaphore employée par Galilée lui-même. Messager des étoiles, qui s’est envolé vers le firmament, il a quitté la terre des hommes, puis est revenu leur dire ce qu’il avait découvert parmi les étoiles. Galilée est un héroïque voyageur «élevé» plus haut qu’aucun mortel. C’est précisément en acceptant «l’infirmité de notre nature», en ne posant que des hypothèses, qu’il a atteint un «haut degré»: le restrictif permet le superlatif; la limitation déploie; le retour à la terre ouvre des espaces infinis; en suivant la nature, le savant avance. Enfin, en acceptant sa faillibilité et sa débilité, Galilée devient un homme extraordinaire, hors du «commun». La construction oxymorique, la tension et l’inversion que créent les images et les constructions paradoxales mettent en scène ce que peut être le réalisme selon Gassendi: plus on regarde la nature, plus l’espace des possible et de l’imagination s’étend; plus cet espace hypothétique s’ouvre, plus il faut revenir à ce qui est tout à fait ordinaire, commun, c’est-à-dire la répétition, le changement d’humeur, la transition, la faiblesse et la curiosité du savant. Voici ce que dit encore Gassendi à Galilée:

En premier lieu, mon cher Galilée, je voudrais que tu te persuades de ce que j’accueille tes sentiments coperniciens en Astronomie avec une si grande joie au cœur que je crois être honnêtement dans mon droit lorsque mon esprit détaché et libre parcourt les espaces immenses maintenant que les remparts et les systèmes du monde selon la conception vulgaire ont été rompus. Si seulement il m’avait été possible de profiter de ton système du monde récemment institué! Combien j’aurais été aidé alors et comme j’aurais avancé dans les opinions que j’ai conçues à propos du monde! (7)

Comme le montre très bien Gassendi, Galilée autorise de nouvelles fictions et de nouveaux récits, non seulement parce que les hypothèses scientifiques trouvent grâce à lui un nouvel élan7, mais parce que le savant peut s’imaginer dans de nouveaux rôles. Du point de vue de la mise en scène de soi ou de l’ethos scientifique, l’astronome et chercheur devient un héros voyageur, découvreur de nouveaux territoires, territoires inconnus et sans frontières discernables, au même titre que les voyageurs du Nouveau Monde. Bacon et Descartes adoreront ce récit; Pascal aussi, d’une certaine manière. «L’esprit détaché et libre parcourt» l’immensité du macrocosme, mais aussi du microcosme, car le monde du minuscule prend des dimensions toutes neuves. À propos du ciron, «ce petit animal qui passe pour être un petit point», Gassendi souligne que l’invention de l’engyscope (microscope) a tout changé. Du peu que nous pouvons désormais voir, «il faut», remarque-t-il, déduire «qu’il y ait un estomac, des intestins, un foie, un cœur, un cerveau […].» (Gassendi, 2009: 174) En somme, tout ce qui est nécessaire pour faire un organisme vivant. «Mais imagine enfin  combien de particules et de petites particules il faut pour composer chacune de ces parties, et alors, je pense, tu admireras comme doit être subtile et attentive aux plus fins détails la main de la nature […].» (174) Le savant est un poète de l’invisible. L’invention (toutes les petites parties du corps qu’il faut imaginer, ces espaces dévoilés par Copernic et par Galilée) s’ancre dans un moment très particulier de l’histoire des sciences: l’ouverture à l’infiniment grand et à l’infiniment petit, ce moment où technique et imagination savantes nous révèlent notre cécité.

 

Au médecin belge Feyens qui s’interroge sur l’origine de l’âme humaine, Gassendi affirme: «Le plus que puisse nous donner notre imbécile nature, c’est de nous connaître bien; et c’est le propre d’un travail héroïque que de se retirer de là où les erreurs s’accumulent et d’avancer jusqu’à l’endroit où brille la rare vraisemblance.» (2004: 29) Le vœu d’introspection auquel invite Gassendi est un souhait d’humilité: revenir à soi et se connaître, c’est en fait découvrir qu’on ne se connaît pas, que l’on est en partie aveugles et en même temps fort désireux de tout apprendre. L’héroïsme est dans la surface de la vraisemblance. Il est dans le reconnaissance d’une réalité qui nous échappe, mais que nous pouvons tout de même imaginer et raconter, tout en restant au plus près de ce que l’existence nous enseigne. Contrairement à ce qu’espérait Platon, nous ne sortons pas de la caverne. La lumière qui brille est bien celle de l’apparence. Gassendi n’aime pas les métaphores et les fictions, je l’ai dit. Platon non plus, mais ça ne l’empêchait pas d’avoir comme personnage principal un certain Socrate qui, quand les choses se compliquaient, aimait à raconter des histoires. Gassendi fait de même: lumière du savoir, héroïsme du savant, chemin de la connaissance, élévation de l’astronome, remparts qui s’effondrent, astronome historien. Autant de métaphores et de récits qui racontent un imaginaire propre à un moment particulier de l’histoire du discours savant. Il y a bien des réalismes, car il y a des sujets qui perçoivent. Mais dans la manière d’imaginer l’invisible ou de revendiquer la possibilité de parler du visible, il y a des récits communs et propres à une période. Pour qu’il y ait réalisme, il faut qu’il y ait accord des locuteurs sur des régimes de vérité autant que sur des régimes de fiction.

Pour citer ce document:
Sribnai, Judith. 2018. « «Des réalités plutôt que des mots»: les réalismes de Gassendi ». Dans Repenser le réalisme. Cahier ReMix, n° 07 (04/2018). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/des-realites-plutot-que-des-mots-les-realismes-de-gassendi>. Consulté le 26 mai 2018.
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