Université du Québec à Montréal

Robert Oppenheimer et la fiction: du réel à la mythologie

Articles des chercheurs
Année de parution:
2008

The only unique end can be a world that is united, and a world in which war will not occur. (Robert Oppenheimer)

Dans la clairière de tes yeux
Montre les ravages du feu ses œuvres d’inspiré
Et le paradis de sa cendre.
(Paul Éluard)
 

L’œuvre de Thierry Hentsch est parcourue par son intérêt pour le mythe et les liens entre celui-ci et le réel. Mais dans les sociétés nées de la modernité, sociétés problématiques pour reprendre l’expression de Georg Lukács, comment les processus de fictionnalisation et de mythification s’interpénètrent-ils? Comment le réel crée-t-il de nouveaux mythes à travers la fiction? Ce texte voudrait rendre hommage à Thierry Hentsch en se penchant sur ces questions, interrogeant un mythe contemporain dont l’importance est indissociable de certaines des figures mythologiques les plus connues d’Occident, Prométhée et Faust en particulier. Le physicien Robert Oppenheimer, acteur central dans les modifications de la conception contemporaine de la science – à la fois victime et bourreau, pourrait-on dire – servira de cas exemplaire à la démonstration.

Les disciplines scientifiques sont au centre de la culture – que je définirais simplement en parlant de productions humaines qui transforment nos perceptions, notre rapport au monde ou au langage – et on ne doit pas s’étonner que la littérature puise dans leurs activités modèles, formes et métaphores. Il arrive, en particulier depuis trois ou quatre décennies, que les écrivains s’inspirent également de figures canoniques du monde scientifique1. Si ces chercheurs jouent parfois leur propre rôle dans des fictions peu éloignées du document biographique, dans d’autres cas il s’agit de transpositions ayant des rapports distants avec la réalité historique. À chaque fois, le scientifique sert d’embrayeur narratif pour la fiction.

L’importance accordée à certains d’entre eux s’explique par leur rôle au coeur de débats politiques dont ils deviennent le symptôme. Ils apparaissent comme des catalyseurs qui font le pont entre recherche de pointe et réalité sociale, canalisent craintes et terreurs, espoirs et rêves. Jusqu’à quel point la fiction transforme-t-elle le scientifique et ses travaux en faits imaginaires? Quelle place leur accorde-t-on dans l’Histoire? Pour mieux comprendre la renommée de Oppenheimer auprès des écrivains, il importe de rappeler certains éléments clés de sa vie et les contradictions qui s’y révèlent.

L’Histoire associe Oppenheimer à la bombe atomique. Sa vie est donc intimement liée à la Deuxième Guerre et à la Guerre froide. Il incarne plus que tout autre les liens complexes unissant mondes scientifique et politique au XXe siècle. C’est pourquoi le personnage a frappé l’imagination.

Oppenheimer soutient une thèse en physique en 1927 alors que commence à se développer l’univers du quantique. Engagé à Stanford et Berkeley en 1929, il est l’auteur de nombreux travaux sur la théorie quantique, la physique nucléaire et le rayonnement cosmique. Cependant, comparé à son aîné Niels Bohr ou à son cadet Richard Feynman, dont les recherches ont plus d’importance pour la physique du XXe, la vie de Oppenheimer inspire beaucoup plus les écrivains. Un homme qui affirme que À la recherche du temps perdu a changé sa vie est difficilement associé à l’explosion de deux bombes atomiques. On comprend cette vie inspirante pour qui cherche un modèle romanesque évocateur.

En 1942 naît le projet Manhattan, érigé sur le site de Los Alamos. Oppenheimer s’en voit confier la responsabilité scientifique. Il le coordonne entouré de la plupart des plus brillants scientifiques qui se trouvent aux États-Unis à l’époque – sauf Einstein, contrairement à une légende tenace qui l’associe à la bombe.

La bombe nucléaire (nommée «Trinity») explose pour la première fois le 16 juillet 1945, à 5:30, à Alamogordo, à quelques dizaines de kilomètres de Los Alamos. Après les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, devant un Oppenheimer affirmant: «Nous avons tous du sang sur les mains», le président Truman répond: «Vous inquiétez pas, ça part au lavage» (Rival, 1995: 188). On ne saurait mieux dire à quel point science et politique, incarnées ici à travers deux figures historiques singulières, ne sont pas sur la même longueur d’onde.

Il y a plus de 2000 ans, Archimède fabriquait des armes pour le roi de Syracuse. La collusion entre mondes scientifique, politique et militaire ne date pas d’hier. Mais l’ampleur du projet Manhattan, son impact sur l’imaginaire occidental, consacrent une rupture, un niveau inégalé de tragique, qu’inspire d’ailleurs l’opposition des deux coordonnateurs: le général Leslie Groves, représentant archétypal du militaire (mais, étrangement, plutôt individualiste), martial, convaincu de ses opinions, fort intelligent, et le brillant, cultivé et angoissé Robert Oppenheimer, qui ne se relèvera jamais tout à fait de sa participation au projet Manhattan, dans la mesure où il se trouve par la suite pris dans un engrenage  qu’il ne pouvait soupçonner. Dès son arrivée à Los Alamos, il est suivi, surveillé, sa ligne téléphonique tapée, son courrier ouvert2.

Figure faustienne aussi bien que prométhéenne, Robert Oppenheimer dénonce dès 1947, dans une conférence au titre neutre («La physique dans le monde contemporain»), l’absence de morale dans laquelle la science risque de glisser, conséquence de l’horreur de la Deuxième Guerre:

Nous ne pouvons pas oublier que ces armes, puisqu’elles ont en effet été utilisées, ont mis en scène de manière implacable l’inhumanité et le mal inhérent à la guerre moderne. Dans un sens un peu grossier que ni la vulgarité, ni l’humour, ni l’exagération ne peuvent faire disparaître entièrement, les physiciens ont connu le péché; et c’est une connaissance dont ils ne peuvent se défaire. (Oppenheimer, 1955: 88)

Un athée comme Oppenheimer parle de culpabilité et de péché parce que pour lui, depuis Hiroshima et Nagasaki, le mal existe et la connaissance scientifique ne peut pas se substituer à la connaissance morale. Malgré la défense de la science à laquelle il s’astreint au cours de cette conférence, le malaise se manifeste de manière assez nette. Cela ne le rapprochera pas des politiciens et des militaires.

Frankenstein de Mary Shelley, publié 127 ans avant l’explosion de la bombe nucléaire, est sous-titré «le Prométhée moderne». Victor Frankenstein se sauve lorsque la créature ouvre les yeux, découvrant à ce moment qu’il a créé un montre. Par la même occasion, il réalise être allé contre la volonté divine. La découverte du péché par Oppenheimer est similaire: voyant proliférer la créature qu’il a mise au monde avec la multiplication des ogives nucléaires, il se rend compte de ce qu’il a provoqué.

Les périodes de grandes crises (sinon de catastrophes appréhendées) où l’on sent survenir la fin d’un monde (à défaut de la fin du monde), voient souvent ressurgir le mythe de Prométhée, par ailleurs toujours présent dans la littérature3. Le produit de la science se retourne contre les scientifiques, le savoir conduit à son autodestruction.

Héros civilisateur, bienfaiteur de l’humanité à qui il apporte le feu réservé aux dieux – qui n’est pas encore le feu atomique –, Prométhée est aussi perçu comme un apprenti-sorcier incapable de prendre acte des conséquences de son geste, d’en freiner les débordements. Le résultat de la colère des dieux fut Pandore et sa boîte.  Dans un monde laïcisé, les dieux seront représentés par un gouvernement républicain et par le FBI.

Président de la Commission consultative sur l’énergie atomique, Oppenheimer est démis de toutes fonctions officielles en décembre 1953 (8 ans après avoir reçu la U.S. Medal for Merit en tant que directeur de Los Alamos) pour avoir émis d’incisives critiques à propos de l’élaboration de la bombe H et devant la prolifération des armements. On le qualifie de «danger pour la nation» et il déclenche une enquête pour laver sa réputation. Dès lors, on s’acharne sur lui. En pleine Guerre froide, Oppenheimer est accusé d’avoir noué des contacts avec les milieux communistes dans les années trente (fait connu depuis longtemps). Malgré l’appui de l’immense majorité du monde scientifique américain et international, la Commission d’enquête décide, à deux voix contre une, qu’un doute raisonnable subsistait à l’égard de sa loyauté et la décision de le relever de toute fonction officielle est confirmée. Princeton lui laisse cependant la direction de l’Institut of Advanced Studies. Il ne sera réhabilité, indirectement, qu’en 1963, quand le président Johnson lui remet le Fermi Award, une des plus grandes distinctions scientifiques aux États-Unis.

Responsable de la fabrication de la bombe atomique et opposant à la militarisation de la science, Oppenheimer symbolise la responsabilisation des scientifiques dans le monde contemporain. Son travail le place à un carrefour épouvantable: préparer une arme aussi meurtrière en sachant que si les Américains ne la réalisent pas, les Nazis l’auront peut-être en mains avant eux. Pourtant, encore à la fin de 1944, alors que le dernier acte de la guerre approche et que de nombreuses discussions d’ordre moral ont lieu à Los Alamos, il tend à adopter une position neutre, parfois en insistant sur le rôle dissuasif que pourrait avoir la bombe devant les tendances guerrières de certains pays.

Il est vrai que sa neutralité relative est peu à côté de ses prises de position après la fin de la guerre qui pouvait faire enrager les militaires et le gouvernement, surtout en les examinant à la lumière de la paranoïa anti-communiste. Dès novembre 1945, il prononce une conférence devant les membres de l’Association of Los Alamos Scientist où il appelle à un nouvel esprit dans les affaires internationales pour contrer l’escalade des armements nucléaires. Sa volonté après la guerre de défendre le contrôle des armements, encadré par des organismes  internationaux, ne peut que déplaire à un Parti républicain qui ne veut pas qu’on s’oppose à ses ambitions martiales.

Attaquer Oppenheimer signifie attaquer le cœur de l’activité physique aux États-Unis. Si Einstein pouvait être perçu comme un intouchable à l’extérieur du système, Oppenheimer était, lui, un homme du système, un héros américain, mais qui adoptait des positions très critiques par rapport aux actions du gouvernement. Ces prises de position, nuancées, ne pouvaient le classer banalement parmi les pacifistes. De ce point de vue, il s’agissait bel et bien du loup dans la bergerie… En relevant son passé gauchiste pour mieux le stigmatiser, en brisant son image, en lui retirant l’accès à des dossiers secrets, le gouvernement écrase la pensée critique à travers lui. Dans un univers politique où la réalité ne pouvait se décliner qu’en noir et blanc, Oppenheimer, dans le rôle qu’il occupait, appréciant les coloris nuancés, ne pouvait qu’être broyé. «Sa vie devint une cause, cette cause devint une légende, la légende devint un mythe», écrit au début des années 1980 son futur biographe, Martin Sherwin. La formule, grandiloquente, ne manque pourtant pas de justesse. On pourrait dire dans cet esprit, à la suite de Marcel Detienne, que

le mythe peut s’installer comme une parole de subversion, une voix de révolte, un discours de sédition [mais] les ‘‘gens du mythe’’ ne sont pas investi d’un message, ils n’ont pas le privilège d’un récit que les uns écouteraient et les autres refuseraient. Ils sont l’objet d’une décision péjorative. Exclus de la parole politique, ils sont assignés dans ce lieu encore vide et sans identité. Une espèce d’altérité insignifiante dont la subversion est tenue pour dérisoire. (1981: 132)

Ainsi Oppenheimer, mythifié bien malgré lui.

Chaque époque fabrique ses propres mythes. Le «père de la bombe» représente par excellence celui de l’ère atomique. Encore faut-il s’entendre sur la définition à donner au mythe dans ce contexte. Pour Claude Lévi-Strauss, «l’objet du mythe est de fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction (tâche irréalisable, quand la contradiction est réelle)» (1958: 254). Il sert à présenter ce qui dans les faits ne peut se résoudre, car le contexte pragmatique ne donne pas la possibilité de résorber la crise. En l’occurrence, de quoi s’agit-il dans ce cas?  «Physicien et poète, conseiller politique et humaniste, il devint le symbole d’une tentative de dépassement des contradictions existantes entre l’idéalisme de la science et les exigences de la guerre froide4».  La situation, intenable, ne pouvait que tourner à son désavantage. D’autant plus que pour reprendre la formule d’un ami physicien devenu bien sceptique, Freeman Dyson, «Il voulait être en bons termes avec les généraux de Washington […] et être aussi le sauveur de l’humanité5». Impossible alors d’éviter la catastrophe.

Avec sa vaste culture et ses contradictions, sa personnalité clivée, le rôle central qu’il joue dans un contexte politique et éthique particulier, Oppenheimer cristallise bel et bien une époque et on comprend que plusieurs fictions se soient servies de lui pour interroger ce monde contemporain, le nôtre, dont il est une figure largement emblématique. Mais la séduction qu’il produit tient aussi au fait que ce mythe n’est pas que contemporain. D’autres surgissent en palimpseste et le situent dans une filiation qui transcende les époques.

Quand Jean Grenier écrit en 1961 qu’il «incarne l’esprit moderne dans son intarissable élan vers un monde qu’il croit meilleur, à travers une série ininterrompue de catastrophes» (Decourt, 1996: 20), on pourrait bien croire que son propos porte sur Oppenheimer, mais c’est plutôt Prométhée qui l’intéresse. Le rapprochement n’a rien de forcé et ce n’est pas un hasard si la biographie de Martin Sherwin et Kai Bird sur le physicien s’intitule American Prometheus. The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer. Prométhée américain, donc Prométhée «moderne», Prométhée du nouveau monde, Oppenheimer apparaît avec ce titre comme une sorte de figure oxymoronique qui conjugue le mythe et la réalité laïque de la science contemporaine. En exergue de leur livre, les auteurs citent un passage du Scientific  Monthly de septembre 1945: «Les prométhéens modernes ont pillé l’Olympe et ont attiré sur l’homme les foudres de Zeus6».

Ce rapprochement, dans le  cas de Oppenheimer, ne s’explique pas uniquement par un raccourci qui ferait passer du feu offert aux humains au feu nucléaire.

L’apprenti-sorcier, dans son besoin de démesure à laquelle l’humanité ne peut échapper, signe un pacte avec le diable. À ce Prométhée qui pense au bonheur de l’humanité sans réfléchir aux conséquences s’ajoute ce Faust qui n’en espérait pas tant: abandonnant le combat mené auprès des communistes américains7, il se précipite sur le cadeau du gouvernement américain, la direction du Manhattan Project, donnant tous les gages possibles de sa bonne foi et même plus que ce que le client demande… Lui-même ne croyait pas pendant un certain temps que le gouvernement et l’armée utiliseraient cette arme redoutable, trop chère et trop dangereuse. Mais Méphistophélès possède plus d’un tour dans son sac.

Oppenheimer floué ou complice? Comme le Faust de Goethe, on peut interpréter le mythe comme celui d’un homme damné ou sauvé. Mais face à la haine des puissants, des dieux contemporains, face à leur machiavélisme (Leo Strauss, Edward Teller, J. Edgar Hoover, etc.), l’Histoire a plutôt donné raison à Oppenheimer, héros déchu.

Il y a quelque chose de très théâtral dans certains des événements marquants de la vie d’Oppenheimer. On a proposé un parallèle entre la Commission d’enquête où il a comparu et le procès de Galilée. Lors de cette Commission, «de tels échanges dramatiques n’étaient pas inhabituels. La salle d’audience monotone située entre la 16e rue et Constitution était très vite devenue une scène où une étonnante distribution d’acteurs abordait des thèmes shakespeariens8

Il ne faut pas s’étonner en ce sens que le théâtre se soit d’abord emparé de la vie du physicien. Deux textes dramatiques, publiés avant même la mort de Oppenheimer, proposent des fictions qui le sont à peine, reprenant une partie des débats qui eurent lieu pendant la commission d’enquête.

La pièce de l’Allemand Heinard Kipphardt, En cause – J. Robert Oppenheimer aura un immense succès en 1964, d’abord en Allemagne puis ailleurs en Europe. La pièce sera adaptée (plutôt que traduite) l’année suivante par Jean Vilar (Le dossier Oppenheimer) dans une version qui intègre certaines modifications importantes, au point où il est légitime d’en parler comme de deux pièces différentes. Vilar a refusé de simplement traduire la pièce de Kipphardt en premier lieu à cause de la réaction extrêmement négative de Robert Oppenheimer lui-même. Mais cette réaction du physicien, par rapport aux libertés que se permet l’auteur, est aussi lié à des faiblesses dramatiques.

Citant Hegel, Kipphart écrit vouloir retrouver «le noyau de la signification» (1967 [1964]: 7) du fait historique constitué par l’affaire. Une forme de cristallisation des événements, qui concerne aussi bien le procès déguisé imposé à Oppenheimer, qu’une réflexion sur la Guerre froide, le Maccarthysme, les questions à la fois scientifique et éthique autour de la fabrication de la bombe et de son utilisation, la course aux armements. Kipphart ne se contente pas de produire une synthèse s’inspirant du procès-verbal de la Commission de l’énergie nucléaire des États-Unis qui compte un millier de pages, il intègre également divers propos d’Oppenheimer tenus dans des conférences ou écrits dans des articles. Nécessairement réduite par rapport aux débats de la commission, la pièce fait néanmoins plus de 150 pages et compte 14 personnages.

L’aspect tragique des événements est cependant noyé par la surabondance des informations qui insistent sur des faits se suffisant pourtant à eux-mêmes. Sans doute spectaculaires et frappants sur scène où ils pouvaient apparaître comme de vrais «coups de théâtre», ces ajouts alourdissent indûment le texte. L’effet en serait moins fâcheux si la pièce ne se concluait sur un monologue cette fois tout à fait fictif d’Oppenheimer lui-même, mêlant pathos et didactisme, où l’ambiguïté du personnage (et de certaines de ses opinions, de ses tergiversations) disparaît au profit d’une envolée judéo-chrétienne monolithique: «Ce monde où des hommes se penchent avec effroi sur nos découvertes, où chaque découverte aggrave le poids de l’angoisse, c’est nous qui l’avons fait…»; «Et sans liberté il n’est pas de bonheur»; «Nous avons passé les meilleures années de notre vie dans des laboratoires de mort et de destructions»; «Nous avons fait le travail du diable9.» Cette auto-culpabilisation pleurnicharde où Faust s’accuse des maux de l’humanité à la face de celle-ci est une simplification outrancière des événements et fait d’Oppenheimer un naïf qui, soudainement, découvrirait douze ans après avoir accepté la direction scientifique du projet Manhattan ce qui s’est passé. La réalité historique ne se résume pas de manière aussi manichéenne. La finale veut transcender les événements factuels de la commission pour les dépasser, mais ce monologue mélodramatique oriente le débat en évacuant ses nombreuses intrications pour le ramener à une question morale simple.

Face à ces débordements, l’austérité de l’adaptation de Vilar apparaît plus intéressante. Il propose une pièce moins longue du tiers, resserrant par conséquent les débats dont les enjeux (et la complexité) ressortent plus clairement. Dans cette pièce qui s’ouvre abruptement en faisant entrer le lecteur dans le vif du sujet («Je vous rappelle donc que nos propos, questions, réponses et dépositions sont et seront tout au long de nos séances notées par des sténographes[…]10» (Vilar, 1965: 9.)), il n’existe pas de temps morts. Certains témoignages, certaines discussions, peuvent paraître parfois elliptiques au spectateur ou au lecteur qui ne connaît pas bien le cadre historique de la commission. Mais on pourrait avancer que c’est une manière de rendre compte de la perte des repères, de la confusion idéologique et morale qui règne alors.

À deux exceptions près, Vilar met en scène les mêmes protagonistes que Kipphart: les trois juges de la commission; les avocats de la Commission de l’Énergie atomique et l’avocat d’Oppenheimer; quelques-uns des témoins, soit deux militaires qui se trouvaient à Los Alamos pendant la Deuxième Guerre, ainsi que trois scientifiques. Des positions contrastées, certaines nuancées et relativement objectives, d’autres très subjectives, permettent d’éclairer la complexité de la personnalité de l’accusé. Au-delà du responsable de Los Alamos, ces témoignages  mettent en scène les enjeux de la Guerre froide et le climat de paranoïa qui régnait alors aux États-Unis.

La pièce de Vilar est d’un intérêt d’abord didactique. Comme l’affirme sur scène un acteur vers la fin de la pièce, de manière très brechtienne, «Ceci n’est pas une fiction» (Vilar: 99). En effet, ce huis clos a une valeur en tant que document historique. Paradoxalement, la dimension monacale de la pièce, sans artifices théâtraux particuliers, produit un effet dramatique intense. Froidement, avec rigueur, cette pièce offre le canevas d’une histoire vieille comme l’humanité: celle d’un individu empêtré dans ses contradictions, contradictions soudainement mises en lumière par un pouvoir désirant détruire celui qui s’oppose à lui.  Oppenheimer a affirmé, dégoûté, que cette histoire n’était qu’une sinistre farce. Pourtant, rien de plus tragique que cet individu sur scène, isolé face à ses juges qui lui demande pourquoi il a fait une fausse déclaration au général Groves dans une affaire particulière11, qui se contente de répondre: «Parce que j’étais un imbécile» (Vilar, 31). La cruauté de cette autocritique, cet aveu de faiblesse auquel il ne peut échapper a plus de poids dramatique que la longue tirade sirupeuse que Kipphart lui invente. Construite à partir des faits, le sous-texte réactive le mythe de Faust. «La décision d’Oppenheimer de prendre part à la création d’une arme génocidaire participait d’une négociation faustienne […] Et tout comme Faust, Robert Oppenheimer essaya de renégocier – et tomba pour cette raison même12». Mais il est intéressant de voir également à quel point la structure de cette pièce reprend la structure même du mythe, à la manière dont en parle Dumézil: «la substitution d’une intrigue complexe – politique, religieuse et individuelle – ramenée à quelques scénarios tout en gestes, réglés par les usages immémoriaux de la société» (Dumézil: 121).

De nombreux romans d’espionnage (écrits par Joseph Kanon, Martin Cruz Smith, Sean Flannery…) se déroulent sur le site de Los Alamos. Leur intérêt tient d’abord à leur vraisemblance. L’attention au moindre détail véridique permet de rendre les débats politiques, éthiques, d’autant plus crédibles. Au-delà du scénario bien ficelé, le propos se démarque de celui de l’historien en ce qu’il fait découvrir les événements de l’intérieur, du point de vue psychologique des individus. Cependant, leurs limites tiennent à ce qu’ils ne vont pas tellement au-delà de ce que l’Histoire peut nous apprendre. Le réalisme et l’obsession de la vraisemblance limitent un peu la portée des romans sur le plan imaginaire et ne permettent pas d’aller très loin dans l’interprétation.

Dans certains cas fictionnels, il ne s’agit pas de réinscrire une figure dans l’Histoire, mais à l’inverse de se servir de cette figure  pour penser une période historique, la réinventer, la transformer, bel et bien, en mythe. C’est ce qui se passe dans les deux romans que j’analyserai maintenant qui questionnent habilement le mythe, à commencer par celui de Nicole Brossard, Le Désert mauve.

Le roman s’ouvre sur un récit d’une quarantaine de pages écrites par une certaine Laure Angstelle, publié aux États-Unis, et intitulé Le Désert mauve, histoire d’errance d’une jeune fille habitant un motel appartenant à sa mère et fascinée par le désert du Sud-ouest américain dans lequel elle roule en voiture le plus souvent possible. Cette histoire se termine sur un meurtre non résolu. Maude Laures achète le livre à Montréal des années après sa parution et, intriguée, décide de le traduire. Divisé en trois parties, Le Désert mauve propose d’abord le court récit éponyme, ensuite les étapes du travail effectué sur celui-ci par Maude Laures (réflexions sur la traduction, descriptions et narrations courtes autour des personnages du roman, des objets symboliques les plus importants, des thèmes majeurs, etc.) et enfin le récit revu et réinterprété. Puisque le texte «en anglais» de Laure Angstelle est en réalité présenté en français, il s’agit bel et bien d’une réécriture du même texte que Nicole Brossard propose par la voix de Maude Laures, une réinterprétation qui passe par de subtiles modifications.

Réflexion originale et habile sur la traduction aussi bien que sur l’écriture et la lecture, Le Désert mauve est hanté par une figure singulière. Lieu de l’errance et métaphore prégnante de la mort dans le roman, le désert est aussi, prosaïquement, le site des explosions nucléaires. «L’homme long» qui revient comme un leitmotiv, oscillant entre le pur cérébral et l’individu au bord de la folie, est lié sans qu’on ne sache comment a priori aux expériences atomiques. Une lecture attentive démontre que cet homme possède les traits de Robert Oppenheimer.

L’intérêt du roman en ce qui concerne la figure du physicien est double: d’une part, il ne s’agit pas d’un portrait psychologisé, comme dans de nombreuses fictions, mais fondamentalement d’une figure imaginaire à partir d’Oppenheimer, figure qui cristallise les angoisses et les questionnements des scientifiques autour de l’explosion de la bombe; d’autre part, tout le court roman de Laure Angstelle, discuté, questionné, puis «traduit», roman qui semble à première vue répondre aux critères traditionnels du road book, est entièrement sous-tendu par une réflexion sur la mort associée au nucléaire. Sans qu’aucune date apparaisse, le roman semble bien se dérouler en 1945.

Celui que la narratrice nomme «L’homme long» est enfermé dans une chambre, comme s’il était prisonnier, ou comme un lion en cage. De nombreux signes permettent d’identifier Oppenheimer: le fameux chapeau mou qu’il portait tout le temps (pork pie hat), les cigarettes fumées à la chaîne, la lecture du sanskrit, éléments auxquels s’ajoutent des références évidentes à un scientifique – la récurrence des équations mathématiques qu’il écrit, par exemple. Ces caractéristiques associées à sa biographie intime s’enrichissent d’informations qui rappellent l’explosion de la bombe. Par exemple, par deux fois, au cours des deux premiers chapitres où il apparaît, survient la phrase de Bainbridge: «Maintenant nous sommes tous des fils de chienne» (Brossard: 17 et 23), prononcée au moment de l’explosion de Trinity.  On sait aussi qu’Oppenheimer, lors de l’explosion à Alamogordo le 16 juillet 1945, a fait référence à un extrait du Bhagavad Gîta. Certains vers de ce poème se retrouvent textuellement (et en anglais) dans la première page où apparaît l’homme long: I/am/become/Death (17) Les vers étant extraits de leur contexte, le lecteur ne peut lire ce passage qu’en l’associant directement au personnage, qui devient ainsi, dans ce discours où la narration ne cesse de se référer à une explosion meurtrière, une métaphore de la mort.

La difficulté d’être dont fait preuve «l’homme long» et qui se manifeste dans la gêne et l’inconfort qu’il ressent par rapport à son corps autorise également un rapprochement avec Oppenheimer. Noyau d’énergie, le personnage dans la fiction semble capter toutes les radiations et se trouver au bord d’une forme de désintégration. Faut-il s’étonner par ailleurs d’une pareille forme de désintégration physique chez le vrai Oppenheimer, quand on voit que cette vie «consacrée à la justice sociale, la rationalité et la science deviendra métaphore d’une mortalité massive sous un nuage en forme de champignon13»?

Plusieurs commentateurs ont insisté sur le malaise que Oppenheimer semblait ressentir envers son corps, un corps qui donnait une impression d’irréalité.

À dix-neuf ans  […] chaque partie de son corps semblait exagérée. Il avait un teint pâle et une peau fine tendue sur des pommettes saillantes […] Il était si maigre – jamais plus de 60 kilos – qu’il donnait une impression de grande fragilité. […]quand il parlait, ses mains longues et fines donnaient à son geste une apparence crispée. Sa présence avait quelque chose de magnétique et de légèrement bizarre14

L’effet particulier provoqué par son apparition est suffisamment important pour que même Rhodes le mentionne dans un livre qui pourtant ne porte pas sur le physicien lui-même. En le côtoyant à Los Alamos, son interlocuteur pouvait avoir une sensation d’«auto-destruction: fumeur chronique, toux constante, dents ravagées, estomac habituellement vide attaqué par des martinis fort appréciés et des plats fort épicés. La sécheresse corporelle d’Oppenheimer montre une répugnance à incorporer le monde. Son corps le gênait […]15

L’impression de ne pas pouvoir faire corps avec le monde devient encore plus manifeste alors que se rapproche la date de l’expérimentation à Los Alamogordo: «Il toussait constamment et la peau sur les os, il ne pesait pas plus de 52 kilos et mesurait 1,77 m. Il était toujours plein d’énergie, mais il semblait, de jour en jour, disparaître peu à peu16

Incapacité de communiquer avec le monde qui l’entoure, disparition graduelle: cette sensation est prégnante tout au long des pages qui le concernent dans Le Désert mauve. Cet homme qui «se lèv[e] difficilement comme s’il avait bu toute la nuit» (35) semble posséder un corps disproportionné, désordonné aussi bien qu’excessif: «Tout était en accéléré dans son corps soumis à ses pensées» (29); «Il éprouvait […] une excitation froide, mentale qui rendait intolérable chaque nerf dans son corps calme» (41); «Tout son corps se raidit, forme crispée» (147); «Son image s’allongeait, somme impossible, masse fantastique.» (199)

Dans ce dernier exemple, son corps semble se confondre avec la fulgurance de l’explosion nucléaire. Cette citation, la plus spectaculaire sans doute, n’est pas isolée. L’association entre le personnage et la bombe est telle que ses traces semblent se manifester en palimpseste sur son corps: «À chaque fois c’était l’explosion dans sa tête»; «La poussière était là, raison froide qui retombait sur ses épaules»; «Déjà la cendre, déjà le sang, déjà les cris, des bouches formidables, figées dans le silence de la nuit, luisaient comme des cristaux dans chacun de ses neurones.» (29). Il ne faut pas s’étonner, malgré sa fragilité, que «les yeux de cet homme [aient été] fous et arrogants.» (29) Comme Prométhée qui doit subir dans son corps même un châtiment pour avoir  donné le feu  aux hommes, Oppenheimer ressent les effets de cette énergie nucléaire qu’il a contribué à créer, pour le bonheur et le malheur de l’humanité.

Dans la section intitulée «Personnages», le chapitre sur l’homme long n’est pas composé d’un texte, mais de cinq photos, assez abstraites, qui ne parviennent pas à percer le mystère du personnage, mais le déplace plutôt, en offrant un autre type de représentation imaginaire. Pour tout dire, un autre type d’images, des tropes à l’iconique. Selon  Carolina  Ferrer, cette séquence de photos qu’elle décrit d’abord précisément, représente le passage de la théorie à l’existence réelle de la bombe. Les cinq photos donnent à voir:

Les études préalables, le dédoublement du savant qui d’intellectuel se transforme en praticien, la mise au point de formules, l’explosion, la réduction du personnage à une ombre, qui signale sa disparition et, en même temps, évoque celle des milliers de victimes des bombardements de Hiroshima et de Nagasaki. (Ferrer, 2005: 141)

Cette progression se manifeste dans d’autres sections du roman. «Dimensions» se compose de chapitres qui peuvent aisément rappeler différentes étapes de l’explosion, ainsi que différents sentiments affectifs qui y sont liés: «Le désert», lieu de l’explosion («Le calcul exact des langages aboutis dans l’espace comme une explosion», 149), «L’aube», moment de l’événement (qui «prépare le spectacle», 150), «La lumière» («L’aspect final de la matière», 153), «La réalité», «La beauté», «La peur», puis «La civilisation»  enfin, interrogée à travers cette événement. L’ensemble du roman, à cause de l’homme long et à travers lui, apparaît comme une réflexion sur la hantise de la mort nucléaire.

L’errance de Mélanie, à travers le désert, devient curieusement une forme de contrepoids à l’enfermement de l’homme long dans sa chambre. Aux déplacements sur l’axe horizontal, en voiture, semblent correspondre des déplacements sur l’axe vertical, errance intellectuelle, mémorielle, mais qui se rejoignent dans une même angoisse de la destruction. Mélanie affirme: «Un jour j’aurais devant la nécessité de l’aube tout oublié de la civilisation des hommes qui venaient dans le désert voir éclater leurs équations comme une humanité.» (13) L’aube, moment de l’explosion, revient comme un leimotiv, de la même manière que les substantifs «blancheur», «lumière» et «énergie», mots qui prennent ici une dimension particulière, orienté vers un événement dramatique connu, mais sans offrir les repères événementiels qui l’ancreraient dans l’Histoire. Il reste une sorte d’ossature, de structure de l’événement, les affects qui y sont liés et qui plongent dans l’imaginaire contemporain.

On trouve partout des traces, souvent polysémiques, de l’événement. La géomètre Angela Parkins, dont l’équipe travaille comme par hasard à Death Valley Junction, nom emblématique, entre dans sa chambre et cherche à calmer ses angoisses.  Cette scientifique «ouvrirait un livre récent et essayerait comme chaque nuit d’oublier l’image de l’enfer, refoulant dans sa mémoire la première explosion, l’immense déchirure dans l’atmosphère tremblant, les flancs de l’animal sous ses cuisses, sa chute du cheval, le cheval au grand galop […]» (101) Est-ce du livre que surgissent ces images rappelant les chevaliers de l’Apocalypse? Les confond-elle avec les images de l’explosion dans son esprit? Se considèrent-elles elles-mêmes comme un de ces chevaliers de l’enfer pour avoir participé aux expériences? Dans une formule elliptique, le mythe apocalyptique se fond avec la réalité politique contemporaine.

La pensée du nucléaire se note également dans certaines transpositions qui se produisent du texte de Laure Angstelle à la version «traduite» de Maudes Laure. Les choses se modifient comme si, du texte original publié aux États-Unis il y a quelques décennies jusqu’à la version montréalaise des années 1980 se marquait, dans la traduction, les effets idéologiques produits par la connaissance que nous avons de la course aux armements sur les populations.

Le texte traduit qui compose les quarante dernières pages du roman de Nicole Brossard s’ouvre avec une reproduction de sa couverture. Le Désert mauve, en traduction, est devenu Mauve, l’Horizon. Au fond du désert se lève un soleil éblouissant qui pourrait aussi bien être un champignon atomique. L’ambiguïté est manifestement voulue. Au-dessus, le nom de l’auteure rappelle angoisse et colère provoquée par la bombe (l’allemand  angst associé au «elle» qui qualifie le sexe de l’auteure), alors que ses initiales (L.A.) renvoient au lieu où s’ébauche la guerre froide, Los Alamos.

Les vers «I/am/become/Death» deviennent, dans la version traduite, «La mort/Je/ suis/la mort». La répétition du substantif «mort» appuie l’affirmation, comme si elle hantait le personnage. Au chapitre trois, la phrase «Les yeux de l’homme étaient fous et arrogants» (29) devient «Les yeux de l’homme étaient démentiellement arrogants» (199). Folie et arrogance ne sont plus dissociées: l’arrogance en soi est une folie, celle de l’homme qui voulait être un vrai Dieu, figure faustienne encore une fois. «Tout était en accéléré dans son corps soumis à ses pensées. Il était perdu» (29) se transforme également et se développe: «Tout son corps était soumis à l’accélération. Son image s’allongeait, somme impossible, masse fantastique. Il était perdu, plus de corps en lui […]» (199). Les pensées disparaissent, l’accélération ne permet plus de réfléchir. Le corps se modifie et s’annihile dans l’explosion, d’où le sentiment de perte. Autrement dit, ce qui dans un premier temps relève d’abord de la théorie, de réflexions abstraites, semble s’inspirer davantage dans la traduction des effets de résultats concrets, connus. Au chapitre quatre, on lit que «L’homme long qui avait inventé l’explosion comme un espoir de beauté savait qu’il ne pourrait pas survivre à la beauté des équations.» (35) Dans la version modifiée, lui qui «avait consacré sa vie à espérer la beauté, comprit qu’une fois enchâssée dans la science la beauté ne pouvait que pâlir.» (205) Abstraite dans un premier temps, la phrase s’oriente plus précisément vers une critique de la science. Chaque page du texte pourrait conduire à noter des exemples similaires.

La traduction littéraire, il n’y a rien d’original à avancer pareille affirmation, ne peut se penser uniquement dans un cadre formel, linguistique. Si, au fil des ans, on propose de nouvelles traductions d’un même texte, c’est bien parce que le rapport social à la langue évolue. Lisant le roman de Laure Angstelle puis la version de Maude Laures, on a l’impression, en filigrane, de voir une évolution idéologique liée à la connaissance des effets du nucléaire en tant qu’arme. Une légère inclinaison qui conduit à faire ressentir une angoisse plus marquée, plus orientée. La crainte de l’Apocalypse n’est plus abstraite.

L’angoisse de la mort s’inscrit aussi dans la version originale de Laure Angstelle. Angela Parkins meurt dans un bar au milieu d’une foule, tuée d’un coup de revolver. Personne n’a rien vu. Tout le monde est coupable de n’avoir rien vu. Mais l’homme long semble dominer la scène, comme s’il avait tout orchestré. «Au fond de la salle, il y a le regard  impassible de l’homme long» (50) devenu dans la traduction: «[Il] regarde devant lui, complètement détaché de la scène.» (220) Auteur, metteur en scène, mais simple figurant sur la scène du crime, on ne peut rien lui reprocher en particulier. Pourtant, loin du groupe, cloué dans sa chambre, son angoisse ne cesse de se manifester.

Je mentionnais que les dérives de Mélanie dans l’espace américain affrontent les dérives intellectuelles de l’homme long. On pourrait parler également d’un autre affrontement, qui concerne la matière. La récurrence du mot «érosion» donne une des clés du roman. Le regard de Mélanie se mesure à l’érosion, fait face à la vie qui s’érode. Pour elle, s’exposer à l’érosion, c’est «ne vouloir d’aucun mythe. Que du vrai, de la sueur, de la soif.» (30) S’initier à l’érosion signifie accepter la transformation graduelle du monde, l’impossibilité de la stagnation. De cette connaissance de la perte, de la disparition progressive, de la nécessité de la mort, peut surgir le sens. Mais la transformation radicale de la matière par l’explosion d’une bombe nucléaire relève plutôt de l’insensé, ce qui dépasse l’entendement, une incompréhension du monde qui conduit à plonger dans le mythe. De l’homme long, on dit qu’il «ne pourrait pas survivre à son image» (35) En effet, il se voit brisé par le mythe qui le constitue et l’engin de mort qui éclate dans l’imaginaire américain, puis mondial.

Le roman de Nicole Brossard baigne dans un climat souvent onirique. Celui de Lydia Millet17, de son côté, s’ouvre sur un rêve. L’ensemble du roman donne l’impression d’une parenthèse, venant se refermer dans les dernières pages. Oh Pure and Radiant Heart propose un étrange télescopage entre une volonté de réalisme et un imaginaire débridé qui relève du fantastique. Un réalisme irréel, un roman psychologique où la psychologie n’a aucune place.

Une jeune femme, Ann, rêve, et dans son rêve apparaît Oppenheimer dont l’existence, le lecteur l’apprendra peu de temps après, lui dit pourtant bien peu de choses.

Dans le rêve un homme était agenouillé dans le désert. L’homme, J.Robert Oppenheimer, était le «père de la bombe atomique». Le désert était un  désert américain: c’était le désert du Nouveau Mexique et le lieu s’appelait Trinity. […] Puis il y eut l’éclair de lumière, aussi brillant que mille soleils, qui changea la nuit en jour. […] Elle vit le nuage bouillonnant grandir, large et majestueux et pensa: Non, pas un champignon, plutôt un arbre. Un arbre ancien, immense, qui grandissait et nous recouvrait tous. Il y avait de la poésie dans cette image, celle qui transforme les os des hommes en poussière puis s’attaque aux cœurs. (4) 18

La beauté de la scène la hante à son réveil. Oppenheimer et l’explosion nucléaire ne faut qu’un dans le rêve. Pour Ann, revenant sur son rêve, cet homme dans le désert «était aussi vieux que les montagnes, mais en dehors du temps19.»(8): hors du temps, mythique. Le phénomène va déborder du rêve quand Oppenheimer va réapparaître dans la société américaine réelle du début du XXIe siècle. Lui et deux autres acteurs importants de la «saga de la bombe», les physiciens Enrico Fermi et Leo Szilard, renaissent comme s’ils avaient franchi une faille du continuum spatio-temporel entre le début de l’année 1945 et le début du siècle suivant. Pourquoi, comment? Personne ne sait répondre à la question, cela va de soi. Ils ne surgissent pas au même endroit et, curieusement, Oppenheimer ouvre les yeux dans une chambre de motel semblable à celle du Désert mauve, aussi angoissé et égaré. Ses derniers souvenirs remontent au début de l’année 1945. La fatigue l’emporte sur tout le reste: «Il se sentait écrasé. Oui: ce fardeau était devenu insupportable20.» (17) Fermi devenant rapidement dépressif dans ce nouvel univers, Oppenheimer et Szilard occupent l’essentiel de la narration. «Récupérés» par Ann qui a rêvé à Oppenheimer et voit un signe de son implication nécessaire dans leur réintégration sociale (malgré son mari qui rechigne un peu), ils découvrent peu à peu l’évolution de la société américaine et des relations internationales des 60 dernières années.

Oh Pure and Radiant Heart pourrait se définir non comme un roman d’apprentissage, mais plutôt de réapprentissage, roman picaresque où les deux principaux héros, forts de leurs expériences, tentent de changer le monde. Entrecoupé de références à des événements et des propos historiques auxquels ont donné lieu, au cours de l’année 1945, la construction de la bombe et son utilisation, insérant dans la trame narrative de courts passages informatifs sur la Deuxième Guerre, le développement de l’armement nucléaire dans le monde et ses conséquences, Oh Pure and Radiant Heart est clairement un roman politique, sinon militant, mais qui propose un monde sens dessus dessous où burlesque21 et tragique alternent. Avec un fond d’humour noir qui s’appuie sur l’imaginaire de la fin dans lequel l’humanité s’abîme: «et donc que peut-on craindre? demanda-t-il calmement? Une fin? La fin est simple. Un jour tout cela aura disparu22.» (63)

Après pris connaissance des conséquences de l’utilisation de la bombe et avoir visité Hiroshima, Oppenheimer et Szilard, avec l’aide d’Ann et l’appui financier de pacifistes au porte-feuille bien garni, se lancent dans une active campagne de désarmement et en faveur de la paix. Soixante ans après l’explosion de Trinity, Oppenheimer, ressuscité, ressemble toujours au mythe qui s’est développé autour de lui de son vivant:

Ann lui trouvait un air éthéré, au bord du vide, ainsi que certains qui avaient travaillé avec lui sur le Projet Manhattan l’avait décrit: un squelette animé de nicotine, un individu frêle et sec, martyr du travail et de la guerre»; «Et même lorsqu’il essayait d’être amical, Oppenheimer restait distant. Il était toujours en dehors, en retrait de quelques pas.23 (284)

Ce fantôme, revenu d’entre les morts, mais en même temps fidèle à son image au point de défier le propre mythe qui l’entoure, paraît d’autant plus fragile lorsqu’il affirme à Ann: «Vous n’avez pas idée comme il est difficile de s’adapter à un monde nouveau24» (133). Certes, il parle à ce moment des connaissances apparues entre 1945 et 2003 qu’il a dû absorber, mais ne peut-on entendre également le choc subi en découvrant les conséquences de l’invention dont il était responsable? «Au tournant du millénaire, les sites de production d’armes nucléaires couvraient plus de 8000 kilomètres carrés aux États-Unis25.» (408)

Ces chiffres et bien d’autres, souvent plus sanglants, qui parsèment le livre, donnent la mesure de l’ampleur du désastre auquel la spectaculaire explosion de Trinity a ouvert la voie. Prométhée découvre tout ce que contenait la boîte de Pandore26. D’où cette volonté de réparer qui s’empare de lui et de Szilard. Mais autant au départ la construction de la bombe se défendait – pouvoir réagir à la possibilité d’une puissante arme secrète nazie – même si elle a provoqué à un cataclysme, autant la volonté de réparation, tout aussi louable, va conduire à de graves manipulations et à des catastrophes. L’Histoire se répète, et toujours pour le pire.

Propulsé à la une des journaux comme s’il était un véritable Dieu entre la fin de 1945 et le début de la décennie suivante, Oppenheimer en devient véritablement un pour ceux qui le découvrent en 2003. Rapidement, la croisade rationnelle en faveur de la paix va se transformer en délire mystique dans lequel Oppenheimer se voit entraîné malgré lui, tout athée qu’il soi, de la même façon que son opposition à la course aux armements ne l’a pas empêché de se retrouver bien malgré lui au centre d’une surenchère sanguinaire.

La situation devient dangereuse quand des fanatiques religieux, organisés comme une armée, commence à infiltrer la manifestation et cherche à en prendre le commandement tout en «récupérant» Oppenheimer pour leur propre propagande: «Ce que tu dois comprendre […] c’est que pour la plupart des gens ici, ce n’est pas une campagne politique. C’est une croisade sainte. C’est un voyage pieux, un pèlerinage sacré, un déluge de foi, un sacrement du sang27.» (415) lui affirme Bradley, le leader de ce groupe militant. Et certains le considèrent clairement comme le Messie. Bradley a au moins l’honnêteté d’être clair: «Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. C’est parole d’évangile. Les miens croient que vous [Oppenheimer et Szilard] avez été choisis pour établir le Royaume de Dieu sur Terre28» (417)

Oppenheimer, de mythe païen (Prométhée) se voit transformer en mythe judéo-chrétien (le  Christ). Pris en étau entre des forces gouvernementales qui s’opposent à la manifestation pour la paix (50 ans plus tard, la même rengaine est adressée au physicien: «ils vous considèrent comme un danger pour la sécurité nationale29» (469) et des fanatiques religieux obsédés par l’Apocalypse et prêts à tout pour orienter la manifestation en fonction de leurs objectifs, Oppenheimer se pose la question: «Qui en moi livre le monde aux mains de mon ennemi30?»(509)

Un mythe est manipulable, interprétable selon les besoins ou les objectifs des uns et des autres. La principale qualité du roman de Millet est de déconstruire un mythe, celui d’Oppenheimer, en le plongeant dans un cadre prosaïque à l’intérieur duquel il peut être facilement questionné. Szilard assassiné, Oppenheimer, en plein cœur de la tourmente de la manifestation, disparaît dans un tourbillon, comme il est apparu. Le rêve aura eu un ancrage bien réel, laissant des séquelles. Mais Oppenheimer retourne au néant, emporté par des milliers d’oiseaux qui le recouvrent et parmi lesquels il s’abolit, avec la conscience de disparaître sur un échec.

L’ambivalence de Prométhée correspond aussi à l’ambivalence du feu. Pour Bachelard, parmi tous les phénomènes, le feu

est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires: le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il brûle à l’Enfer. Il est douceur et torture. Il est cuisine et apocalypse. Il est plaisir pour l’enfant assis sagement près du foyer; il punit cependant de toute désobéissance quand on veut jouer de trop près avec ses flammes. (Bachelard, 1937: 19)

Ce qu’il nomme le «complexe de Prométhée» a aussi à voir avec cette ambivalence: jouer avec le feu comporte des risques, mais nécessaire pour parvenir aux savoirs des pères, des maîtres, des dieux. «C’est en maniant l’objet, c’est en perfectionnant notre connaissance objective que nous pouvons espérer nous mettre plus clairement au niveau intellectuel que nous avons admiré chez nos parents et nos maîtres.» (Ibid., 26) Connaître est une révélation et la révélation peut être un choc. Y a-t-il des choses qu’il serait préférable de ne pas connaître? Imposer la censure ne conduit jamais à de bons résultats. Mais vouloir maîtriser la nature, sans réfléchir aux effets, à l’ensemble des enjeux, est aussi une erreur intellectuelle. Dans le monde contemporain, peut-on être certain de pouvoir contrôler les débordements? À l’échelle planétaire, le développement du pouvoir nucléaire aura sans doute été la plus belle illustration de ce dilemme. Robert J. Oppenheimer en aura été la métonymie parfaite et, en ce sens, la figure imaginaire idoine des débats éthiques et moraux provoqués par les sciences contemporaines.

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Cet article a été écrit dans le cadre du projet «Le scientifique, entre Histoire et fiction» du groupe de recherche Sélectif, subventionné par le CRSH.

Pour citer ce document:
Chassay, Jean-François. 2008. « Robert Oppenheimer et la fiction: du réel à la mythologie ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/publications/robert-oppenheimer-et-la-fiction-du-reel-a-la-mythologie>. Consulté le 22 avril 2019. Publication originale : (De la vérité du récit. Hommage à Thierry Hentsch. 2008. Québec : Presses de l'Université Laval. p. 141-163).
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