Université du Québec à Chicoutimi

Avoir le sens des valeurs: le difficile pluriel de la sémiotique narrative

Articles des chercheurs
Année de parution:
2006

La réflexion éthique ou, comme on dira ici, axiologique sur les rapports entre valeurs et fiction est un terrain risqué, pour ne pas dire miné, où l’on ne s’aventure guère – du moins dans la pensée francophone. Pour éviter ce domaine, les raisons ne manquent pas: il peut y avoir un simplisme vieillot à croire que les fictions intègrent des arts de vivre prêts à l’emploi, moyennant une interprétation sensible et empathique; derrière toute prescription morale se dresse le spectre de relations de pouvoir d’autant plus autoritaires et néfastes qu’elles cachent leur véritable nature; plus largement, le soupçon a été jeté sur la question morale par la pensée poststructuraliste d’inspiration nietzschéenne et psychanalytique; enfin, la fiction moralisatrice, comme le roman à thèse, semble décisivement démodée, pour des motifs esthétiques et culturels.

Dans le domaine de la sémiotique narrative, le questionnement axiologique n’a à peu près pas voix au chapitre, quand bien même, comme le dit Ricœur: «[...] il n’est pas de récit éthiquement neutre. La littérature est un vaste laboratoire où sont essayés des estimations, des évaluations, des jugements d’approbation et de condamnation par quoi la narrativité sert de propédeutique à l’éthique» (1990: 139; nous soulignons). En d’autres mots, bien qu’un lien intime semble exister entre récit et valeurs, il demeure un impensé pour la sémiotique narrative. À cela, deux raisons. Premièrement, la sémiotique narrative, c’est-à-dire l’étude de la représentation de l’action, conceptualise l’action comme, globalement, tentative de modification intentionnelle de l’état du monde par un agent anthropomorphe. En soi, ce concept, parfois implicite, est tout à fait juste. À partir de là, en revanche, un glissement préjudiciable s’est opéré: on est passé du postulat, évidemment légitime, que toute action était intentionnelle à celui, moins légitime, que toute représentation d’action, c’est-à-dire tout récit, devait nécessairement mettre l’accent sur l’intention de l’agent. Or, s’il est vrai qu’on raconte parfois pour mettre en scène le destin complexe de l’intention, il n’est pas moins vrai, et on essayera de le montrer, qu’on raconte aussi dans d’autres desseins, comme celui de mettre en lumière les valeurs qui animent l’agent. Il y a là un usage du narratif spécifique et manifeste, mais dont la sémiotique narrative, centrée sur l’intention, n’a pas rendu compte. Deuxièmement, et parallèlement à la question conceptuelle qu’on vient d’évoquer, la sémiotique narrative a valorisé l’intention et dévalorisé, notamment, les questions éthiques et psychologiques en fait de récit. Il y avait sans doute là une nécessité inaugurale, l’accent mis sur l’intention se faisant le moyen d’éviter une posture de lecture impressionniste, trop souvent prompte à négliger le grain du texte pour s’envoler vers des considérations extrinsèques. Cette prudence de méthode bienvenue a toutefois fini par se muer en ornières de lecture: il fallait taire toute considération psychologique ou axiologique, même si le texte analysé y faisait clairement référence.

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Cet article a d'abord été publié dans Protée (n°2-3, vol. 34) en 2006.

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Pour citer ce document:
Xanthos, Nicolas. 2006. « Avoir le sens des valeurs: le difficile pluriel de la sémiotique narrative ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/publications/avoir-le-sens-des-valeurs-le-difficile-pluriel-de-la-semiotique-narrative>. Consulté le 18 décembre 2018. Publication originale : (Protée. 2006. vol. 34-2/3, p. 177-192).
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