Université du Québec à Montréal

Sexualité et vocabulaire

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La sexualité joue un rôle déterminant dans la construction de la virilité. Mais comment parle-t-on de celle-ci? Quels mots emploie-t-on? Le vocabulaire a une importance majeure dans la construction de l’imaginaire entourant la sexualité. En nous appuyant sur le Dictionnaire érotique d’Alfred Delvau publié en 1864, nous proposons un petit tour d’horizon lexical autour de la sexualité.

Dans la Préface de son Dictionnaire érotique, Alfred Delvau affirme que son ouvrage est une nécessité :

 

Aucun écrivain, jusqu’à ce jour, ne s’est senti assez franc du collier ni assez ferme des rognons pour entreprendre la publication d’un Dictionnaire érotique complet […]. Pour moi, […] qui, au contraire, possède au suprême degré la haine, presque le dégoût de la feuille de vigne que les hypocrites placent sur leurs discours – comme les vieilles femmes un couvercle sur leur pot de chambre, - j’aborde résolument le taureau par les cornes, et j’essaie de faire, à mes risques et périls, ce que personne jusqu’ici n’a eu le courage de tenter. [IX, X]

Le libre langage de nos pères, qui effarouche tant de ridicules pudeurs, vaut cent fois mieux que notre phraséologie bégueule […] dont ils se seraient si justement crevés de rire. Langue châtrée, peuple castrat. Où sont nos couilles du temps jadis? [XI]

[…] Houssaye sur Lamartine, Musset sur Murger, Mérimée sur Aubryet, Janin sur Sainte-Beuve. Ces Précieuses mâles – du moins du sexe masculin, car mâles emporte avec soi un idée de vigueur que je ne veux pas attacher au nom de ces péronnelles en culottes, - […] ont  frappé de proscription tous les mots virils de notre langue, toutes les expressions bien bâties […]. [XII]

 

L’auteur reproche donc un manque de virilité à ses contemporains : le vocabulaire, le « parler vrai » leur fait défaut. Alfred Delvau cite les anciens auteurs (D’Aubigné, Rabelais, Diderot, etc.) et parle de l’ancien temps avec nostalgie : on n'avait pas peur des mots alors qu’aujourd’hui les hommes font des simagrées pour ménager les pudeurs. En « castrant » la langue, ces auteurs perdent les galons de la virilité. Alfred Delvau se dresse, en digne héritier viril, pour rappeler la vigueur mâle du langage et faire honneur « aux pères ».

Crédit:
Gallica

Gravure pour le Dictionnaire érotique d'Alfred Delvau, 1864.

Nous choisissons de présenter ici un échantillon des termes et expressions impliquant les hommes (sexe masculin et rapports hétérosexuels).

 

Le sexe masculin à l’honneur

Les mots et expressions désignant le sexe masculin sont nombreux et imagés (le sexe féminin bénéficie lui aussi d’un lexique fourni). Les sobriquets et expressions désignant le phallus ont pour principale analogie la forme du sexe. Celui-ci est très souvent comparé à un objet, un instrument de musique, à un outil, à un animal ou à de la nourriture. Beaucoup des termes ont leur double féminin ce qui permet de filer la métaphore : le doigt se met dans le dé à coudre, l’asticot dans l’abricot, la clé dans la serrure, etc.

Les termes qui suivent ne sont qu’un petit échantillon de tous les synonymes du sexe masculin que l’on peut trouver dans ce dictionnaire :

 

Accorder sa flute- avoir une érection

Aiguille

Allumette

Anchois- utilisé pour les petits garçons

Andouille

Asperge

Asticot

Avoir vu le loup- « se dit d’une fille […] qui connaît [..] les mystères du pantalon de l’homme – d’où elle a vu sortir, la tête en feu, le poil hérissé, son braquemard enragé »

Baguette

Baton [sic]

Berlingot

Bouchon

Boyau

Bras

Canal

Carotte

Chair

Chalumeau

Champignon

Cierge

Cigarette

Clé

Clou

Cognée

Colonne

Compagnon – (de l’homme)

Cornichon

Couenne

Cyclope

Dard

Docteur (le)

Doigt – à mettre « dans le dé de la femme »

Engin

Étendard d’amour (l’) – « conduit les femmes à la victoire et au bonheur »

Instrument

Jacques ou Jacquot

Jambe

Joujou

Manche

Marchandise

Membre (le)- une liste non exhaustive des synonymes du sexe masculin est donnée dans cette entrée

Moineau

Nature de l’homme (la)

Nerf

Nez- « le vit; - que l’on juge d’après le nez : plus il est fort, mieux il se fait sentir »

Petit jeune homme

Pieu (le)

Pine

Pique

Quenouille

Queue

Saucisse

Seringue

Verge- « avec lequel on fouette le ventre des vierges »

Violon

 

La métaphore guerrière

Le dictionnaire fait état d’un nombre important d’occurrences autour du combat amoureux et des valeurs guerrières. L’homme y est très majoritairement actif, l’assaillant, et la femme passive, la vaincue.

 

Achever un homme – épuisement après un acte sexuel éprouvant

Aller d’attaque

Arbalète- membre viril

L’arme de l’homme- « son outil à génération avec lequel il blesse souvent les femmes, - heureuses d’être ainsi blessées »

Assaillir une femme- « monter, la queue en main, à l’assaut de son vagin »

Baiser à blanc – se masturber

Baiser à la dragonne – « jouir d’une femme immédiatement, monter sur elle brutalement sans préliminaires d’aucune sorte »

Balles- « les testicules, à cause de leur forme : c’est avec eux qu’on fusille les femme – à bout portant »

Bander son arc – « le membre viril étant pris pour flèche et la nature de la femme pour cible »

Bataille – « sous entendu amoureuse. L’acte vénérien d’où nous sortons lassés, mais non rassasiés; vaincus faute de munitions […] »

Braquemard – sexe masculin « par allusion à l’épée courte et large dont on se servait au moyen-âge : c’est avec le braquemard, en effet, qu’on blesse les femmes au ventre »

Carabiner une femme – « La baiser à la gendarme »

Combat amoureux

Coup- tirer un coup

Coup qui porte

Décharge – éjaculation

En découdre avec une femme- « la baiser à couillons rabattus; se fendre avec elle d’une demi-douzaine de coups, bonne mesure »

Engainer – « la nature de la femme servant de gaine au couteau de l’homme »

Entrer jusqu’aux gardes

En venir aux mains

Épuiser ses munitions

Escrime – « combat amoureux »

Étendre sur le dos (s’) – « se mettre en posture pour recevoir l’assaut de l’homme »

Être vainqueur

Exploits – « non ceux de Mars, dont nous ne nous occupons pas, mais ceux de l’amour »

Faire une conquête

Forcer la barricade

Fourrer – idée du fourreau de l’épée

Gibier d’amour – « jolie fille que l’on chasse »

Goutte militaire – « sécrétion gonorrhéique qui vient chaque matin au bout du membre viril qui a été à la guerre amoureuse et qui y a été blessé »

Harponner une femme – « la baiser militairement »

Jouer du Napoléon

Lance (la)

Lever le siège

Lever une femme

Livrer (se)

Munitions d’amour

Pistolet

Poignard

Port d’arme (Être au)

Porter à droite, à gauche

Porter une botte à une femme – « tirer un coup avec elle, - terme de l’escrime amoureuse »

Pousser sa pointe – « la piquer de son fleuret démoucheté »

Prouesse

Recevoir l’assaut – « Être baisée par un homme – qui monte sur le ventre, la pine en avant, avec la furia d’une zouave montant sur le Mamelon Vert »

Secouer la cartouche

Sonner le tocsin

Tirer

Tomber sur le dos – « se faire baiser »

 

 

Le travail 

On remarque également un tissu métaphorique autour du travail. L’homme étant encore au XIXe le pourvoyeur du ménage, le travail est une composante essentielle de son identité.

 

Abatteur de bois – le sexe masculin serait une cognée et le sexe de la femme une forêt

Arracher son copeau- lien menuiserie – rabot

Badigeonner une femme – acte sexuel « en employant le blaireau et la peinture à la colle que l’on sait »

Baiser en épicier – « faire l’amour purement et simplement, comme un devoir, presque une corvée »

Baiser en maçon – voir « baiser à la dragonne »

Battre le beurre

Besogne

Calfeutrer une femme

Devoir (le)

Enfourner

Entreprise

Éplucher des lentilles

Façonner une femme

Faire le serrurier

Faire river son clou

Fourrager

Laboureur (le)- sexe masculin

Métier (le)

Montrer sa boutique

Moudre

Outil (l’)- sexe masculin

Ouvrage

Ouvrier de nature (l’)- sexe masculin

Ramoner une femme

Service (Faire le)

 

 

Violences

Certains termes, sans être tout à fait guerrier, ont une charge violente envers les femmes. Le ton des définitions restent toujours grivois, jamais grave.

 

Abuser d’une femme- « En jouir charnellement, soit de gré, soit de force, - mais le plus souvent de gré, les femmes se plaisant à être ainsi abusées »

Cogner une femme – « La baiser à grands coups de queue sur le ventre, comme les boucs se cognent entre eux »

Crever l’œil

Culbuter une femme- « en jouir, - parce que pour en arriver là, il faut la renverser sur le dos » (pas forcément non consenti mais l’expression peut charrier avec elle une forme de violence et de volonté de domination)

Forcer une femme

Manquer de respect à une femme – « la violer – de son propre consentement, mais à fond de train, pour se faire pardonner l’irrévérence de cette action »

Mettre une femme à mal

Posséder une femme

 

Défaillances et ratés

Petit échantillon de termes soulignant les difficultés sexuelles rencontrées par les hommes.

 

Accident- « Manque d’haleine dans le discours amoureux; hasard malencontreux qui fait tomber […] le membre viril au moment même où il devrait relever le plus orgueilleusement sa tête chauve »

Désarçonné (Être)- « ne plus bander »

Impuissant- « la plus horrible maladie »

Limace – « membre viril – qui n’est pas viril »

Rater une femme- impuissance temporaire ou « baiser, en égoïste »

 

« Quand nous sommes entre nous, en petit comité, nous n’avons pas besoin de nous gêner »

 

- DELVAU Alfred, Dictionnaire érotique, Bale, 1864, disponible sur Gallica.

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