Figurer la vie littéraire

Le Cahier ReMix n°10 Figurer la vie littéraire est dirigé par Mathilde Barraband, Anthony Glinoer et Marie-Pier Luneau.

 

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Dans Le Figaro Magazine du 2 février 2018, Frédéric Beigbeder consacre sa chronique à BettieBook de Frédéric Ciriez, roman qui narre les difficultés pour un critique littéraire d’exercer son métier à l’heure de YouTube. Voilà donc un écrivain et journaliste, auteur lui-même d’un roman où la vie littéraire rencontre la vie amoureuse (L’amour dure trois ans, dont il a fait également un long-métrage), chroniquant un roman de la vie littéraire écrit par un romancier lui-même critique à ses heures. Il y a là un exemple de renvoi d’ascenseur typiquement germanopratin, pratique aussi fréquemment dénoncée que relancée. Il y a là aussi, plus profondément, la manifestation d’une tendance du monde littéraire à la réflexivité, à l’auto-socio-ethnologie sarcastique, voire sardonique.

Chez Beigbeder, chez Ciriez, chez tant d’autres avant et après eux, il s’agit d’éclairer les coulisses du monde des lettres, de révéler le dessous des cartes: des cartes qui n’ont cessé d’être montrées depuis au moins deux siècles (on pourrait remonter jusqu’aux Précieuses ridicules de Molière) mais qui semblent toujours face cachée. Le corpus des récits de la vie littéraire se révèle incroyablement redondant et ne cesse pas, pour autant, d’exercer un pouvoir de fascination sur le lectorat curieux d’en découvrir les coulisses.

Ce corpus numériquement considérable, le Groupe de recherche sur les médiations littéraires et les institutions (Gremlin) l’a étudié pendant une dizaine d’années, grâce à deux subventions successives du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Le Gremlin a pu recenser près de 500 récits français et 200 récits québécois publiés entre 1800 et 2015 répondant aux critères suivants. Pour être prise en considération, chaque œuvre devait contenir au moins un des personnages lié à la production et à la diffusion littéraires (écrivain, libraire, éditeur, bibliothécaire, critique littéraire) et au moins un autre personnage lié soit à la production littéraire soit à la production culturelle au sens large (professeurs, musiciens, artistes, etc.). Un récit était donc exclu s’il ne mettait en scène qu’un personnage-narrateur écrivain sans le montrer dans sa socialisation culturelle. En un mot: le roman du futur écrivain qui n’écrit jamais ou de l’écrivain solitaire ne cadraient pas avec le projet, faute de configuration les reliant à d’autres figures du monde culturel. Si les spécialisations des animateurs du projet de recherche les ont conduits à écarter toute œuvre antérieure à 1800, il a fallu s’adapter aux transformations du corpus lui-même. Le modèle balzacien, celui d’Illusions perdues en particulier, a longtemps été déterminant. Toutefois, le roman de la vie littéraire a trouvé des expressions dans le roman naturaliste, dans le roman-chronique, dans le Nouveau Roman et jusque dans l’autofiction. Il a fallu modifier jusqu’au critère générique: au départ réservée au roman, notre enquête s’est ensuite ouverte aux récits fictionnels non-romanesques et aux textes qui rendent ambiguës les distinctions entre fictionnalité et référentialité. En particulier, le groupe a repensé certains aspects de la base de données pour intégrer la multiplication, après 1970, de textes qui déconcertent la poétique romanesque réaliste à partir de laquelle la base avait été conçue à l’origine, telles les autofictions, les biofictions et autres exofictions1. De la même façon, on peut observer que certains personnages du monde littéraire ont eu tendance à disparaître du corpus (l’imprimeur, le bohème), que d’autres sont apparus (l’agent d’écrivain, la relationniste), que le monde littéraire a eu tendance à rencontrer dans l’espace fictif ceux de l’enseignement et du cinéma, alors que les milieux du journalisme, du théâtre, des arts visuels y sont moins représentés. On peut voir en revanche une grande constante dans la pratique de la satire et dans celle du cryptage (des noms, des situations, des lieux, des groupes).

Le projet de recherche sur les figurations de la vie littéraire a donné naissance à de nombreuses publications collectives (dont on trouvera le détail sur le site du GREMLIN), à une dizaine d’événements scientifiques (124 communications dont un tiers par des étudiant.e.s) et a informé plusieurs monographies, notamment L’imaginaire médiatique de Guillaume Pinson (2013). Dans le présent dossier, nous avons laissé prioritairement la parole aux étudiantes et étudiants qui ont travaillé sur les fiches de la base de données. Il nous a également semblé judicieux de rééditer quelques contributions écrites par des membres de l’équipe au cours des dernières années.

Ce projet de recherche repose également sur la conviction partagée par ses animateurs que les «résultats de recherche» peuvent prendre de multiples formes. Trois voies principales ont été suivies dans les humanités numériques au cours des dernières années: soit fournir du matériau brut (numérisations de documents, avec ou sans reconnaissance optique des caractères, sur le modèle de Gallica), soit fournir une voie de diffusion des recherches (revues en ligne, plateformes de diffusion, blogues), soit encore fournir des outils intermédiaires, du matériau déjà transformé ou trié mais qui peut servir aux étudiant.e.s et aux chercheur.e.s. C’est la direction que nous avons suivie: offrir une matière pré-traitée et des outils pour la travailler, en l’occurrence, une base de données2 de 112 fiches, dont 16 en littérature québécoise. Chaque fiche traite une œuvre et peut compter jusqu’à une cinquantaine de pages de texte (analyses et extraits). Cet outil, nous l’avons élaboré, maintenu à jour, bichonné, protégé contre les agressions informatiques et les erreurs d’encodage. S’il a aujourd’hui sa pertinence et son ampleur, c’est d’abord grâce à la présence dans le Gremlin de Björn-Olav Dozo et d’Olivier Lapointe, qui ont conçu la base de données. C’est ensuite grâce au travail de pas moins d’une cinquantaine d’auxiliaires de recherche (à l’Université Laval, l’Université du Québec à Trois-Rivières, l’Université du Québec à Montréal, l’Université de Sherbrooke et l’Université McGill) qui ont encodé les données. C’est enfin grâce au travail de deux assistantes de recherche, Charline C. Lessard et Camille Durand-Plourde, qui ont relu et corrigé les fiches pendant plusieurs années. Que les uns et les autres reçoivent ici l’expression de notre reconnaissance.