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Adrien et Solal : la mâle opposition [Travail en chantier]

Adrien et Solal : la mâle opposition [Travail en chantier]

8 sur 9

 

La virilité est omniprésente dans l'oeuvre d'Albert Cohen. Dans Belle du Seigneur (1968), roman donnant à voir l'histoire d'amour entre Ariane et Solal, celle-ci tient une place de choix. Mise en scène par Solal pour séduire Ariane, admirée par celle-ci ou défaillante chez Adrien Deume, la virilité fonde les rapports entre les personnages. Nous nous intéresserons dans cet article sur la relation entre Solal et Adrien, les deux personnages masculins de premier plan de l'oeuvre, caractères indispensables du triangle amoureux Solal - Ariane - Adrien.

René Magritte, La Colère des dieux, 1960

 

Dans Belle du Seigneur, Adrien et Solal ont un point commun ; celui de voir l'autre comme un moyen. Le but de Solal est affiché dès les premiers chapitres du roman : séduire Ariane. Adrien quant à lui est un ambitieux carriériste cherchant à gravir les échelons de la Société Des Nations. Cependant, si Solal est lucide à propos de l'attitude d'Adrien, ce dernier n'a aucune idée des desseins de son supérieur :

 

- Dis-donc, le sous-secrétaire général qui va faire cocu le premier délégué de l'Inde ! s'esclaffa-t-il doucement, et il eut son ricanement rétronasal de cancre.1

 

Antisémite notoire au début de l’œuvre - rappelons la proximité qu'il se trouve avec Louis Degrelle au chapitre IV -, Adrien méprise Solal (qu'il cherche tout de même à rencontrer dans un but intéressé) :

 

Oui, géniale, cette idée qui lui était venue hier de fonder une société de conférences littéraire. Ce serait le bon truc pour augmenter son capital de relations. Dans le comité d'honneur, toutes les huiles du Secrétariat […]

- Et la vice-présidence d'honneur au Solal de mes fesses ! ricana-t-il en poussant la porte de son bureau.2

     

    […] j'ai fait de mon mieux pour le rencontrer, ce Solal de malheur non moins que de mes fesses.3

     

    Adrien Deume se trouve bouleversé par le contact avec son supérieur. Si la tape dans le dos qu'il évoquera à 13 reprises au chapitre chapitres V en est un bon exemple, les deux extraits qui suivent laissent entrevoir une attirance sexuelle du subordonné pour le sous-secrétaire général :

     

    Sentimental et confus, souriant et transpirant, éperdu d'être palpé par une main hiérarchique, trop troublé pour sentir toute la douceur d'un tel contact, il allait d'un pas glissant et distingué, écoutant de toute son âme et ne comprenant rien. Séduit et féminin, frémissant et léger, spiritualisé, vierge bouleversée et timide épousée conduite à l'autel, il allait au bras du supérieur, et son sourire de jouvencelle était délicatement sexuel. […] O bonheur de son bras tâté !4

     

    Lui donc, imposant devant son bureau grand style, un visage de marbre, le regard pénétrant, et alors tout à coup un sourire. Je t'assure que j'ai eu le coup de foudre, il a un charme fou. Oh, je sens que je me jetterais au feu pour un type comme ça !5

     

    Si Adrien méprise Solal au début du roman, il en va de même quant aux sentiments du sous-secrétaire général à l'égard de son subordonné. Ainsi, il ne se rendra pas au dîner organisé par les Deume en son honneur. Aussi, certain de sa victoire à venir auprès d'Ariane, Solal fait confier une longue mission à Adrien afin de l'éloigner d'eux.

     

    Solal lui indiqua un siège et, les yeux ailleurs, lui demanda s'il était satisfait du jeune Deume. Van Vries fabriqua une quinte de toux pour se donner le temps de penser à la réponde susceptible de plaire. […]

    - Très satisfait. Un excellent fonctionnaire, ponctuel, plein d'initiative et très agréable de rapports.

    - Donnez-lui de temps en temps une mission.6

       

      Solal se moquera d'Adrien lors de leur dîner en tête à tête dans sa chambre du Ritz en se confiant sur ses sentiments amoureux et en lui donnant des conseils pour l'écriture de son roman. Aussi, en donnant connaissance au lecteur du jeu de séduction opéré précédemment par Solal auprès d'Ariane, Cohen crée un effet de comique qui rend Adrien ridicule. Ridicule, Adrien l'est également au chapitre XXXV lorsqu'il téléphone à son supérieur. Le lecteur n'a alors pas connaissance des propos d'Adrien, ce qui renforce son effacement au profit du couple Ariane / Solal. Immédiatement après et plus tard, Solal se désolera de son attitude, arguant que l'humiliation était nécessaire afin de séduire Ariane. Ainsi la virilité est, selon Solal, une attitude indispensable à l'homme pour séduire la femme. Celle-ci s'affirme notamment par un jeu de dominations masculines, un jeu de coqs pourrait-on dire où l'important n'est pas tant de dominer l'adversaire masculin mais bien de le dominer sous le regard de la femme convoitée :

       

      Et par-dessus le marché, pour lui plaire il faut que je domine et humilie son mari, malgré la honte et la pitié que j'en éprouve. Oui, honte tout à l'heure quand je lui parlais au téléphone, honte de mon méprisable air de supériorité, à votre intention, cet air de supériorité qu'il faut prendre pour mettre le mari en état de timidité et le perdre aux yeux de l'idiote.7

       

      Pauvre Deume, si bon, si doux, qu'elle l'a abandonné pour moi, pour moi faisant le fort au Ritz, le désinvolte gorille et humiliant le gentil Deume ! C'est la honte au cœur que je l'humiliais au téléphone, mais il le fallait puisqu'elle exigeait d'être achetée au sale prix ! Comique, je parlais contre la force et la virilité, et c'est par la force et la virilité que je l'ai conquise, honteusement conquise ! La honte qui me mord chaque fois que je me rappelle mon brio de gorille au Ritz, ma parade de coq de bruyère, mon animale danse nuptiale !8

       

      Le mépris semble, initialement, nourrir la relation entre Solal et Adrien Deume. Le« mépris d'avance »9 dont Solal suggère à Adrien l'utilisation pour son roman sur Don Juan ; voilà ce que le diplomate utilise certes pour séduire Ariane mais également pour fasciner son époux. Il y a d'ailleurs là un point divergent de leur relation : le mépris d'Adrien à l'envers de Solal se transformera rapidement en une admiration excessive alors que celui de Solal pour son subordonné deviendra une profonde pitié. Le grotesque et le pathétique d'Adrien sont réunis dans son rapport à son supérieur hiérarchique. Aussi, Cohen met en scène une double relation intéressée : Adrien se sert de Solal pour gravir les échelons et gonfler son ego. Le sous-secrétaire de la S.D.N. Quant à lui utilise son subordonné pour toucher (au sens propre et figuré) Ariane, accéder à elle.

       

      Nous l'aurons compris, l'opposition entre Adrien et Solal sort du cercle professionnel et affectif (dans le rapport à Ariane certes, mais également de l'un à l'autre) pour s'ériger comme une opposition de deux incarnations de la masculinité. Par sa superbe et sa virilité Solal est celui qui possède. Qui possède le poste hiérarchiquement supérieur mais également les femmes. Adrien quant à lui ne gravit les échelons du pouvoir que grâce au bon vouloir du possédant (sans pour autant atteindre son niveau) et perdra sa femme. L'opposition masculine peut notamment se trouver incarnée dans une pratique encore présente dans l'Europe des années 1930 (ainsi que dans sa littérature) : le duel.

       

      Le duel [...], par les gestes qu’il met en scène, par les qualités morales qu’il requiert et par les conflits qu’il est chargé de neutraliser, l’une des expressions les plus parfaites de la condition masculine bourgeoise au XIXe siècle.10

       

      […] cette coutume rend l'homme fort et indépendant ; elle défend la cause de la justice quand la loi ne s'en soucie pas ; elle pénalise le mépris et l'insulte que les tribunaux sont incapables de punir. […] Ainsi pris dans des idéaux de justice et de vertus viriles, le duel se mit au service de l'ordre, si important pour la société bourgeoise.11

       

      Ainsi, le duel est, dans l'Europe héritière du XIXe siècle comme la représentation d'un idéal de la masculinité, de la force , ce que déplorera Solal lors de son jeu de séduction auprès d'Ariane. Au chapitre III il avançait cependant lui-même l'idée d'un duel avec Adrien ; duel durant lequel il refuserait de se battre et laisserait tuer, faisant ainsi passer les qualités morales au-dessus de l'impératif social de virilité :

       

      Babouinerie, le port de l'épée par des importants sociaux, rois, généraux, diplomates et même académiciens, de l'épée qui est signe du pouvoir de tuer. […] Et pourquoi « noble » ou « chevaleresque » sont-ils termes de louanges ? Respect hérité du moyen âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. […] le meurtre, était le but et l'honneur suprême de la vie d'un homme !12

       

      - Je dirai tout à mon mari, dit-elle, et elle eut honte, se sentit ridicule, mesquine.

      - Bonne idée, sourit-il. Duel au pistolet, et à six pas pour qu'il ne me manque pas. Qu'il ne craigne rien, je tirerai en l'air. Mais je te connais, tu ne lui diras rien.

      - Je lui dirai tout, et il vous tuera !

      - J'adore mourir, sourit-il [...]

      Oui, aller voir Adrien, tout lui raconter, et demain le duel. Oh, demain voir le vilain blêmir sous le pistolet de son mari et s'abattre mortellement blessé.13

       

      S'il n'évoque pas directement l'envie de défier en duel l'homme avec lequel Ariane est partie, Adrien soulève pourtant bien, lui aussi, l'idée de se battre afin de laver un déshonneur. Désespéré et conscient de sa probable défaite, Adrien pense alors même faire revenir Ariane à lui en lui inspirant de la pitié. 

       

      Aller à la gare et se battre ? Mais le type serait sûrement plus fort, lui casserait les lunettes, et il serait ridicule. Mais si elle le trouvait ridicule, elle aurait peut-être pitié, et elle descendrait le départ du train.14

       

      Tout comme Ariane ne révélera rien à son mari, Adrien n'ira pas se battre avec Solal le jour du départ des amants. Une commune conscience de la défaite dont souffrirait Adrien peut-être une explication à ces retenues. Le duel, pourtant, permet, dans la littérature du XIXe (dont Albert Cohen est l'héritier), de lancer l'ascension sociale d'un personnage :

       

      Si le duel est une action défensive, il peut être aussi une des modalités d’affirmation de soi. Depuis Le Rouge et le Noir, où le duel que soutient Julien Sorel contre Charles Beauvoisis sert de viatique au jeune ambitieux pour son entrée dans la haute société parisienne, jusqu’au Bel-Ami de Maupassant, où le combat du Georges Leroy contre un journaliste appartenant à une feuille rivale marque le début de son ascension, un imaginaire social porté par le roman se dessine, où le duel constitue est une des manifestations de l’ambition sociale – rarement couronnée de succès cependant. Le duel bouscule et met à bas les formes traditionnelles d’ascension, caractéristiques de la condition bourgeoise, fondée sur l’épargne et le travail.15

       

       

      Un carriériste comme Adrien Deume aurait absolument pu s'illustrer dans un duel face à Solal lui prenant son Ariane. Cependant, on le sait, le duel est à considérer comme un code d'honneur. Il ne s'agit dès lors pas de placer un David face à un Goliath mais de faire s'affronter deux hommes forts, suintant de virilité. Par la faiblesse d'Adrien, opposée à la force de Solal , le duel semble donc impossible :

       

      Un faible, un pauvre type, voilà ce qu'il était, et rien d'autre. Bien fait, puni d'être faible.16

       

      Effectivement, où se trouverait l'honneur à combattre plus faible que soi ? Cependant, revenons au texte car, à bien y regarder, si imaginer un duel entre Solal et Adrien nous paraît loufoque car trop déséquilibré, ce n'est pas Solal qui émet l'idée mais Ariane (on le comprend par le « il vous tuera »). Aussi, en annonçant qu'il « tirer[a] en l'air », ce qui pourrait apparaître comme un refus d'humiliation (donc de respect du code d'honneur imposé par la pratique), Solal fausse encore davantage la possibilité d'un duel. Si la première étape consistant à se figurer l'idée d'un combat opposant un fort à un faible discréditait même ce viril code d'honneur qu'est le duel, l'évocation d'un combat entre un faible (Adrien) et un homme refusant l'affrontement (Solal) en annihile définitivement l'éventualité. Ironie du sort, c'est finalement contre lui-même qu'Adrien tournera son pistolet. Le duel semble imperdable. Adrien peut enfin marquer des points de virilité et devenir (de manière posthume) un homme. En manquant de se tuer il perd le duel et par la même l'occasion de s'affirmer comme homme. En regard de cela, Solal lui réussira non seulement le sien mais emportera Ariane avec lui dans la mort. Là encore s'illustre la domination du sous-secrétaire général de la Société des Nations sur son subordonné, celle de l'homme viril et fort sur le faible cocu.

       

       

       

       

       

      1 COHEN Albert, Belle du Seigneur, Paris, Gallimard, 1968, chap. XXXIV, p. 295

      2 Ibid, chap. IV, p. 43

      3 Ibid, p. 56

      4 Ibid, chap. VIII, p. 89

      5 Ibid, chap. IX, p. 91

      6 Ibid, chap. XXVIII, p. 254

      7 Ibid, chap. XXXV, p. 313 - 314

      8 Ibid, chap. LXXXVIII, p. 662

      9 Ibid, chap. XXXIV, p. 291

      10 GUILLET François, « L'honneur en partage. Le duel et les classes bourgeoises en France au XIXe siècle », Revue d'histoire du XIXe siècle, 2007 (n°34), p. 66 - 67

      11 MOSSE George L., L'Image de l'homme, L'invention de la virilité moderne, Paris, Abbeville, 1997, traduction de Michèle Hechter, p. 26 – 27

      12 Belle du Seigneur, op. cit., chap. XXXV, p. 309

      13 Ibid, chap. III, p. 41 - 42

      14 Ibid, chap. LXXIX, p. 590

      15  « L'honneur en partage. Le duel et les classes bourgeoises en France au XIXe siècle »Revue d'histoire du XIXe siècleop. cit., p. 68

      16 Belle du Seigneur, op. cit., chap. LXXX, p. 599

       

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