Université du Québec à Montréal

Revenances de la modernité. Introduction

Articles des chercheurs
Année de parution:
2006

Le récit tue le temps, mais pour lui donner naissance. Tout en se mesurant à l’effacement des êtres et des choses, à l’expérience de la mort et de la corruption, à l’antériorité de la vie sur le langage, l’art du récit contribue depuis toujours à l’invention de temps nouveaux, de temps inédits qui bouleversent non seulement le passé et sa mémoire, mais l’avenir. Par son souci de ce qui va disparaissant, il donne jour à ce que nous appelons le passé, mais c’est un passé qui se trouve orienté vers l’avenir, manifestant le présent et sa présence, ses possibilités toujours vives. Chaque récit joue ainsi le rôle d’un passeur. Il est le passeur du passé, mais l’objet de cette passation, il ne le possède jamais sous la forme d’une antécédence pure, il donne ce dont il est en dette grâce aux ruses de la mémoire et de l’imagination. Prestidigitation infinie de la narrativité, d’une inquiétante étrangeté, puisque ce qui semble le plus familier – le temps – s’avance grâce à elle dans des déguisements qui le font apparaître comme le plus ancien, l’origine, et comme l’étranger le plus distant, l’avenir. Partant, le récit imprime aux devenirs du monde des transformations concrètes, des métamorphoses réelles, lançant dans l’espace du présent des intrigues qui déplacent les avenirs du passé et les passés encore à venir. Car le récit ne se contente jamais de simplement rapporter une expérience, ni d’en témoigner passivement; il la produit, la fabrique, la modèle. Il n’y a pas d’immédiateté de l’expérience, comme si l’on pouvait s’extraire de cette nuée de récits, qui dès avant la naissance tissent la trame de nos vies, pour en saisir l’origine blanche, le devenir sans mémoire, ni d’innocence du récit, comme si l’on pouvait relater les mouvements du monde sans en dévier le cours. Si l’art du récit crée le temps, il fait aussi l’histoire, en la relançant comme une flèche à chaque énonciation. C’est pourquoi sa propre histoire doit être racontée.

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Cet article a d'abord été publié comme introduction de l'ouvrage Revenances de l'histoire. Répétition, narrativité, modernité paru aux Éditions de Minuit, dans la collection «Paradoxes» en 2006. 

Pour citer ce document:
Hamel, Jean-François. 2006. « Revenances de la modernité. Introduction ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/publications/revenances-de-la-modernite-introduction>. Consulté le 18 juillet 2018. Publication originale : (Revenances de l'histoire. Répétition, narrativité, modernité. 2006. Paris : Éditions de Minuit. coll. Paradoxes, p. 7-24).
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