Université du Québec à Montréal

Une évasion paradoxale: le fantastique de John-Antoine Nau

Articles des chercheurs
Année de parution:
2015

Force ennemie (1903) de John-Antoine Nau, livre tombé dans l’oubli comme son auteur, a pourtant remporté le premier Goncourt. À cette époque, il est vrai, on n’imaginait pas l’importance institutionnelle que prendrait ce prix. Pour l’occasion, trois journalistes s’étaient déplacés et furent informés par la caissière du restaurant Champeaux que le jury venait de s’entendre sur le nom du lauréat. Le livre aura droit à un tiers de colonne dans Le Figaro. C’était encore bien peu1.

N’empêche que le roman emporta l’adhésion et même l’enthousiasme de plusieurs membres du jury: il gagna le prix dès le premier tour, grâce à l’appui d’Octave Mirbeau, de Rosny aîné, de Lucien Descaves et de Huysmans, qui disait encore, des années plus tard: «C’est encore le meilleur que nous ayons couronné» (cité dans Descaves, site web sans pagination).

Les rares propos actuels sur ce roman sont contrastés: lors de la réédition numérique, François Bon, avec un franc enthousiasme, écrivait: «on est abasourdi de la violence, de l’élan, de la langue» (Bon, 2012). Patrick Rambaud, pourfendeur des assaillants du prix Goncourt (qu’il a lui-même remporté en 1997), prend chevaleresquement la défense de son premier lauréat, considérant Force ennemie comme un «chef-d’œuvre de science-fiction avec un style nerveux, inventif et féroce» (56). Plus nuancé, Gerald Prince évoque la «transcription (laborieuse) de différents parlers français» et plus loin un «mélange de comique et d’horreur qui peut (fugitivement) évoquer Céline ou la Série Noire» (19–20).

Force ennemie, il est vrai, n’évite pas toujours la caricature. Pourtant, il pique l’intérêt, ne serait-ce, en premier lieu, que par la question générique qu’il soulève: peut-on vraiment le considérer, comme l’affirme Patrick Rambaud, un roman de «science-fiction»? Dans cette question réside une partie de l’intérêt du livre de Nau, et le récit reconduit l’interrogation sans jamais la résoudre. De cette indétermination générique découlent deux conséquences pour le moins passionnantes: d’une part, un peu à la manière de Jean Ricardou des années plus tard dans son roman polydiégétique La Prise de Constantinople, on se retrouve devant des univers diégétiques difficilement compatibles qui peuvent, a priori, s’exclure l’un l’autre, et d’autre part, les tentatives constantes de résolution du lecteur changent, au gré de ses hypothèses, la nature des énoncés et sa compréhension de l’univers. Pour le dire autrement, le roman inquiète. Ainsi, dans Force ennemie, nous sommes à la fois dans le présent de la France au tournant du XIXe siècle et dans un autre espace-temps qui détermine la diégèse du roman, celui d’un extraterrestre qui s’évade de sa planète pour se fondre dans un univers temporel différent. S’agit-il, dès lors, d’un roman de science-fiction, d’anticipation, d’un roman fantastique? On pourrait tout aussi bien le lire comme un roman psychologique ou même un roman social, comme je tenterai de le démontrer plus loin. Mais cette ambiguïté permet justement de maintenir l’intérêt jusqu’à la dernière page.

 

Un esprit qui se dédouble

Le personnage central, Philippe Veuly, narrateur autodiégétique de Force ennemie, se réveille un jour dans une maison de santé. Dès la première phrase, il s’exclame: «Quel étrange réveil! Certes, je connais cette chambre, mais il me semble bien qu’il y a des mois, peut-être des années que je ne l’ai vue!» Pourtant, un employé de l’endroit que nous connaîtrons seulement sous le nom de Léonard, lui affirme: «C’est M’sieur vot’cousin qui vous a ‘apporté’ l’autre jour!» (Nau, 9) En fait nous apprendrons plus tard que son cousin a profité de son état parfois étrange pour le faire enfermer car il était jaloux de l’attention que son épouse lui portait. Nous sommes à Vassetot, en Normandie. Veuly se trouve enfermé à cet endroit depuis deux semaines seulement. Son rapport au temps et à l’espace paraît brouillé: il évalue mal la durée de son séjour et n’a qu’un souvenir confus de la pièce dans laquelle il habite pourtant depuis deux semaines. Le lecteur a dès le départ l’impression d’un individu désemparé, hors du temps et de l’espace communs, malgré sa volonté constante de démontrer sa complète lucidité et le bon fonctionnement de son esprit rationnel—topos fantastique obligé, de Poe à Maupassant. Il sera examiné au cours de son séjour par deux médecins à l’opposé l’un de l’autre: le bon docteur Froin, un humaniste, et Bid’homme, un homme agressif dont la santé mentale ne paraît pas très bonne.

Léonard lui fera rencontrer différents patients de l’établissement, chacun exhibant sa petite particularité, c’est-à-dire son trait de folie, avec pour symptôme principal, le plus souvent, une capacité de divagation extraordinaire. L’un d’entre eux inspire à Veuly l’idée d’une «force ennemie,» présente, à l’état de germe, en chacun de nous. Veuly est même convaincu d’être une cible de choix: «Oui, la FORCE ENNEMIE existe! Elle s’empare souvent de moi, me pénètre, m’envahit, puisque je vois tout à coup des choses troubles, effroyables, dont les éléments n’étaient pas en moi et qu’aucun mot du langage humain ne peut traduire» (Nau 58)2. Certes, en esprit rationnel, Veuly croit un temps qu’il n’y a là qu’hallucination—jusqu’à ce que la force s’incarne véritablement en lui. Bientôt, en effet, il se sent possédé par un être hostile et cruel. Kmôhôun, extraterrestre projeté d’un autre espace-temps, ayant fui l’insupportable et violente planète Tkoukra, s’installe dans son corps en attendant de trouver mieux, car il n’apprécie pas tellement les lieux, pour reprendre le ton sarcastique qu’il utilise lui-même. 

Les liens entre Veuly et celui qui habite maintenant son esprit –si ce n’est son corps– se révèlent rapidement tendus. Il poussera d’ailleurs Veuly à avoir des comportements peu conformes à ses manières habituelles. D’abord en paroles, mais aussi, de façon plus grave, en actes. S’il en fait un Don Juan, qui profite d’une employée de l’asile, il ira plus loin, jusqu’au viol d’Irène, une patiente pour qui Veuly a pourtant beaucoup d’estime et même de l’amour. «Le parfum de cette chair affriolante nous enrage, Kmôhoûn et moi et—brusquement—c’est le viol bestial et délectable, sauvagement exquis. Ai-je su, une seconde, alors, si Kmôhoûn était présent ou non!» (Nau, 187).

Le «nous» en italiques dans le texte (cette utilisation accentuée du pronom reviendra à plusieurs reprises dans le roman), amplifie la connivence entre les deux esprits. Et cette ambiguïté devient explicite dans la dernière phrase—à quel point Kmôhoûn est-il responsable du viol? L’interrogation laisse la porte ouverte aux interprétations, et l’on peut l’étendre à l’ensemble de leur étrange relation contrainte.

Au fil de la folie, ou de la cohabitation extraterrestre pour ce qu’on en sait, Kmôhoûn pousse Veuly à fuir l’établissement, mais les cris d’Irène le feront repérer. Il est alors enfermé à double tour et Kmôhoûn en profite, lui, pour s’évader quelque temps: «Je vais aller revoir ton fameux Paris où j’ai passé récemment quelques si bons jours et quelques si bonnes nuits […]» (Nau, 193).

Quand, après des jours de confinement, on le laisse à nouveau se promener dans le parc de l’établissement, Veuly apprend à regret le départ d’Irène. Son mari, un notable du nom de Letellier, a décidé de la sortir de la maison de santé, en étouffant au passage le scandale dont Veuly et son occupant se sont rendus responsables. Mais Veuly n’a guère confiance en Letellier: homme de pouvoir, représentant d’une norme bourgeoise, il a tout pour rebuter le narrateur, lui-même marginalisé et même ostracisé en tant qu’individu déclaré fou. Voilà une autre raison de fuir: aider Irène à échapper à cet horrible mari qui a un fort ascendant sur elle et la manipule.

La deuxième tentative d’évasion sera la bonne: grâce au brusque, mais fort à propos retour de Kmôhoûn, le narrateur parvient à s’échapper. Il se réfugie d’abord à Paris chez son frère qui, pourvu des meilleures intentions du monde, lui propose de lui faire consulter son médecin, lui assurant par là un suivi médical. Mais Veuly craint sa belle-sœur et l’environnement bourgeois (et par le fait même normatif, dans le contexte de l’époque) de son frère. Il est influencé en cela par l’extraterrestre qui vit en lui et ne cesse de le prévenir de ce qui risque d’arriver, en véritable voyant). Voilà pourquoi il décide de prendre une fois de plus la fuite. Grâce à son frère cependant, il a appris que Letellier, maintenant élu, ne cesse d’agacer le gouvernement qui a décidé de se débarrasser de lui en le nommant gouverneur d’une possession lointaine (ce sera en l’occurrence la Guadeloupe) et que, par ailleurs, les malheurs de son épouse, de plus en plus dépressive,  ne cessent de s’amplifier.

De son asile de Normandie, Veuly s’est échappé vers Paris; le voilà maintenant en route pour la Guadeloupe. Puis, une fois arrivé, il se sauve du navire sur lequel il a été embauché en France, dans le but de retrouver Irène, et de secourir cette jeune dame sans défense, soumise à la volonté de son mari. Il apprend sur place, grâce à une connaissance croisée providentiellement, qu’elle va mieux. Il la retrouve, mais il a l’impression d’avoir affaire à une autre femme. Elle a changé au point où il peine à la reconnaître. «L’ancienne» Irène a maintenant disparu pour laisser place à un individu plus énergique, frondeur, indépendant.

Elle l’entend s’approcher, se tourne vers lui, l’accuse d’avoir voulu lui faire peur et lui intime l’ordre de déguerpir. Voilà qui attise la colère de Veuly, car cette femme n’a définitivement plus rien de commun avec la «‘petite princesse’ craintive» qu’il vénérait d’autant plus qu’elle semblait facilement malléable. Fragilisé face à cette femme de caractère (un aliéniste de l’époque dirait certainement «une hystérique»), il s’en prend à elle et l’attaque violemment. «Ces paroles allument en moi une insane et furibonde colère immédiatement attisée par Kmôhoûn. Malgré mon trouble, je lis, je suis forcé de lire dans l’âme du Tkoukrien mieux que dans la mienne propre. Lui aussi est enragé contre cette femme qui se permet de lui apparaître différente d’elle-même» (Nau, 339). La misogynie semble partagée entre Veuly et l’extraterrestre. Sa colère surgit d’ailleurs cette fois avant d’être attisée par Kmôhoûn, comme on peut le lire, alors que ce dernier se contente de jeter de l’huile sur le feu. L’adverbe «immédiatement» laisse croire à une quasi-simultanéité; il n’empêche que cette précision permet de sous-entendre que les sentiments orageux de Veuly précèdent bel et bien l’intervention de Kmôhoûn.

Le deuxième acte rejoue le premier en pire: Veuly martyrise Irène jusqu’à vouloir la tuer. Or, au dernier moment l’être qui vit en lui le quitte: «le néfaste Kmôhoûn, le glaçant fantôme […] vient de s’élancer hors de moi, de me délivrer de sa présence ‘à jamais’, a-t-il grondé […]» (Nau, 341). Veuly se sauve (de nouveau) sans avoir commis l’irréparable, se cache et se retrouve encore à travailler sur des bateaux, après un nouveau séjour dans un hôpital psychiatrique. Rentré en France après un long voyage, il retrouve son frère et insiste (rare moment de lucidité) pour se faire enfermer à nouveau à l’asile de Vassetot, où il passe le reste de ses jours. Après des détours par Paris, la Martinique et la Guadeloupe, le roman se termine par un retour à la case départ: l’évasion et les voyages le reconduisent en définitive dans le même espace clos que le lecteur découvrait à la lecture de l’incipit. Les nombreuses aventures de Veuly, parfois abracadabrantes,  s’abolissent à la fin comme s’il s’agissait d’un rêve.

 

Un statut irrésolu

Toute l’activité du roman, dans un premier temps, semble produite par cet extraterrestre nécessairement étrange, d’un ailleurs impossible à déterminer (une planète inconnue, un monde où la temporalité ne s’évalue pas de manière causale) et qui projette parfois Veuly hors du temps. Ce pouvoir très particulier explique certaines crises du narrateur qui «échappe» littéralement au monde qui l’entoure puis y revient, sans trop savoir où il a pu aller. La première phrase du roman (citée plus haut) est importante et oriente déjà la lecture. Veuly a l’impression d’avoir voyagé très loin dans le futur. Il ne croit pas avoir vu cette chambre depuis des mois, sinon des années, alors qu’il ne s’y trouve en réalité que depuis deux semaines. D’ailleurs, il semble intéressant de noter que le rapport au temps, à sa diffraction, n’est en rien didactique; le passage du temps et l’ambiguïté de la durée restent des questions floues alors qu’à la même époque, la machine à voyager dans le temps (H.G. Wells) ou encore certaines anticipations des plus réalistes, règnent sur la science-fiction. Ici, on est littéralement perdu dans le temps.

L’intérêt de Force ennemie tient à l’absence de résolution face à la tension maintenue entre Veuly et Kmôhoûn. Est-ce un roman où un personnage voyage dans le temps, déchiré entre deux univers? On peut aussi très bien voir dans Force ennemie l’emprise d’un extraterrestre sur un terrestre, une version introspective de la guerre des mondes, où le combat a lieu dans un même corps. Cependant, rien n’empêche de lire à travers cette histoire l’expression d’une maladie mentale, un trouble dissociatif de l’identité. Si le diagnostic précis à ce sujet est récent3, il existe depuis longtemps des symptômes similaires à cause desquels les gens se pensaient possédés par des esprits. Au XIXe siècle, comme on le sait, à la suite de l’engouement pour le mesmérisme, la parapsychologie et l’hypnose, la littérature fantastique voit surgir des phénomènes qu’on peut apparenter à la dissociation de l’identité, sans compter les cas de Doppelgänger, de Hoffmann à Gautier en passant par Poe ou Stevenson. On pense aussi bien sûr au Horla de Maupassant. La psychiatrie, puis bientôt la psychanalyse en développant des réflexions sur l’inconscient, vont s’intéresser à ce flou. 

Le narrateur a souvent du mal à évaluer précisément le rôle joué par l’entité extraterrestre qui l’habite, et il y a dans l’ensemble de ce roman un étrange pas de deux entre le «nous» et le «je»: «Je sens à ne m’y tromper que je ne suis plus ‘seul en moi’. […] Je suis obsédé par une présence insupportable—même quand l’Être ne me tourmente pas violemment […] Cet être semble assagi depuis quelques heures, mais il me parle à présent. Puis-je dire qu’il me parle? Il n’a pas de voix! Mais il me suggère des mots parfois assez… bizarres qui traduisent sa… pensée» (98). Pourtant, à partir exactement du moment où Veuly se fait cette réflexion, Kmôhoûn lui parle et s’exprime d’une manière claire qui, même si son vocabulaire n’est pas toujours châtié, rappelle le style du discours de Veuly. Quand ce dernier s’apprête à traverser l’Atlantique et évoque «Mon ou notre départ…» (296), il affiche une forme de dissociation, qui sera maintenue tout au long du roman. Serons-nous un ou deux? Il réagit comme s’il ne savait jamais si Kmôhoûn était là ou non. Avant de revoir Irène, il se demande comment il agira lorsqu’il sera près d’elle et se voit pris d’un doute qui l’épouvante. Il ajoute: «Je deviens, bien sûr, de plus en plus dément: pourvu qu’un accès de folie furieuse ne s’empare pas de moi avant que je L’aie revue, rien que revue» (297). Il ne s’agit plus ici d’un choix entre «je» ou «nous», mais bien d’une réflexion de Veuly lui-même sur son état. Le voilà fou et conscient de sa folie, aliéné et conscient de son aliénation, analysé et analysant, à la manière du capitaine Achab déclarant dans Moby Dick: «Ma folie est cette folie sauvage qui ne se calme que pour mieux s’étudier et se comprendre» (Melville, 222). Veuly fait cette déclaration sur sa démence à un moment où Kmôhoûn ne se trouve pas en lui—du moins l’affirme-t-il. Mais peut-on faire confiance aux propos d’un homme qui lui-même se déclare fou, qu’il soit ou non habité par une présence extraterrestre? C’est la double contrainte intéressante du roman: Veuly est-il devenu fou à cause de la présence de Kmôhoûn, ou bien l’existence déclarée de ce dernier signale-t-elle une crise particulièrement aiguë d’une folie présente auparavant? Et à partir de cette question, comment envisager ce roman? Roman naturaliste mâtiné de décadentisme, roman psychologique rappelant par moment Paul Bourget, roman d’anticipation ou de science-fiction? John-Antoine Nau laisse son lecteur décider. Ou plutôt, le laisse dans l’expectative.

À cette ambiguïté générique se superpose une ambiguïté sur le statut même du texte. Force ennemie s’ouvre sur un «Avertissement», signé par un certain J. Ant. Nau qui commence ainsi: «Je prie les amis inconnus qui voudront bien me, ou plutôt nous, lire de ne pas réclamer d’urgence, mon internement à Sainte-Anne ou dans tout autre asile» (11). Il ne fait, écrit-il,  que présenter le manuscrit qu’un aliéné, avant sa mort, lui a demandé de publier après l’avoir revu. D’entrée de jeu, donc, le présentateur, tout en insistant pour dire qu’il n’est pas fou, adoptant une position défensive, reproduit le phénomène de dissociation (me/nous) qui habite le texte de Veuly. Il se contente de présenter, écrit-il, «l’œuvre d’un aliéné à demi-lucide» (11). Être «demi-lucide» suggère déjà un statut équivoque. Mais l’ambiguïté tient aussi à l’authenticité du texte. Comme John Ray dans l’avant-propos de Lolita de Vladimir Nabokov, lui-même aux prises avec un cas psychologique singulier, qui affirme n’avoir effectué que «quelques corrections mineures», le monsieur Nau qui signe ce texte indique avoir proposé des retouches qui «n’ont porté que sur des détails» (11). S’agit-il d’un euphémisme? L’auteur étant mort sans poser son imprimatur sur le texte, personne ne peut le confirmer. Le signataire de cet avertissement suggère au lecteur qu’avant sa mort, Veuly lui a demandé de publier le texte après l’avoir revu. Ce dernier mot, en italiques, semble appuyer l’importance des corrections effectuées—et permet peut-être d’adresser un clin d’œil au lecteur. D’autant plus que J. Ant. Nau insiste auprès de ce dernier en affirmant que lorsqu’il lira des finesses d’expression, une phrase dénotant de la délicatesse de sentiments, de la hauteur morale, il faudra lui attribuer ces passages. Il semble trop fier de son style pour laisser le manuscrit de Veuly en l’état4; mais c’est beaucoup donner d’importance à une énigme ludique autour d’un pacte pragmatique aussi factice qu’ironique. N’empêche: cette stratégie en révèle beaucoup. C’est la licence de mentir que nous demande l’auteur dans le péritexte avec ce que Gérard Genette nomme une «préface auctoriale authentique dénégative» (Genette 192). Le mensonge est simple parce que liminaire: faisons comme si l’univers décrit appartenait au nôtre, en acceptant que son auteur présumé, Veuly, soit au même niveau ontologique que moi-même, auteur réel. Ce faisant, Veuly, en regard du statut du texte dans la réalité, affecte le même statut que Kmôhoûn en regard du discours et des actions du narrateur dans la fiction: la folie de l’écrit est ou bien le fait d’un autre, ou bien le fait de celui qui, pragmatiquement, prend la parole. Veuly parle, Nau écrit, mais Nau soutient que Veuly écrit comme Veuly soutient que Kmôhoûn parle. On mesure bien l’inquiétude euphorique des jurés du Goncourt devant cette profondeur de champ.

Les choses se compliquent davantage lorsque le lecteur arrive à la fin du manuscrit: il découvre une lettre d’un médecin qui s’insurge contre les propos tenus dans le texte, jure ses grands dieux que la maison de santé n’a pas été fondée par le docteur Froin, le psychiatre humaniste qui a travaillé avec Veuly, mais bien par lui, le docteur Le Joyeulx des Eypaves [sic], que ce manuscrit est bourré de faussetés et de calomnies, bref qu’il s’agit d’une pure invention, sans fondements. Voilà pourquoi il exige un avertissement en tête de publication. Évidemment, rien ne nous prouve que ce n’est pas le médecin lui-même qui ment: on le voit mal entériner les méthodes qu’on utiliserait dans cette maison de santé, selon le manuscrit de Veuly. Kmôhoûn existe-t-il? Veuly est-il malade? Le manuscrit a-t-il été modifié, et jusqu’à quel point, par un certain Nau qui l’offre à un éditeur? Le médecin ment-il pour se protéger? Au lecteur de se faire une opinion, il n’aura pas de réponse.

 

Kmôhoûn, symbole d’une rupture sociale?

On pourrait avancer l’hypothèse que Veuly a au moins l’avantage de ne pas être enfermé dans un rôle: il a la capacité, involontaire ou non, d’y échapper, de s’évader (le verbe a ici valeur métaphorique) du statut qui est le sien, à savoir celui d’un bourgeois devant répondre à des normes sociales strictes. Projetée (peut-être) dans le monde d’une entité extraterrestre, la narration permet une critique caustique, à travers le milieu asilaire, de la grande bourgeoisie de l’époque. Veuly ne peut rentrer dans le rang, et on le traite comme un pestiféré. C’est son originalité—encore une fois, volontaire ou non—de se trouver, pour des raisons qui restent ambiguës, en marge d’une bourgeoisie qu’il connaît. Symptomatiquement, les descriptions sont plus «nettes,» plus «claires» lorsque Veuly fréquente un milieu bourgeois dont il perçoit bien les impostures et les manèges. Comme l’écrit Philippe Hamon, «[d]ans le texte lisible-réaliste, la description est aussi chargée de neutraliser le faux, de provoquer un ‘effet de vérité’ (un ‘faire croire’ à), de même d’ailleurs que dans les ‘enclaves’ réalistes (leurres ou résolution de l’énigme) du texte étrange ou fantastique» (Hamon, 51). L’effet de vérité s’exprime d’autant mieux que Veuly décrit dans ces pages ce qu’il connaît le mieux. Il insiste, avec un certain détachement, sur ces «détails superflus» qui créent l’effet de réel5. Cette bourgeoisie se présente dans le roman à travers l’hypocrisie de son cousin, qui le fait enfermer parce que son épouse s’attache un peu trop à Veuly, ce qui ne manque pas de le piquer; il en profite pour vider le compte en banque du malheureux, lui enlevant, dans la logique bourgeoise, tout pouvoir d’action. La bourgeoisie apparaît également dans le mépris de sa belle-sœur, qui ne supporte pas un «fou» dans la famille, une véritable tache dans la lignée. Elle se traduit, de manière encore plus explicitement perceptible, à travers le dégoût d’une famille de la grande bourgeoisie chez qui Veuly accompagne son frère et qui parle devant lui, sans le regarder, comme s’il n’était qu’une quantité négligeable parce qu’il échappe à la norme.

Dans les différentes catégories d’anormaux du XIXe siècle que propose Michel Foucault, Veuly correspond parfaitement à la figure de «l’individu à corriger»: «Le cadre de référence de l’individu à corriger […] c’est la famille elle-même dans l’exercice de son pouvoir interne ou dans la gestion de son économie; ou, tout au plus, c’est la famille dans son rapport avec les institutions qui la jouxtent ou qui l’appuient» (Foucault, 53). De la maison de santé à l’appartement de son frère, Veuly est étouffé par sa famille. Que ce soit son beau-frère, sa belle-sœur, même son frère plein de bonne volonté ou sa famille élargie, la bourgeoisie parisienne, on le rejette pour son état, on le rejette pour son anormalité. Comme le démontre Foucault, le problème de l’individu à corriger consiste en la fréquence de son existence dans la société. Contrairement au monstre, dont le statut relève du champ juridico-biologique, on croise partout l’individu à corriger et la crainte de la contamination est grande. Il faut éloigner cet être qui dérange. «Monstre pâli et banalisé, l’anormal du XIXe siècle est également un incorrigible, un incorrigible que l’on va placer au milieu d’un appareillage de correction» (Foucault 54). Ainsi du milieu médical. Mais si Veuly apparaît comme un marginal dans la diégèse romanesque, il occupe, en tant qu’énonciateur, le centre de la narration et joue un rôle critique.

Par exemple, à travers les médecins, la bourgeoisie qui contrôle les maisons de santé se trouve également prise à partie et caricaturée. L’administration de celle où Veuly se trouve enfermé est confiée au départ à deux hommes. Au mieux, il y a le docteur Froin, humaniste sympathique, mais dont Veuly doit bien admettre le manque de perspicacité et la naïveté. Au pire, il y a Bid’homme6, un sadique qui deviendra lui-même complètement fou, comparé explicitement deux fois au Père Ubu.

Au moment où Froin se voit poussé par Letellier à vendre sa maison de santé, elle est envahie par des médecins froids et déshumanisés, qui ordonnent par exemple aux infirmiers de ne pas se montrer «serviles envers quelque pensionnaire que ce soit» (Nau, 222). Dans ce contexte, le lecteur découvre un patient littéralement torturé, et le narrateur écrit qu’il «a positivement beuglé» (222). La scène est parlante: on transforme le patient en animal, en simple bovidé qu’il faut dresser ou, éventuellement, abattre; et il beugle «positivement», relent amer d’un positivisme en pleine gloire, où la science se mit à prétendre à un contrôle sur toute chose. Ainsi, les patients sont réifiés, servant uniquement pour la recherche entreprise par des individus qui définissent la normalité, correspondant comme par hasard à leur propre classe sociale. L’expérience scientifique, on s’en doute, fait peu de cas des désirs des patients. On ne s’étonne pas par la suite de voir deux des anciens patients ouvrir eux-mêmes un asile d’aliénés. Sous la plume de Nau, c’est vrai, nul n’est plus aliéné qu’un aliéniste, et c’est d’autant plus inquiétant que leur revient le pouvoir de déterminer ce qui appartient à la norme ou en est exclu.

Ainsi, de manière certes caricaturale, Nau propose une critique qui à sa manière, pour reprendre le terme maintenant courant proposé par Foucault, est dirigée contre le biopouvoir7—un pouvoir s’exécutant à une époque où chez des médecins, de Morel à Richet, il s’agit d’imposer des normes qu’aucun relativisme ne semble capable de remettre en question.

L’extraterrestre de Veuly, qu’on considère Force ennemie comme relevant de la science-fiction, de l’anticipation ou du roman social (presque) réaliste, pourrait être vu comme «le bon Ange ou le bon Démon» de Baudelaire dans Assommons les pauvres! qui «daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur; le mien [selon le narrateur] est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, un Démon de combat» (Baudelaire 149). Ce démon pousse Veuly à agir, à s’évader du monde qui est le sien, quitte à conduire à une fin plutôt tragique, un retour à l’enfermement. On n’échappe pas facilement au pouvoir.

Le parallèle ne me semble pas incongru dans un roman où l’auteur fait mention, en passant, d’une expression du «dieu Baudelaire» (Nau, 52). Veuly, par la grâce de Kmôhoûn, a peut-être l’esprit tourné vers les espaces intersidéraux du futur, mais il est aussi, manifestement, un homme de son temps.

Pour citer ce document:
Chassay, Jean-François. 2015. « Une évasion paradoxale: le fantastique de John-Antoine Nau ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/publications/une-evasion-paradoxale-le-fantastique-de-john-antoine-nau>. Consulté le 20 avril 2019. Publication originale : (Nineteenth-Century French Studie. 2015. vol. 43-3-4, (printemps-été 2015), p. 239-249).
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