Université Paul Verlaine-Metz / UQAM

La Littératie dévirilisante (Approche ethnocritique des "Hypocrites" de Berthelot Brunet)

La Littératie dévirilisante (Approche ethnocritique des "Hypocrites" de Berthelot Brunet)

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(En cours de correction)

 

Le seul roman de Berthelot Brunet, Les Hypocrites, publié en 1945, raconte la vie d'un personnage fictif, Philippe, de son enfance jusqu'à son mariage. Le récit raconte un double passage : le retour de Philippe à la foi catholique de ses pères, et son mariage avec une ancienne maîtresse. Nous partons de l'hypothèse de l'ethnocritique d'une homologie entre rite de passage et récit, pour montrer que le texte sape systématiquement le processus du rite par la mise en scène de la longue déchéance du personnage principal, se détruisant par l'alcool, la drogue, ... et la littérature.

 

Philippe est un jeune garçon timide, qui a été initié à la vie essentiellement par la littérature. La littérature, qui l'aide à surmonter sa timidité et à construire une façade de personnalité, sert rapidement d'écran, d'unique médiateur entre lui et le monde. Le texte fait de la littératie un actant dans le récit de la vie du personnage. La littératie le fait régresser sans cesse vers l'enfance : la littératie préside au processus de dévirilisation qui le maintient dans une phase liminaire et dans la marginalité sociale. 

 

C'est de cette logique narrative caractérisée par une tension entre passage et déchéance, entre rédemption et chute, que s'énonce une critique sociale et morale à la fois féroce et lucide. Cette littérature critique est essentiellement une critique de la littératie.

 

Introduction. Le roman de la littératie

Lors de sa publication en 1945, Les Hypocrites reçoivent les foudres de la critique littéraire. Le style est étiqueté "réalisme dégoûtant", tandis que le personnage principal, Philippe, est qualifié de "répugnant". Plus que la morale, c'est la littérature elle-même que le roman semble malmener surtout. En effet, vingt ans avant Les Mots de Sartre, Berthelot Brunet dévoile les impostures que masque la littérature, à travers le récit d'une formation à l'âge adulte, récit parsemé d'analyses psychologiques profondes. 

Qu'est-ce que la littératie ? Dans le sillage de Jack Goody, Mohammed Kara et Jean-Marie Privat définissent la littératie comme l'ensemble des praxis et représentations liées à l'écrit, depuis les conditions matérielles de sa réalisation jusqu'aux productions intellectuelles et à sa récéption, en passant par les agents et institutions qui permettent sa transmission et sa conservation (KARA et PRIVAT, 2006). La littératie s'oppose à l'oralité comme la culture écrite s'oppose à la culture orale. 

Les Hypocrites est un roman mettant en récit le passage problématique de l'état d'enfant à celui d'adulte, passage rendu difficile par la littératie elle-même, qui médiatise tous les rapports du personnage principal avec autrui, avec le réel. Le personnage abdique de tous ses choix car le lien direct lui semble perdu. Philippe, en s'enfonçant dans l'écriture comme il s'enfonce simultanément dans la débauche et la drogue, exprime un regret profond, une nostalgie pour une une "pureté", une transparence à jamais perdue. Le retour à une "pureté" perdue est donc déjà inscrite à l'horizon dès le début de l'expérimentation de l'abjection par le sexe, la drogue et la littérature ; mais ce retour, pour être effectif, doit se reconnaître comme par nature incomplet, imparfait, décevant même, et perpétuellment inaccompli. 

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I. L'éducation a-sentimentale

Le roman s'ouvre sur un récit d'enfance. Philippe va non pas s'ouvrir au monde, mais se fermer à lui. Les deux premiers chapitres retracent sa vie jusqu'au moment où il trouvera son métier, scène qui sera racontée comme un récit de vocation parodique. 

Ce qui enferme Philippe, c'est l'écriture. Le récit de la jeunesse est un récit d'enfermement, l'histoire d'une retraite dans la littératie avant même d'être entré dans le monde. Philippe, écrit le narrateur, "avait eu l'enfance la plus solitaire" (p.15) : sa mère étant morte et n'ayant pas de frère, il est entouré par un père médecin que le texte ridiculise, et sa tante Bertha, une bigote animée d'un amour incestueux et platonique pour le père. Il ne communique avec à peu près personne jusqu'à ses quinze ans, et vit de lectures. Son contact avec une communauté, avec la parole orale, avec la culture orale, c'est l'Eglise qui lui donne. La liturgie, la lecture de l'Evangile, la prière, mais aussi la vie sociale qui s'organise, à l'époque, autour de la paroisse, voilà ce qui pourrait rompre l'enfermement de Philippe. Or il choisit de renier la Foi catholique, de rompre avec l'Eglise alors qu'il est encore très jeune ; le texte présente ce reniement comme "le seul acte volontaire qu'il ait jamais commis" (p.26). Que faut-il comprendre ? Tous les autres actes de Philippe seront involontaires, soumis à une puissance autre, extérieure. En effet, en renonçant au catholicisme, Philippe rompt radicalement avec la culture orale, et tous ses autres choix seront dès lors médiatisés par l'écrit. Le paradoxe s'éclaire : Philippe, en posant ce choix de rupture, pose ici par conséquent son dernier choix vraiment libre. Tous les autres choix, y compris ceux de l'âge adulte, comme celui de guérir de la drogue et de revenir à la foi catholique, y compris celui de se marier, ne seront jamais complètement volontaires: la littératie aura dû au préalable préparer la conscience, l'orienter ou lui donner son aval. 

L'éducation du jeune homme, à l'instar de celle Frédéric Moreau de Flaubert, passe par l'engagement politique et l'initiation à la sexualité. Son engagement ne débouche sur aucun militantisme : l'engagement est le produit de ses lectures et non une prise de conscience de la réalité sociale et politique ; coupé de la société, Philippe ignore en effet tout de la Polis. Il devient royaliste suite à sa lecture de Joseph de Maistre. Un livre peut-il fonctionner comme une révélation ? C'est là où le narrateur extradiégétique intervient pour analyser les motivations réelles de cette prise de position idéologique : Philippe n'adhère pas aux thèses royalistes ; il ne fait que s'emparer du discours littéraire pour s'opposer non pas à la République, mais à son seul ami, Dufort, qui est parti en vacances et qui lui a confié, dans une lettre, qu'il appréciait les Etats-Unis. L'imposture apparait au grand jour, sous la plume du narrateur distant et ironique. La prise de position idéologique n'est pas un choix volontaire, il s'agit d'un mimétisme inversé. Le réactionnaire, comme l'a montré René Girard dans Mensonge romantique Vérité romanesque, est celui qui trouve un médiateur qu'il rejette aussitôt, mais avec lequel il se construit en prétendant s'en distinguer : "Ce n'est plus le programme qui fait l'opposition, c'est l'opposition qui fait le programme". Si l'on accompagne les commentaires du narrateur et que l'on suit la logique girardienne, on comprend que les choix de Philippe sont déterminés par un "médiateur". Joseph de Maistre fonctionne comme un médiateur externe : le désir de Philippe est orienté par la littérature (ici la littérature contre-révolutionnaire) ; la littératie est un élément extérieur qui médiatise, qui oriente le désir et les choix, comme la lecture de l'Amadis de Gaule oriente le désir de don Quichotte. La lettre de son camarade Dufort fonctionne comme médiateur interne : sa proximité empêche Philippe de se rendre compte qu'il imite le désir d'Amérique de Dufort en le renversant en son exact opposé.

Les désirs, la libido et les choix de Philippe sont-ils déterminés par un tiers, externe ou interne à sa vie ? Oui, si l'on suit la méthode de René Girard, mais il faut y ajouter une spécificité importante : le médiateur est toujours issu de la littératie, que le médiateur soit externe et interne. Philippe n'imite pas Joseph de Maistre, mais son discours littéraire ; Philippe n'imite pas Dufort mais la lettre de Dufort. Philippe réagit à de l'écrit et s'y oppose par l'adhésion à un discours écrit. Philippe est blessé par les propos de Dufort parce qu'ils sont écrits sur une lettre. Seul l'écrit est preuve de réalité, dans l'esprit Philippe. Il se sent alors dévirilisé, impuissant face une lettre qui l'écrase. Aussi, le choix d'opposer un livre à une lettre, Joseph de Maistre à Dufort donc, est un moyen de récupérer le phallus. La littéartie est alors ce qui pallie à une crainte de l'impuissance. Brandi comme un phallus, le discours littéraire de Joseph de Maistre écrase la lettre de Dufort et restaure la domination de Philippe. La médiatisation systématique par la littératie donne au personnage un sentiment de toute-puissance. Les commentaires du narrateur, qui viennent dévoiler l'imposture derrière le masque littéraire, montrent au lecteur l'illusion d'une telle toute-puissance. Or, c'est la révélation par le discours extradiégétique de cette illusion qui prépare le fiasco sexuel dans la suite du récit. 

Le choix d'un métier s'impose comme une révélation. Ce fut comme une apparition. Le récit renseigne le lecteur, au détour d'une phrase, que Philippe a obtenu son baccalauréat ; cet obtention ne constitue pas un passage, mais un fait sans importance, dans l'économie narrative. L'information apparait au début de la scène dans laquelle le choix du métier de notaire va s'imposer à Philippe. Une scène de révélation pour un métier aussi prosaïque est bien sûre ironique. Mais l'essentiel est que cette scène met la littératie au coeur de la vie du personnage et de l'écriture du roman. Philippe a accompagné son père chez un vieux patient, lequel a découvert que sa femme a produit un testament qui détourne une partie de la fortune familiale. Dans la scène, on procède à la lecture à voix haute du testament en question. C'est l'écriture et sa fixation sur un support qui donne à un testament son statut de testament et son efficacité performative. Le testament, comme tout texte juridique, c'est la forme la plus achevée de la littératie: la voix humaine semble y être abolie. Sa lecture ne peut susciter que l'ennui pour celui qui est étranger au cas juridique exposé dans ses lignes. Que l'on songe aux extraits illisibles du Tiers-Livre de Rabelais où le juge Bridoye argumente, dans un dialogue, avec ses contradicteurs : il cite les textes de lois à la lettre, en latin, en respectant les abréviations. Cette littératie pure, passée à l'oral, est le summum de l'ennui, à moins que ce ne soit une ouverture vers une nouvelle poétique ("Aux armes, etc.", chante Serge Gainsbourg, prenant le texte de Rouget de Lisle au pied de la lettre). Philippe, jeune bachelier, à la lecture de ce document, trouve là le sens de sa vocation; le texte prend l'allure d'une parodie de révélation : Philippe sait qu'il sera notaire, "pour prendre des notes, être le tabellion de la vie" (p.39). Cette formule oxymorique, "tabellion de la vie", fixe la destinée du personnage et du livre que nous lisons : Philippe veut mettre en mots la vie ; "la vie", lexie indéfinissable désignant peut-être l'énergie vitale, la pulsion de vie ou plus largement le monde extérieur et intérieur, le monde réel et sa représentation. Or, pour cela, il ne prend pas la posture du poète "voleur de feu" (Rimbaud) qui fixe les vertiges, mais celle très prosaïque du tabellion. Il se rapproche du personnage-narrateur de Bartleby le Scribe de Melville.

Suite à cette scène de révélation, le récit s'accélère, le "sommaire" (Genette) remplace la "scène". Les années d'apprentissage, les années d'université sont résumées en quelques pages à la fin du deuxième chapitre : Philippe se met à boire, évite d'aller aux cours, se met à voler et fréquente les "filles". L'entrée dans l'écriture, à la manière d'une entrée dans les ordres, libère l'action, accélère le rythme narratif à l'extrême. Le personnage a trouvé sa voie, le chemin est ouvert à toutes les expériences, tous les excès. Philippe peut commencer à construire sa vie ; en réalité, il la construit en la détruisant.  

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II. L'immoraliste 

Philippe fait l'expérience de la déchéance, à laquelle il travaille activement. Le texte ne le cite pas, mais il semble que Philippe s'inscrive dans le sillage du personnage de Gide, le Michel de L'Immoraliste (1902) qui se lance dans la "recherche ténébreuse" de soi dans laquelle il s'exerce à "abjurer et repousser de lui culture, décence et morale" (L'Immoraliste, Troisième partie). Philippe se lance également dans cette entreprise contre lui-même, contre son éducation et contre la civilisation, contre la Loi : mais cette imposture porte en elle-même l'échec, car il porte en lui ce qu'il prétend abjurer. En croyant enfreindre la Loi, il ne fera que la légitimer à ses propres yeux (LACAN) ; en prétendant larguer les amarres qui le rattachent à sa culture canadienne-française et à la foi catholique, il indique déjà son désir de repères, son désir de retour. En prétendant se jeter dans les plaisirs du monde, Philippe ne fera que revenir sans cesse à la littérature. 

Le deuxième chapitre, intitulé "Initiations" raconte les velléités transgressives de Phillippe. Il s'imagine que c'est par la transgression qu'il deviendra un homme viril. Ainsi, avec son seul ami, Dufort, il entreprend le vol d'une bague chez un orfèvre. Les deux lycéens, inexpérimentés, sont pris par l'orfèvre, qui les réprimande comme des enfants. Ils voulaient être des bandits, ils sont renvoyés à leur état de petits chenapans. Ils n'ont même pas le droit d'être perçus comme des mauvais garçons... Ce bref épisode dérisoire d'une entrée manquée dans le crime est suivi du fiasco de la première expérience sexuelle. 

Comme dans L'Education sentimentale de Flaubert, les deux amis, Philippe et Dufort sur les pas de Frédéric et Deslauriers, veulent se rendre dans une maison de passe. C'est ce que nous avons eu de meilleur. Comme dans le roman de Flaubert, les deux jeunes garçons ne perdront pas leur pucelage. Mais à la différence, Philippe et Dufort vont passer le seuil de la maison close, à leurs frais, dont tous les sens du terme. Le seuil de la scène, située sur le seuil de la maison, annonce déjà les raisons de l'échec : "Ils étaient à la lisière de toute la poésie du monde, de tout le mal du monde et de toute la virilité du monde ... mais une pudeur adolescente les retenait encore" (p.33). Ils sont retenus par l'enfance qui les empêche de passer cette épreuve sensée être une épreuve qualifiante. En pénétrant dans la maison close, ils perdent toute leur virilité : leurs moyens, leurs désirs. Le narrateur commente cette chute de la libido : "ces deux solitaires n'étaient plus que deux enfants désespérés". Philippe et Dufort, gênés et honteux, écoeurés par les prostituées, payent à boire à tout le monde, et s'en vont... sans avoir rien consommé

L'échec total des entreprises de Philippe le plongent dans le désespoir le plus profond. Il se sent humilié, et se dit: "Je ne suis donc pas un homme !" (p.35). Il a cherché à prouver sa virilité, mais toutes ses tentatives l'ont renvoyé à sa faiblesse, son impuissance, son enfance. Comment se consoler d'une telle honte ? Par l'abjection. Il transfert sa libido chancelante et sa violence à l'égard de lui-même contre toutes les formes concrètes ou abstraites de religiosité. De retour du bordel, Philippe déchire avec rage un scapulaire. Cet accessoire d'église subit les effets de la honte, de la culpabilité et des pulsions du personnage. Philippe a d'autant plus honte qu'il ressent une réelle culpabilité ; il n'a pas réussi à se défaire totalement du christianisme. Ce rejet est en réalité un aveu. Obsédé par le religieux, il l'exprime par sa négation constante : "Philippe était très malheureux, et il ne trouvait de consolation qu'à s'enfoncer dans le blasphème et l'impiété" (p.37). La métaphore peint ici un enfoncement : Philippe ne s'élève pas, il s'enfonce. Cette image n'a rien de l'image sublimée de la chute ou du plongeon : le personnage n'a rien du sombre héros romantique de la chute, plongeant dans le vice "comme on se jette à l'eau" (p.33) ; ce n'est qu'un "grotesque", selon la terminologie de Victor Hugo, qui petit à petit s'enfonce dans un univers d'abjections.

Le pathétique du personnage réside dans le fait qu'il cherche à briller, qu'il croit mettre en pratique la philosophie de Nietzsche, qu'il professe un cynisme qu'il imagine philosophique, alors que le récit est celui d'une suite d'épisodes dérisoires, de relations mesquines, d'échecs cuisants. Philippe croit vivre une sexualité libérée des tabous, une sexualité pleinement virile, tandis que le texte montre qu'il connait une sexualité régressive. Philippe entretient une liaison amoureuse avec Claire, une jeune veuve mère de deux enfants. Il est en rivalité avec plusieurs hommes, dont Boulanger qui se prétend nietzschéen et cynique. La "médiation interne" (GIRARD, 1961) attise le désir et la rivalité des deux jeunes hommes. Mais ce médiateur révèle que Philippe cherche moins l'objet du désir (Claire) que les possibles narcissiques qu'il semble ouvrir : "Il aimait cet homme, parce qu'il aimait Claire, il l'aimait parce qu'il lui donnait l'occasion de briller en s'abaissant" (p.72). Le triangle girardien établit une circulation du désir du sujet vers l'objet via un médiateur : A désire B parce que C désire B (A étant le sujet, B l'objet, et C le médiateur) ; ici, le triangle deviendrait un losange, car le triangle ABC se double en miroir BCD, et fait apparaître le reflet narcissique de A en D. Le médiateur oriente le Sujet vers son reflet ; le reflet est le point D sur le schéma. A désire B parce que C (le médiateur) lui permet de paraitre en D (reflet de A). Comme l'a montré Giorgio Agamben, Narcisse n'est pas amoureux de lui-même mais de son reflet, d'un simulacre donc. Philippe jouit de ce reflet dégradé de lui-même plus que dans ses rares coïts avec Claire. La sexualité d'objet, la sexualité adulte dans les Trois Essais sur la Théorie sexuelle de Freud (1905), régresse à la sexualité de sujet, à la sexualité du tout petit enfant, entièrement tournée vers lui-même. Le texte, avec une ironie féroce, commente de manière très freudienne les exploits érotiques de Philippe et Boulanger qui, se partageant leurs maîtresses, rivalisent de propos cyniques devant la réalité du sexe féminin qu'ils ne comprennent pas et qui les terrorisent : "Alors, ils sentaient leurs lectures, comme un enfant sent le lait" (p.72-73). La comparaison "comme un enfant sent le lait" renvoie les piètres amants et piètres philosophes au stade oral. Mais ce qui impuissante le jeune homme, si l'on décompose la comparaison, c'est la littérature : le "lait" est le comparant pour le comparé "lectures". Alors que le personnage pense avoir trouvé dans la littérature une drogue qui le déshiniberait de sa pudeur et de sa timidité le menant à la virilité suprême, le narrateur révèle que la littérature le fait régresser à une sexualité infantile. 

On perçoit alors que le spectacle de "toute cette débauche enfantine" (p.73) à laquelle s'adonne un jeune homme impie a pour véritable thème la littérature, ou plutôt le rôle que joue l'écrit sous toutes ses formes dans la vie d'une jeune génération marquée par le "malaise dans la civilisation". Génération dont la jeunesse a été sacrifiée, comme l'a écrit Olivier Carignan (Les Sacrifiés, 1927) ; Brunet montre que cette génération est condamnée à rester perpétuellement jeune, et que cette jeunesse est une malédiction, une phase intermédiaire interminable, marginale, qui voit le passage à l'âge adulte rendu impossible. Toute tentative de passer à l'âge adulte confronte le jeune homme à ses échecs. Rien ne peut être vécu en-dehors de l'écrit. Seul l'écrit donne sa réalité au réel tangible. La littératie coupe Philippe du monde et de lui-même, elle le maintient dans ses langes (la métaphore revient deux fois) et ne le confronte qu'à son reflet. Tout rapport avec autrui le renvoie à la littérature et l'y enferme. Boulanger n'est au fond, dans l'esprit de Philippe, qu'un reflet littéraire de lui-même : "Il y sentait aussi une sorte de préciosité dans ce nietzschéisme puéril : littérature, toujours" (p.74). 

Les commentaires de la critique concernant le roman Les Hypocrites insistent sur la proximité entre Philippe et son auteur. Le roman serait une autobiographie à peine déguisée. Certes, Brunet raconte, sans pudeur, à travers le personnage de Philippe, des expériences réellement vécues, comme ses déboires sexuels, ses addictions à l'alcool et à la "dôpe" ; cependant, le récit insiste sur la déchéance du personnage, la profonde souffrance qu'il éprouve chaque fois qu'il satisfait une pulsion. Le récit montre que la satisfaction est une souffrance et que la pulsion est destructrice. Nous utilisons à dessin les concepts freudiens de pulsion ("Trieb") et de satisfaction ("Befriedigung") développés dans Pulsions et Destins des Pulsions (1915). Brunet connaît la psychanalyse et sémiotise dans le fil narratif ces concepts freudiens. Le récit relate les satisfactions mortifères qu'éprouve Philippe dans la drogue et la débauche ; et le récit n'est en aucun cas une sublimation de la pulsion, puisque le récit montre la réalisation de cette pulsion et les douleurs qu'engendre cette satisfaction. Le récit va plus loin, en montrant que les symptômes dont souffre Philippe font partie de la satisfaction. Le texte montre que personnage jouit de s'abaisser devant Claire et Boulanger, il se satisfait de la déchéance qui le fait tant souffrir. Lacan, dans le texte "Démontage de la Pulsion" (1973), explique ce paradoxe rencontré avec ses patients : "leurs symptômes mêmes relèvent de la satisfaction. Ils satisfont quelque chose qui va sans doute à l'encontre de ce dont ils pourraient  se satisfaire, ou peut-être mieux, ils satisfont à quelque chose. Ils ne se contentent pas de leur état, mais quand même, en étant dans cet état si peu contentatif, ils se contentent. Toute la question est de savoir qu'est-ce que c'est que ce se qui est là contenté." (LACAN, 1973, p.151)

Le récit retranscrit donc sans complaisance les effets destructeurs des pulsions du personnage. Le discours théorique du personnage, qui vise à maquiller de philosophie ses vicissitudes ("Schicksale", écrit Freud), est démenti par le fil narratif qui vient mettre en lumière l'inanité d'un tel discours. Le récit se double de nombreux commentaires d'un narrateur extradiégétique, à la fois psychologue et moraliste. Le narrateur démonte, analyse et explique les motivations réelles des personnages ; il pénètre leur conscience et leur inconscient. Mais surtout, le narrateur propose une vision du monde pessimiste, dans la lignée non pas de Nietzsche mais des grands moralistes comme La Rochefoucauld, lequel écrivait dans ses Maximes "Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont représentées par les politiques comme les effets des grands desseins, au lieu que ce sont d’ordinaire les effets de l’humeur et des passions. Ainsi la guerre d’Auguste et d’Antoine, qu’on rapporte à l’ambition qu’ils avaient de se rendre maîtres du monde, n’était peut-être qu’un effet de jalousie". 

A la manière de La Rochefoucauld, le narrateur des Hypocrites déconstruit, par des analyses psychologiques et des sentences, les grandes prétentions morales qu'exprime le personnage principal. Voilà ce qui le distingue du narrateur de L'Immoraliste qui n'est autre que Michel, le personnage principal, très complaisant envers lui-même. Philippe élabore, en imitant son rival Boulanger, une philosophie de la force sensée affirmer une virilité authentique. Le narrateur des Hypocrites lui oppose les paradoxes d'une psychologie lucide : ainsi démontre-t-il, au chapitre "Nuit de noce", que la grande "naïveté" de Philippe est de se croire "a-moral". Il pense que sa philosophie le place dans une supra-humanité, et que l'expérience de la déchéance qui le fait descendre activement dans une infra-humanité est encore ce qui le fait "briller" (p.72). Philippe prêche un cynisme absolu qui ne voit que la noirceur et la laideur partout, un cynisme négateur qui exprime moins une pensée qu'un grand non à la vie ; le narrateur lui oppose une vision morale lucide, nuancée, paradoxale, très éloignée de la philosophie du personnage : "Nos sentiments sont compliqués à l'extrême, et c'est ce mélange de bonté, de beauté et de mesquine laideur que nous savourons dans la vie et qui nous force à l'aimer" (p.62). Ce pessimisme-là, c'est le rire de Démocrite tel que le peint Agostino Carracci : non pas le ricanement méchant, non pas le rire hurlant et agressif, mais le sourire franc, à la fois ironique et bienveillant, le sourire du sage qui se sait appartenir lui-même à l'humaine condition.  
 
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III. Un écrivain en quête d'auteur 

Le roman construit la figure d'un écrivain. Non pas un écrivain raté, mais un écrivain dégradé. Le processus de dégradation est assuré par l'alcool, la drogue, le vol, la marginalité mesquine toujours en quête d'argent qu'il faut "taper" à ceux qui ont une place assurée dans la société. C'est l'écriture que le personnage dégrade. L'écriture, dans le texte, subit plusieurs "glissements métonymiques" (RIGOLOT, 1972) : écriture / profession, écriture / perversion, écriture / alcool, écriture / drogue, écriture / mendicité. Le roman entier décline l'écriture dans toutes ses voies détournées, qu'emprunte successivement ou simultanément le personnage dans sa quête de devenir écrivain. 

Philippe, comme son créateur, est notaire, mais il ne travaille pas, ou plutôt il n'exerce pas sa profession. Ses addictions à l'alcool et à la drogue, mais surtout son besoin de s'exclure de toute vie sociale normée, le conduisent à la marginalité. Le réel cesse d'être tangible tant qu'il n'est pas sujet à littérature. C'est l'écrit qui vient conférer son existence au réel. Philippe assiste à la longue agonie de son père, à laquelle il reste indifférent. Son intérêt pour la scène qui se déroule sous ses yeux s'éveille lorsqu'il y voit l'occasion d'écrire un livre qui intégrerait cette scène. Sa conscience s'ouvre alors au réel : "Maintenant, il croyait à la mort de son père, parce qu'elle servait ses projets littéraires." (p.44) Il y a là une sorte de substitut de la croyance religieuse qu'identifie le narrateur : Philippe croit que le réel aura lieu parce que ce réel est voué à devenir du texte, de l'écrit sur un support, imprimé et diffusé. L'écriture, ici, est la preuve de l'existence du réel, comme l'Ecriture Sainte était la preuve de l'existence de Dieu. Pour le personnage, c'est l'écriture de la mort du père qui rendra le phénomène réel. Philippe affirme mépriser son père, qu'il perçoit comme l'incarnation de l'imbécilité et de la solennité. Lorsque ses larmes coulent, il se persuade que ce n'est là qu'hypocrisie, comme pour se rassurer. Le fils vole sa tante Berthe au chevet du père mourant, pour pouvoir payer une passe avec une prostituée ; or Philippe paie non pas pour une passe, mais pour s'épancher : il ne fait que parler, raconte à la jeune prostituée la situation dans laquelle il se trouve, à aller voir les filles pendant que son père agonise. Il joue au cynique, afin de susciter indignation et peine. La jeune prostituée pleure et l'accuse, réalisant ainsi la prestation pour laquelle Philippe a payé. Il jouit de son abjection, mais surtout de l'effet qu'il produit sur son auditrice. Il théâtralise ici la relation profondément perverse qu'il veut établir avec son futur lecteur. Cette écriture à venir pour un écrivain en devenir est l'inverse même de la sublimation de la pulsion, mais au contraire sa concrétisation immédiate. Cette comédie de littérature est éminemment perverse et destructrice; les larmes et les invectives de la prostituées suffisent à la jouissance de Philippe. Le livre qu'il projette n'a donc plus besoin d'être concrètement écrit et publié, puisque la satisfaction a été pleinement obtenue. 

La mort du père précipite davantage la destinée (ou vicissitude, "Schicksal") du personnage principal. Comme après la scène du testament, le lecteur lit un sommaire (Genette, 1972) résumant les conséquences immédiate du décès du docteur. Philippe boit tout l'héritage en six mois. Le détail de ses débauches et de ses excès n'est pas raconté. L'essentiel, montre le narrateur, c'est que le personnage n'a plus les moyens économiques de subvenir à ses besoins quotidiens. Le troisième chapitre intitulé "La mort du docteur" se termine logiquement par ces mots: "Philippe commença sa vie d'expédients." (p.52) Au pluriel, le mot "expédients" désigne les moyens souvent illicites par lesquels on se procure de l'argent afin de subvenir à des besoins immédiats ; le mot connote la dimension provisoire, ponctuelle : celui qui vit d'expédients transgresse les lois, vole, détourne, manipule, mais son larcin ne règle pas durablement ses difficultés, et tout est à recommencer le lendemain. Philippe, à la mort de son père, commence une vie de marginal : une vie essentiellement nocturne, hors des horaires de bureau, une vie de petits larcins, de mendicité, qui ne sert qu'à lui procurer la "jaune" que son corps réclame. Un des expédients auquel il a le plus recours, c'est l'écriture.

Le récit suit la longue descente aux enfers de Philippe. L'alcoolisme puis l'addiction à la drogue, la jaune, envahissent sa conscience et le récit. L'écriture est une forme de mendicité à laquelle s'adonne le personnage. Comme de nombreux écrivains -réels- de sa génération, il est journaliste. Philippe n'exerce pas la profession de journaliste, puisqu'il n'exerce aucune profession, mais il vend quelques articles à différentes revues, différents journaux. Ses articles sont des expédients pour survivre. L'écrit se monnaye, il est alors réduit à sa valeur marchande. Le contenu est effacé, ou plutôt indifférent : Philippe change de propos, de ton et d'opinions en fonction du journal dans lequel il écrit. L'écriture est une démarche proche de la mendicité à laquelle est souvent réduit le personnage. Le verbe "taper" devient de plus en plus envahissant dans le récit : Philippe est contraint de "taper" les autres, c'est-à-dire de leur soutirer de l'argent par tous les moyens, le principal moyen étant la flatterie hypocrite. L'écriture sert à obtenir de l'argent pour acheter de l'alcool et de la drogue. Or, ce n'est qu'avec la jaune que Philippe peut écrire. Les effets combinés de l'alcool et de la "dôpe" plongent Philippe dans un état de bien-être de plus en plus fugace et éphémère, seul état dans lequel il écrit. L'alcool fonctionne comme ce qui deshinibe sa timidité et lui ouvre les possibles de la création : "L'alcoolisme de Philippe n'était qu'une évasion de romancier" (p.79). L'écriture / alcool glisse ensuite vers l'écriture / drogue. L'écriture fonctionne comme la jaune, c'est une addiction stérile pour Philippe, une graphomanie tournant à vide : l'écriture pour la dôpe et l'alcool, la dôpe et l'alcool pour l'écriture...

Lorsque Philippe aura renoncé, dans la dernière partie du roman, à sa vie d'expédients, il décide de se désintoxiquer ; cependant, l'écriture le hante, fonctionnant comme une addiction que l'on souhaite quitter : "Il ne s'était pas encore sevré de sa comédie épistolaire." (p.95) Le mot "sevré" établit un rapport analogique entre l'écriture, la drogue et l'alcool : Philippe tient fermement sa résolution de ne plus consommer de substances illicites ni d'alcool, il est en phase de se sevrer. Mais l'écriture est une addiction plus forte encore. L'écriture demande un sevrage, comme pour l'alcool, donc ; mais un deuxième sens du mot sevrage réapparait ici : la littérature / drogue glisse (retourne) à une étape précédente du récit, littérature / lait maternel. Souvenons-nous : Philippe sentait la littérature, "comme un enfant sent le lait" (p.72-73), à présent, en pleine cure de désintoxication, il ne parvient pas à se sevrer de l'écriture... La puérilité de l'homme de lettres revient dans cette dernière partie du roman. C'est cette puérilité, cette régression au stade oral, le fait de sucer les mots déjà écrit comme le sein maternel, qui est l'hypocrisie qui donne son titre au roman. L'hypocrisie du bigot est celle de redire les mots écrits de la liturgie ; Philippe souhaite une conversion "pure", qui élève au lieu de faire régression dans la succion de l'écrit. Au moment de se convertir, dans l'ambulance qui l'amène d'urgence à l'hôpital, il s'écrie : "C'est ça que vous appelez une conversion, cette piété de petite fille ! (...) L'absence du mâle crée pour les dévotes un Dieu à leur image. Ces Bovary de sacristie !" (p.174). C'est donc une conversion qui le fasse grandir que souhaite Philippe, et non une conversion qui soit un retour à l'enfance. Philippe envisage donc son retour à la foi catholique comme un passage à l'âge adulte : c'est de cette conception que lui vient la guérison, à défaut peut-être d'un Salut problématique. Philippe, dans l'ambulancel, formule ces idées, cette critique de la bigoterie : "Vous n'acceptez pas les incroyants qui se font une idée incomplète mais pure de Dieu, lorsque vous-même en faîtes une image à votre ressemblance : vous mettez des langes à Dieu comme vous en mettez à vos enfants." (p.174) Philippe ne défie plus l'Eglise "dont il avait toujours la nostalgie" (p.174) ni Dieu, mais critique une vision infantilisante de Dieu. Ainsi peut-il revenir au catholicisme, un catholicisme adulte qui le fasse passer à l'âge d'homme. Le onzième chapitre intitulé "Dans l'ambulance" se termine par la résolution du débat intérieur et la résolution partielle de la maladie du personnage : "Il était désarmé, il était guéri." (p.174)

L'écriture de Philippe ne produit aucune oeuvre. Ses articles écrits à la hâte pour obtenir de la drogue, ses lettres hypocrites écrites à Claire, sont ses seules réalisations achevées. L'écriture de lettres d'amour comparée à une drogue glisse vers une autre dimension : son embourgeoisement. Chez Claire, Philippe mène une vie paresseuse, faite de routine et d'installation dans le confort. Ses lettres passionnées écrites en vers sont alors comparées à des "pantoufles" (p.85). Cette dégradation burlesque de la littératie vers le pied et son attribut le plus prosaïque se moque de toute une écriture qui choisit la facilité, la redite. Ces lettres en effet ne rendent pas compte de la complexité du personnage qui joue ici la comédie du passionné, alors qu'il est en réalité venu chercher un toît, un lit chaud et un peu d'alcool. Déçu de ne mener à bien aucun projet littéraire de grande envergure, Philippe se montre assez satisfait de ses écrits épistolaires ; il souhaite même les faire publier... Mais il ne se risque qu'à présenter des fragments de ses textes plus personnels. L'oeuvre reste toujours à l'état de projet, et donc lettre morte. Philippe, dans tout le roman, ne passera jamais du statut de personnage à celui d'écrivain. Dans le chapitre "24 heures", il est explicitement comparé à un personnage de Dostoïevski par le narrateur, qui le présente comme un "bouffon" (p.115) comme on voit chez Dostoïeski ; or, plus loin dans le chapitre, Philippe, conscient de se comporter en bouffon, se dit : "Il faudra que j'écrive un roman russe" (p.125). L'auteur (réel) souligne l'aspect pathétique de la scène : c'est le personnage qui souhaiterait produire l'oeuvre dans laquelle il joue un rôle, celui du "bouffon". Cette mise en abyme à la Cervantès montre que la question que soulève le roman est l'écriture elle-même. 

Philippe n'est pas un écrivain raté, mais un écrivain qui n'est pas passé à celui d'auteur. C'est un écrivain sans oeuvre, et sa détresse dit les affres de l'écritures, que traverse tout écrivain dans la création. Philippe est un personnage, un "bouffon" dostoïevskien qui entrevoit l'existence de son auteur (Brunet ou Dostoïevski), un égaré à qui la Grâce n'a pas manqué mais dont le chemin de rédemption est infini. 

*

Conclusion. Retour ou régression ? Passage ou échec ? 

André Belleau, dans son essai Le Romancier fictif, montre que la littérature québécoise échoue à représenter un véritable sujet-écrivain. Cela témoigne, selon lui, d'un profond conflit entre nature et culture, conflit des "codes" caractéristique de l'idéologie québécoise et de son "Américanité" profonde. Belleau affirme que la représentation inachevée de l'écrivain dans le roman québécois rend compte de la non-intégration de la culture à la vie : la culture est toujours distanciée, perçue comme en opposition avec un état naturel. 

Le roman raconte la longue et pénible phase de marge qui fait de Philippe un personnage liminaire. De cet ensauvagement par la littérature, le personnage en sort presque détruit. Il retourne à la foi catholique, de manière inquiète ; il retourne vivre chez sa vieille tante bigote, afin de se remettre du rite éprouvant qui doit le conduire à l'âge d'homme. Ce retour chez la tante Bertha, qui occupe le douzième chapitre, est un moment dialectique, entre la phase de marge et celle d'agrégation. C'est une convalescence transitoire, écrite comme un retour très bref à l'enfance, juste après une trop longue jeunesse et juste avant une entrée dans l'âge adulte : "Philippe, avec son pyjama et ses couvertures, reprenait son âme d'enfant. Il était à peu près guéri, et il lui semblait que l'enfant allait faire place à un homme." (p.182)

Le mariage de Philippe, après une rechute, est un passage déceptif. Le rite fonctionne, mais mal. Le dernier chapitre s'intitule "La dernière comédie". par ce mariage, Philippe est condamné à jouer à l'époux... et à l'écrivain. Ce mariage est comparé au mariage "forcé de la comédie" (p.212). Claire ne souhaite plus que les apparences du mariage, pour se donner une image de femmes respectable, mais elle fait vivre Philippe à l'écart de sa chambre, dans un appartement à l'étage, où il pourra écrire à loisir et ne descendre que pour la venue des enfants de Claire ou les réceptions d'invités. Elle met ainsi en pratique ce qu'elle espérait depuis des années, tel que cela était annoncé au cinquième chapitre : "Claire sauverait Philippe de sa bohème, elle le ferait écrire, mais, de ce qu'il écrirait elle aurait les prémices. Toute la vie de Philippe, on a voulu son bien, et, toute sa vie, ses bienfaiteurs ont exigé une dîme." (p.70) Claire vit la réclusion de Philippe à perpétuité (dans le mariage et dans l'écriture) comme un bienfait, une bonne oeuvre : elle assure son Salut. Le retour qu'elle espère de cette bonne oeuvre, c'est que Philippe produise une oeuvre littéraire dont elle serait la figure tutélaire, bref la co-auteur. L'écriture / salvation glisse comme écriture / dîme, impôt payé à l'Eglise. Phillipe a "honte de lui, de cette comédie" (p.215), mais il ne peut s'empêcher de retomber amoureux de cette figure maternelle et paternelle à la fois qu'est Claire, ancienne maîtresse transfigurée sous les traits d'une épouse dominatrice. L'installation de la tante Bertha dans le foyer conjugal redit l'aspect régressif de ce mariage qui se présentait comme un passage à l'âge adulte. 

Le roman s'achève sur Philippe s'apprêtant à gagner son appartement, son écriture / réclusion. Le texte dit qu'il est prêt de s'oublier. Le double sens scatologique montre toute la dimension régressive qui fait retour dans le mariage et dans ce qui s'annonçait une agrégation réussie à la société. Les Hypocrites raconte donc le ratage d'un rite bricolé par un personnage vivant dans un monde qui ne connait des rites de passages qu'une version édulcorée, caricaturale, imposée par une relation dévoyée et régressive. Le récit tente de retrouver, sous le masque hypocrite, honnête, de la religion familière, une version plus pure et plus problématique, qui permettrait un passage à un âge d'homme débarrassé des puérilités sociales et un retour à une religion vraie, retrouvée. L'échec du personnage dit le triomphe de la médiocrité sociale, mais aussi la naissance d'une écriture de la modernité qui anticipe Sartre, Genet et Koltès. 

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