Université de l'Alberta

Bruce Bégout, Régine Robin, et le curieux plaisir de la ville néolibérale

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Y a-t-il encore lieu de vouloir conjoindre aussi étroitement poétique, déambulation et habitation au cœur des étalements sans fin de l’urbanité contemporaine? Ce qu’on tentera de cerner ici est la nature de l’étrange enthousiasme qui accompagne Bruce Bégout et Régine Robin; un enthousiasme sans vraie antécédence en littérature. Se pourrait-il que le marcheur ayant accepté l’infamie de se mouvoir parmi le béton et le plastique des espaces manufacturés découvre le plaisir imprévu de créer ses propres seuils et frontières parmi une matière urbaine vierge?

Bordeleau, Benoit. 2009. «Ursa Major»
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Bordeleau, Benoit

Bordeleau, Benoit. 2009. «Ursa Major» [Photographie]

J’ai choisi ce titre, mais il est nécessaire de définir un peu ses termes pour éviter de créer de l’ambiguïté. L’idée de plaisir néolibéral est de bien des façons un bel oxymore. Qu’à cela ne tienne, c’est ce qui fait tout son intérêt. Car il est urgent d’orienter le questionnement en ce sens. Il y a un problème simple mais fondamental de la ville aujourd’hui qui est résumé, candidement, par Régine Robin dans son dernier essai Mégapolis. Régine Robin est écrivaine; elle est sociologue; elle est philosophe multidisciplinaire; elle en a vu d’autres. Et elle écrit: «[J]’adore les villes qui n’en sont pas1», «[u]ne ville quasi neuve. Moi j’aime!2», «je ne quitte jamais une ville monstre sans avoir parcouru ses banlieues3», «[j]’aime assez l’idée du vide, comme de l’éphémère, […] côtoyant le kitsch le plus échevelé4», «[c]ela fait longtemps que j’ai renoncé aux fantasmes d’authenticité5». Le problème, je le répète, est simple: comment peut-on dire de telles choses! Comment se fait-il que l’on puisse prétendre habiter l’inhabitable urbain avec le sourire fendu jusqu’aux oreilles. La prémisse de ce texte repose sur cet étonnement, qui entraîne son propre questionnement: à quel régime de représentation de la ville correspond une telle attitude ? Pour tenter d’y répondre on convoquera deux écrivains qu’il faut voir ici comme les deux faces d’une même pièce, l’une plutôt sombre, Bruce Bégout; et l’autre étonnamment claire, Régine Robin. On verra que l’urbanité néolibérale – la nôtre, depuis une trentaine d’années – correspond à un espace fictionnel distinct qui appelle des parcours narratifs et un discours critique en rupture avec le modèle du centre et de la périphérie, voire en rupture avec la ville elle-même.

 

Premier pas — la ville néolibérale et l’imaginaire

Entre la maison et la ville, il n’y aurait à bien y regarder que l’épaisseur des murs et le seuil d’une porte, c’est-à-dire le passage immédiat du lieu privé à l’espace public. Deux régimes fictionnels différents que l’on sait maintenus ensemble par la ligne subjective du récit. Mais entre la ville et le vaste, on peut supposer que le personnage littéraire, son discours, ses actions jouent un rôle moindre. À leur place il n’y aurait guère que cette foi toujours un peu vacillante mais néanmoins absolument commune placée dans la forme supposée finie de l’objet urbain. Que la ville soit un lieu matériellement limité et reconnaissable représente l’assurance qu’on ne perdra pas le sens du monde. Que la ville, à l’instar du roman, fonctionne comme une cosmogonie, comme un système contenant ses propres raisons d’être, ses tenants et aboutissants, cela malgré le chaos, le bruit et la fureur des mégalopoles, malgré les étalements commerciaux informes, malgré le primat des commodités et du flux de leurs valeurs sur la planification urbaine, voilà qui est à même de nous rassurer. Il y a dans nos esprits, tenace, opiniâtre, une idée de la ville. Il y aurait donc, forcément, sa représentation.

Ce texte s’inscrit dans une recherche plus large dont l’objectif est d’examiner ce qui arrive à la littérature lorsque ce n’est plus le cas: lorsque la ville perd sa forme, et du coup son référent conceptuel. Mais cela entraîne un autre objectif, sans doute plus pressant. Il nous faut interroger l’historicité de cette croyance. D’où nous vient le soupçon répandu que notre époque est seule responsable du délitement du tissu urbain? Lorsque Régine Robin, dans Mégapolis, se déclare «à l’unisson des villes déglinguées, des friches où le sens est en déroute, […] espaces nomades où [elle] peu[t] tailler [sa] place2», elle parle de Los Angeles et de Tokyo. Mais la ville déglinguée chez Régine Robin n’était-elle pas déjà présente dans les pages hybrides de son premier roman en forme de scrapbook, La Québécoite? «Pas d’ordre, ni chronologique, ni logique, ni logis. Les articulations sont foutues6.» On se trouvait alors non pas sur le pourtour, mais dans les quartiers centraux de Montréal, dans Outremont, Westmount, le Plateau Mont-Royal ou le Mile-End. L’indéterminé et le bric-à-brac ne sont pas le propre de la ville. Ils sont avant tout des figures de l’imaginaire. À tout prendre, ils sont les bouées auxquelles on s’agrippe lorsque les raisons d’être de l’espace urbain nous échappent. Or, comment s’en départir?

J’ai essayé d’identifier ailleurs7 certaines structures non littéraires d’un imaginaire de l’urbanité contemporaine. Structures dont les raisons d’être et les qualités extérieures à la littérature pourraient permettre, par effets de résonances, d’élargir la réflexion sur cette dernière. C’est en ce sens que la notion de ville néolibérale s’est imposée: Michel Foucault a montré que, dès le XIXe siècle, ce n’est pas exactement la ville qui perd sa forme; ce sont plutôt les moyens dont on dispose afin de penser et de gouverner son habitabilité qui entrent en mutation. L’urbanité libérale (ou bourgeoise industrielle) est née selon lui lorsque la ville a cessé d’être le lieu défini du peuple, et lorsqu’elle a commencé en revanche à devenir le lieu indéfini de la population8. Et plus une population s’accroît, moins on est capable de se représenter sa demeure. Ce n’est pas un hasard si la figure du flâneur a été inventée en fonction de cette époque de la deuxième moitié du XIXe siècle. Quand le peuple cesse d’être la norme d’une société, sa charge symbolique et sa puissance de rupture se déplacent sur l’individu seul noyé dans la foule. On remarquera l’ordre qui distinguait encore les espaces de cette époque en fonction des récits et des attitudes esthétiques. Le récit de voyage était souvent une exploration des villes pour leur valeur exotique. Il calquait son rythme, sa vitesse moyenne sur le mouvement corporel de son personnage central. La figure du flâneur a été interprétée par Walter Benjamin à l’opposé de ce modèle.

Le flâneur n’habitait pas dans le temps hospitalier de son corps en mouvement. Il était plutôt celui dont le corps et l’esprit éprouvaient les «chocs» provoqués par les nouveaux matériaux et la disposition renouvelée des marchandises dans l’espace urbain.

Le flâneur ne possédait ni ne produisait l’idée d’un beau mouvement homogène. Pas plus dans la ville que dans la forme du récit ou dans l’Histoire. Il rebondissait plutôt, d’un choc à l’autre (et on notera au passage comment André Breton a voulu instiller de l’érotisme dans ce processus de subjectivation poétique en inventant Nadja). Toutefois, la possibilité du sens urbain, en dépit de la désorientation du flâneur, était maintenue partout. Parce que ces chocs dont il est question, ce sont après tout ceux de la pensée dialectique, à savoir la contrariété soudaine de chaque chose préalablement assimilée, assortie de l’exigence d’en trouver d’autres pour que l’espace populaire continue à produire du sens. Ainsi, ce que le flâneur a fini par devenir, ce n’est ni plus ni moins que la résolution de son parcours; le retour réflexif capable d’en subsumer les accidents. Le flâneur accomplissait la conquête des hasards objectifs du monde matériel offert par la ville libérale moderne. Et à travers lui, c’était un peu la puissance du peuple qui continuait, en sous-main, d’occuper l’espace urbain commun progressivement associé à la population.

Cela, c’était il y a cent cinquante ans. Les étalements urbains infinis que nous connaissons désormais sont devenus en quelque sorte l’habitat naturel de la population; ils sont l’aboutissement néolibéral du passage amorcé dès la modernité qui définissait une tension entre le lieu concret et le champ statistique abstrait. Cette tension demeure la tendance centrale de la philosophie urbaine aujourd’hui, par exemple chez Edward Soja, Saskia Sassen, Thierry Paquot ou Olivier Mongin. Mais comment affecte-t-elle la littérature? La réponse à cette question depuis les années 1990 a été assez expéditive, ce qui explique sans doute sa fortune. Les espaces produits par l’expansion de la ville néolibérale n’appartiendraient qu’à une seule histoire: celle de leur retranchement de l’authenticité, ou du vrai, ou de la clairière de l’être heideggerienne, tout dépendant du point de vue que l’on adopte. C’est pourquoi ces espaces sont, aux yeux de beaucoup, comme l’a écrit Marc Augé, des «non-lieux9»: à savoir simplement la négation de ce qu’ils auraient dû être dans l’imaginaire. Proposition parfois juste en ce qui concerne les affects, mais qui a pour effet de bloquer tout questionnement nouveau sur la représentation. Or, on ne doit pas ignorer la leçon de Foucault. La ville néolibérale, ce n’est pas la disparition, ni même la banalisation du lieu. C’est la mutation d’un ancien rapport entre le lieu et l’action d’habiter10.  

 

Deuxième pas – Bruce Bégout et la nostalgie du lieu

Bruce Bégout, dans son essai Lieu commun, avance que la ville américaine est le parangon du non-lieu: «L’espace du Nouveau Monde a permis de construire une réalité urbaine ex nihilo, une urbanité quasi diaphane, au sens où sa signification coïncide totalement avec son édification11.» Cette description est significative, car en plus de nier la possibilité d’une historicité, elle ne laisse plus aucun espace pour la fiction. En effet, on n’est pas en mesure d’imaginer quoi que ce soit dans un espace où l’origine coïncide avec le sens. On circule, il n’y a rien à penser. Mais plus loin dans son essai, avec la figure de l’errant, Bégout déplace l’enjeu de l’urbanité américaine. Il demande: que signifie «perdre le monde?» Perdre le monde, découvre-t-on, c’est perdre la possibilité de l’événement. Et je souligne la façon particulière qu’a Bégout de le dire. Cela consiste à perdre le sens de l’avoir-lieu12. Ce qui n’a pas lieu n’est pas racontable, comme cette ville qui n’est «qu’étendue sans direction ni dimension […] où tout se présente sur un plan unique comme une sorte de continuel mur marron-gris13

Une autre façon de voir les choses est toutefois possible. Le non-lieu est très souvent le résultat d’une projection de l’imaginaire. Ce qui aplatit alors l’Amérique de Bégout, c’est le désir d’exotisme européen en tant qu’il se porte sur elle14. On n’a pas nécessairement à contester cette perception. Mais il nous faut du moins la situer dans un contexte plus large. Cela afin de mieux comprendre une chose que nous savons déjà, mais qui devient un peu paradoxale ici: Bruce Bégout est aussi un auteur de fiction, et son espace de prédilection est la ville néolibérale.

Supposons, donc, que les modes de temps narratifs que Bégout dénie à la ville contemporaine continuent d’exister sur un plan plus vaste, qu’on dira social. Les modes de récitation passés de la ville auraient alors pour noms «planification» (moderne/libérale), ou «spéculation» (postmoderne/néolibérale). Les modes de récitation futurs de l’espace urbain seraient quant à eux utopie, paupérisation, revitalisation ou décrépitude. Mais le mode de récitation présent de la ville, lui, ne s’attache plus directement à l’espace. Bégout le définit comme la «désédentarisation profonde de l’être humain15.» En d’autres mots, la ville contemporaine, sans cesser de s’inscrire dans l’Histoire, existe au présent dans la mesure où elle n’est plus habitable. Mais il reste une dernière expérience pour l’homme urbain: la marche a été remplacée par la transition, le flux. Non seulement on ne peut plus s’arrêter, mais l’espace qui nous entoure non plus. «Dès que la mobilité des capitaux et des personnes devient la valeur essentielle à la réalisation d’une tâche, tous les lieux dans lesquels cette valeur est censée transiter voire s’installer perdent automatiquement leur sens d’habitation16.» L’invention poétique de Bégout trouve ses formes et sa raison d’être dans ce système d’interprétation de l’urbain néolibéral. Les récits et réflexions de L’éblouissement des bords de routes17 offrent de la sorte un pendant à la philosophie de Lieu commun en cultivant l’art de la vignette. À la circulation sans fin des flux de valeur qui dissolvent les signes, Bégout y oppose la brièveté de l’idée unique, assortie des meilleurs mots pour en parler. L’habitabilité y est une affaire d’essais et d’erreurs, et surtout, elle commence au niveau de tous ces matériaux qui participent de l’impermanence: description de la chambre d’hôtel, «microscopie du caddie», évocation des photographies de Stephen Shore, etc.

Le monde du mouvement ininterrompu n’est représenté ici qu’en accomplissant sa conjuration: au moyen de l’instantané littéraire.

La vignette cependant est le contraire du temps narratif. C’est pourquoi il faut se tourner vers les deux plus récents livres de Bégout pour voir comment celui-ci semble renouer avec la tentation du monde dans l’espace néolibéral. Le premier est un recueil de nouvelles dites «cruelles», Sphex18. Bégout y réinsuffle du temps subjectif dans les espaces manufacturés de la ville en revitalisant un motif favorisé auparavant chez les auteurs Panique comme Roland Topor, ou surtout Jacques Sternberg. La violence étrange du récit ne dépend pas des actions des personnages; elle dépend de l’absence totale de lien entre les descriptions actantielles (fort élaborées) et les descriptions spatiales (fort élaborées). Le sous-titre que Bégout donne à son recueil, «fantaisies malsaines», recoupe sa tentative d’enchâsser une série de représentations narratives de l’asocialité dans la structure urbaine; structure dont la nature même est d’être la forme matérielle primordiale de la société. En résulte non pas un paradoxe, mais des traits fugitifs d’inconnaissable au sein du connaissable: ce qu’on a appelé ailleurs de l’inquiétante étrangeté19. Sommes-nous vraiment surpris, suite à cela, de voir que le plus récent livre de Bégout est une variation sur le thème de l’utopie? Le ParK20 est une île qui condense tous les dispositifs concentrationnaires, ou forains, ou de villégiature connus. Un espace absolument connu qui n’est finalement qu’un vaste champ de prévision, de maintien et d’intervention pour des pouvoirs invisibles. L’espace néolibéral par excellence, non pas dans le futur mais quelque part, c’est-à-dire partout.

 

Troisième pas – Régine Robin et l’enthousiasme de l’espace

Régine Robin s’interroge de la même manière que Bruce Bégout. «Pourquoi la poétique des mégapoles est-elle encore, en grande partie, hors de portée de notre imaginaire21?» La différence est qu’il faudrait, selon elle, envisager une mutation dans notre rapport même à la poétique. Ce que l’on peut encore dire de la ville néolibérale est une chose; ce qu’elle dit sur nous, sur notre propre capacité à parler, en est une autre. Il y a eu dans le passé, en effet, une ville par excellence de la littérature. «L’écriture de la ville, tous les grands écrivains du XIXe siècle l’ont tentée22.» Cette ville était historique, patrimoniale ou industrielle, et elle exerçait une force d’inclusion centripète sur les désirs qui s’en approchaient. Comment écrire sur la ville d’aujourd’hui sans reconduire la mémoire et les tics de cette ancienne urbanité littéraire? La réinvention de l’exotisme qu’accomplissait déjà Régine Robin dans La Québécoite s’est muée en un goût de l’étrangeté encore plus profond. Les lieux désormais absolument connus parce que fonctionnels, laids, kitsch et banals sont ceux qui exercent le plus de magnétisme dans son écriture. Mégapolis contient des récits de déambulation le long des autoroutes de Buenos Aires, dans les friches postindustrielles de Londres ou dans le centre-ville de Los Angeles. «[D]’ailleurs plus de rues, mais des esplanades, des espaces, des centres commerciaux, des surfaces23.» Partout, Robin veut savoir à quoi peut bien ressembler la vie quotidienne d’un espace dont on n’expérimente soi-même que la valeur de transition ou de commodité; un espace dont on reconnaît chacun des signes mais qu’on n’arrive pas à s’imaginer habiter. L’enthousiasme de Régine Robin consiste à montrer que l’avoir-lieu dans la ville postindustrielle dépourvue de tradition esthétique se résume à la présence même de l’écrivain, mais seulement dans la mesure où celui-ci arrive à se départir de la nostalgie du lieu: «Le poète passe son temps désormais à parer les chocs, à s’escrimer avec les mots pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Pourra-t-il transformer le choc en expérience digne d’être racontée24?» Seuls quelques-uns, à en croire Robin, auraient choisi d’oublier ainsi la ville pour parvenir à exister dans l’urbain — Patrick Straram à Montréal; Iain Sinclair à Londres; George Perec ou Philippe Vasset à Paris. Et non: pas Julien Gracq à Nantes, malgré le titre et la valeur fréquemment citée en exemple de son essai La forme d’une ville. Lui n’aurait cherché qu’à maintenir la forme de la ville ancienne dans la texture du temps contemporain.

Clairement, on ne flâne plus comme naguère chez Régine Robin. Désormais, on est à l’affût: on est curieux, voyeur, et guilleret. «Jouant […] de la confusion entre passé et présent, entre destructions urbaines et reconstructions, entre imaginaire et réel, je déambule dans cette ville immense, perdant mes points de repère25.» Parce que la ville contemporaine est neuve, croit Robin, nous sommes en mesure de trouver partout les signes épars et encore opaques de son édification. Devant chaque chose, on peut s’interroger sur les conditions matérielles ou sociales de sa création et de son devenir, comme sur l’abîme ou la proximité qui la sépare de l’histoire intime. On est fasciné par l’embrayeur fictionnel que peuvent receler chacun de ces non-dits. C’est donc dans la matière même de la ville que s’enracine le récit. Pas dans ses rues ou ses boulevards; plutôt dans son terreau, dans ses matériaux solides ou malléables, dans ses types de luminosités, dans ses surfaces réfléchissantes, dans ses sécrétions, dans les divers états qu’y prend la matière. Il y a certes un peu de Zola là-dedans. Et pourquoi pas. Sauf que l’espace n’est plus du tout le même.

Il n’y a plus vraiment de centre et de périphérie qui viendraient structurer, et en quelque sorte subsumer les rapports d’attraction et de diffusion de la matérialité et des affects dans l’espace du récit.

Ce dernier continue de se développer alors que l’objet-ville a disparu. Robin se demande: «À quoi avons-nous affaire à cinquante ou soixante-dix kilomètres, voire plus, de la ville? Un paysage déjà très urbain semé de terrains vagues […], de parkings à étages, d’étendues désolées, de garages26». Hors de la ville, il y a donc encore de la ville. Il y a un régime urbain qui englobe et incorpore de façon désordonnée tous les autres régimes de notre phénoménologie de l’habitation. La maison et les vastes étendues continuent d’exister par épisodes irréguliers dans les couronnes de la ville contemporaine. On sait que plusieurs – la majorité, à vrai dire – y habitent. Et on a de plus en plus de peine à se représenter la frontière où l’étalement prendrait fin. Si bien que notre conception dominante du vaste, naguère l’apanage des étendues naturelles inhabitées, emprunte dorénavant une bonne partie de ses modèles aux grandes villes globalisées. L’espace conserve bien certains de ses repères. Mais son expérience quotidienne est devenue une affaire de matériaux, de chatoiement, de diagonales, ou encore d’ennui. L’après-ville de l’imaginaire littéraire naît de la sorte dans la disposition d’esprit de celui qui, selon Régine Robin, fait retour sur les conditions d’émergence de la ville néolibérale afin de s’y mesurer à armes égales.  

 

Piétinement (conclusion)

La critique culturelle française recommence à peine à écouter l’enseignement d’Henri Lefebvre. Pourtant, dès 1967, dans Le droit à la ville, celui-ci avait suggéré une voie de traverse entre les villes nouvelles et l’imaginaire. Ce qu’on appelle l’urbain n’est pas un espace délimité. C’est la médiation entre le niveau de l’habitat/habiter et le niveau général étatique. En d’autres mots, l’urbain est la manifestation du moyen terme entre ce que Lefebvre appelle une œuvre de l’imaginaire et une logique de l’habitat27, entre un faisceau de désirs et une pratique de la gestion et du maintien des limites. Médiation entre le niveau de l’habitat/habiter et le niveau étatique, la ville est donc toujours œuvre et praxis. Or, «la difficulté majeure, théorique et pratique, vient de ce que l’urbanisation de la société industrialisée ne va pas sans l’éclatement de ce que nous appelons encore “la ville”. La société urbaine se [constitue] sur les ruines de la ville28.» Force est de reconnaître avec Lefebvre que l’urbain ne se limite pas, de la sorte, à la ville en tant que telle. Le développement urbain est inégal, mais ses conditions de production sont généralisées. Alors oui, il y a de la ville en campagne; il y a des grappes d’urbain qui parsèment les vastes étendues des territoires culturels. On trouve un peu partout sur ceux-ci la subsistance d’interconnexions urbaines passées, ou la prémonition de chantiers à venir. C’est quand il prolifère ou se dégrade, quand il avance ou recule sur le territoire que l’urbain produit les contextes à chaque fois inédits de son habitabilité. Je dis «à chaque fois inédits», car l’autre versant de l’indéterminé, c’est la curiosité et l’invention: c’est le début de la fiction, de la prémonition et de la généalogie. Plus l’espace se fait anonyme, plus il subsiste devant lui des «mais qu’est-ce que c’est?», des «mais qui peut bien vivre là?», ou des «mais quelles histoires ont-ils à raconter?» Habiter tout cela en poète, c’est habiter l’urbanisation; c’est habiter une œuvre collective en même temps qu’une espèce de combat singulier. Et les deux n’ont pas de fin.

Pour citer ce document:
Laforest, Daniel. 2012. « Bruce Bégout, Régine Robin, et le curieux plaisir de la ville néolibérale ». Dans De marche en marche, habiter le monde. Cahier ReMix, n° 2 (juillet 2012). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/bruce-begout-regine-robin-et-le-curieux-plaisir-de-la-ville-neoliberale>. Consulté le 16 décembre 2017.
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