Université du Québec à Montréal

La puissance de l'image documentaire: les «scavengers» et les mines d'ordures

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Dans le cadre du Groupe de recherche: L'Observatoire de l'imaginaire contemporain 4 (OIC- 4) «Une folie du voir: images et écrans dans l’extrême contemporain» sous la direction de Bertrand Gervais et Vincent Lavoie (études littéraires et sémiologie).

Pichard, Paul-Antoine. 2002. «Mines d'ordures».Pichard, Paul-Antoine. 2002. «Mines d'ordures»
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Pichard, Paul-Antoine

Pichard, Paul-Antoine. 2002. «Mines d'ordures» [Photographie]

Série réalisée à Manille, Philippines.

En 2002, le photographe français Paul-Antoine Pichard a réalisé une série de photos intitulée Mines d’ordures, où l’on voit des gens qui fouillent dans les décharges et les dépotoirs de divers pays 1Cambodge, Philippines, Sénégal, Inde, Madagascar, Égypte, Mexique, Thaïlande. Une image, en particulier, montre la puissance des inégalités socio-économiques.

Cette photographie de Paul-Antoine Pichard, prise aux Philippines, montre le travail des pauvres de Manille qui cherchent des choses à réutiliser, à revendre ou à manger dans un dépotoir. Aux Philippines, on appelle ces gens des scavengers, ce qui signifie à la fois des charognards ou des éboueurs. On peut voir dans la photographie une opposition sémiotique entre, d’une part, la pauvreté et les ordures, et d’autre part, le vêtement Nike avec le slogan «Just Do It». La présence de cet élément provoque un décalage; il évoque la réalité économique des pays riches, dans une scène montrant la réalité économique des pays pauvres. En effet, si ce vêtement griffé dénote, tel que le laisse croire la publicité qui le fait vendre, un «dépassement de soi», une approche sportive et compétitive de la vie, il connote aussi la société de consommation, l’abondance et le gaspillage qui l‘accompagnent. La compétitivité n’est pas que sportive, c’est une compétition pour survivre. L’appel à l’action du «Just Do It» prend un sens plutôt ironique dans cette image. En somme, le chandail vient ici mettre en évidence l’écart de richesse et l’inégalité des chances.

Par ailleurs, les paniers en osier, qui sont des objets artisanaux, apparaissent comme une trace des sociétés traditionnelles, un peu en décalage avec la société de consommation, dont sont pourtant dépendants les chercheurs de trésors des décharges ou de ces «mines d’ordures», pour reprendre l’expression du photographe. On voit aussi un nuage de pollution dans l’air, qui est permanent selon Pichard2et qui fait écran à cette réalité inhumaine. La fumée et les émanations gazeuses sont causées par la décomposition des matières et par le méthane qui s’enflamme, et même parfois par des pneus qui brûlent. Cela constitue un danger pour les personnes qui respirent cet air. Le résultat du mode de vie consumériste met donc en péril la vie des récupérateurs de déchets, et, paradoxalement, ceux-ci réussissent malgré tout à survivre grâce à ces déchets.  Le dépotoir est à la fois le danger, c’est-à-dire le risque d’être malade ou de mourir, et l’opportunité de vivre.

Les oppositions et les contradictions donnent à cette image photographique une certaine puissance, une force d’évocation: la pauvreté y est clairement montrée, et les contradictions économiques du monde contemporain se dévoilent pleinement. Le tracteur à l’arrière-plan est perdu dans le flou des émanations toxiques; alors que bien souvent la pollution et la pauvreté sont des réalités qu’on préfère ne pas voir. Les personnes à l’avant-plan donnent un corps à la pauvreté; elles sont entourées de détritus, ce qui accentue l’effet rebutant de leur situation. L’image, par le caractère horrible de sa représentation, peut susciter à la fois du dégoût et de l’empathie. La personne qui marche avec un immense sac sur la tête sert d’admoniteur; notre regard suit la direction de son regard et de sa marche et nous mène vers ce qu’on devine être un tracteur qui pousse les déchets, au beau milieu du dépotoir. Le lien entre les trieurs d’ordures et les déchets eux-mêmes agit comme une métaphore; c’est une classe de rebuts humains, en quelque sorte, de déclassés qui luttent pour la survie la plus précaire. Les rebuts, les déclassés de l’humanité qui fouillent dans les ordures des plus favorisés pour essayer de survivre, c’est là une figure horrible, une métaphore violente.

Il peut être tentant de voir dans la relation entre les personnages une certaine convivialité, comme on peut en avoir l’impression en regardant les trois personnes assises ou accroupies, à droite de l’image, qui sont probablement en train de discuter de leurs trouvailles. Or, il est difficile d’oublier le lieu de la scène et, de ce fait, la convivialité relative semble bien dérisoire par rapport à la dégradante réalité de ceux qu’on appelle en Inde les ragpickers, c’est-à-dire les «cueilleurs de guenilles 3». La puissance de l’image réside aussi dans le fait de donner à voir celles et ceux qu’on préfère ne pas voir; ce sont des personnes parfois sans statut et sans-papier. En ne montrant pas les visages, ce ne sont pas les individus que la photographie offre au regard, mais bien les trieurs de déchets en tant que groupe, en tant que classe sociale.

En conclusion, on peut dire que la puissance de l’image est à la fois dans l’objet de la représentation, soit les scavengers, que dans la composition de l’image où le contraste et les oppositions mettent en évidence l’inégalité économique et la métaphore d’une classe d’êtres humains considérés comme des déchets.

Pour citer ce document:
St-Onge, Yan. 2014. « La puissance de l'image documentaire: les «scavengers» et les mines d'ordures ». Dans OIC: Observatoire de l'Imaginaire Contemporain. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. mars 2014. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/oic-observatoire-de-limaginaire-contemporain/la-puissance-de-limage-documentaire-les>. Consulté le 20 septembre 2017.
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