Diversité artistique Montréal

Art et anthropologie en dialogue: une résonnance réciproque pour comprendre le réel

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J’ai, durant tout mon parcours académique d’étudiant puis d’enseignant chercheur, été frustré de ne pouvoir refaire vivre mon expérience de terrain dans le rendu de mes travaux.

Et bien que j’ai réussi à insérer 76 photos dans mon travail de thèse, quelques 650 autres sont passées à la trappe, tout comme plusieurs vidéos, des écoutes situationnelles enregistrées sur les lieux de mon objet d’étude, des croquis, des accents typiques et autres intonations de voix encapsulées dans des entrevues avec les personnes que j’ai écoutées des heures durant. 

J’ai eu l’impression toute ma carrière de défendre une posture qui me semblait pourtant aller de soi. Bref, j’ai perdu tout un matériel brut que j’avais envie d’explorer sous un angle non convenu, tel un créateur1 qui s’essaye dans sa liberté d’être avec ses sujets, ses matériaux, ses inspirations, ses folies… Le dogme universitaire et son corollaire de l’écriture scientifique m’ont amené à m’éloigner d’un format académique pour me concentrer sur des projets anthropo-sensoriels de recherche-co-création. C’est le cas de l’exposition sur l’habitat traditionnel guadeloupéen que j’ai pu réaliser avec un artiste et dans laquelle nous avons pu explorer d’autres voies pour exprimer un contenu ethnographique différemment. Cette incursion réciproque m’a fait comprendre combien la croisée des chemins anthropologiques et artistiques était porteuse de sens et participait à appréhender le réel selon d’autres codes, d’autres matières, d’autres visions, sans pour autant enlever à la qualité d’enquête de l’ethnographe.

Inga, réalisation de  Kando, 2018, in TicArtToc #10

Deux décennies plus tard, en tant que directeur général de Diversité artistique Montréal (DAM), un organisme dédié à l’accompagnement en développement de carrières d’artistes professionnels immigrants, j’ai la chance d’être activement ancré à l’intersection de l’anthropologie et de l’art. Et plus que jamais je me rends compte des ponts essentiels entre les deux. C’est ainsi que j’ai pu créer la revue TicArtToc, un espace dédié à la réflexion et à la création artistique qui laisse les uns et les autres s’entrecroiser dans un univers ouvert, comme une co-création d’une œuvre artistique en train de se faire. A travers cette démarche, nous avons pu explorer un processus de mise en image artistique de et par la pensée de l’artiste, explorer un processus de traduction visuelle pour art-er2 la pensée des auteur-e-s non artistes et finalement nous avons pu aussi, par l’art et à travers une pensée plurielle, diversifiée et migrante, questionner l’égo politique du savoir3 en décentrant le regard esthétique. Car la majorité des artistes qui y participent sont des artistes immigrants qui regardent le monde avec leur créativité culturellement située dans l’ailleurs et proposent une façon de faire ou de penser l’art différente et en dehors d’une vision américano-centrée. Le lointain s’approche et propose une rencontre esthétique tout en restant à l’écoute d’une autre œuvre, littéraire, pour s’en inspirer. Ainsi, huit ou neuf artistes en art visuel (peintres, illustrateurs, photographes) font partie d’un comité dit de production4 qui, à chaque numéro, complète le comité de rédaction. Ensemble, et selon leur niveau de français –certains sont arrivés au Québec depuis peu–, ils se partagent la lecture des textes et selon leur compréhension, parfois incomplète, ils mettent en image tous les articles (ou en son dans certains articles en version numérique) à leur manière et selon leur style, pensée, créativité ou médium. Cette participation collective est ensuite revue par le directeur artistique, le graphiste et les artistes eux-mêmes pour figurer la mise en page de l’œuvre dans son ensemble. Se joue donc ici des regards croisés de penseurs et d’artistes qui éclairent des enjeux contemporains en mettant chacun leurs intérêts dans une compréhension du réel.

TicArtToc est donc une revue en aparté5 pour et par le milieu des arts et des penseurs qui relie les savoirs anthropologiques aux artistes et inversement, et propose, par sa co-création, une œuvre en soi dont la performance artistique d’exister ainsi serait une restitution possible d’un contenu ethnographique vivant. Elle est un moment de recherche co-construit qui favorise le moment heuristique selon la formule de Bernard Müller. En marge de l’institution, elle pose les questions suivantes pour une académie encore trop souvent figée dans des méthodes dont le classicisme restreint toujours l’ethnologue explorateur: quelle valeur peut-on accorder à la restitution du sensible par l’art? A quel point doit-on s’affranchir de l’institution pour faire exister cette réincarnation du sensible? Quel engagement doit prendre l’institution dans cette réincarnation possible?

Si je n’ai pas les réponses, il n’en demeure pas moins qu’il faut les poser pour que cette discipline se sauve elle-même et laisse entrer l’artiste en scène. Il est peut-être le seul à pouvoir nous aider à retrouver ce sensible perdu. Il est le seul à regarder le monde par l’intuitif et à offrir une compréhension délicate de nous-mêmes. Suivons ses traces et n’ayons pas peur de nos actes créateurs pour qu’à notre tour, nous puissions parler du monde sans forcément l’écrire ou, si nous l’écrivons, sans perdre la force du vécu… Ouvrons-nous aux écritures sensibles, aux pluralités de ces écritures qui proposent sans nul doute un partage polysensoriel de l’intime.

Risquons-nous à encapsuler le réel différemment, à être des témoins-passeurs en retrouvant la mission poétique qui est la nôtre. Pour aller à la rencontre du monde et créer des ponts. Retrouvons le sens du risque, de la résistance, de l’écriture pleine, esthétique et chargée des sens multiples croisés au détour de nos expériences frondeuses. Resserrons les rangs et militons pour un point de vue situé, subjectif, sensible, toujours au plus près de l’expérience pour qu’enfin, elle ne s’échappe pas. Les artistes ou les créateurs que nous sommes devons retrouver ce chemin de «l’être avec» en nous éloignant de celui qui consiste actuellement à  «faire pour».

L’âme exilée, réalisation de Chlag Amraoui, 2017 in TicArtToc #9

 

Pour citer ce document:
Pruneau, Jérôme. 2018. « Art et anthropologie en dialogue: une résonnance réciproque pour comprendre le réel ». Dans Les mises en scène du divers. Rencontre des écritures ethnographiques et artistiques. Cahier ReMix, n° 09 (11/2018). Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/art-et-anthropologie-en-dialogue-une-resonnance-reciproque-pour-comprendre-le-reel>. Consulté le 11 décembre 2018.
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