Université du Québec à Montréal
RADICAL

Habemus Bartleby

9 sur 20

Bartleby est un être de la dissolution et de la négation. Un être qui fait du refus sa condition d’exister. L’énigme de Bartleby, énigme qui a valu au personnage une indéniable fortune littéraire, se trouve dans son obstination à ne plus rien à faire, jamais expliquée et pourtant soutenue jusqu’à la mort.

Moretti, Nanni. 2011. «Habemus papam»
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Moretti, Nanni

Moretti, Nanni. 2011. «Habemus papam» [Capture d'écran]

C’est la même énigme qui est présentée dans Habemus Papam de Nanni Moretti. Sa figure de pape sans nom semble être fondée sur celle de Melville. C’est le même refus d’obéir à une injonction pourtant formelle, la même obstination à ne pas agir, à ne pas répondre à la demande, à se loger dans la pure négation.  Le même refus d’avancer aussi. Le pape, comme Bartleby, s’immobilise en pleine course.  Au moment où on lui demande d’incarner cette fonction qui est désormais la sienne, il répond « I would prefer not to ».

Le pape nouvellement élu, dans le film de Nanni Moretti (2011), Habemus Papam, s’apprête à se rendre à la fenêtre qui donne sur la place Saint-Pierre, où l’attend une foule compacte, massée pour l’occasion. Il vient d’enfiler ses habits de pape. Son air est solennel. Il est assis, tandis qu’un cardinal annonce son élection. Il doit se lever et se présenter à la foule, faire un signe de croix et, peut-être, s’il n’est pas trop intimidé, faire une brève allocution. Les attentes sont grandes. Le personnage, joué par Michel Piccoli, est énigmatique. On ne sait trop comment interpréter son regard ou son attitude générale. Est-ce l’impassibilité de la très grande sagesse? L’effroi devant la tâche qui l’attend? Quand le cardinal protodiacre annonce enfin « Habemus papam » à la foule et, par conséquent, au monde entier (urbi et orbi), quand il s’apprête à l’inviter en continuant la formule « eminentissimum ac reverendissimum… », on entend un long, très long râle. Le nouveau pape ne se rendra pas à la fenêtre, il ne se montrera pas, il ne fera pas d’allocution… Il se précipite plutôt dans les chambres du Vatican, rejoignant la salle où a eu lieu l’élection, comme s’il pouvait ainsi faire marche arrière et reprendre, comme dans une uchronie, le cours de sa vie maintenant brisée.

Déjà, à la suite du décompte des votes, quand un cardinal lui a demandé s’il acceptait le rôle qui lui était désormais imparti, il a longuement hésité. On lui a reposé la question et, pressé par sa congrégation, il a enfin acquiescé. Mais sans plus. C’est un homme, on le comprend d’emblée, de peu de mots. Un homme qui a de la difficulté à expliquer son malaise. Un homme effacé.

Il ne répond qu’à des questions factuelles. Avez-vous mal au ventre? Non. Voulez-vous de l’eau? Oui, merci. Mais, quand le psychanalyste lui demande comment ça va, lors de leur tout premier contact, il commence par s’excuser avant de répondre qu’il ne sait pas quoi dire. Il le regarde, comme si le psychanalyste est un être étrange, totalement incompréhensible. Le mur entre les deux est infranchissable Quand le psy l’interroge pour savoir ce qui a pu se passer au moment de son élection, ce dernier ne peut que répondre, de façon presque idiote, « No lo so ». « Je ne le sais pas. » Et il continue en disant :  « Je n’arrive plus à aller de l’avant. Dieu voit en moi des capacités que je n’ai pas. Je les ai cherchées, mais je n’ai rien trouvé. » Puis, il se tait.

Quel est le nom de cet homme, qui refuse d’être pape? Tout ce qu’on sait, c’est que son nom de famille est Melville. C’est le nom qui est écrit sur les bulletins de vote, le nom que les cardinaux ont écrit pour l’élire, le nom qu’il utilise lui-même. Melville, comme l’auteur de Moby Dick, de Typee et de Omoo, mais aussi d’une très courte et intrigante nouvelle, « Hartley, the Sciène : a Story of Wall Street », parue dans The Piazza Tales.

Dans une étude de droit à New York, un scribe nouvellement engagé choisit, un beau matin, de ne plus copier. Il dépose sa plume, tourne sa tête vers la fenêtre, et répond, à qui lui demande de reprendre le travail : « I would prefer not to. / Je préférerais pas. » Ce copiste, c’est Hartley. Cet homme est étrangement buté. Il s’emmure dans son silence et sa décision de ne plus rien faire. Même s’il se fait renvoyer, il ne bouge pas d’un iota ; en fait, il s’installe définitivement dans l’étude, allant jusqu’à y vivre jour et nuit. Comme l’écrit Patrick Tallard, dans un essai sur la figure de Bartleby, appliquée à la littérature et aux écrivain dits négatifs (parce qu’ils ont décidé, comme le personnage, de ne plus écrire), « il l’habite [cette étude] dorénavant avec la même obstination que lorsqu’il a refusé de faire de la copie, immuablement impassible et livide. » (De Bartleby aux écrivains négatifs. Une approche de la négation, Montréal, Le Quartanier, 2011, p. 28) D’ailleurs, quand l’étude déménage, le scribe récalcitrant ne s’en va pas, il reste sur place, dans les locaux vides, et le nouveau locataire doit même le faire arrêter pour « vagabondage ».

Bartleby est un être de la dissolution et de la négation. Un être qui fait du refus sa condition d’exister. Pour Tillard, Bartleby incarne une forme de résistance : « Une seule solution : se taire, ne plus écrire, choisir l’idiotie pour exister malgré tout. » (2011, p. 134) Mais peut-on choisir l’idiotie ? Est-ce là un acte intentionnel ? Une forme de l’agir ? Se taire, oui. Refuser d’écrire, aussi. Ne plus vouloir bouger, pourquoi pas ? Mais choisir, en toute connaissance de cause, l’idiotie ? L’énigme de Bartleby, énigme qui a valu au personnage une indéniable fortune littéraire – commenté par Agamben, Blanchot, Deleuze, Vila-Matas, etc. –, se trouve là, dans cette obstination à ne plus rien à faire, jamais expliquée et pourtant soutenue jusqu’à la mort.

C’est la même énigme qui est présentée dans Habemus Papam de Moretti. Sa figure de pape sans nom semble être fondée sur celle de Melville. C’est le même refus d’obéir à une injonction pourtant formelle, la même obstination à ne pas agir, à ne pas répondre à la demande, à se loger dans la pure négation.  Le même refus d’avancer aussi. Le pape, comme Bartleby, s’immobilise en pleine course.  Au moment où on lui demande d’incarner cette fonction qui est désormais la sienne, il répond « Je préfèrerais pas ».

À l’absurdité d’un copiste qui décide de ne plus copier et de s’immobiliser littéralement dans l’étude où il travaille, répond le destin tragi-comique d’un pape qui refuse l’appel de Dieu, et qui s’immobilise dans cet espace intercalaire, sorte de limbes, qu’il est seul à pouvoir habiter. Car le pape est un pape sans nom, un pape qui a perdu son nom de famille, maintenant désuet, et qui n’a pas encore trouvé son nom de pape. C’est un pape sans baptême, un pape dans les limbes, comme les enfants morts avant d’avoir été baptisés. Cette perte du nom apparaît évidente quand le psychanalyste essaie de connaître son prénom.  On ne veut pas le lui donner. Il n’a plus de prénom. Il n’est plus personne, coincé dans un hiatus identitaire. Et c’est dans cette absence de nom, dans ce manque qu’il faut à tout prix combler que le nom de Bartleby, par le biais de celui de Melville, s’impose et prend tout son sens. Le pape sans nom n’est plus personne, parce qu’il est devenu un Bartleby, un être essentiellement négatif.

Le personnage remplit la fonction double d’un « écran », en ce sens qu’il est spectacle et énigme. Il est surface de projection, offrant une figure saisissante, celle d’un homme transformé en une fonction dont il refuse la réalité, même s’il en porte les insignes (il accepte de porter les habits et les signes de la papauté), une figure sur laquelle nous pouvons projeter nos propres désirs et inquiétudes – comme lui, nous pouvons souffrir du syndrome de l’imposteur et vaciller sous le poids des responsabilités; et il est un masque, cachant presque tout de ses propres déterminations, de ses raisons de refuser le rôle qu’on lui attribue. Nous ne saurons presque rien de lui. Quand on lui demande ce qu’il fait, il répond « Je suis comédien. » Comédien de théâtre. Il ment, mais il ne peut pas dire la vérité sans ruiner ses chances de se faire comprendre. Il ment et, en même temps, il ne joue pas la comédie. Il est un imposteur. Il est conduit à jouer un rôle qui n’est pas le sien. Et en plus, il a voulu être, dans sa jeunesse, un comédien. « Mais maintenant, dit-il,  je suis fatigué. » Il ne peut plus rien faire, il est toujours fatigué.

Contrairement à Bartleby, le pape sans nom fuit, il ne se mure pas dans un silence impénétrable, il prend la poudre d’escampette. Il erre dans la ville, cherchant à retrouver une partie de son intégrité dans l’errance et la déambulation dans Rome. Il ne comprend pas ce qui lui arrive, il est devenu idiot à sa propre réalité, à ses propres désirs. « C’est comme un poids continu, dit-il. Ma tête est pleine, mais je ne sais pas de quoi. C’est comme si j’avais une espèce de sinusite psychique. […] Tout m’est tombé dessus à l’improviste. » De la part d’un cardinal participant à l’élection du futur pape, c’est une assertion surprenante. Mais il faut comprendre cet « improviste » comme l’expression d’un sentiment d’inadéquation complet. Ce qu’on ne comprend pas arrive toujours à l’improviste…

Le pape sans nom est devenu idiot à sa propre réalité. Un peu comme le prince dans Oublier Elena d’Edmund White, il ne sait plus rien. Plus rien sur sa vie, sur ses capacités, sur ses désirs, sur son rôle. Il est devenu une page blanche Or,  cette altérité est au cœur de la fascination que nous avons pour lui. Les personnages d’idiots se donnent à voir souvent dans l’opacité, que celle-ci soit le résultat d’une posture singulière, d’une différence irréconciliable, d’une mise au ban ou d’une situation cognitive déficitaire. Et ils s’offrent comme un spectacle parfois  irrésistible. L’idiot, c’est l’autre ; c’est peut-être surtout l’étrangement proche, celui par lequel des vérités nous sont révélées. Vérités sur nous-mêmes, sur nos modes de cognition, sur nos présupposés et tabous, sur nos attentes et exigences sociales. L’idiot, s’il ne comprend plus rien du monde ou de sa vie, apparaît pour cette raison comme un maître de ce que le monde n’est pas, de cette frontière qui en détermine la forme générale.
Le pape sans nom de Moretti permet au cinéaste d’humaniser un destin qui appartient avant tout au surhomme, celui qui parle à Dieu et qui peut intercéder auprès de lui en notre faveur. Il lui permet aussi de jeter un regard critique, quoique amusé sur le pouvoir religieux. Et le personnage, joué avec finesse par un Michel Piccoli émouvant dans cet état de panique qu’il incarne parfaitement, réussit à exprimer la douleur sourde d’un homme devenu idiot, engagé dans une voie qui n’est pas la sienne.

Pour citer ce document:
Gervais, Bertrand. 2012. « Habemus Bartleby ». Dans Réflexions sur le contemporain. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 26 mai 2012. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/reflexions-sur-le-contemporain/habemus-bartleby>. Consulté le 17 août 2017.
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