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Le Pot-Bouille des masculinités : gueuleton, initiation et impuissance

Le Pot-Bouille des masculinités : gueuleton, initiation et impuissance

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Ce billet reprend des parties de mon mémoire concernant le roman Pot-Bouille d’Émile Zola. Mais ces idées et l’argumentaire méritent très probablement d’être développés et améliorés. [Travail en cours]

Émile Zola publie Pot-Bouille en 1882 dans le cadre du cycle des Rougon-Macquart. Le jeune Octave Mouret arrive à Paris dans un bel immeuble où les classes sociales s’échelonnent sur les différents étages. Il y apprendra à être un homme et à devenir le Mouret du Bonheur des dames. Mais les personnages qui gravitent autour de lui sont loin de jouir d’une virilité établie et indiscutable. Le roman dévoile ainsi les petits tracas de la virilité bourgeoise, à la grande horreur des lecteurs de l’époque.

Dans ce billet, nous nous intéresserons plus particulièrement aux relations entre homme. Nous verrons tout d’abord différentes identités problématiques et contradictoires avec la virilité : la paternité molle, l’impuissant et le jouisseur amolli. À partir de ces personnages, nous verrons comment les lieux de l’entre-soi influencent voire entérine l’identité de ces hommes. Enfin, nous nous arrêterons sur le cas d’Octave Mouret qui est un des très rares hommes à infiltrer l’entre-soi féminin.

 

Au bas de la hiérarchie virile, les sous-hommes 

 

La paternité molle

Une des grandes figures de l’échec du père dans l’œuvre zolienne est très certainement Monsieur Josserand. Père de deux filles et deux garçons, maltraité par son épouse, il est une piètre figure de patriarche :

Vêtu d’une vieille redingote usée qu’il achevait chez lui, le visage comme trempé et effacé dans trente-cinq années de bureau, il [regardait sa femme] […] de ses gros yeux bleus, au regard éteint. Puis, après avoir rejeté derrière ses oreilles les boucles de ses cheveux grisonnants, très gêné, ne trouvant pas un mot, il essaya de se remettre au travail. [p.57]

Les couleurs « délavées » de cette description témoignent de son usure, du ploiement de sa personne sous les reproches et le labeur. Ce portrait est le seul moment où le texte mentionne la pilosité de Josserand. Mais il reste impossible de savoir s’il arbore une moustache ou une barbe, un caractère physique qui est très souvent synonyme de virilité (nous y reviendrons avec les impuissants). Chez Josserand, le système pileux reste mystérieux, complètement passé sous silence : il est aussi discret, si ce n’est inexistant, que la virilité de ce père.

Figure pathétique, Josserand est terrassé par le corps de son épouse, par sa « nudité terrifiante » [p.57] et par « cette gorge géante, dont il [croit] sentir l’écroulement sur sa nuque » [p.56]. Ce fantasme de la femme qui, lorsqu’elle est libérée de son corset, déborde, submerge et écrase l’homme de son corps est une angoisse de la fin du siècle. Josserand est effectivement tétanisé dès qu’il est confronté aux formes triomphantes de sa femme. Celle-ci rêve de monter dans la hiérarchie sociale par l’argent. Le patronyme pouvait laisser augurer la réussite de ses ambitions : Josserand, « J’hausse rang ». Mais son mari n’est pas à la hauteur. Il est un petit fonctionnaire qui, bien que très correctement payé, ne peut contenter les besoins financiers extravagants de sa femme qui mène un train de vie bien au-dessus de leurs moyens. Il s’abaisse également à l’humiliation de faire des bandes la nuit venue, afin de maintenir les habitudes luxueuses de la maisonnée. Josserand, malgré ses efforts, est en inadéquation avec les ambitions de sa femme et l’image toute bourgeoise qu’elle se fait d’un homme viril : « [La bourgeoisie] entretient une haute considération pour les grandes familles et les hautes fonctions, elle regarde avec condescendance petits fonctionnaires et employés, et plus largement tous ceux qui doivent s’effacer devant une autorité supérieure » [Rauch, p.107-108].

Mais la grande faute de Josserand n’est pas tant d’être un simple employé mais d’avoir démissionné de son rôle de chef de famille. Il n’impose pas de cadre aux passions violentes de sa femme et la laisse dérégler le foyer. Il ne proteste pas non plus quand elle transmet son mépris de l’homme à ses filles qu’elle a « convaincues de la parfaite infériorité des hommes, dont l’unique rôle devait être d’épouser et de payer » [p.132]. La reproduction trait pour trait que Berthe, leur fille cadette, fait des disputes parentales avec son mari montre comment une paternité molle favorise la propagation de la tyrannie féminine et le pourrissement de la société. Incapable de se montrer fort face au renversement de pouvoir qui s’est opéré dans son ménage, il recommande à Auguste, son gendre, le même laisser-faire, puisqu’« avec les femmes il valait mieux tout supporter » [p.334].

Crédit:
Grandjouan, Gallica

Grandjouan, « Quand les femmes voteront », L’Assiette au beurre, n°375, 6 juin 1908.

Terrassé par les femmes, épuisé à la tâche et par les reproches, Monsieur Josserand meurt « d’une décomposition du sang […] [d’une] usure de l’être entier, où tous les organes se prenaient, les uns après les autres » [p.483]. Comme le père Goriot, Josserand reconnaît son échec en tant que père : « il mourrait donc de son enfant? Il serait puni de toutes ses faiblesses, en elle, qu’il n’avait pas su élever? » [p.464]. Sa mort, tournée en ridicule par le délai que ses proches mettent à la constater, est une occasion de plus pour la mère et ses filles de l’utiliser contre son gré, profitant de sa dernière faiblesse, pour manipuler le gendre.

Ce type de père médiocre dominé et méprisé par ses femmes est un véritable type en littérature Le père Goriot de Balzac, en étant un père trop aimant, a lui aussi failli à son devoir à l’égard de ses filles. On en retrouve un autre exemple chez Maupassant, dans En famille, où le père tend « son assiette docilement, comme il aurait été se mettre au lit si on le lui eût commandé, obéissant à tout sans résistance et sans réflexion » [Maupassant, p.113]. De nombreuses caricatures fleurissent également dans les journaux, mettant en scène des pères menés par le bout du nez par des femmes imposantes. Beaucoup d’entre eux sont de petits employés d’administration, renforçant par là le corollaire entre obéissance à une autorité supérieure et manque de virilité.

 

L’impuissant

Il n’y a rien de plus terrible pour un homme que d’être pris en défaut de vigueur sexuelle. L’impuissance est la grande humiliation qui fait de l’homme la risée de ses pairs et des femmes. Dans Pot-Bouille, Zola dessine deux grandes figures d’impuissants : Théophile et Auguste Vabre.

Le premier des deux frères est celui dont l’impotence est explicitement formulée par le texte et les personnages. Conforme à la croyance que l’apparence physique reflète l’intériorité morale, son portrait témoigne d’une virilité atrophiée. C’est un « avorton aux cheveux jaunes, à la barbe clairsemée, [un] petit vieux de vingt-huit ans, secoué par des quintes de toux et de rage » [p.89] avec une « face aux poils rares, aux dents mauvaises […] [et des] membres d’enfant malade » [p.213], « si pauvre avec […] sa face de fille râtée » [p.237]. Des cheveux jaunes plutôt que blonds, une carnation de souffrant : les couleurs de ce portrait indiquent un épuisement de vitalité, un délavage de la vie. La pilosité rare de Théophile remet également en doute sa virilité.

L’impuissance est présentée chez lui non pas comme un manque de vigueur passager mais comme une condition, un état constitutif de son identité. La défaillance érectile de Théophile est colportée dans tout l’immeuble par la rumeur :

En somme, ce Théophile était un crétin et un impuissant, qui méritait d’être ce que sa femme le faisait. […] [Deux] mois après son mariage, désespérée de voir qu’elle n’aurait jamais d’enfant […] [sa femme] s’était fait faire son petit Camille par un garçon boucher de la rue Sainte-Anne. [p.107]

Théophile est la risée de tous car il ne peut remplir ses devoirs de mari : il ne peut contenter sa femme (qui ne désirerait que la grossesse puisque la femme ne verrait dans l’acte sexuel que le moyen d’enfanter, de remplir sa mission naturelle [Michelet]). Il est intéressant de souligner que Valérie, l’épouse présentée comme hystérique, prend pour amant un « monsieur très barbu » [p.444], dont les capacités à satisfaire sexuellement une femme semblent attestées par cette toison fournie.

La virilité de Théophile est également égratignée lors du mariage de son frère, Auguste. Il y fait un scandale public en apprenant l’adultère et ne respecte ni l’injonction de la contention des émotions, ni la bienséance des mœurs bourgeoises. Persuadé de la culpabilité d’Octave, Théophile promet des gifles qu’il n’ose donner face au rival, fâché de le voir plus grand que lui, incapable de « trouver un mot, vexé d’être petit, se haussant sur la pointe des pieds » [p.219], une posture proprement ridicule. Face à la morale bourgeoise (de façade), et surtout face aux femmes « toutes, si grandes, si grosses, [l’entourant] de leurs fortes hanches » [p.237], Théophile manque de courage et flanche. Manipulé, faible face aux regards lourds de jugements, il accepte de taire son honneur offensé qui réclamerait traditionnellement un dédommagement par le duel afin d’être réhabilité.

Auguste, son frère, n’est pas mieux loti en matière de virilité. Son prénom prend une charge ironique puisque le personnage n’a absolument rien d’« auguste ». Il est décrit comme ayant « une figure de mouton malade, […] trente-trois ans, toujours des maux de tête qui lui tirent les yeux et qui l’ont empêché autrefois de continuer le latin; un garçon maussade » [p.89]. Présenté comme n’étant « pas un aigle, […] même assez bête […] pas fort […] [et] incapable » [p.185], Auguste incarne, lui aussi, une masculinité épuisée. Il est également avare alors qu’il est marié à Berthe, née Josserand, une femme dépensière qui tient de sa mère l’idée que la virilité se trouve dans l’argent. Il est très vite trompé, Berthe allant monnayer son corps auprès de son amant, Octave, contre de jolies tenues.

 Les migraines chroniques d’Auguste atteignent non seulement sa tête, centre de la cérébralité masculine, mais aussi ses yeux. Sylvie Collot identifie l’œil comme un lieu de punition, symbole de castration [Collot, p.61]. Son œil blessé renvoie à la blessure du sexe féminin, le corps de la femme étant castré, sans phallus [Collot, p.46]. La nuit de ses noces, Valérie souffle à Berthe qu’elle lui « souhaite plus de chance » [p.240] qu’elle n’en a eue. Il est néanmoins peu probable que ce souhait se réalise puisque le jeune marié, « l’œil gauche fermé, rendu fou par la migraine » [p.240], semble guère apte à remplir son rôle ce soir-là, un mauvais présage pour l’avenir sexuel du couple. Les bonnes de l’immeuble ne s’y trompent pas non plus en plaisantant Auguste qui aurait embauché Octave « pour faire les enfants » [p.383]. Sylvie Collot étaye son analyse de l’œil en relevant notamment les paroles de Victoire, une bonne, qui rigole « des maux de tête du mari, qui aurait dû se faire poser un autre œil quelque part » [p.383], « prothèse qui compenserait son impuissance comme son aveuglement » [Collot, p.62].

Auguste, que ses migraines oculaires aveuglent, est châtré par les yeux, permettant ainsi à Berthe de le tromper sans grandes difficultés. Malgré son handicap, il découvre son épouse aux bras d’Octave et gifle le jeune homme pour le provoquer en duel. Zola tourne cet acte de bravoure en ridicule en précisant qu’à « la vérité, [Octave] lui avait rendu sa gifle; mais ça ne l’empêchait pas d’en avoir empoché une, et fameuse! » [p.419]. Toute la procédure du duel se met alors en marche. Auguste choisit ses témoins et semble déjà s’être décidé pour le pistolet. En début de matinée, il est ferme et résolu, voyant le duel comme la seule issue possible pour laver son honneur sali. 

Crédit:
Jossol, Gallica

« L’honneur », L’Assiette au beurre, n°322, 1er juin 1907.

Cependant, Théophile, se souvenant de sa propre dignité restée bafouée et « que la bravoure de son frère [embarrasse] » [p.421], instille la peur de la mort chez Auguste. Terrassé par sa migraine castratrice et par une matinée à battre le pavé à la recherche de Duveyrier, son témoin, il est pris de faiblesse. Son beau-frère et l’oncle Bachelard jugent dans un premier temps « le duel indispensable; […] l’honneur le voulait, et l’on ne transigeait pas avec l’honneur » [p.440]. Mais peu à peu, les arguments pour trouver un terrain d’entente pacifique, sans verser le sang, est trouvé. Auguste, vaincu par la douleur et par la volonté de Duveyrier et Bachelard d’éviter le scandale, laisse son honneur entre leurs mains et part se coucher, acte symbolique d’abandon. Convaincu par les témoins, Octave propose donc de déménager, sans combat et sans excuse. Ainsi, Auguste, tout comme son frère, voit son honneur d’homme sali par l’adultère mais cède à la pression sociale et à ses faiblesses de créature malade. Zola, pour sa part, n’était pas un partisan du duel. Au contraire, il le trouvait barbare et ridicule. Nous rejoignons l’analyse de Shoshana-Rose Marzel qui voit, dans ces deux duels avortés, un moyen de souligner l’absurdité de la pratique et le ridicule de la bourgeoisie qui rachète leur honneur à peu de frais [Marzel, p.210-211].

Comme le relève Sylvie Collot, la déchéance des deux frères châtrés éborgne leur père dans la mort [Collot, p.62] : « le vieillard […] ne bougeait toujours pas, le nez dans ses fiches. Il avait tapé du front sur son encrier. Une éclaboussure d’encre lui couvrait l’œil gauche […] » [p.272]. Cette scène montre le père, éclaboussé par l’impuissance des fils, marqué dans ce fameux œil par lequel Auguste vit la castration. Monsieur Vabre avouait quelques mois plus tôt à Monsieur Josserand qu’il regrettait « que ni l’aîné ni le cadet ne se fût montré assez capable pour reprendre son étude, ce qui l’avait décidé à vendre » [p.137]. Il y a donc une impossibilité de transmission père/fils, dont la responsabilité semble incomber à l’impuissance des deux frères. Ils semblent en effet destinés à ne pouvoir poursuivre la lignée, Théophile élevant un bâtard, Auguste restant sans enfant après plusieurs mois de mariage. Ne pas pouvoir au lit, c’est ne pas pouvoir dans la société. La capacité sexuelle reflète la capacité professionnelle (et, bien souvent, vice versa). Cette stérilité générale, où la transmission est impossible et où la lignée s’arrête, est matérialisée par cette tache noire qui souille la figure paternelle, touchée là où ses enfants sont touchés : leur virilité.

 

Le jouisseur

La médecine du XIXe siècle recommande énergiquement la contention des fluides corporels de l’homme. L’onanisme est bien entendu proscrit mais également les relations sexuelles hors procréation. L’idée que l’être humain aurait une « jauge » d’énergie de vie limitée pousse les médecins à défendre les jouissances et les perversions qui épuiseraient précocement les hommes, dégénèreraient leurs corps en les amollissant.

Dans Pot-Bouille, l’oncle Bachelard est un bon exemple de jouisseur qui s’amollie dans les excès et perd peu à peu sa virilité. Fortuné, l’oncle s’épuise dans un tourbillon de vices : nourriture, alcool et prostituées. Imbibé de liqueurs à longueur de journée, il ne dessoûle plus depuis son veuvage :

Couvert de bijoux, une rose à la boutonnière, il tenait le milieu de la table, énorme, avec sa carrure de commerçant noceur et braillard, qui a roulé dans tous les vices. Ses dents fausses éclairaient d’une blancheur trop crue sa face ravagée, dont le grand nez rouge flambait sous la calotte neigeuse de ses cheveux coupés ras; et par moment, ses paupières retombaient d’elles-mêmes sur ses yeux pâles et brouillés. [p.77]

L’oncle a beau être un jouisseur, sa vitalité n’est pas tout à fait épuisée et il fait encore preuve d’une certaine virilité : il occupe l’espace de son corps et de sa voix; son nez est un phallus, toujours flamboyant et rouge, dans lequel Sylvie Collot voit le signe de «  ses ardeurs sexuelles » [Collot, p.73], et sa bouche dévoile des dents d’homme libidineux et vorace [Collot, p.66]. Mais sa chair est si imbibée d’alcool qu’il en vient à ne plus être capable de se défendre, même contre deux jeunes filles.

La scène se déroule lors d’un repas chez les Josserand, durant lequel Bachelard est une fois de plus très aviné. Berthe et Hortense se sont données pour mission de soutirer vingt francs à leur oncle par tous les moyens. Elles passent ainsi tout le repas à remplir son verre, à le câliner pour finalement le détrousser sauvagement. Clélia Anfray analyse très justement cette scène comme une réécriture du mythe biblique de Lot. Durant l’épisode tragique de Sodome et Gomorrhe, la femme de Lot est changée en statue de sel après s’être retournée lors de la fuite vers les villes condamnées à la destruction, désobéissant de ce fait aux ordres de Dieu. Son mari, dorénavant veuf, trouve refuge avec ses filles dans une grotte. Les deux sœurs, soucieuses d’offrir une descendance à leur famille, décident de faire boire leur père afin d’avoir des relations sexuelles avec lui. Clélia Anfray résume la scène de Pot-Bouille ainsi :

Et le repas est ainsi scandé par les invitations toujours plus pressantes des demoiselles : « Buvez donc mon oncle! […] C’est votre fête… Vous ne donnez rien, pour votre fête? » Ces demandes prennent rapidement un tour beaucoup plus équivoque : en effet, celles-ci se jettent à son cou, lui prodiguent « des noms de tendresse » et baisent « son visage enflammé ». […] Elles se jettent enfin sur lui « sans retenue » et vont jusqu’à visiter les poches du gilet. Gueulin, neveu de Bachelard, excité par le spectacle, incite les jeunes filles à mettre carrément les mains « dans le pantalon ». La remarque est sans équivoque. Le dépouillement prend des allures de viol. Cette connotation culmine d’ailleurs avec la trouvaille des « quelques pièces blanches » trouvées dans les poches du pantalon. Les demoiselles « dans l’énervement de leur désir », « lasses et contentées », soufflent alors, « les lèvres encore tremblantes ». [Anfray, p.120-121]

Anfray voit dans cette scène la confirmation que la leçon de la mère a été bien apprise par les filles, à savoir que la virilité d’un homme (et donc d’un bon mari) se juge à la taille de son porte-monnaie [Anfray, p.121]. Mais il faut peut-être aussi y voir l’amollissement d’un être, incapable de se défendre, impuissant face aux femmes qui abusent de son corps. Or, l’oncle est un des rares hommes chez Zola dont le corps est contraint par les femmes à donner sa semence. Bachelard est tant alangui qu’il perd sa force et sa volonté d’homme viril. Ainsi, ce n’est pas seulement ses jeunes nièces qui profitent de sa faiblesse, mais également le cocher à qui Octave et Trublot le confient, trop ivre pour se déplacer seul, et auquel ils recommandent « Vous vous paierez… Fouillez-le » [p.208]. Une autre scène de viol symbolique a donc probablement eu lieu hors du champ de la narration.

Lors du mariage de Berthe, l’alcool pousse Bachelard à la dernière des indécences :

Brusquement, on l’avait aperçu dansant devant Gueulin un pas de la dernière indécence. Dans les devants de son habit boutonné, des serviettes roulées lui faisaient une gorge de nourrice; et deux grosses oranges posées sur les serviettes, débordant des revers, montraient leur rondeur, d’un rouge sanguinolent de peau écorchée. Cette fois, tout le monde protesta : on a beau gagner beaucoup d’argent, il y a des limites qu’un homme convenable ne doit jamais dépasser […]. [p.239]

En se travestissant, Bachelard déroge, pour Marzel, à l’étiquette bourgeoise [Marzel, p.208]. En effet, si ce comportement est acceptable dans l’entre-soi masculin, il est proprement inadapté en société mixte. La mascarade grossière, la caricature burlesque et vulgaire, l’exploration des frontières au sein du groupe des pairs sont des comportements qui s’inscrivent dans une tradition (comme l’a montré Jean-Pierre Vernan dans les rituels spartiates). L’homme convenable n’est pas le même en société mixte qu’entre hommes.  Dans l’entre-soi masculin, l’homme convenable est celui qui adopte ces comportements plus « relâchés ». Une fois encore, comme le résumait très bien Alfred Delveau : « Quand nous sommes entre nous, en petit comité, nous n’avons pas besoin de nous gêner »…

 

L’entre-soi masculin : lieu de l’expression virile et de la hiérarchisation

           

Les gueuletons masturbatoires

Dans Pot-Bouille, une des grandes scènes d’entre-soi est celle du repas luxueux offert par l’oncle Bachelard. Duveyrier, Gueulin et Trublot sont de la partie. La soirée se transforme en orgie alimentaire. L’oncle se félicite de l’entre-soi masculin puisque « les femmes ne savent pas manger : elles font du tord aux truffes, elles gâtent la digestion » [p.275], soulignant une nouvelle fois virilité et puissance de l’estomac (tout particulièrement chez Zola, réputé pour son « coup de fourchette »). Allant à l’encontre la plus totale des recommandations médicales de contenance, Bachelard est pris d’une « rage de dépense », exigeant « tout ce qu’il y avait de plus cher » [p.275], déboursant sans compter l’argent, cette semence féconde dont nous avons vu précédemment la charge érotique (qu’on retrouve dans La Curée avec Saccard : l’argent est fécondateur). Une dimension sensuelle plane sur ce repas, confirmant l’hypothèse de Sylvie Collot selon laquelle il y aurait un lien entre sexualité et oralité (mais une oralité de la mastication et de l’œsophage). Pour elle, « manger c’est éprouver un ‘‘petit orgasme alimentaire’’ » [Collot, p.67]. Effectivement, la scène du festin entre hommes ressemble plus à une orgie sexuelle qu’à un simple repas : l’oncle cherche à « enfler l’addition », le vice libidinal de Duveyrier est trahi par « les taches rouges de sa face avivées […] d’un sang violâtre », les couverts sont dans une « débandade » [p.276] la plus totale, etc. Mais c’est la scène de la digestion des quatre hommes qui illustre le mieux la jouissance à laquelle ils se sont livrés :

Il faisait chaud, malgré l’air frais du boulevard. Une plénitude montait, dans les épices fumantes des plats et dans l’odeur vanillée des grands crus. Alors, lorsqu’on eut apporté le café, avec des liqueurs et des cigares, […] l’oncle Bachelard, se renversant tout d’un coup sur sa chaise, lâcha un soupir de satisfaction.

- Ah! déclara-t-il, on est bien.

Trublot et Gueulin s’étaient également renversés, les bras ouverts.

- Complet! dit l’un.

- Jusqu’aux yeux! ajouta l’autre.

[…] Tous les quatre, ils se regardèrent en ricanant. Ils avaient la peau tendue, la digestion lente et égoïste de quatre bourgeois qui venaient de s’emplir, à l’écart des ennuis de la famille. Ça coûtait très cher, personne n’en avait mangé avec eux, aucune fille n’était là pour abuser de leur attendrissement; et ils se déboutonnaient, ils mettaient leurs ventres sur la table. Les yeux à demi clos, ils évitèrent même d’abord de parler, absorbé chacun dans son plaisir solitaire. Puis, libres, tout en se félicitant qu’il n’y eût pas de femmes, ils posèrent les coudes sur la nappe, rapprochèrent leurs visages allumés, et ne causèrent que des femmes, interminablement. [p.277]

Nous relevons tout d’abord la situation de l’entre-soi masculin où s’exhibent les goûts virils : les épices, l’alcool, les cigares et les discussions crues sur les femmes sont des lieux communs des rassemblements masculins auxquels tous doivent adhérer pour prouver leur appartenance au groupe. Mais ce plaisir orgiaque collectif est aussi, assez paradoxalement, solitaire, centré sur soi. L’atmosphère est clairement post-coïtale, mais d’un coït effectué avec soi-même, se concluant par un avachissement général, un relâchement. Sylvie Collot baptise très justement cet épisode de « gueuleton masturbatoire » [Collot, p.67]. Cette sexualité de groupe est lourdement chargée d’homoérotisme puisqu’il ne semble possible de se contenter, de se sentir « complet », qu’entre hommes. Les femmes sont unanimement considérées comme des gêneuses troublant la jouissance, tuant le plaisir masculin. Pour preuve, ces quatre homme n’ont jamais été aussi heureux dans leur sexualité qu’ensemble : Duveyrier est un éternel malheureux en amour, Bachelard avoue être trompé par toutes ses maîtresses, Gueulin préfère éviter les femmes pour s’épargner des ennuis et Trublot s’abaisse à fréquenter les bonnes afin de ne plus connaître « les embêtements du lendemain » [p.193] auprès des femmes de la bonne société. Ici, aucun tracas amoureux. La sexualité entre hommes est bien plus épanouissante et libératrice que lorsqu’elle est partagée avec les femmes : « On est mieux entre hommes ».

Un autre gueuleton, moins détaillé, souligne l’importance de la virilité dans ces repas. Bachelard, Trublot et Duveyrier y mangeront tout aussi bien qu’au premier tandis qu’Auguste, « que sa névralgie [empêche] de manger et de boire » [p.441], ne participe pas aux conversations sur les femmes. Ainsi, l’impuissance d’Auguste le distingue de ses pairs et le laisse à part, incapable de se plier aux rites virilisants. Il est discrédité par son inaptitude à répondre aux codes virils. La hiérarchie entre ces hommes se confirme ainsi dans le gueuleton.

 

Initiation à la virilité

L’entre-soi masculin n’est pas seulement le lieu de l’épanouissement du plaisir des hommes. Il peut également être le lieu de l’initiation à la virilité. Ainsi, dans Pot-Bouille, l’oncle Bachelard et son neveu Gueulin forment un couple dont la dynamique rappelle celle des ménages pédérastiques de l’Antiquité. Binôme inséparable, il est rare de voir l’un sans l’autre. À la mort de sa mère, Gueulin a été confié à son oncle afin qu’il prenne soin de lui. Cette mission permet de concevoir le personnage de Bachelard comme un éraste, statut qui lui revient en tant qu’homme d’âge mûr et d’un rang social élevé (ses transactions commerciales lucratives font de lui un homme d’argent et de pouvoir), tandis que Gueulin, plus jeune, fait figure d’érônème. Le neveu suit l’oncle dans ses frasques, observant les aventures sexuelles de son mentor et apprenant de ses erreurs. L’homoérotisme des relations pédérastiques est cependant moins explicite entre les deux personnages.

Crédit:
André Gill, Fonds Céard, carton n° 1, Cabinet des estampes du musée Carnavalet, Paris

Caricature d’André Gill, légendée « Ce que ça sent bon !!! », publiée dans La Nouvelle lune du 23 avril 1882. 

Gueulin, tirant les leçons des coucheries de son oncle, « [refuse] les femmes, non pas qu’il les [dédaigne], mais parce qu’il [redoute] les lendemains du bonheur : toujours des embêtements » [p.87]. Le jeune homme reste volontairement « chaste » [p.87] et se protège des femmes avec ferveur : suite aux avances de la maîtresse de l’un de ses amis il « [file], et […] [court] encore » [p.193]; il a également été forcé de se « défendre, un soir, contre [une femme] qui montrait sur son ventre un coup de sabre » [p.279] (une blessure de guerre qui la rendrait presque virile…). La contention est une valeur de la virilité. Mais cet entêtement à s’abstenir, à résister à la tentation que sont les femmes, devient quelque peu étrange tant il y met de l’énergie : seul le prêtre défend sa vertu avec autant de ferveur (et encore!). Il est pourtant commun et même socialement admis de voir les jeunes hommes prendre des maîtresses (demi-mondaines ou grisettes) ou/et fréquenter les bordels. Or, pour Gueulin, impossible de dire si son expérience sexuelle est nulle ou seulement minime : à force de fuir les femmes, rien n’atteste qu’il ait partagé un jour le lit de l’une d’entre elles. Cette chasteté prolongée apparaît alors suspecte aux yeux des autres hommes, et notamment à ceux de l’oncle Bachelard : « Alors, fichu serin, […] pourquoi […] n’as-tu jamais [de femme]? » [p.193]. L’insulte laisse entendre le doute sur les aptitudes viriles de Gueulin : est-il un nigaud incapable « d’avoir » une femme ou cache-t-il autre chose?

Mais la chasteté du jeune homme ne le rend pas pour autant asexué, bien au contraire. Sa sexualité s’est déplacée dans d’autres lieux : elle s’épanouit dans les gueuletons masturbatoires et est intimement liée à son oncle. En effet, malgré sa chasteté, Gueulin suit Bachelard dans les cafés et les « mauvais lieux » et participe en observateur à ses frasques. Il n’est pas surprenant de voir des hommes s’accompagner dans les bordels mais quel intérêt pour Gueulin qui se garde bien de toucher aux femmes ? La scène où Bachelard est dépouillé par ses nièces, métaphore d’un viol comme nous l’avons déjà dit, permet d’avancer une supposition :

Il était distrait, ses cheveux et ses favoris roux plus hérissés encore que de coutume, très intéressé par la manœuvre de ces demoiselles autour de l’oncle. […]

- Hardi! ne le lâchez pas! dit-il brusquement, en homme qui juge les coups.

[…] Gueulin, de son air froid, riait avec un bruit de poulie mal graissée. […]

- Dans le pantalon! cria énergiquement Gueulin, excité par ce spectacle. [p.81 à 83]

Dans cette scène, Gueulin, en position de voyeur, encourage les jeunes femmes à faire ce qu’il s’interdit afin de pouvoir tout de même en jouir par le regard. Le mouvement érectile des cheveux du jeune homme et son excitation témoignent de la dimension sexuelle que la scène prend également pour lui. Son rire de « poulie mal graissée » est une bonne métaphore de sa condition : l’image de la poulie, rouage actif et utile tout comme l’homme viril, est ici usée par un manque d’entretien, mal graissée, mal lubrifiée.

Mais après des années de chasteté, Gueulin va soudainement trahir ses préceptes et séduire Fifi, la protégée « ingénue » que son oncle gardait secrètement pour ses vieux jours. L’interdiction formulée par l’oncle (« Celle-là, c’est pour Bibi » [p.280]) suscite le désir de tous et notamment celui de Gueulin. Ce dernier a beau connaître un certain succès auprès des femmes et avoir l’approbation de son oncle pour fréquenter ses anciennes maîtresses (« tu peux toutes les prendre » [p.279]), Gueulin va toutes les refuser sauf une : Fifi. La dynamique de la relation entre les deux hommes est bouleversée puisque c’est maintenant Bachelard qui devient chaste, retardant les plaisirs charnels auprès de Fifi, tandis que Gueulin, lui, cède sans résistance apparente à son désir sexuel. Gueulin a bien appris ses leçons auprès de l’oncle, il est initié, et peut désormais prendre une épouse. Mais cette concrétisation ne semble être possible qu’auprès de l’objet du désir de Bachelard, comme si le neveu s’appropriait les désirs du modèle à émuler. Gueulin ne peut accomplir l’acte virilisant qu’avec celle qui est convoitée et aimée sincèrement par l’initiateur. Bachelard, se sentant trahi, s’exclame : « Tu m’as tout pris, je n’avais plus qu’elle… Tu seras la cause de ma mort » [p.428], un cri mêlant Éros et Thanatos mais dont la responsabilité n’incombe pas ici à une femme, mais à un homme. Gueulin pouvait avoir toutes les femmes qu’il voulait mais il choisit celle qui est interdite, celle que l’oncle/père se réserve : la mère. Une relation triangulaire se dessine. En ayant une relation sexuelle avec Fifi, la maîtresse choisie, Gueulin semble être en mesure de tuer le père (défaillant) que Bachelard est supposé représenter pour lui et de « posséder » la mère. Gueulin ressort vainqueur de la confrontation puisqu’il est le premier à imprégner Fifi (selon les théories de Jules Michelet) : il devient le premier amant et dépasse le maître. Mais peut importe les formes que prend la sexualité de Gueulin (voyeur ou premier amant), le seul dénominateur commun est toujours l’oncle, laissant entrevoir un homoérotisme latent.

Christiane Marchello-Nizia voit elle aussi un homoérotisme semblable à celui que nous venons d’étudier dans l’amour courtois médiéval. Elle propose cette interprétation :

La dame est nécessairement mariée, c’est-à-dire déjà choisie, élue préalablement par un autre regard masculin. Élire à son tour cette dame, c’est peut-être pour le juvenis, se poser comme le rival, se penser à la place du senior qui est l’époux de la dame. Mais aimer ce qu’a élu, ce qu’aime le seigneur, ne serait-ce pas désirer être soi-même cet objet d’amour ou d’élection, désirer être à la place de la dame? Tout faire pour rester auprès de la femme aimée, lorsqu’elle est mariée, c’est également le moyen de se trouver dans l’entourage de son époux le seigneur. […] La femme n’est ici que la médiatrice d’une relation instaurée entre des hommes. […] Dans cette hypothèse, la dame peut être interprétée comme la métonymie du seigneur son époux […]. [Marchello-Nizia, p.979-980, nous soulignons par l’italique, excepté les mots en latin]

Gueulin s’est intégré de force dans la relation de son oncle. En choisissant le même objet du désir, il se positionne en tant qu’égal, en tant que même. Être considéré comme un rival le valide en tant qu’homme. En épousant Fifi, Gueulin a également la certitude de rester lié à Bachelard. L’ambiguïté de la relation s’est donc accentuée dans le triangle amoureux.

 

Le loup dans la bergerie : Octave, le trop initié

Le personnage d’Octave Mouret connaît trois étapes dans Les Rougon-Macqart : il est le jeune garçon brièvement aperçu dans La Conquête de Plassan, le jeune homme en formation de Pot-Bouille et, enfin, le Monsieur Mouret, homme de génie, dans Au Bonheur des dames. Dans Pot-Bouille, Octave brille déjà par son savoir sur les femmes. Cette science des femmes semble émaner d’une part de son amour pour elles, mais aussi de leur proximité identitaire (rappelons qu’Octave est un tout jeune homme à son arrivée à Paris, il est donc entre l’âge féminin, l’enfance, et l’âge d’homme, l’adulte). Arriviste, il entretient son apparence avec l’ambition de « se faire par les femmes ». Dans son rêve d’intrigant, il développe tout un arsenal d’armes de séduction, discipline dans laquelle il est (ou pense être) passé maître. En étudiant ses « ficelles », on constate qu’il emploie les moyens généralement attribués aux femmes. Il joue notamment de son apparence et l’entretient avec coquetterie. Régulièrement désigné comme « le bel Octave » par les autres personnages, l’atout principal du jeune homme est sans le moindre doute son physique avantageux qu’il entretient avec coquetterie, « dans sa passion d’une mise correcte » [p.44]. « [Grand], brun, beau garçon, avec ses moustaches et sa barbe soignées » [p.40] dans laquelle il passe « une main belle, aux ongles correctement taillés » [p.41], Octave n’ignore pas l’avantage considérable que peuvent lui apporter ses traits avantageux. Il adopte également un « rire perlé » [p.40], le même rire que Madame Josserand enseigne à sa fille Berthe [p.75] dans « un cours de prostitution décente et permise » [p.470]. Octave use et abuse également de ses yeux « couleur de vieil or, dont il [croit] la douceur de velours irrésistible » [p.342]. Ces œillades de jeune fille n’ont rien de la séduction frontale, de la conquête virile, guerrière, sans détour et sans ménagement que pratiquent d’autres hommes dans leurs « gros appétits de mâle » [p.200], tels que Duveyrier et Trublot qui violentent les bonnes sans un remords [p.206]. Mais sa séduction reste inefficace sur les femmes de l’immeuble, trop soucieuses de leurs plaisirs solitaires ou indifférentes. Néanmoins, ce « sens voluptueux de la femme » [p.156], véritable sixième sens chez lui, est un long travail d’observation de l’autre sexe (et annonce le Mouret futur). Le savoir qu’il a des femmes lui vient en grande partie d’un travail d’identification aux femmes : « Avec ses larges épaules, il était femme, il avait un sens des femmes qui, tout de suite, le mettait dans leur cœur » [p.41]. Cette part de féminité inhérente à l’identité d’Octave met parfois en doute sa virilité dans Pot-Bouille. Cette féminité est néanmoins une force en gestation puisqu’elle devient, dans Au Bonheur des dames, une arme qui lui apportera pouvoir, puissance et génie. C’est étonnamment cette ambivalence de genre qui va le rendre viril par la suite.

Crédit:
Gallica

« Les p’tits jeun’ hommes », L’Assiette au beurre, n°422, 1er mai 1909.

Octave se fait si bien femme qu’il est toujours facilement admis dans le cercle de ces dames, reconnu comme l’un (l’une?) des leurs. Les femmes semblent voir en lui, si ce n’est un être semblable, au moins une amie, une confidente. Mme Campardon ne fait preuve d’aucune pudeur quand il est question de le laisser entrer dans sa chambre alors qu’elle n’est pas décente. Ainsi, tout juste vêtue, elle lui fait inspecter son cou, lieu d’érotisme pur chez Zola [Collot, p.27 à 42], et l’utilise comme femme de chambre pour l’aider à se rhabiller, sans un rougissement. Caroline Hédouin ne se sent visiblement pas plus menacée par Octave, malgré ses tentatives de séduction :

- […] je ne vous renvoie pas… Oh! ça ne change rien, je n’ai pas peur.

Cette phrase acheva de le mettre hors de lui. […] Mme Hédouin, si tranquillement superbe, réveilla sa vanité souffrante […]. [p.256-257]

Cette absence de crainte envers le jeune homme peut s’expliquer par le vaginisme de Rose, la laissant comme une « idole sans sexe » [p.261], ou par l’esprit pratique de Madame Hédouin qui ne se soucie que de son commerce (elle est par ailleurs elle-même la source d’ambiguïtés puisqu’elle porte des attributs vestimentaires masculins). Néanmoins, le genre ambivalent d’Octave semble l’empêcher d’être considéré comme un dangereux prédateur contre lequel les femmes doivent se prévenir pour sauver leur honneur, ce qui, comme le démontre la citation précédente, est parfois une douloureuse atteinte à sa fierté d’homme. Madame Juzeur non plus ne le prend pas véritablement comme une menace. Elle se laisse embrasser par le jeune homme mais fixe elle-même les limites de ce batifolage. Même lorsqu’il emploie la force, elle ne s’effraie pas et le réprimande en l’accusant d’une voix caressante d’être « brutal comme les autres hommes, que rien ne satisfait, tant qu’on leur refuse quelque chose » [p.310]. Il semble donc qu’elle le pensait différent des autres hommes. Sa violence le démasque et laisse entrevoir, sous le déguisement du genre féminin, la brutalité de la virilité. Cette animalité libidinale refait également surface suite à la conquête de Berthe qu’il violente : « dans son désir contenté, toute sa brutalité reparut, le dédain féroce qu’il avait de la femme sous son air d’adoration câline » [p.352]. Octave se présente donc comme un loup travesti en mouton, adoptant sa praxis et ses goûts pour mieux dévorer le troupeau. C’est une approche très différente de celle de la virilité brutale et conquérante. Mais Octave ne sort pas toujours indemne de ce travestissement. Sa virilité semble parfois être altérée au contact du genre féminin. Sa faiblesse première face à Berthe n’a rien de feint : « Cependant, il n’osait pas; son côté féminin, son sens de la femme s’affinait à cette minute de passion, au point de faire de lui la femme, dans leur approche » [p.351].

Si Zola accuse la bourgeoisie de prostituer ses filles à la chasse au mari fortuné, ce reproche peut également être fait à Octave qui offre son corps aux femmes pour mieux gravir les échelons de la société, malgré les nombreux échecs. Il tente même d’acheter le silence de Mme Juzeur en échange de baisers et de caresses pour satisfaire son plaisir à elle [p.367]. Cette volonté d’arriver par les femmes en se servant de son corps ne correspond pas aux valeurs masculines républicaines et capitalistes fondées sur le mérite (on est en tout cas bien loin de Jacques Vingtras se faisant une place à coup de poing). Il est intéressant de relever que les ambitions du jeune homme ne prendront forme que lorsqu’il abandonnera ce travestissement et ce jeu de séduction pour se comporter « comme un homme ». Mme Hédouin lui propose sa main, un renversement des conventions par ailleurs intéressant, seulement après qu’il ait fait preuve d’initiatives, de travail et d’audace, ou autrement dit, de qualités viriles. Octave, même après leur mariage, la « [nomme] encore au fond de lui Mme Hédouin » [p.535]. Nous constatons par ailleurs que Monsieur Hédouin n’apparaît jamais physiquement dans Pot-Bouille, constamment en voyage quand il est question de lui. Le patron est donc en réalité une patronne, Caroline, puisqu’elle est la seule à avoir été vue à la tête du petit commerce. Elle est le véritable Monsieur Hédouin, le mari n’étant qu’un prête-nom, un épouvantail toujours absent. En l’épousant, Mouret ne peut la marquer véritablement de son nom puisqu’elle se montre plus homme que lui qui est toujours sous ses ordres. Il ne s’émancipera qu’après la mort de Madame Hédouin (mais les fondations du magasin se feront tout de même sur son sang).  

Octave peut également être assimilé à un personnage très secondaire du cycle des Rougon-Macquart, apparaissant dans La Curée. Le grand couturier Worms (dont le nom est inspiré de Worth, un des plus célèbres couturiers du Paris de l’époque), dont le nom signifie en anglais « ver de terre », est, tout comme le jeune Mouret, très versé dans l’habillement féminin. Ses postures affectées de grand artiste ainsi que ses métaphores oniriques pour parler de vêtements sont tournées en dérision par le narrateur qui affecte une admiration exagérée pour celui qu’il appelle ironiquement « le maître », « l’illustre Worms », et qu’il compare à Léonard de Vinci [La Curée, p.138-139]. Gustave Macé, ancien chef de la police de sûreté, fait un portrait des hommes-modistes, dans la droite lignée d’Ambroise Tardieu :

[…] ils se recrutent dans le haut commerce spécial à tout ce qui a rapport à l'arsenal de la coquetterie féminine : robes, lingerie, coiffure, chignons, tresses, fleurs, plumes, rubans. Il n'y a pas de femmes capables de leur faire concurrence ou de lutter avec eux pour donner le cachet et l'élégance aux variétés de garnitures de tête […]. Quelques-uns ont acquis une véritable renommée ; ils se considèrent comme des artistes dans leurs magasins et ateliers, installés avec luxe, où les parfums dominent […]. Les mains ordinairement belles, soignées, mettent tant de légèreté à essayer les modèles sur la tête des coquettes clientes, que celles-ci, enthousiasmées, leur font tout de suite une notoriété d'adresse et de haut chic incomparable. […] Toutes leurs précautions sont prises pour ne pas laisser deviner leurs mœurs. [Macé, p.105-107]

Worms est clairement un de ces hommes-modistes que Macé et d’autres accusent de pédérastie. Le couturier et Octave sont de ceux qui brouillent les frontières des catégories de genre et dont la sexualité laisse méfiant voire est remise en question par cette transgression. Dans l’imaginaire social, la croyance selon laquelle à trop évoluer dans le monde des femmes, la virilité des hommes finit toujours par être gâtée, incite à favoriser les lieux de l’entre-soi pour renforcer la cohésion du groupe des hommes et de leurs valeurs.

Crédit:
Bertall, Gallica

Bertall, Paris, le 1er Janvier (1845), L'Illustration, 11 janvier 1845.

Nous avons donc vu que le roman n’est pas seulement une représentation de la pourriture morale des différentes classes sociales d’un immeuble bourgeois en apparence sans histoire, mais est aussi le pot-bouille des échecs de la virilité : mollesse, abandon du foyer aux femmes, adultère, impuissance, jouissances excessives, travestissement physique ou moral en femme, etc. Mais cela n’empêche nullement les hommes de se retrouver entre eux, à leur plus grand bonheur. Si les hommes se retrouvent assez traditionnellement dans les fumoirs pour parler politique mais surtout de femmes, ils s’autorisent parfois à les dévoyer légèrement, d’une manière ou d’une autre : duels avortés, repas gargantuesques proches de l’onanisme, couple pédérastique prolongé par l’intermédiaire de la femme, homoérotisme latent, etc. Dans Pot-Bouille, pas un seul homme n’incarne une virilité sans reproche et les lieux de l’entre-soi sont loin d’être eux-mêmes exemplaires.

 

Bibliographie

ANFRAY, Clélia, Zola biblique, la Bible dans les Rougon-Macquart, Paris, Éditions du Cerf, « Littérature », 2010.

CAUDEBEC, Marion, Trouble dans le genre masculin et dans sa sexualité chez Émile Zola, mémoire, Toulouse, Université Jean Jaurès, 2015.

COLLOT, Sylvie, Les Lieux du désir : topologie amoureuse de Zola, Paris, Hachette supérieur, « HU Recherches littéraires », 1992.

MACÉ, Gustave, Mes Lundis en prison, Paris, Charpentier, 1889.

MARCHELLO-NIZIA, Christiane, « Amour courtois, société masculine et figures du pouvoir », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, n°6, 1981, p. 969-982.

MARZEL, Shoshana-Rose, « Corps masculin et hypocrisie bourgeoise dans Pot-Bouille », Les Cahiers naturalistes, n°86, 2012, p. 199-217.

MAUPASSANT, Guy de, « En famille », La Maison Tellier, Paris, Gallimard, « Folio Classique », p. 102 à 131.

RAUCH André, Le Premier sexe, Paris, Hachette, « Histoires », 2000.

ZOLA, Émile, La Curée, Paris, Gallimard, « Folio Classique », 2012.

ZOLA, Émile, Pot-Bouille, Paris, Gallimard, « Folio Classique », 2013.

 

 

 

 

 

 

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