Université du Québec à Montréal

Isaac Newton en procès. Robert Hooke, Catherine Barton et Gottfried Leibniz à la barre des témoins

Articles des chercheurs
Année de parution:
2008

Commençons par une évidence qui est presque de l’ordre de la tautologie: l’épistémocritique est une perspective critique. Elle implique d’aborder les savoirs à l’œuvre dans un texte littéraire en proposant une lecture du monde qui nous entoure que les différentes disciplines, à travers leurs critères méthodologiques, ne peuvent se permettre. Car la littérature, au fond, n’est pas à proprement parler une discipline, mais un creuset (une page blanche, dans ce cas la métaphore paraît juste) où l’ensemble du discours social s’engouffre, provoquant télescopages, effets d’étrangeté, exacerbation de ce que nous offre à lire la réalité et qu’on discerne mal dans la trivialité de nos nécessités quotidiennes.

L’épistémocritique implique la discrimination: en dénouant certains fils, souvent très fins, en isolant certaines figures pour bien les distinguer, on peut par la suite analyser la manière dont elles se relient les unes aux autres. Comment la littérature intègre-t-elle des connaissances issues de champs diversifiées et comment fait-elle disparaître les frontières qui traditionnellement les séparent?

Dans ce contexte, j’aimerais m’arrêter plus spécifiquement aux sciences pures et aux sciences appliquées. Comme elles appartiennent depuis toujours à la culture et à ses discours, il est normal de constater qu’elles jouent un rôle important dans la fiction, que ce soit pour montrer comment elles changent nos perceptions, notre rapport au monde, ou encore notre rapport au langage. Depuis toujours, la littérature puise dans l'activité scientifique des modèles, des formes, des métaphores. Mais les écrivains s’inspirent aussi parfois de figures canoniques du monde scientifique pour écrire des textes de fiction. Si on en retrouve déjà un exemple chez Villiers de l’Isle-Adam avec L’Ève future grâce à la présence d’Edison par exemple, le phénomène a connu un accroissement spectaculaire au cours des dernières décennies du XXe siècle. Certaines grandes figures de l’histoire des sciences, dans les textes de fiction,  n’apparaissent pas comme sujet biographique, personnages historiques au sens plein, mais plutôt comme figure épistémique, point focal qui capte et redistribue les imaginaires qui gravitent autour de la science et, plus largement, autour de la culture. Dans cette perspective, cet article aimerait montrer comment certaines fictions produisent une lecture critique du personnage d’Isaac Newton, revisitant certains de ses travaux scientifiques aussi bien que l’Histoire, parfois en restant relativement près de la réalité historique, parfois en plongeant dans un univers totalement imaginaire, voire fantastique.  Il ne s’agit pas de biographies romancés – ce sont, parmi les «redéfinitions» imaginaire des scientifiques ayant existé les fictions les moins intéressantes –, mais d’ouvrages qui insistent sur l’intérêt épistémique et la polysémie de certaines figures scientifiques dans leur rapport aux savoirs. Cependant, avant de m’arrêter à deux des (nombreux) textes littéraires qui traitent de Newton, j’aimerais d’abord réfléchir à l’intérêt d’aborder des textes qui mettent en scène de grandes figures scientifiques, du point de vue épistémocritique.

 

Science fictive, science en action: figure du scientifique

Le séisme provoqué par  la Deuxième Guerre  – bombes nucléaires,  rôle de la science et de la technologie dans la «solution finale» – et les bouleversements de la cybernétique et de la génétique ont ébranlé le rôle des sciences dures comme espace de Vérité, de pure objectivité et de raison.

On pourrait circonscrire le schéma épistémologique des sciences exactes en les définissant comme empiriques et analytiques, utilisant l’expérimentation, l’observation, la formalisation logico-mathématique de théories hypothético-déductives. Le social turn, à partir des années 1970, a suscité un vaste débat sur la possibilité de construire une sociologie qui explique les connaissances scientifiques en tenant plutôt compte du milieu social qui les a vu naître. À l’intérieur des débats entre modernisme et postmodernisme se sont opposés tenants du constructivisme et du fonctionnalisme, approches relativiste et rationaliste. Sociologues, historiens, philosophes et scientifiques ont interrogé les dimensions idéologique et politique des inventions scientifiques en les replaçant dans leur contexte discursif; d’autres ont questionné certains présupposés épistémologiques des sciences. Si des chercheurs tendent à banaliser la recherche scientifique, la considérant entièrement orientée par la subjectivité humaine, plusieurs, beaucoup plus subtilement, visent à réintégrer la science et son mouvement propre dans la totalité de la dynamique sociale.  Le spectre des points de vue est très large et ne peut s’analyser de manière manichéenne.

L’«affaire Sokal1» a provoqué de nombreux livres et une quantité phénoménale d’interventions d’universitaires dans les journaux, montrant l’importance de ce sujet dans le champ social, exacerbé depuis la première édition de La structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn. Au-delà de cette affaire, on constate que de nombreux ouvrages traitent du rôle des sciences dans les sociétés contemporaines; les journaux servent de caisses de résonances à ces débats à travers les craintes qui s’y expriment (génétique, médecine, informatique, etc.), les réflexions éthiques se sont multipliés récemment. Ce qui invite à interroger la place et le statut des disciplines scientifiques et du scientifique aujourd’hui, dans les sociétés occidentales. Que les craintes soient justifiées ou exagérées, le débat n’est pas innocent: il rend compte du pouvoir de la science aujourd’hui. La fiction ne pouvait rester insensible à ces interrogations qui sont au coeur du discours social actuel, entendu comme «tout ce qui se dit, tout ce qui s’écrit dans un état de société donné (tout ce qui s’imprime, tout ce qui se parle aujourd’hui dans les médias électroniques)» (Angenot, 20). Mais comment expliquer, représenter, écrire des sciences de plus en plus spécialisées sans risquer de tomber dans le piège de la simplification et des risques d’incompréhension qui l’accompagne? Autrement dit, comment débattre des sciences à l’intérieur du discours commun?

La fiction qui met en scène le savant et son langage s’intéresse souvent au processus par lequel la pensée s’invente. La pensée fonctionne grâce  à l'intuition, à l'imagination, à l'expérience, à la connaissance et à la passion, indissociable du contexte social dans lequel baigne l'individu. En en proposant dans les meilleurs cas un processus de réflexion, une pensée qui s’invente et qui participe de manière dynamique aux modifications de notre connaissance du monde et de notre questionnement sur celui-ci, le texte littéraire montre à quel point le discours scientifique s’inscrit de plain-pied dans la culture qui se fait. En ce sens, certaines figures de l’histoire de la science, par leurs prises de position ou par l’ampleur des débats que leurs découvertes ont soulevés et qui débordent d’un strict cadre scientifique, polarisent les effets culturels de la science.

C’est un truisme de dire que de nombreuses découvertes scientifiques ont transformé le rapport des humains à l’environnement. Dans certains cas décisifs, ces découvertes ont ébranlé les fondements de la connaissance et provoqué des crises éthiques, voire politiques. Ces crises ont parfois été produites par une mésinterprétation du sens de ses découvertes. Le relativisme actuel s’est nourri en partie de ces «errements», comme s’en nourrissent également certains mouvements fondamentalistes et différents fanatismes religieux. 

De nombreux romans au cours des dernières décennies ont mis en scène des figures de scientifiques connus et célébrés, à la fois symptôme et métonymie de ces crises. Pensons en particulier à Galilée, Newton, Darwin, Curie, Einstein, Turing, Heisenberg, Bohr, Oppenheimer. Parfois, ils deviennent de véritables personnages fictifs, fantasme d’une crise qui les dépasse (crise provoquée par la place de la terre dans le système solaire, la théorie de l’évolution, la relativité, le nucléaire, etc.) Presque biographiques dans certains cas, ces romans présentent souvent, au contraire, des figures largement romancées, voire fantastiques (pensons par exemple à Dieu rend visite à Newton de Stig Dagerman2). Véritables icônes, considérés souvent comme des êtres exceptionnels, la logique de l’imaginaire les entraîne aussi du côté du fantasme. Des auteurs les situent au centre de la diégèse, d’autres se servent d’abord de leurs découvertes et utilisent l’individu qui se trouve derrière de manière périphérique – en insistant par exemple sur leur influence chez un personnage central de la fiction. Ainsi, pour prendre quelques exemples, dans Carpenter’s Gothic de William Gaddis, qui se passe à l’époque contemporaine, Charles Darwin n’apparaît pas diégétiquement, mais pourtant la crise politique et religieuse  largement associée au créationnisme et à ses lobbies est sans cesse ramenée à la théorie de l’évolution de Darwin et au rôle qu’on lui fait jouer; dans La procédure d’Harry Mulisch le narrateur, qui est biogénéticien, rappelle que sa vie a été marquée par la lecture de l’autobiographie de James Watson (en fait, plus précisément, l’histoire de la découverte de la «double hélice» avec Crick), ouvrage qui est le déclencheur de la narration et qui accompagne celle-ci du début à la fin. Pour le dire autrement, le scientifique n’existe pas seulement comme «personnage historique», il est indissociable d’une invention, d’une découverte qui a provoqué une modification de paradigme; l’ampleur de cette modification a rapidement eu un impact débordant du modèle strictement scientifique pour provoquer une crise touchant le politique, le religieux, l’éthique.

Dans tous les cas, on constate que les figures scientifiques en question servent d’embrayeur narratif à la fiction. Au coeur de tensions sociales, elles apparaissent comme des catalyseurs qui font le pont entre la recherche de pointe et la réalité sociale. Elles canalisent des craintes et des terreurs aussi bien que des espoirs ou des rêves et permettent de repenser, critiquer, analyser la société à travers leur vie et leurs travaux. Ainsi, à travers ces chercheurs, l’objectivité scientifique est sans cesse remise en question par une ouverture de la recherche sur le plan politique et social. Comment la fiction s’approche ou s’éloigne  des faits empiriques qu’il est par ailleurs possible de vérifier? Jusqu’à quel point la fiction transforme le scientifique et ses travaux en faits imaginaires? Quel rôle leur fait-on jouer dans l’Histoire?

Car entre la biographie et la fiction, il existe un étrange pas de deux: L’Histoire vient souvent faire de l’ombre à l’une comme à l’autre, ou encore complexifier l’une et l’autre.   

Pour Daniel Madelénat,

Le roman, en face des attirances ambiguës qu’exercent le poème, la représentation dramatique ou l’autobiographie, reste le lieu où s’expérimentent les procédés, où se filtrent les influences, où s’accomplit l’évocation d’une vie par le récit; au point qu’il est banal d’apprécier une biographie en constatant qu’elle se lit comme un roman, ou qu’elle est un roman vrai, et de louer une création romanesque en la disant «plus vraie que l’histoire. (165)

L’hybridation des genres peut être révélateur de tensions et conduire à une lecture singulière qui éclaire autrement l’Histoire, surtout quand sciences et philosophies viennent aussi occuper la fiction. Le roman peut révéler la vie, en autant qu’elle se donne comme figure, comme modèle textuel permettant de mettre en perspective une époque et une pensée. Les écrivains contemporains font fréquemment appel à des personnages historiques, des épisodes marquants de l’histoire, qu’ils remanient afin de souligner le caractère partial et subjectif de l’historiographie. Sur Einstein, pour ne prendre qu’un exemple spectaculaire, il existe plus de 200 biographies. S’il s’agissait de proposer une liste d’éléments factuels, une seule biographie, définitive, serait suffisante. C’est bien parce qu’il existe des interprétations que certaines figures scientifiques méritent d’être si abondamment interrogées.

Par rapport à cela, que propose la fiction? Elle assume entièrement cette dimension interprétative de l’écriture, démontrant explicitement qu’interpréter une vie est un acte cognitif. Et laisse au lecteur la possibilité de faire sa propre lecture du monde, d’un monde. Elle peut être un révélateur de tensions et conduire à une lecture singulière qui éclaire autrement l’Histoire. 

Ces «vies imaginaires/imaginées» sont particulièrement intéressantes dans le cas de scientifiques, en ce qu’elles impliquent un rapport particulier à la connaissance:  dans quelle mesure faut-il connaître leur travail scientifique pour en parler? Ou même, dans quelle mesure la connaissance de la discipline scientifique est-elle importante? Prétendre traduire une vie ou un épisode de celle-ci nécessite-t-il, éthiquement parlant, une connaissance relativement juste des travaux de celui qu’on met en scène?  Einstein’s Dream d’Alan Lightman est-elle une fiction plus crédible parce que l’auteur est physicien que la courte nouvelle fantastique de Dino Buzzati, «Rendez-vous avec Einstein», où ce dernier est confronté au diable? D’un point de vue littéraire, l’ouvrage de fiction offre-t-il une réflexion sur la science qui apparaît comme une transposition ou une métaphorisation d’une pensée sur l’écriture? Autant de questions qui en provoquent d’autres à la lecture des textes, dans la mesure où, et là est l’intérêt, il n’existe pas de modèle idoine. Chaque auteur cristallise sa réflexion  autour d’une figure historique en fonction des intérêts de sa narration.

 

Puis vint Newton

Newton est évidemment une des figures les plus célèbres de l’histoire des sciences depuis les débuts de la modernité scientifique au XVIIe siècle. Galilée meurt l’année de sa naissance, en 1642, symbole d’une sorte de passation des pouvoirs dans le monde de la science. Les vers qu’Alexander Pope lui a consacré sont célèbres: «Nature and Nature’s laws lay hid in night:/God said, ‘‘ Let Newton be!’’ and all was light». Ils témoignent de la déification dont il fut l’objet en Angleterre de son vivant, après la publication des Principia en 1687, véritable bible de la physique moderne. Comme si cela ne suffisait pas, on retrouve son nom sous forme d’un anagramme dans la phrase «Creation was sin», le plaçant en véritable opposant (et en égal) de Dieu.

Cette déification correspond à l’image romantique traditionnelle du génie. Si elle concerne d’abord les écrivains, les scientifiques n’échappent pas à cette simplification. On sait qu’historiquement le génie désignait d’abord un être surnaturel (comme «le bon génie» dans Les 1001 nuits), avant de représenter le pouvoir de l’individu, son énergie créatrice, puis l’individu lui-même (après avoir fait preuve de génie, voilà qu’il devient lui-même un génie3). Véritable métonymie du XVIIIe, ce Grand Créateur est tellement déifié qu’on ne s’étonne pas des liens proposés entre la célèbre pomme de Newton et celle d’Adam et Ève dans ces vers du Don Juan de Byron:


When Newton saw an apple fall, he found
In that slight startle from his contemplation –
‘T is said (for I’ll not answer above ground
For any sage’s creed or calculation) –
A mode of proving that the earth turn’d round
In a most natural whirl, called “gravitation” 
And this is the sole mortal who could grapple, 
Since Adam, with a fall or with an apple.
 
Man fell with apples, and with apples roses, 
If this be true; for we must deem the mode 
In which Sir Isaac Newton could disclose
Thorugh the then unpaved stras the turnpike road 
A thing to counterbalance human woes;
For ever since immortal man hath glow’d 
With all kinds of mechanics, and full soon 
Steam-engines will conduct him to the moon. (Cantos 10)

Cette fameuse pomme est un élément marquant, comme on le sait, de la mythification qui entour le physicien. Rappelons l’anecdote: dans le verger de sa maison de Woolsthorpe, en 1666, Newton, voyant tomber une pomme, se demande pourquoi la Lune ne fait pas la même chose. Pourtant elle tombe, puisque sa trajectoire circulaire implique une chute continue vers le centre (à savoir la Terre). Voilà ce qu’il aurait deviné, après avoir vu chuter une des pommes les plus célèbres de l’histoire. Ce serait le point de départ d’une compréhension de… l’univers. L’anecdote est rapportée par le physicien à son biographe, William Stukeley, qui l’entend en 1726, un an avant la mort de Newton, c’est-à-dire 60 ans après le moment où l’événement aurait eu lieu. Personne n’en a entendu parler jusque-là. Sa nièce, Catherine, la reprendra à son tour. Il semble qu’il s’agisse largement d’une reconstruction a posteriori, de la part de Newton, pour expliquer le principe de la gravitation à sa nièce, un des rares êtres humains pour lequel il avait de l’estime, et sans doute la seule femme que ce célèbre misogyne ne méprisait pas. C’est pourtant l’«éclair de génie» du grand esprit qui fonde la légende. La rencontre de la pomme et du physicien marque avec fracas la naissance des théories newtoniennes et, dans l’imaginaire collectif, celle des sciences modernes à travers sa figure peut-être la plus célèbre. Ce mythe est le modèle même d’un récit de création, mais «le grand danger est de reconstituer le passé comme si les découvertes s’enchaînaient naturellement, sans retenir leur genèse effective, qui ne se déroule pas comme un long fleuve tranquille» (Simon, 28). Cette anecdote sur la pomme «vulgarise la gravitation universelle en la traitant comme une brillante idée. Mais une brillante idée ne suffit pas à fonder une tradition scientifique» (Westfall, 194).

La figure de Newton, peut-être la plus mythique de l’histoire des sciences, se décline positivement à partir de quelques éléments clés: Isaac Newton accumula les découvertes en physique et en mathématiques aussi bien qu’en optique. La liste en est inépuisable et sa précocité époustouflante. Au début de la vingtaine à peine, il a déjà assimilé tout ce qu’il est possible de savoir des mathématiques et ses travaux en font un des plus grands, sinon le plus grand mathématicien européen… et personne ne le sait (Westfall, 174). Mais la théorie de la gravitation est centrale. Newton apparaît à travers elle comme l’homme qui a expliqué et schématisé l’univers en quelques formules claires, fondant ainsi, à sa manière, les bases de l’idéologie  du progrès. Il affirmera d’ailleurs que la nature est simple et que la complexité peut se réduire à de l’ordre4. C’est le grand unificateur de la physique, ce qui se traduit pour le commun des mortels par une pomme.

La fascination des écrivains pour le chercheur scientifique tient notamment à cette puissance du savoir, cet ébranlement des connaissances qui produit une lumière trop agressive pour certains. La puissance d’une vie, d’une pensée, a quelque chose de mythique qui attire fortement l’attention. Mais inscrites dans un cadre spatiotemporel particulier, les nouveautés produites par les disciplines scientifiques arrivent rarement par hasard, stupéfiante apparition d’un esprit singulier. Le «génie solitaire» qu’est Newton n’a vécu ni dans un vide discursif, ni dans un vide culturel.  Ce n’est pas un hasard si, justement, figures scientifiques et mythologiques sont si souvent associées aujourd’hui, car le mythe est ambivalent, tout comme ceux qui produisent la science.

Plusieurs relèveront sa froideur. Shelley par exemple regrette que pour Newton

Those mighty spheres that gem infinity
Were only specks of tinsel fixed in heaven
To light the midnights of his native town!5

Pourtant, la réalité est beaucoup plus complexe que Shelley le croyait. Il est facile, trop facile à plus de 300 ans de distance, de voir dans ce XVIIe siècle finissant la mise en place toute rationnelle d’une nouvelle société qui s’initie aux sciences et dont Newton serait une figure emblématique. C’est beaucoup moins simple et beaucoup plus intéressant. De l’auteur des Principia, on pourrait dire que «toutes ses activités ont eu pour préalable l’établissement d’un langage certain et univoque qui permette soit de rétablir soit de déchiffrer le texte constituant le médium par lequel Dieu se fait connaître aux hommes» (Verlet, 40).

Newton était un homme ombrageux, colérique, vindicatif (Hooke et Leibniz, qui osèrent contester la paternité de certaines de ses découvertes, l’apprendront à leurs dépens), paranoïaque, profondément obsessif – et notamment obsédé par Dieu. Il faudra attendre quelques siècles après sa mort pour découvrir que cette figure de la raison, acclamée par les partisans des Lumières en France aussi bien que par ceux de l’Aufklärung en Allemagne, s’avéra également, toute sa vie, un alchimiste acharné, féru de recherches ésotériques.

En 1936, Lord Lymington, descendant de Catherine Conduitt, la nièce de Newton, met aux enchères une immense quantité de documents ayant appartenu au physicien, enfouis dans une malle qui deviendra fameuse. L’économiste John Maynard Keynes en récupère une grande partie pour ne pas les voir disparaître du territoire anglais. La communauté scientifique a alors accès à des trésors délétères: les travaux d’alchimie et d’exégèse biblique de Newton équivalent quantitativement à ses recherches scientifiques. Cette découverte provoqua un malaise dans les milieux savants et a complexifié la figure d’un individu pourtant déjà passablement énigmatique.

Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes de l’histoire que la physique moderne, au sens de mathématisation des lois de la nature, ait atteint son point culminant non pas chez un Descartes ou un Galilée, esprits plutôt rationalistes, mais chez Newton, qui passa autant de temps sinon plus à mener des expériences alchimiques et à étudier la théologie et la chronologie des religions anciennes qu’à pratiquer des sciences naturelles.  (Gingras et al., 282)

Cependant, la distinction entre alchimie et chimie reste à cette époque bien floue. Lorsque le pasteur John Gaule, expert en sorcellerie, attaque «“une sorte de magie prestigieuse avide et trompeuse”, il appela cette pratique nauséabonde par son nom: la chymie» (Gleick, 100). Les alchimistes aimaient le secret et cela ne pouvait qu’encourager Newton dans ses propres penchants6.

Cherchant l’Unité, il s’occupe de magie et d’optique, de théologie et de mathématisation de l’univers, d’alchimie et de gravitation. Personnage profondément romanesque en ce qu’il conjugue ce qui normalement s’oppose, définissant la science moderne et recherchant la pierre philosophale, il fait fi des contradictions épistémologiques.

Il ne faut pas s’étonner en ce sens que science-fiction et fantasy s’inspire d’un personnage aussi fantastique (au sens générique du terme). Je m’arrêterai parmi les fictions «non réalistes» à un roman qui met en scène, mais de manière bien singulière, la nièce de Newton, Catherine Barton (Catherine Conduitt, après son mariage), peut- être la seule personne à l’égard de qui il aura de véritables sentiments affectueux. Elle sert de prétexte à une histoire où l’alchimie plonge le lecteur dans un univers fantastique. Il aurait été étonnant d’ailleurs que les relations entre ces deux personnages antinomiques ne provoquent pas une fiction. On ne peut imaginer couple plus étonnant que celui du vieux savant irascible, mort vierge à 85 ans et qui, au cours d’une dépression nerveuse en 1692, accusa ses (rares) amis de tenter de mettre des femmes dans son lit, et cette jeune nièce qui savait profiter de la vie (disons-le ainsi pudiquement) et qui attira des hommes importants, de Jonathan Swift à Charles Montague, alias Lord Halifax, par exemple.

 

L'alchimiste

Dans Newton’s Niece7 le narrateur (la narratrice?) se trouve au début du roman dans un clinique privé pour aliénés quelque part en Angleterre, où il travaille, à l’époque contemporaine. Au cœur d’une sorte de crise de conscience, et après une nuit de sommeil agitée («and then dreams, as if pain was the developing chemical of an entire holographic film; as if a surgeon entered the shatter of my brainpan and started rebulding every structure brick», Newton’s Niece 18), des souvenirs de son passé lui reviennent. Des souvenirs fabuleux puisqu’ils remontent… 300 ans en arrière.

Cet individu, neveu de Newton – une créature étrange, mi-garçon mi-loup – est amené par sa mère à la résidence de Cambridge du savant, qui poursuit avec Nicholas Fatio de Duillier des recherches sur l’occultisme et l’alchimie.

De Duillier a vraiment existé. Personnage fantasque, brillant esprit scientifique, mais attiré par le mysticisme, il sera condamné à Londres en 1707 pour avoir joué un rôle important dans une secte obscure8. Mais quelques années auparavant, un intérêt mutuel pour la physique aussi bien que pour les prophètes, et sans doute pour l’alchimie, rapproche les deux hommes. «On a beaucoup glosé sur la nature de l’attraction qui maintint pendant quelques années le jeune et lunatique Bâlois en orbite autour de l’astral Newton […] et les biographes versés dans la psychanalyse n’ont aucun mal à trouver dans les histoires personnelles de Newton et de Fatio les racines homosexuelles d’un attachement paradoxal» (Witkowski, 84). Dans Newton’s Niece, cela s’exprime par certaines formules, certaines phrases jamais complétées qui laissent entendre de la part de Newton son incapacité à énoncer son attirance sexuelle et amoureuse à voix haute: «Although I thought perhaps Nicholas, my dear… my dearest… friend, that you might have… Never mind.» (Newton’s Niece 44) Mais de la part de Fatio de Duillier cette attirance homosexuelle se déplace aussi vers le neveu.

Au moment où le neveu arrive à Cambridge, Newton a 51 ans. La narration se situe donc en 1693, l’année de la dépression nerveuse du physicien. C’est aussi l’année où Duillier le quitte. Même si cette relation sera restée platonique, comme on le suppose, certains n’hésitent pas à voir dans ce départ la raison de cette dépression. Il s’agit donc d’une année de crise, métaphore de la crise «scientifique» qui aura lieu dans le roman et qui vient aggraver son état. «Isaac’s disease at the time was that he was laid low with an unusual melancholy. […] His bowels griped him and he went about a little stooped with his hands clutched across his belly, as if his body were feeling the loss of a child.» (Newton’s Niece 21) D’une certaine façon, cette scène annonce la suite: crise psychologique et crise physique vont en effet se télescoper à travers la «perte» d’un enfant. Le mot doit être mis entre parenthèses, car cette perte va prendre une forme très particulière.

Newton apparaît au narrateur comme un homme incapable de sentiments humains. Quand le narrateur chante, il l’appelle cyniquement la petite sirène, ambiguïté sexuelle face à ce jeune homme que la suite du roman ne pourra que corroborer. Selon le narrateur, rien ne l’intéresse vraiment de toute manière en-dehors de la recherche de la pierre philosophale des alchimiste («… so preoccupied was he with the race against the matter», Newton’s Niece 25). Quant à Duillier, il est décrit comme «that sly, Swiss and mathematical little chienne.» (21)

On comprend vite les raisons de cette présentation acerbe quand on découvre que le narrateur a été violé par de Duillier, au grand dam de Newton. Il devient alors l’objet d’une expérience où la pierre philosophale et le serpent Ouroboros se trouvent mystérieusement liés à l’enquête des deux hommes sur l’hermaphrodisme. À la suite de cette expérience, son identité change: il devient la brillante Catherine Barton, dont l’oncle, rongé par la culpabilité d’avoir transgressé les lois divines, s’occupe consciencieusement (ce qui expliquerait sa sympathie pour une femme!). L’enfant (il n’a que 14 ans) est en effet perdu en tant que mâle, mais pour mieux réapparaître sous forme féminine. L’ambiguïté sexuelle de Newton subit une véritable anamorphose, transmuée en un spectaculaire cas de gender à travers la figure de ce neveu/nièce adoré(e). Cette nature double (mâle/femelle) recoupe celle de Fatio de Duillier lui-même, à la fois ange et démon. Ce brillant mathématicien, angélique jeune homme encensé par tout ce que l’Europe compte de savants, se retrouvera au pilori en 1707, sur la place publique, avec un chapeau sur lequel il est inscrit: «Nicholas Fatio, faux prophète terrorisant le peuple de la Reine.» Il est en effet devenu, deux ans auparavant, secrétaire d’une secte dont les membres défilent dans les rues pour annoncer le Jugement dernier et affirment être en contact avec Dieu. Le brillant esprit rationaliste a versé du côté obscur des choses et Newton suit de loin, avec tristesse, le parcours de son ancien assistant.

Déjà comparé métaphoriquement à Dieu dans le discours social, Newton le devient ici de manière plus concrète en participant à l’un des plus vieux des grands récits (ces récits dont Lyotard annonce la mort un peu rapide dans La Condition postmoderne), à savoir la création d’un être artificiel grâce à l’aide de l’alchimie, à l’image d’un Golem9. Newton crée la vie mais, comme Victor Frankenstein, il va subir de nombreux tourments.

Tout en poursuivant son instruction sous la surveillance de Newton, Catherine est tourmentée par son identité sexuelle: elle se découvre une attirance pour les femmes, mais elle n’oublie pas le viol subi avant sa transformation et cherche à se venger. Profitant de l’intérêt que l’ami du savant, l’homme politique Charles Montagu, éprouve à son égard, elle devient sa maîtresse à la condition qu’il l’aide à tuer de Duillier.

‘I’ll tell you this,’ I said. ‘My uncle’s project is to control; mine is to escape’ And I turned out of his arm. ‘And you have contracted not to toy with me during philosophy’
‘What do you want to escape from? You’re free’ he said. ‘You negotiated your own contract with me. A mark of freedom. You’re with me by choicce, Kit, we both know that’
‘I’m free and I’m bound, Charles. So it seems to me. It’s a commercial position.’
‘Perhaps that is our condition,’ he said softly. (NN 159-160)

«I’m free and I’m bound»: Catherine est parfaitement consciente de la réification dont elle est victime. Transformé en marchandise, elle devient d’abord un pur objet sexuel entre les mains de Duillier, symbole d’une enfance qui n’a aucun pouvoir, avant d’être transformée en femme, se voyant ainsi «dégradée» dans le contexte social de l’époque, devenant un citoyen de seconde zone. Mais elle n’est pas une marchandise comme une autre. Bien que «fabriquée» grâce aux lois de l’alchimie, elle est un véritable hapax, un être singulier dont il n’existe pas d’autres exemplaires. C’est sans doute ce qui l’aide dans son exercice de «décentrement». Aliénée parce que réifiée, elle est consciente de son aliénation. Capable de prendre une distance intellectuelle face aux autres, elle parvient à les dominer dans la mesure où ceux qui l’entourent sont tous des pièces sur un échiquier, jouant le jeu de la doxa sociale. Leur propre aliénation est leur point aveugle, contrairement à Catherine. Devant son attitude vindicative et son froid désir de vengeance, Charles dira: «It’s…unfeminine» (p. 160) et plus loin: «‘I said women aren’t capable of such feelings as these. This is madness. This might have been called…witchery.’ 10». Mais est-ce vraiment une femme? Le lecteur sait que non. Et que vaut sa sorcellerie à côté de celle du «dernier des magiciens» qu’est Newton, comme l’appelait John Maynard Keynes? Selon lui, pour Newton, on devait considérer l’univers comme «un mystère que l’on pouvait déchiffrer en appliquant sa pure pensée à certains indices mystiques disposés par Dieu dans le monde afin d’offrir une espèce de chasse au trésor philosophique à la confrérie». Vaste programme en perspective! S’il rend compte de l’ampleur de la vision de Newton, il ne manque pas de signaler sa folie également… La «sorcellerie» de Catherine Barton apparaît soudain bien bénigne. Et on lit avec ironie sa remarque selon laquelle «My attitude was grossly unscientific by Newtonian standards.» (NN 163) On pourrait dire que l’attitude de Newton lui-même, face à l’ésotérisme, est largement a-scientifique à l’aune de ses propres standards.

Engagée dans une relation lesbienne avec son amie Hessy, Catherine plaide pour l’émancipation des femmes et pour leur droit à l’instruction. À la mort de Charles Montagu, en 1715, elle commence à rédiger un traité sur les conditions de la libération de la femme, mais se retire peu après dans un hôpital où elle continue à vivre pendant des siècles – grâce aux bénéfices de la pierre philosophale, dont elle avait profité dès sa transformation – sous le nom de Jacob, le narrateur de cette histoire.

La figure romanesque de Newton condense tous les traits qui le caractérisent habituellement: torturé par l’incertitude de ses recherches occultistes, il est atrabilaire, asocial, mesquin face à ses confrères11 et sa misogynie frise la paranoïa. Pour sa nièce, il représente, avec Charles Montagu, tout le pouvoir, à la fois patriarcal et paternaliste, dont elle veut s’affranchir. Lorsque Duillier se jette à ses pieds pour implorer son pardon après le viol de son neveu, le discours d’éloge qu’il tient à Newton impose toute l’ambiguïté du personnage:

Maître, you are the foremost mage of all Europe. An intellectual Volcanus. Before which.I humble myself, like the savage who knows no salvation, in abject Abasement. You have anatomised Light and thus have delivered us from the Darkness and Error; you have interrogated Change itself and given it Number; Movement, the Divine, you have glimpsed the limit; Prophecy! Gravity! The Moon! And you are trying for the Stone, and shall see it, yes, yes, draw even the constellations from their spheres and peer into the immortal Mind itself. It is that Faculté incroyable which has so drawn me to you, has enforced my presence here, to be with you and none other. You must know that as soon as ever I heard of you I suffered that force you alone have justified – impulsion from a distant Attractor: I was drawn, I was conjured. (NN 29-30)

L’admiration est tellement grandiloquente, l’éloge rhétorique tellement bouffi, qu’on ne sait plus ce qui relève du ridicule ou de la rouerie. L’attirance ici n’apparaît pas qu’intellectuelle et l’attraction dont on parle n’est certainement pas que mathématique. Ce tourbillon (qui n’a rien de cartésien!) d’éloquence convie aussi bien physique que métaphysique, science qu’alchimie, rationalisme que théologie, amour que jalousie. Au cœur de ce maelström discursif se trouve Newton, tendu entre la figure primitive d’un dieu de la foudre (Vulcain) et celle d’un dieu solaire, nouveau, en train de naître, tourné vers l’horizon du progrès. Et, nécessairement, seul.

Si on voit bien dans le roman qu’il a gagné le respect de ses contemporains grâce aux Principia, ses recherches moins orthodoxes sur l’hermaphrodisme et l’alchimie approfondissent sa solitude et sa rupture avec le milieu savant et aristocratique de Londres. Ses rapports conflictuels avec le monde qui l’entoure se reflètent dans sa relation souvent tendue avec sa nièce, mais sa voix tonitruante ne parvient pas à occulter (c’est le cas de le dire…) l’insolite personnalité de Catherine. Lors d’une de leur plus mémorable querelle, après qu’il l’ait découverte dans sa maison, au lit, avec Hessy, Newton ne ménage pas les insultes à l’égard de sa nièce. Mais cette dernière a tôt fait de déconstruire le discours d’un homme qui est mal placé pour exprimer sa pureté, eu égard à ce qu’elle sait de lui, à commencer par ce qu’il a fait d’elle (de lui….). À la fin de leurs échanges atrabilaires, Catherine condense en quelques phrases ce que bien d’autres pensent mais n’osent lui dire et qui fissureront, peu à peu, au cours des siècles, l’image du grand scientifique, sorte de saint laïque:

By God, I’d not realised what a beast you had become. Yet when I think on it, I’ve heard how you’re a petty tyrant in your little kingdom, Mister. President of the Royal Society! I’ve heard how you are hated. How they fear you. I thought it was idle malice. Of fools. But now I see you for what you are. You are a spiteful, cruel, tyrannical old man. You are the monster. It is your heart which never felt the merest breath of love Save only for one. For one weak, low, fawning. Contemptible, perverse…mathematician!  (p. 334-335)

Tout en prônant son obéissance aux lois divines, il les trahit par la transformation de l’identité de son neveu et cette démiurgie sui generis crée – de façon inattendue – les moyens d’un nouvel épanouissement pour Catherine. Newton est la figure emblématique de ce roman baroque qui séduit par sa richesse imaginative et par son acuité à surprendre les ineffables modulations de l’ambiguïté sexuelle, mais aussi d’une époque qui, à travers Newton, se manifeste dans toute sa complexité.

 

Un homme de pouvoir

Après sa dépression de 1693, il abandonne en grande partie la recherche scientifique et deviendra, lui l’éternel solitaire misanthrope, un homme de pouvoir. De nombreuses anecdotes en font la caricature du scientifique distrait, perdu dans l’univers et dans ses recherches. Et pourtant, nommé directeur de la Monnaie de Londres, il pourchasse de manière implacable les faux-monnayeurs, plus zélé que le plus zélé des enquêteurs de police. Appelé à la présidence de la Royal Society (après la mort de Hooke), non seulement il occupe son poste avec une rigueur qui l’oppose à tous les professeurs Tournesol de la planète, mais il fait régner la terreur, s’attaquant à ceux qui osent remettre en question ses décisions. Cet asocial pathologique est donc aussi un homme d’institution. Avec laquelle, cependant, ses liens ne seront jamais paisibles.

Si quelques romans policiers le voient mener l’enquête sur la piste de faux-monnayeurs au nom de la sauvegarde d’une vénérable institution en tant que Master of the Mint (directeur de la Monnaie), à la manière de Sherlock Holmes, d’autres textes rappellent ses rapports conflictuels avec ses pairs. Sa rage, ses attaques souvent disproportionnées et encore plus souvent mesquines, tendent à le rendre antipathique, même quand il a raison. C’est le point de vue subjectif de Carl Djerassi et David Pinner dans deux pièces réunies sous le titre Newton’s Darkness12 dans lesquelles les auteurs explorent les côtés les plus sombres de la personnalité du savant.

On pourrait comprendre l’agacement de Newton, encore fort jeune à l’époque, devant la condescendance dont fit preuve Robert Hooke dans sa réponse à sa théorie sur la lumière (Hooke avait sept ans de plus que Newton). Une haine tenace de trente ans est plus spectaculaire. Newton a balayé Hooke et pourtant «ses contributions à la science sont loin d’être négligeables. Elles peuvent se comparer, par leur importance, à celles de Huygens ou de Pascal, ses contemporains, qui occupent une place bien mieux reconnue que la sienne dans l’histoire de la science» (Verlet, 113). On ne le surnommait pas «le Leonardo de Londres» pour rien.

Mais Hooke est tenace, parfois teigneux, et la postérité va lui faire payer cher d’avoir voulu s’opposer à Newton. «En s’affrontant à Newton, l’auteur des Micrographia s’était engagé dans une partie l’opposant à quelqu’un qui, non content d’être beaucoup plus fort que lui, avait changé à son avantage les règles du jeu, et c’est selon ces nouvelles règles que le perdant est aujourd’hui jugé» (115). Il ne s’agit pas que de la postérité, mais aussi de Newton lui-même. À une certaine époque, le seul portrait existant de Hooke et nombre d’objets scientifiques qu’il avait confectionnés ont disparu. «Cette épuration dans le style stalinien a vraisemblablement été menée au cours du déménagement de la Royal Society, organisé par Newton, qui en était le président. Celui-ci avait la rancune tenace» (114). Tout porte à croire qu’il a orchestré ses disparitions. Il faut savoir choisir ses ennemis et, idéalement, mourir après eux.

«Newton’s Hooke» de David Pinner et «Calculus (Newton’s Whore)» de Carl Djerassi traverse la vie de Newton. La première pièce se déroule entre 1665 et 1703, la seconde entre 1712 et 1731, quelques années après sa mort. Elle s’appuie sur les deux conflits scientifiques majeurs de sa vie: avec Hooke et avec Leibniz, l’un et l’autre l’ayant accusé de plagiat. Les questions scientifiques y sont débattues, mais les deux pièces tendent surtout à mettre en relief la personnalité de Newton et son caractère parfois très colérique, parfois lâche. «Newton’s Hooke» insiste explicitement sur l’attirance homosexuelle (peut-être platonique, mais ici clairement avouée) du physicien envers Wickins, son camarade de chambre, puis surtout, des années plus tard, envers Nicholas Fatio, dont le départ dans la pièce est clairement donné comme la raison de sa dépression nerveuse de 1693 et non plus comme une simple hypothèse comme certains biographes l’ont proposée. Son narcissisme est aussi la cause du départ de l’un et de l’autre. Si quelques satellites importants de son entourage apparaissent dans la pièce – outre Wickins et Fatio, mentionnons Charles Montagu et Catherine Barton –, c’est Hooke qui est le plus présent et le plus lumineux. Les échanges acerbes et même vitrioliques entre les deux hommes sont nombreux, jusqu’au lit de mort de Hooke qui a la joie d’avoir son pire ennemi comme unique témoin de ses derniers instants…

Malgré certains aspects didactiques – l’insistance à montrer le mépris de Newton pour Hooke, son rôle plutôt méprisable dans la Commission d’enquête factice de la Royal Society ayant conclu que l’invention du calcul différentiel lui revenait plutôt qu’à Leibniz13 –, les deux pièces ne manquent pas d’une certaine alacrité qui fonde pour une bonne part leur  intérêt. Newton affirme à Wickins que: «the only thing I ever do to excess, is think.» (20) Pourtant, on peut difficilement trouver une personnalité plus excessive, même si Pinner parvient à ne pas le caricaturer.

Newton ne croyait pas à la Sainte-Trinité, y voyant un pur blasphème (Dieu ne pouvait être divisible) et… un non-sens mathématique. Il l’a caché toute sa vie, cette hypothèse étant inacceptable pour l’institution religieuse anglaise, mais il révèle ses penchants quand, comiquement, il pique une crise au moment où le terme de «trinité» surgit dans la bouche de Hooke. Ce dernier a volontairement exprimé de manière ambiguë le terme pour que Newton confonde Trinity College et Holy Trinity. On comprend qu’il apprécie peu la manière dont Hooke le piège.

Ce n’est pas dans une lettre, contrairement à la vérité historique, mais lors d’un face-à-face que Newton dit à Hooke une de ses phrases les plus célèbres, à savoir que ses découvertes se sont produites parce qu’il a su grimper sur les épaules des géants qui l’avaient précédé. Mais il précise un peu plus loin qu’il est «like the Alps» (74), ce qui complique la tâche de ceux qui veulent le rejoindre, mais aussi modifie la place des «géants», qu’il semble alors écraser.

La plus célèbre pomme de l’histoire en-dehors de celle d’Adam et Ève fait retour, lorsque Newton explique ses théories à Hooke, authentifiant la légende née beaucoup plus tard. Son adversaire l’accrédite d’ailleurs explicitement: «Are you suggesting that your legendary apple pulls on the Earth with the same force as the Earth pulls on the apple?» (76) Mais on peut penser que le célèbre fruit joue aussi un rôle pédagogique qui passe par une formule paronomastique: en rapprochant apple et apply, Newton montre à quel point elle joue un rôle décisif dans la compréhension d’une théorie dont la complexité est manifeste.

La pomme fera une dernière chute dans la pièce, parallèle à celle du savant. Fatio vient d’annoncer à Newton qu’il le quitte et Montagu le découvre en plein délire. À défaut d’avoir un esprit suicidaire, il s’enferme dans une crise de folie. Malgré l’avis de son ami, il sort «to find the solace of an apple tree down by the Cam.» (88)

La pièce de Djerassi est plus intéressante que celle de Pinner, dans la mesure où elle se sert du médium théâtral et de l’histoire du théâtre pour mettre en scène un épisode de la vie de Newton (lui-même presque absent des planches).

Deux hommes préparent une pièce qui tente d’incarner au théâtre les débats entre Newton et Leibniz, et surtout la manière dont le premier a complètement manipulé une commission fantoche pour produire un rapport (qu’il aurait en réalité lui-même rédigé, seul) démontrant que Leibniz n’avait aucun droit sur la découverte du calcul infinitésimal. Les discussions sur la pièce (écrite en 1731) sont entrecoupées de scènes (qu’on peut voir comme des retours en arrière ou une mise en abyme nous présentant la pièce dans la pièce) se déroulant en 1712, au moment de la mise sur pied de la commission. Une seule scène met face à face Newton et Leibniz et leur permet de discourir sur la pomme:

LEIBNIZ: Are you accusing me of poaching… of trespassing… on English turf? Or perharps stealing?
NEWTON: Call it what you wish! I first bit into this English apple… and expected to  eat it at my leisure
LEIBNIZ: An apple already bitten… especially an English one… does not attract me. I made German applesauce… so that others could taste it!. (141)

Il s’agit évidemment dans la pièce rédigée par les deux auteurs d’ébranler la figure de Newton comme héros national. En jouant la pièce devant ceux, encore vivants, qui ont eu un rôle dans la commission, en espérant provoquer chez eux un malaise, le texte de Djerassi fait un clin d’œil à la mise en scène du meurtre du père dans Hamlet, d’autant plus qu’il y a une référence explicite à Rosencrantz et Guildenstern lors d’une discussion autour de Newton (177). Il est vrai qu’il s’agit pour eux d’assassiner symboliquement le père de la science anglaise. Mais les choses se sont-elles vraiment passées comme les auteurs les ont présentées? Un témoin des événements laisse planer un doute à la fin de la pièce. Ce sont peut-être eux, les auteurs, qui se sont fait piéger en s’appuyant sur certains propos. L’Histoire reste ouverte aux interprétations. Là comme ailleurs (en science, par exemple!), la vérité est un concept bien moins simple à cerner qu’on le croit souvent.

 

Les vertus d’un regard épistémocritique sur les textes

«Pour la postérité, Newton serait un génie fort pieux ayant passé au filtre du rationalisme scientifique toute la philosophie naturelle de son époque» (Witkowski, 81). En rapprochant des événements, en les détournant de leur finalité historique pour instiller de l’étrangeté dans le cadre épistémologique de la pensée newtonnienne, des écrivains insistent pour montrer que cette image était en réalité loin d’être homogène. Comment pouvait-il à la fois être un scientifique que ses travaux montrent rationnels et en même temps féru d’alchimie, d’ésotérisme et cherchant des signes dans la Bible tel un preacher américain du Texas profond? Cette question, que le discours historique ou philosophique doit se poser avant de tenter d’y répondre, en démêlant les fils discursifs de l’époque, la littérature n’a pas à se la poser. Elle expose, met en scène la complexité en soi, sans chercher à apporter des réponses. Non seulement elle ne démêle pas les fils, elle resserre les nœuds, multiplie les intersections entre des discours qu’on aimerait voir bien cloisonné, selon une taxinomie simple. Là où la plupart des disciplines, chacune à leur manière, tente de provoquer un arrêt sur image, comme s’il s’agissait de proposer une carte postale du passé, d’arrêter le mouvement chaotique qui est le propre même d’une société en marche, avec toutes ses contradictions, la littérature amplifie le chaos, surimpressionne des discours qu’on ne veut plus voir rapprocher («parascience», au sens moderne et science) et cherche à comprendre comment l’imaginaire d’une époque a pu les faire circuler ensemble. «Peut-être est-ce là un autre critère à retenir de la naissance d’une science: l’abandon de domaines connexes, qu’ils soient magico-religieux ou d’origine traditionnelle, desquels dépendaient auparavant certains des savoirs qui l’ont précédée. Une science se reconnaît autant à ce dont elle ne parle plus qu’à ce dont elle parle» (Simon, 52). À partir de cette définition, on peut assurément dire que la littérature n’est pas une science, tant il est vrai qu’elle cherche plutôt à créer des filiations par accumulations et, parfois, dans le plus grand désordre.

Rapprocher littérature et science, souligner l’importance des sciences dans un corpus important de textes, est une manière de montrer qu’elles participent activement à ce qu’on nomme la culture. La plupart des individus ne connaissent de la science que les résultats, mais la littérature peut au moins permettre de montrer comment la science pense et comment elle traduit notre monde.  Proposer une archéologie des sciences à travers certaines découvertes parmi les plus controversées, offrir une lecture de crises contemporaines produites par ou à travers les sciences permet de s’interroger sur l’organisation de modes de pensée qui sont les nôtres aujourd’hui; c’est chercher à comprendre comment, comme civilisation, comme culture, nous nous formons (et déformons!).  La fiction ne remplace pas la réalité, on pourrait dire qu’elle l’exacerbe, car notre imaginaire présente une affinité avec le principe dialectique de la confrontation des contraires; les œuvres artistiques, de ce point de vue, sont d’autant plus signifiantes qu’elles offrent une plus intense «prise dialectique», les tensions entre pôles conflictuels étant l’un de leurs ressorts fondamentaux. 

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Cet article a d'abord été publié dans la revue Texte, no. 43/44, en 2008.

Pour citer ce document:
Chassay, Jean-François. 2008. « Isaac Newton en procès. Robert Hooke, Catherine Barton et Gottfried Leibniz à la barre des témoins ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/publications/isaac-newton-en-proces-robert-hooke-catherine-barton-et-gottfried-leibniz-a-la-barre>. Consulté le 19 janvier 2018. Publication originale : (Revue Texte. 2008. coll. 43/44, p. 107-130).
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