Université du Québec à Montréal

"Le caractère de la bruyère", une composition florale de Philippe Delerm

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Philippe Delerm, professeur de lettres et écrivain français auteur de romans, nouvelles, récits et poèmes de littérature générale et de littérature jeunesse, publie des ouvrages dès 1983 mais c’est un recueil de poèmes en prose, La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, qui le fait connaître du grand public en 1997. Amoureux des mots et des jeux de la langue, il nourrit son écriture d’instants du quotidien et insuffle un art de vivre.

Illustration d'une capucine
Crédit:
Delerm, Martine. "Capucine". dans Delerm, Philippe. "Le caractère de la bruyère". 2011.

Delerm, Martine. "Capucine". dans Delerm, Philippe. "Le caractère de la bruyère". 2011. Ilustration.

Au fil de ses publications, Philippe Delerm s’installe dans la voie du « minimalisme positif », « cette fragmentation du réel [qui implique] une manière spécifique d’être au monde, consacrant le présent comme temps unique et le quotidien comme seul espace d’accomplissement possible.» (Bertrand, 2005)

Dans le recueil Le caractère de la bruyère, publié en 2011 aux éditions Albin Michel, Philippe Delerm arrange sa prose en regroupant une trentaine de portraits de fleurs et de plantes agrémentés d’aquarelles réalisées par sa compagne, Martine Delerm, illustratrice et également auteure de littérature jeunesse et photographe. Ils combinent régulièrement leurs univers et leurs talents pour co-créer des œuvres, parfois sur les chemins de Normandie (2006), d’autres fois dans les rues de Paris (2002). La lecture du plus récent recueil issu de leur collaboration nous amène aujourd’hui dans les allées d’un jardin où nous nous promenons, guidés par la plume de Philippe Delerm et le pinceau de Martine Delerm.

« Un signe, une histoire d’amour, un souvenir d’automne », tels sont les quelques mots posés sur la quatrième de couverture aux côtés d’une présence végétale souveraine, les tulipes. Rien de plus, rien de moins. Un présage de ce que nous nous apprêtons à découvrir dans ce précieux recueil. Les filtres esthétiques, culturels, intellectuels, scientifiques et émotionnels parcourent le recueil. L’aspect floral, quant à lui, vit à l’intérieur et entre les pages.

Evelyne Bloch-Dano souligne dans son ouvrage Jardins de papier que « intimement liés aux événements, aux conquêtes, à l’art, à la culture, aux sciences, à la sensibilité, à la sociologie, à l’anthropologie, à la technique, à la symbolique, aux mythes, et à l’histoire du goût et à l’esthétique, les jardins sont le reflet des sociétés et des individus. Mais ils nous en disent long sur ceux qui les contemplent ». (2015: 17) Afin de saisir en ce sens le traitement des figures du jardin et de son art dans le recueil de Delerm, c’est à celui qui les a créés qu’une attention particulière doit d’abord être accordée. Croiser les réflexions personnelles et des ressources théoriques avec des recherches menées sur la pratique créatrice de l’écrivain s’avère pertinent: le discours contemporain de l’écrivain, inscrit dans un courant littéraire éloquent, révèle un rapport (re)pensé et intime entre l’humain et le végétal.

Au gré d’une promenade poétique, chaque micro-récit dédié à un aspect floral nous plonge dans une peinture littéraire parfois d’un autre temps. Saveur d’enfance, réminiscence, rêverie ou histoire d’antan, Philippe Delerm compose un herbier littéraire que l’on décompose précieusement: tant le fond que la forme de l’ouvrage dévoilent diverses figures du jardin et permettent de saisir le traitement de l’art du jardin instigué par l’écrivain-jardinier.

Du seuil de la porte de ce jardin perçu et conçu par Philippe Delerm nous atteignons divers espaces, flânons de la lisière au sous-bois, des clôtures aux cabanes, ou encore des massifs aux ateliers de fleuristes. C’est en effet en recensant les plantes choisies par Delerm que nous prenons conscience de la multiplicité des lieux de jardinage. Dans cette optique, entrecroiser une écriture intime avec les types de plantes, les types de végétation et leur utilisation permet de dégager trois axes de lecture touchant tour à tour la composition du recueil, l’écriture fragmentée et l’esthétique du discours.

Lisière, vergers, champs et sous-bois : recueil en marge, composition libre

Le titre, Le caractère de la bruyère, est une prémisse à la totalité de l’œuvre. La définition du terme caractère ouvre une double possibilité d’approche, que ce soit par l’humain ou le végétal. D’une manière générale, le vocable caractère est défini1 comme « trait(s) distinctif(s) d’une chose. » Plus spécifiquement, il est employé en sciences humaines ou en anthropologie pour désigner un « trait distinctif de la structure biologique de l’homme » et en sciences naturelles pour rendre compte d’un « trait ou [d’un] ensemble de traits permettant de distinguer une espèce, une famille, une plante d’une autre. » À cela vient s’ajouter un autre sens plus spécifique à l’humanité puisque le caractère se voit également défini comme un « ensemble de traits psychiques ou moraux qui composent la personnalité d’un individu. » Nous témoignons ainsi du regard de l’homme porté sur les fleurs et les plantes dans le recueil. Cela ne veut pas nécessairement dire que le premier surpasse le second dans l’œuvre de Delerm, mais l’écrivain instille un jeu de regard, une capacité cognitive propre à l’être humain qui englobent les deux définitions invoquées. C’est par le biais du regard et le contexte historico-esthétique choisi par l’écrivain que Philippe Delerm, observateur du quotidien, fait parler et danser les plantes. Une combinaison de facteurs qui mettent en action tant les percepts et les affects de l’écrivain-jardinier et du lecteur-promeneur. L’aspect floral, enfin et surtout, reste primordial dans l’œuvre pour que le regard soit en mesure de résonner. Une couleur, une matière organique, un détail, une allure ou une composante calendaire : Philippe Delerm s’attarde tout en finesse sur chaque plante et fleur choisie afin de lui donner forme écrite, une nouvelle forme, au détour des pages et de l’imaginaire du lecteur.

Le recueil, qui se compose de cinq listes que nous nommerons « bouquets », de trente portraits et de six aquarelles, démontre une économie autant formelle que visuelle des moyens discursifs mis en œuvre. Une économie qui ne nous laisse pourtant pas sans éléments d’analyse. Dans l’agencement, la composition et le titre nous pouvons d’ailleurs percevoir une référence au moraliste français Jean de la Bruyère et à son ouvrage Les Caractères, publié à partir de 1687 (il a fait l’objet de plusieurs rééditions), qui n’est autre qu’une fresque satirique des types sociaux et moraux du Grand Siècle esquissée par le biais de réflexions, maximes et portraits. Est-ce là une référence ou seulement un clin d’œil de la part de Philippe Delerm? Les deux options sont fortement envisageables : l’amoureux de la langue française choisit rarement ses titres sans raison et un tel rappel contribue à orienter la réception de l’œuvre en poussant le lecteur à accorder une attention plus grande aux observations incisives faites à l’égard des plantes.

De par cette économie discursive et la composition de l’œuvre nait une nature hybride. Proche de l’herbier, ouvrant une sensibilisation au végétal littéraire et au végétal scientifique, le tout évoluant dans une dimension artistique, l’ouvrage révèle une grande originalité. Alors que la dimension pratique du champ peut être ressentie dans l’écriture de Delerm, familière à la traversée des cultures ou, plus précisément, à la traversée des époques, la dimension scientifique de l’herbier se retrouve dans les planches d’aquarelles qui suggèrent une connaissance botanique exprimée par le geste créatif. Toutefois, le jardin et sa dimension esthétique priment par une réelle sensibilité au végétal, un art du jardin soigné et une prise de conscience de la qualité vivante du végétal.

Le livre est « un carnet de croquis à l’aspect écologique et raffiné » confie l’écrivain (s.a., s.d., Le mag de Flora). Un carnet esquissé dans un arrangement libre, jouant de sa forme et de son contenu pour nous souffler quelques réflexions sur notre environnement, parsemé de végétaux que nous jugeons bien trop souvent décoratifs et silencieux. L’alternance entre image, liste et textes procure une forme de langage écrit et visuel, une approche rapide et un appel au feuilletage. L’échelle du recueil, petite et tenant dans une poche, convoque discrétion, intimité et préciosité. La clarté structurelle et la fragmentation des textes suggèrent quant à elles une lecture courte et surtout une impression de liberté de lecture puisque cette dernière peut aisément échapper à une structure linéaire. En effet, chaque page contient un portrait, bon semble alors au lecteur d’ouvrir le livre, de piocher ce qui lui plaît et de composer librement son bouquet.

Concernant le fond de l’œuvre, les micro-récits soulignent une économie discursive et créent une ligne narrative articulée par des modalités inclusives : une interpellation du lecteur s’opère par l’emploi du pronom « on », procédé énonciatif à valeur collective. Enfin, l’intention poétique perceptible dans la totalité de l’ouvrage met en lumière le geste d’écrivain, sa dimension sensible, esthétique et phénoménologique, tandis qu’une intermédialité sous-entendue par des influences littéraires et picturales, celles de Marcel Proust et de Claude Monet notamment, confère à l’œuvre un spectre référentiel puissant se faisant sentir dans l’acte de lecture.

L’ensemble de ces données relevées octroie au principe créateur du jardin delermien une visée florissante. L’espace conçu par les auteurs ouvre ainsi une lecture vivante qui entre en corrélation avec la notion de mouvement chère à Gilles Clément, comme le note Anne Cauquelin dans son ouvrage, Petit traité du jardin ordinaire : « Dans le jardin de Gilles Clément, les plantes s’affranchissent des espaces consacrés, se répandent, débordent, sautent d’un endroit à l’autre. » (2003: 135)

Et elles sont bien présentes, ces plantes qui s’affranchissent, débordent et sautent d’un endroit à l’autre dans Le caractère de la bruyère. Carotte sauvage, primevère, pissenlit, fleur de coing, anémone, lin, pivoine ou encore coquelicot sont autant de fleurs, d’arbres, de plantes herbacées ou de mauvaises herbes, regroupés ou isolés, qui apparaissent en sous-bois, en lisière et bordure de chemin, dans un potager, un champ ou un verger.  Une composition qui fait écho aux notions d’ordre et désordre, de forme et d’informe abordées par Anne Cauquelin dans son Traité, d’autant plus qu’aucune pagination ne vient marquer la progression des pages. Néanmoins, « si tous les jardins ne sont pas ordonnés selon une forme grammaticalement convenue, selon un style donné, ils ont cependant en commun la voie par laquelle la forme advient, fût-elle considérée comme informe (friches, ou herbes dites “ sauvages ”) » (131) écrit l’essayiste. Et Anne Cauquelin d’ajouter :

Le foisonnement de l’informe ne signifie pas qu’on ne l’entretient pas [cela se confirme dans les jardins contemporains]. [...] C’est là un point qui détache le jardin d’un art de contemplation, d’un art pour l’art ; la forme en elle-même dans la perfection de sa composition n’est pas la visée première du jardinier. (132)

Les allées du jardin trouvent, en outre, leur illustration dans les listes de plantes placées en début de chapitre et faisant office d’incipits aux micro-récits. Encore ici, l’agencement de l’ouvrage semble informe, désordonné: la mise en page n’est pas justifiée, la police est non calibrée et pourtant, la richesse de la ligne serpentine formée par la suite de mots conduit notre regard, évoque les allées d’un jardin entraperçu que l’on veut découvrir. Alors, le mouvement suscité par la lecture et le soin apporté à chaque plante témoignent d’une réelle occupation et pratique de l’espace du jardin.

Le jardin de Philippe Delerm se veut libre mais soigné, composé. L’alternance de textes courts et d’illustrations génère des espaces, des marges qui rappellent la nature du végétal et procurent un sentiment d’ouverture qui n’est pas sans mobiliser les propos de Michel Collot dans son ouvrage La poésie moderne et la structure d’horizon :

La réalité à laquelle renvoie le poème n’est pas celle de l’univers objectif que s’efforcent de constituer les sciences, mais celle du monde perçu et vécu. Or celui-ci ne se donne jamais que comme horizon, c’est-à-dire selon le point de vue particulier d’un sujet, et selon une articulation mobile entre ce qui est perçu et ce qui ne l’est pas, entre l’élaboration d’une structure, et l’ouverture d’une marge inépuisable d’indétermination. (1989: 7)

La structure du recueil, faite d’une intention poétique et d’une prose intime, invite ainsi à une toute autre réalité alliant sublimement le monde perçu et vécu par le romancier: une flânerie dans un jardin naturel. Toutefois, l’art de flâner selon Philippe Delerm n’est pas oisif, il requiert un maniement du discours et un œil éclairé afin de combler ces marges ouvertes d’une prise de conscience de la place du végétal.

Plantes grimpantes et suspensions : éclats de vie, fragments de temps

Le jardin de Delerm se trouve à mi-chemin entre le jardin réel et le jardin imaginaire, entre le jardin personnel et le jardin collectif. Cet entre-deux, cette double figure, est en partie suscité par l’effet cumulatif de la constitution du recueil et des textes courts. La composition libre et le minimalisme positif de Philippe Delerm instillent des éclats de vie, des fragments de temps provenant de l’intime mais dont la portée est collective. Comme l’entend Claude Cavallero dans son article intitulé « Les florilèges du quotidien de Philippe Delerm », la multitude d’objets et situations décryptées, en l’occurrence les fleurs et les plantes, nous ouvre d’autant plus la porte du jardin delermien qu’il nous donne accès à un jardin connu ou rêvé : l’accumulation agit comme une « sorte d’effet-mémoire par lequel chaque objet, chaque situation décryptée participe à l’élaboration progressive d’un espace fictionnel globalement signifiant pour le lecteur qui se trouve renvoyé [...] à sa propre expérience du monde. » (2005: 147-148) En effet, qui ne voyage pas dans ses souvenirs à la lecture du chèvrefeuille, douce plante grimpante au parfum estival?

Vraiment, il n’en fait pas des tonnes, le chèvrefeuille.
Patronyme rustique, costume de mi-saison, feuilles si légèrement nervurées, trompettes de fleurs si discrètement étouffées, blanc cassé, jaune pâle. Juste de quoi dissimuler tant bien que mal une structure ébouriffée de liane.
Il se répand, léger, s’accommode du moindre grillage.
Mais c’est un faux modeste. Il sait bien que son arôme sucré sera la vedette des soirs d’été, qu’autour des photophores des béotiens demanderont : « Qu’est-ce qui sent bon comme ça ? »
Vous ne l’avez pas vu le jour, mais cette nuit est sienne. (Delerm, 2011)

De ces lignes, de ces jeux de mots et de cette facétie envers les promeneurs ignorants découle un portrait vivant. L’écrivain manie la plume avec précision pour, en un court paragraphe, esquisser une figure de style au pouvoir significatif: une hypotypose. Comme les pois de senteur, la clématite et le fuchsia, autres plantes grimpantes ou suspendues choisies par Philippe Delerm, le chèvrefeuille envahit la page et réveille nos sens. La vue et l’odorat sont stimulés, mais également le toucher par l’effleurement du papier. Images et souvenirs se mettent en mouvement et les plantes s’immiscent dans nos esprits comme elles s’enchevêtrent aux grillages, grilles, cabanons et balcons.

Quand vient le temps pour Philippe Delerm de peindre le jardin par le pouvoir des mots, c’est un imaginaire fantastique et poétique qui prend forme. Dans cette rêverie, la frontière devient poreuse et les multiples dimensions du jardin peuvent alors continuer à se déployer.

Le temps fait partie d’une de ces dimensions. En ce sens, dans le recueil, fragments de temps et réminiscences n’ont de cesse de surgir. Le regard est souvent porté vers des souvenirs du passé qui sont alors cristallisés dans l’espace du jardin. Les propos d’Anne Cauquelin, qui s’attarde longuement sur le temps du paysage dans son ouvrage Petit traité du jardin ordinaire, résonnent justement encore une fois avec l’écriture de Delerm : « Contempler, méditer, jouir d’une sorte d’éternité, de repos dans la conscience de l’univers. Suspension. [...] Nous voilà captifs de deux temporalités: le passé mémorisé dans le paysage et le futur projeté en avant de lui. » (2003: 127-128) Saisir la temporalité du jardin, ou l’atemporalité, dans un écrin littéraire soulève d’une certaine manière une volonté de transcrire la « conscience d’une vacuité fondamentale » (129), le caractère éphémère et fragile du végétal et de la vie en général.

« Mes textes courts sont autant de tentatives d’enfermer des éclats de vie dans une bulle, mes romans autant de questionnements sur le temps et la possibilité de l’arrêter»2 explique Philippe Delerm lors d’une rencontre à l’occasion de la parution de son ouvrage La bulle de Tiepolo. Consacrer un recueil au végétal s’inscrit donc logiquement dans la démarche de l’écrivain.  Comme l’énonce Herman Parret dans Le sublime du quotidien3 :

L’art des jardins plus que les autres arts figuratifs (la peinture, la sculpture, l’architecture) incarne le Temps mais un temps rêvé, imaginé comme une éternité. C’est l’exigence de bonheur et de plaisir qui motive ce mouvement d’éternisation – on pourrait dire également, de spatialisation. Le jardin, c’est du temps spatialisé, mais on aurait autant le droit de dire : un espace temporalisé.

Dans cet espace temporalisé que représente Le caractère de la bruyère, Philippe Delerm insère l’éclat de la vie éphémère de la pensée par un délicat mouvement voué à une éternité :

Mieux qu’au jardin, on découvre la pensée entre les pages d’un roman : elle est à son affaire. Décolorée, mais décantée.
Son essence tient dans sa structure : un désir de platitude que l’écrasement des pages révèle à la perfection, pétale par pétale, avec cette coiffure haute des filles de 1940.
Elle avait des mauves, des jaunes, des bleus différents, qu’elle ne regrette pas.
Elle a choisi l’exsangue éternité du livre. (2011)

De ces éclats de vie et instants de poésie instigués par Delerm perce une temporalité propre au jardin, cette course lente, la festina lente dont parle Anne Cauquelin :

Dans le jardin ordinaire [...] le temps ne se représente nullement, il n’apparaît pas sous forme de perspectives et d’horizons, il ne se donne pas à voir. [...] La seule perspective qu’il engage ne s’étire pas devant le regard, mais incite à l’action. Il s’agit d’une succession d’actions fragmentées qu’il est urgent d’accomplir si l’on veut se servir de lui avant qu’il mette à mal le travail déjà fait. En somme, une course de vitesse (festina) contre sa cruelle lenteur. (souligné par l’auteure, 2003: 134)

À cet égard, les fragments de temps et les bulles de vie, si précieux pour Delerm, l’incitent chaque fois un peu plus à se mettre en action dans l’écriture de ses ouvrages. Cette démarche mise en corrélation avec l’espace du jardin résonne d’autant plus avec la notion de festina lente: le travail du mot et la coupe de la prose se doivent d’être capturés avant que l’instant de vie échappe à l’auteur. Cela est également valable pour les aquarelles de Martine Delerm. Les croquis colorés et légendés n’ont de cesse de rappeler les planches botaniques de Francis Hallé, de ramener à la mémoire ses dialogues avec les plantes et l’importance de parler du caractère vivant du végétal.

De fait, les aquarelles, peintes à partir des textes de Philippe Delerm, illustrent les notions de vivant et de temps propres au jardin. Les plantes s’immiscent entre les pages et occupent parfois même tout l’espace de la page. Deux doubles pages et deux pages simples, voilà ce dont ont besoin la capucine, le pois de senteur, l’iris, la clématite, la tulipe et le coquelicot pour éclore et faner. Nous, lecteurs, suivons le mouvement de la plante des yeux, d’un coin à un autre de la page, en nous arrêtant sur les détails : la tige, le pétale, l’apparence, la matière ou la couleur. Les fleurs, les plantes, s’éveillent et parcourent le livre de leur floraison à leurs derniers instants. Le pois de senteur, aussi appelé « pois de la grille », par exemple, enchevêtre ses antennes (« enchevêtrement d’antennes » dans le texte) aux pages qui lui sont consacrées de la même manière qu’il s’enroule sur la grille du jardin. L’iris « de pas de porte », quant à elle, suscite une interrogation. « Coquillage ou fleur ? » L’illustratrice penche pour la « coquille aux courbes carnivores », faite de « papier de soie fané », et d’une « sécheresse froissée » qui « contraste avec le velouté du pétale ». Une « soie fripée de foulard indien » qui s’incline vers l’« amollissement des courbes » et la « lassitude du vert », puis le « plissement sec des matières » et les « feuilles couleur des pétales », pour un « hommage automnal ». La clématite, ensuite, nous offre une « théâtrale mise en scène » « fin juin » et s’effondre dans un « rétrécissement de fin juillet », jusqu’à la « fragilité du dernier pétale ». Enfin, « au bord du talus », la « violence éphémère de l’écarlate du coquelicot » point. Martine Delerm nous esquisse gracieusement des « ailes de papillons posés sur l’été » à la « friperie fragile » et à la « sinuosité serpentine ». Autant de légendes poétiques et significatives desquelles émergent des rêveries et des questionnements sur la beauté et la fragilité du végétal.

Grille, grillage, treillage, mur et bordure, éléments récurrents dans l’arrangement des fleurs, arbustes et plantes retracés jusque-là, évoquent d’autre part les idées de délimitation du jardin et de clôture. « Clôture et portes sont une condition du jardin [...]. Mais aussi ligne de démarcation matérielle et symbolique. Créer un jardin, c’est établir une partition dans l’espace : un dedans au sein d’un dehors » (2011: 29) précise Jean-Pierre Le Dantec dans son ouvrage Poétique des jardins. De ce fait, par l’usage de la notion de clôture, le jardin endosse la figure de frontière, de seuil ou d’entre-deux, image déjà abordée succinctement au sujet de l’hybridité de l’œuvre et de sa composition libre.

Le seuil, la limite, la frontière non seulement délimitent un espace et un temps, sont des passages, des passerelles, mais aussi des moments significatifs, points critiques, points de rupture, réfléchissant les grandes questions humaines ayant trait au choix, à l’identité, à la naissance et aux différents âges qui ponctuent la vie jusqu’à la mort. Ils rendent compte aussi d’une contradiction qui devient inopérante, ils rapprochent l’illimité de la limite, le lointain du très proche (2007: 12),

indique Brigitte Dupuigrenet.

Jardins, époques, pensées et individus s’entrecroisent et s’influencent dans Le caractère de la bruyère. Qu’il s’agisse d’un appel vers le dehors ou vers le dedans, dans le temps présent ou passé, dans un souvenir intime ou dans l’imaginaire collectif, le végétal fait office de pont, de médium pour permettre à l’écrivain et au lecteur de se rejoindre et de se comprendre. Ainsi, un mouvement de pensée et des usages propres aux courants esthétiques, sociaux et culturels liés à l’art des jardins se dégagent de l’œuvre. La liberté créatrice foisonne, le jardinier Delerm arrange des massifs, bordures et bouquets en laissant fleurir la nature au détour des clôtures et des pages.

Massifs et fleurs coupées: l'esthétique de l'écrivain-jardinier

Assurément poétique et romantique, de par les multiples références littéraires et picturales, le jardin de Philippe Delerm atteint son paroxysme dans la représentation du jardin lyrique. Au sujet de ce jardin particulier, Robert Harrison mentionne :

Un jardin lyrique [...] fait ressortir la présence d’un mystère impénétrable dans la simple apparence des choses. Ce mystère n’est pas dissimulé derrière une verte colline obstruant la vue, ni dans une intrigue cachée, mais on entraperçoit, calmement, des profondeurs étranges et insaisissables d’où surgissent les formes d’un monde visible. (2007: 77)

Les valeurs intimes et précieuses observées précédemment à propos de l’interdépendance de la forme et du fond de l’ouvrage prennent ici, à la lumière des écrits de Robert Harrison sur la figure du jardin lyrique, une dimension nouvelle. Le jardin lyrique, soutient le théoricien, fait en effet office de déploiement d’une vue d’ensemble syncrétique (77). En cumulant et fusionnant des spécificités formelles et des pratiques transdisciplinaires, Philippe Delerm actionne les enjeux esthétiques de l’œuvre littéraire dans un environnement propice à la rêverie. Dans l’écrin du jardin, une réelle musarderie lyrique se crée. Une nouvelle exploration de la fleuristerie – de par un feuilletage littéraire et pictural – permet alors au lecteur d’exercer son imagination et sa créativité. Une idée qui se voit de plus confortée par les recherches d’Évelyne Bloch-Dano dans son chapitre consacré à Marcel Proust : « L’œuvre opère ainsi la fusion de différents éléments du réel, de la mémoire et de l’imaginaire. » (2015: 139) Dans le même ordre d’idée, elle ajoute que « Proust ne peint pas sur le motif. Toute peinture est chez lui recomposition, reconstruction, recréation mentale, elle prend forme dans les chambres obscures de la mémoire, de l’intelligence, de l’imaginaire. » (145) Au travers des représentations d’un jardin littéraire romantique, de figures au pouvoir lyrique, Philippe Delerm nous donne à voir le caractère du végétal et nous donne accès à une dimension esthétique du jardin porteuse de significations toujours actuelles dans la littérature contemporaine. Et en termes poétiques, le pouvoir visuel du jardin s’exprime par la notion de paysage.

« Tout paysage naît de la rencontre d’un lieu sensible et d’un être sentant » écrit Pierre Sansot (1992). Si nous partons de ce constat, le cadre est posé car nous évoluons bien, dans l’œuvre de Delerm, au sein d’un lieu sensible par l’entremise d’un être sentant. Ce lieu, jardin-paysage, prend particulièrement forme grâce aux traits d’une esthétique impressionniste. Les influences picturales et photographiques que l’écrivain affectionne et dont regorge le recueil confèrent aux textes et aux images une dimension sensible et effective. Claude Cavallero ne fait que confirmer cette hypothèse : Philippe Delerm entretient un « rapport étroit aux esthétiques picturales ainsi qu’à la photographie. Les confluences esquissées de livre en livre entre texte et image rendent effective une intermédialité. » (2013: 13) Nous l’avons souligné plus tôt par l’entremise du chèvrefeuille, et c’est une prose esquissée à l’égard du lin qui témoigne ici du geste du peintre Delerm :

Un jour, les champs de lin sont en fleur.
Sur l’océan d’un vert si pâle, ployant, ondoyant, une intime touche de bleu vient jouer, se répand, s’efface.
On croit à un mirage, mais un autre coup de vent fait remonter le bleu léger. Le bleu du lin n’est qu’une vague d’impalpable.
Il disparaît quand on le cherche, comme le rayon vert.

La description, si riche, est proche de l’ekphrasis4. Elle suscite à la fois un effet de réel car le tableau dépeint est identifiable, et également une émotion qui plonge le lecteur dans un paysage sensible et intime par la référence au rayon vert, ce phénomène optique, photométéore perceptible et visible par chance pendant quelques secondes sur la ligne d’horizon lorsque le soleil se lève et se couche. Couleurs, ombre et lumière enveloppent la délicatesse de la plante et donnent à l’instant décrit une épaisseur qui ne fait qu’accroître l’esthétique propre à l’art du jardin. Le rayon vert est également un appel à l’imaginaire collectif puisque cela évoque le roman de Jules Verne ou l’œuvre cinématographique d’Éric Rohmer du même nom.

Dans un discours toujours alimenté par des pratiques citationnelles, l’esthétique impressionniste de l’écrivain-jardinier se poursuit. Les micro-récits s’enchaînent et se répondent pour donner aux plantes un espace privilégié au sein duquel leurs atours sont mis en lumière et soulignent leur caractère vivant. Tour à tour, les portraits incarnent un trait de personnalité : la « candeur immaculée » du liseron, le « crépon fripé » de la rose trémière, « l’œil souligné de crayon noir » de l’anémone ou encore la « volupté » de la pivoine. La figure du vivant prend alors forme à travers de nouvelles figures de style, analogies, métaphores, personnifications et figures littéraires, qui ponctuent le recueil. Cocottes, élégantes, geishas, esthètes, diva, aristocrates, filles de 1940, collégiennes, ingénues, mémères en fourrures sont autant de portraits évocateurs et vivants, en majorité féminins, auxquels Philippe Delerm fait appel pour saisir la personnalité des plantes qu’il rencontre. La giroflée en est un exemple des plus parlant et nous offre un beau tableau empreint de l’imaginaire littéraire de Marcel Proust :

Velours.
Velours d’intérieur, de vieux théâtre à l’italienne, velours de peignoir raffiné sur une épaule de diva. Pourtant, elle n’en fait pas trop, la giroflée.
De loin, elle buissonne en souplesse rustique, avec ce sourire des élégantes qui gardent la beauté des quarante ans.
De près, c’est l’ambre, le grenat. Couleurs intérieures. La giroflée est une lampe basse, allumée dès cinq heures après-midi dans le salon d’Odette Swann-Crécy.

Entre métaphores et pratiques citationnelles, Philippe Delerm fait ici du végétal une œuvre vivante inscrite éternellement entre les pages d’une œuvre littéraire et ramène au présent un temps passé souvent oublié.

Le caractère vivant du jardin et de l’œuvre est également perceptible par le biais de la composante du mouvement inhérent à l’acte de lecture. La pratique du jardin se ressent en effet, chez Delerm, par l’usage d’un parcours-promenade, tantôt clos, tantôt ouvert, et par l’instigation d’un art des jardins aux allures d’une peinture littéraire. Cela résonne d’ailleurs avec les notions cardinales d’œuvre-vivante et de promenade développées par Jean-Pierre Le Dantec :

[Le jardin-promenade] renvoie au caractère « miscrocosmique » des jardins [...]. De fait, qu’ils soient récents ou anciens, occidentaux ou orientaux, les jardins-paysage sont tous composés de manière à offrir des promenades qui, par miniaturisation, réduction, allégorie, symbole, métaphore, allusion, citation..., offrent à leurs visiteurs le bonheur d’un voyage à travers un pays d’illusions réjouissant les sens et inclinant à la méditation. (2011: 161-162)

Faisant office de prolongement de l’analyse de la figure de paysage et étoffant la dimension déjà bien riche du recueil, les propos de Le Dantec appuient également la poursuite de notre lecture. En effet, au fil du parcours-lecture, un contexte historique et esthétique (Bloch-Dano, 2015: 46-71) peut être retracé dans les plantes et fleurs sélectionnées ainsi que dans leurs utilisations.

En premier lieu, c’est un parcours sensoriel et visuel qui ressort de cette promenade poétique. Les herbes parfumées et plantes médicinales, les parterres, potagers et vergers, puis palissades et haies qui parsèment le recueil rappellent l’esthétique des jardins de la Renaissance. Mais, ce sont aussi les jardins d’agrément qui sont retrouvés lorsque nous pensons aux parterres composés d’œillets, de giroflées, de tulipes et de pivoines.

C’est ensuite un parcours libre et sensible qui découle de la lecture. Les micro-récits, faits de composition et de lumière, de variété et d’harmonie et suggérant mouvement et promenade font apparaître les jardins à l’anglaise. Ils pointent alors vers le « génie du lieu », vers une absence de géométrie et une présence d’une ligne serpentine, évocatrice d’une sensibilité à l’environnement. Un ensemble d’éléments qui confère d’autant plus de valeur à l’ouvrage et sa portée et qui, en outre, corrobore notre hypothèse concernant l’effet de la mise en page non justifiée et non calibrée.

Enfin, dans la continuité de l’étude des peintures littéraires proposées par cette promenade poétique, la délimitation de l’espace et la notion de clôture se doivent d’être une nouvelle fois abordées. La pratique du jardin chez Delerm se déroule en effet tantôt en espace clos, tantôt en espace ouvert. Les scènes intérieures dans lesquelles sont transposées les plantes du jardin se jouent dans des boudoirs confinés, des hôtels particuliers, un théâtre à l’italienne ou encore un théâtre nô et des salons. Or, chacun de ces espaces clos rappelle des inspirations picturales et littéraires dont se dégagent des valeurs d’intimité, des moments privilégiés, mais également des lieux de rencontre et de partage comme l’on peut en retrouver dans le jardin public. Dans l’intimité qu’ils permettent, nous pouvons effectivement voir une similarité entre le salon et le jardin. Comme nous l’avons évoqué précédemment, les pratiques citationnelles soufflées par l’écrivain nous transportent parfois dans un autre temps. Nous pensons alors ici aux salons littéraires chers à Juliette Récamier et Marcel Proust5 qui, comme les jardins publics, sont vecteurs de socialisation. Créateurs de liens, d’échanges et de dialogues, ces deux entités sont également faites pour se montrer. Un art du paraître qui, lui, est esquissé avec moquerie ou bienveillance dans les divers portraits du recueil. Par l’entremise du végétal, Delerm propose un franchissement des lieux, une promenade qui déconstruit les images préconçues en harmonisant les bouquets et les espaces. À cet égard, les tableaux extérieurs poursuivent l’expression de la figure de l’entre-deux en prenant des allures et la forme de friches, lisières, grilles, champs, murs, bas-côtés, chemins, sous-bois, pas-de-porte, landes, forêts, prairies et talus. En effet, si la notion de clôture est assurément suggérée, elle implique une ouverture, un mouvement, une échappée.

Une échappée qui se retrouve une nouvelle fois dans la pratique d’écriture de Philippe Delerm. Le geste de l’écrivain-jardinier, qu’il soit instinctif ou travaillé, est inspiré par son environnement et par les déplacements qu’il y fait :

Je n’ai pas vraiment de rituel, je possède un bureau très agréable avec beaucoup d’objets qui me parlent, mais j’aime aussi écrire en des endroits divers, dans le train, dans les cafés, et bien sûr dehors, cela me plaît beaucoup. [...] Je m’installe dans mon jardin, ou dans la forêt, au bord d’une rivière... (Delerm, cité par Cavallero, 2013: 140)

L’écrivain se plaît à traduire des atmosphères évanescentes et cela impacte son écriture et la lecture. En ce sens, une citation relevée dans l’essai de Christian Cavalli intitulé Écrire : un portique entre deux silences exprime parfaitement cette écriture en mouvement et trouve naturellement écho dans notre sujet d’étude:

Il semble que le ferment de l’écriture de Philippe Delerm soit l’entre-deux hésitant, entre deux atmosphères, entre rêve et réalité, entre deux couleurs. Les textes troquent ces instants de lisière, expression si heureuse que l’on peut sans doute élargir à l’ensemble de l’œuvre : une œuvre de lisière, à la limite de l’ombre et de la lumière. (2013: 101)

Une œuvre de lisière, entre ombre et lumière. Pour un florilège de portraits de plantes, fleurs et arbustes, les mots ne peuvent être mieux choisis. Les écritures fragmentées, entrelacées d’aquarelles, esquissent un jardin aux couleurs symboliques. Philippe Delerm s’inspire, observe, flâne et écrit un jardin. Le sien, le nôtre. Le geste impressionniste et l’allusion à Claude Monet nous entraînent alors vers Giverny et plus précisément vers le Clos normand. Les fleurs et plantes de l’écrivain-jardinier prennent une dimension d’autant plus réelle, car ce ne sont pas moins de vingt espèces présentes dans le recueil que nous recensons sur les terres du peintre : cerisiers et pommiers du japon, pensées, jonquilles, myosotis, tulipes, iris, pivoines, clématites, anémones, roses, œillets, digitales, fuchsias, glaïeuls, lys, roses trémières, pois de senteur et hortensias bleus. Un peu plus loin, à Illiers Combray, c’est le Pré-Catelan, ou aujourd’hui le dénommé « Jardin de Marcel Proust », qui peut être vu comme une autre source d’inspiration de Philippe Delerm. Les fresques littéraires de l’auteur d’À la recherche du temps perdu semblent fortement teinter les récits de Delerm et nous pouvons aisément projeter les clôtures blanches, les allées ombragées et serpentines de ce jardin sur celui de Delerm.

L’appel aux rêveries, aux souvenirs et à l’imaginaire n’a de cesse de retentir. L’ouvrage Le caractère de la bruyère, de par les représentations et les usages du jardin, prodigue une dimension intime qui nous relie à l’âme du jardin et à l’art que l’on y entretient. En demandant à une amie illustratrice et fleuriste ce que lui évoquent les bouquets arrangés par Philippe Delerm, elle me répond simplement : « Une balade de mon enfance... Un chemin caillouteux à travers les prés, à travers les saisons. Comme un rituel, la balade du dimanche après-midi. » Des réminiscences, des saveurs d’enfance que l’on chérit précieusement.

De la « fantaisie de la capucine » à la « sinuosité serpentine », les premiers et derniers mots du recueil inscrits au crayon de papier sur les aquarelles de Martine Delerm – une trace à priori éphémère –, Philippe Delerm nous instille sa poésie florale, vibrante et vivante. Ce recueil est une œuvre, faite de papier et de plantes. C’est une expérience de lecture, une flânerie dans la nature qui incite à repenser le rapport entre l’humain et le végétal.

 

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