Université du Québec à Montréal

Bilan du Gastromovie

Bilan du Gastromovie

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Le dimanche 4 mars 2018 a eu lieu le huitième Gastromovie. Entre les emplois du temps chargés et les tempêtes de neige, les réunions se font rares et les occasions de manger ensemble manquent. L’édition du mois de février 2018 a été annulée; celle du mois de mars, détournée. Plutôt que d’adhérer à la formule classique du ciné-repas, nous nous sommes rassemblé-es pour écouter la cérémonie des Oscars. Le spectacle met en scène un certain cinéma : celui d’Hollywood, celui des États-Unis, qui construit un discours et une Histoire cinématographique située géographiquement, culturellement, temporellement et idéologiquement. Pour accompagner le visionnement, nous avons reproduit dans le confort de notre salon l’ambiance d’un cocktail dinatoire : bouchées en abondance, mousseux, robes de soirée et opulence étaient au menu.

Le détournement thématique de la soirée du 4 mars est révélateur des processus réflexifs en jeu dans l’organisation et l’expérience de l’évènement puisqu’il intensifie chaque étape de son élaboration. Afin de prendre du recul et de mieux cerner les enjeux de cette activité où convergent plusieurs sphères culturelles et sociales, j’ai divisé le projet en trois « moments ». Ceux-ci suivent la chronologie des gestes qui construisent cette entité polymorphe qu’est le Gastromovie : je les nomme l’avant, le pendant et l’après.

Dans un premier temps, les opérations qui se déploient avant le déroulement de la soirée elle-même – le pendant où nous consommons la nourriture en groupe et visionnons les films – mobilisent des questionnements entourant la relation culturelle entre le plat et le cinéma. L’avant constitue en ce sens un moment d’intellectualisation collectif durant lequel les sphères culturelles s’entrecroisent. Ces discussions sont révélatrices de notre relation avec ces objets qui est nécessairement située culturellement, géographiquement, idéologiquement. À travers l’utilisation d’ingrédients disponibles, de substituts aux viandes pour confectionner des plats végétariens, et à travers leur agencement avec des œuvres du cinéma populaire, se déploie un processus de resémiotisation des aliments. Cette resémiotisation particulière est symptomatique d’une américanisation de la culture alimentaire et cinématographique qui s’actualise dans l’exemple du visionnement de la cérémonie des Oscars, par exemple, lorsque l’idéal d’opulence du rêve américain s’accompagne de la célébration de son cinéma; ou encore, lors de l’évènement Bollywood durant lequel les recettes étaient nécessairement des versions non traditionnelles des plats indiens.

La sémiotique de l’aliment telle que Fabio Parasecoli l’élabore dans « Savouring Semiotics : food in intercultural communication » reprend les thèses de Lotman sur la sémiosphère afin de conceptualiser les contaminations qui émergent dans la rencontre des cultures. Cette contamination prend forme à travers la mutation des recettes et des pratiques de consommation des repas qui s’adapte continuellement aux nouveaux contextes de réception. Pour théoriser ce moment de l’évènement, je croiserai ces thèses avec les études culturelles sur le cinéma et la télévision, notamment à travers un historique de la transformation des habitudes alimentaires lors de l’introduction des téléviseurs dans les foyers américains. Les Gastromovies se situent en ce sens en filiation avec une pratique du manger-ensemble où les sons, les images et les saveurs s’entremêlent afin de créer une expérience incorporée spécifique.

Le second « moment » de l’évènement circonscrit le processus de consommation collective de la nourriture et de visionnement des films pendant le Gastromovie. L’association des expériences de la spectature (Martin Lefebvre, 1997) et de la commensalité fait émerger certaines difficultés théoriques. Comment, d’abord, faire le pont entre ces expériences corporelles, sensorielles et matérielles avec l’étude culturelle déployée durant la recherche thématique, avant l’évènement? Parallèlement, je dois rendre compte de mon expérience individuelle de l’activité et la confronter à celle des autres. Comment théoriser alors cette dimension partagée de l’expérience sensible, subjective? La verbalisation des expériences au moment du repas favorise, entre autres, une certaine rétroaction entre les individus. Les subjectivités ainsi partagées – que ce soit l’appréciation des saveurs ou des commentaires sur le film visionné – redirigent l’attention collective et élargissent l’expérience au groupe dans son ensemble. Ainsi se déploie la dimension performative du manger-ensemble par la rencontre des individualités et l’ajustement de notre posture en fonction du groupe avec lequel nous mangeons. En outre, l’expérience individuelle performée au sein du groupe s’inscrit dans un contexte culturel et idéologique particulier. L’interaction entre l’individuel, le groupe et la collectivité actualise la réflexion précédemment effectuée dans une performance de la commensalité et de la spectature.

En dernier lieu, les moments suivant l’évènement offrent l’occasion d’un échange verbal des discours d’appréciation, d’évaluation et de réflexion sur le déroulement de la soirée. Chaque édition du Gastromovie propose de grandes variations en fonction du groupe, de la quantité de personnes présentes, du choix des films et de la nourriture. La relation thématique créée entre ces deux dernières instances semble influencer l’intensité du lien entre commensalité et spectature. Lorsque le lien stéréotypique entre le genre cinématographique et le repas est plus ténu (dans l’exemple de l’édition Chick Flick et salades où le cliché définit le choix thématique) les conversations, donc l’attention collective à l’expérience, ont tendance à se déplacer vers les individus, leurs vies à l’extérieur du Gastromovie. À l’inverse, lorsque le lien culturel est fort (Bollywood et recettes indiennes) ou lorsque l’expérience de la spectature accentue la performativité de la commensalité (dans le marathon du Seigneur des anneaux accompagné d’un brunch consommé en continu une dizaine d’heures durant), la verbalisation de l’expérience individuelle se resserre sur le contenu filmique ou alimentaire.

La conceptualisation des Gastromovies de manière à porter un regard global sur l’activité nécessite donc une articulation des trois « moments » qui mobilisent chacun des approches sémiotiques distinctes : sémiotique culturelle, sociosémiotique, sémio-pragmatique de la réception.

 

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Commentaires

Portrait de Jonathan Hope

Merci Megan pour ce bilan. J’ai quelques questions/réactions qui concernent toutes le jeu, la règle.

Tes soirées gastromovies sont assez ludiques. D’ailleurs au départ, ces soirées n’étaient pas un « devoir universitaire ». Au contraire, il s’agissait d’une activité personnelle, que tu as ensuite adaptée aux exigences du séminaire. Comment conçois-tu l’arrimage d’une activité personnelle à la recherche (c’est peut-être une question que tu te poses dans ton projet sur les aca-fans)? Sans se limiter à des superficiels enjeux de certification éthique, quel appareillage théorique pourrait être déployé / adapté pour synchroniser des activités de vie avec la recherche universitaire? Peut-être que les réflexions méthodologiques en recherche-action seraient utiles ici? 

Par ailleurs, ton projet à une dimension clairement performative, notamment le déguisement, le faire-semblant, et aussi dans une certaine usurpation identitaire. Justement, comment négociez-vous collectivement lors de vos soirées cette question identitaire? Lors de votre soirée Bollywood, étiez-vous à l’aise de jouer, à mettre en scène une situation indienne (sans rien dire de la pluralité culturelle de l’Inde)? Situation hypothétique plus près de nous. Imaginons qu’un soir vous écoutez Dances with wolves, The last of the Mohicans, The new world, ou Smoke signals, Drunktown’s finest et que vous mangiez du gibier, du pemmican, et que, comme lors de votre soirée des Oscars, vous vous déguisiez, cette fois-ci en autochtones. Tu me vois venir : on peut s’imaginer des réactions négatives à cet exercice. Mais au-delà de la moralité, que je n’invoque pas ici et qui d’ailleurs est parfois rapidement dégainée, tes soirées ne procurent-elle pas des expériences immersives (corporelles, sensorielles et matérielles – mémorielles, symboliques) aux participant.e.s? Que fais-tu de ce faire-semblant? On est en plein cœur de la sémiotique…